La cité mystique de Dieu – Chapitre III

De la connaissance que j’eus de la Divinité, et du décret que Dieu fit de créer toutes choses

26. Que vos jugements sont incompréhensibles, ô mon Dieu, et que vos voies sont impénétrables 1 Votre commencement et votre fin sont autant inconnus qu’impossibles à trouver, vous êtes et vous serez toujours le même; qui pourra donc vous résister, qui pourra connaître votre grandeur, et qui pourra raconter vos œuvres magnifiques ? Où se trouvera ce téméraire, qui aura la hardiesse de vous dire. Pourquoi les avez-vous faites ainsi ? Votre trône est par-dessus toutes choses, et nos regards n’y sauraient arriver ni notre entendement vous comprendre. Soyez béni, ô Roi de gloire, de ce que vous avez daigné découvrir à votre servante et à ce chétif ver de terre de grands secrets et de très-hauts mystères, ayant suspendu mon esprit et m’ayant élevée dans un état où j’ai vu ce que je ne saurais exprimer. J’ai vu le Seigneur et le Créateur de tout ce qui a l’être. J’ai vu une grandeur en elle-même avant qu’elle eût rien créé; j’ignore de quelle façon elle me fut montrée, mais non pas ce que je vis et ce que j’entendis. Sa Majesté, qui pénètre toutes choses, fait qu’ayant à parler de sa divinité, mes pensées me jettent dans le ravissement, mon âme est dans la crainte, mes puissances se suspendent dans leurs opérations, et toute la partie supérieure de mon âme abandonne l’autre, elle congédie les sens pour s’envoler vers ce qu’elle aime, délaissant ce qu’elle anime. Dans ces défaillances et dans ces amoureuses pâmoisons, mes yeux, fondent en larmes et ma langue devient muette. O mon très-haut et incompréhensible Seigneur! objet infini de mon entendement, comment me trouvé-je anéantie lorsque je suis en votre présence (car vous êtes éternel et sans borne), mon être se réduit en poussière, et à peiné puis-je m’apercevoir de moi-même? Comment est-ce que cette pauvre créature osera regarder votre magnificence et votre souveraine majesté? Assistez-moi, Seigneur, fortifiez ma vue et encouragez ma crainte, afin que je puisse raconter ce que j’ai vu et obéir à vos ordres.

27. Je vis par mon entendement de quelle manière le Très-Haut était en lui-même, et j’eus une claire et véritable connaissance que c’est un Dieu infini en sa substance et en ses attributs, qu’il est éternel, qu’il est une souveraine trinité et un seul Dieu en trois personnes: trois, afin que les opérations de se connaître, de se comprendre et de s’aimer soient exercées; et un seulement, pour jouir du bien de l’unité éternelle. Il est trinité de Père, de Fils, et de Saint-Esprit. Le Père n’est pas fait, ni créé, ni engendré, et il ne le peut pas être ni avoir aucune origine. Je connus que le Fils est du Père seul par une éternelle génération, qu’ils sont égaux en l’éternité, et qu’il est engendré de la fécondité de l’entendement du Père, et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils par amour. Dans cette inséparable trinité, il n’est rien qu’on puisse dire premier ni dernier, plus grand ni moindre. Les trois personnes sont en elles-mêmes également éternelles et éternellement égales; je connus que c’est une unité d’essence en une trinité de personnes, un Dieu en cette inséparable trinité, et trois personnes en l’unité d’une substance. Les personnes ne se confondent pas pour être un Dieu, ni la substance ne se sépare pas ou n’est pas divisée pour être en trois, personnes, qui étant distinctes dans le Père, dans le Fils, et dans le Saint-Esprit, ne sont qu’une même divinité; la gloire en est égale et la majesté, le pouvoir, l’éternité, l’immensité, la sagesse, la sainteté et tous les attributs le sont aussi. Et quoique les personnes dans lesquelles subsistent ces perfections infinies soient trois, néanmoins il n’y a qu’un seul Dieu véritable, qu’un Saint, qu’un Juste, qu’un Puissant, qu’un Éternel, et qu’un Infini.

28. Je découvris aussi que cette divine Trinité se comprenait par un simple regard, sans avoir besoin d’une nouvelle ni distincte connaissance; que le Père fait autant que le Fils, et le Fils et le Saint-Esprit autant que le Père; qu’ils s’aiment réciproquement par un même amour immense et éternel, que cette unité entend, aime et opère également et indivisiblement; qu’elle est une nature simple, incorporelle et indivisible, et un être du véritable Dieu, dans lequel se trouvent en un degré suprême et infini toutes les perfections unies et assemblées.

29. Je connus la nature de ces perfections du Très-Haut, je découvris qu’il est beau sans laideur, grand sans quantité, bon sans qualité, éternel sans succession de temps, fort sans faiblesse, vie sans mortalité, et véritable sans fausseté; qu’il est présent en tout lieu, le remplissant sans l’occuper, et se trouvant en toutes choses sans extension; qu’il n’y a point de contradiction dans sa bonté ni de défaut dans sa sagesse; qu’il est incompréhensible en cette sagesse, terrible dans ses conseils, juste dans ses jugements, très-secret dans ses pensées, véritable dans ses paroles, saint dans ses œuvres et riche en ses trésors; que l’espace ne lui donne pas plus d’étendue, ni le raccourci ne le rétrécit pas; que sa volonté n’est point sujette au changement; qu’il n’y a ‘en lui ni passé ni avenir; que les choses tristes ne le peuvent point affliger; que l’origine ne lui adonné aucun commencement, et que le temps ne lui donnera aucune fin. O immensité éternelle! combien d’espace sans bornes ai- je découvert en vous quelle infinité ne reconnais-je pas dans votre être infini! La vue ne saurait se lasser ni su borner contemplant cet objet sans fin. C’est un être immuable, un être au-dessus de tout être, une sainteté très-parfaite et une vérité très-infaillible; il est l’infini, la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur, la gloire et la cause de cette même gloire, le repos sans lassitude et la souveraine bonté. Enfin je vis toutes choses en le voyant, et je ne saurais trouver le moyen de dire ce que je vis.

30. Je vis comme le Seigneur était avant que de créer aucune chose, et je considérai avec admiration où il faisait sa demeure, car il est vrai qu’alors il n’y avait point de ciel empyrée ni d’autres cieux inférieurs; point de soleil, ni de lune, ni d’étoiles, ni aucun élément. Le Créateur était seulement, sans qu’il y eût rien de créé. Tout était désert, sans anges, sans hommes et sans animaux; et par cette vue je connus que l’on doit nécessairement convenir que Dieu était en lui-même, et qu’il n’avait besoin d’aucune créature, parce qu’il était autant infini en ses attributs avant que de les créer qu’après les avoir tirées du néant; car il les eût et les aura pendant toute son éternité comme dans un sujet indépendant et incréé; aucune perfection ne pouvant manquer à sa divinité, parce qu’elle les contient toutes, et elle est seule ce qu’elle est, tous les avantages des créatures et tout ce qui a l’être se trouvant dans cet être infini d’une façon inconcevable et très-éminente, comme des effets dans leur cause.

31. Je connus que le Très-Haut était permanent en, lui-même, lorsque les trois divines personnes firent le décret (selon notre façon de concevoir) de communiquer leurs perfections et d’en faire des largesses. Il faut remarquer, pour mieux comprendre ceci, que Dieu connaît toutes choses par un acte indivisible, très-simple et sans discours; qu’il n’en connaît point une par la connaissance d’une autre qui l’ait précédée, comme nous, qui raisonnons et discourons, ne les connaissant que par divers actes de notre entendement; parce que la connaissance de Dieu les pénètre toutes ensemble dans un moment, sans qu’il y ait dans son entendement infini ni première, ni dernière, se trouvant toutes ramassées dans cette science divine et incréée, comme elles le sont dans l’être de Dieu, où elles sont renfermées et contenues comme dans leur premier principe.

32. Dans cette science de simple intelligence que nous appelons première selon la préséance naturelle de l’entendement sur la volonté, il faut considérer en Dieu un ordre, non de temps, mais de nature, selon lequel nous concevons que l’acte de son entendement précéda celui de sa volonté; car nous considérons premièrement en lui le seul acte d’entendre sans réfléchir sur le décret qu’il forma de vouloir créer quelque chose. Dans cet instant donc, les trois personnes divines conférèrent ensemble par un acte d’entendement de la convenance des œuvres ad extra, c’est-à-dire de ce que sa puissance devait tirer du néant, et de toutes les créatures qui ont été; qui sont et qui seront.

33. J’eus la hardiesse de demander à sa Majesté de satisfaire su désir que j’avais de savoir l’ordre qu’elle tint dans la résolution qu’elle fit de créer toutes choses, et ce que nous en devons croire, ne le demandant que pour apprendre le rang que la Mère de Dieu eut dans l’entendement divin; et je dirai comme il me sera possible ce qu’elle daigna me ré pondre et me manifester, et l’ordre que je découvris dans ces idées divines, le réduisant en instants, parce que autrement nous ne pourrions pas proportionner la connaissance de cette science de Dieu à notre capacité; laquelle science nous appellerons ici science de vision, dans laquelle ne trouvent les idées ou les images des créatures que Dieu détermina de créer, et qu’il tient représentées dans son entendement, les connaissant infiniment mieux que nous ne les voyons et ne les connaissons présentement nous-mêmes.

34. Or, bien que cette science divine soit une, très-simple et très-indivisible; néanmoins, comme les choses qu’elle regarde sont plusieurs et qu’elles ont un tel ordre entre elles, que les unes sont avant les autres, que les unes reçoivent l’être ou l’existence des autres, et qu’ elles ont une mutuelle dépendance, il nous faut pour cette raison diviser la science et la volonté de Dieu en plusieurs instants ou en plusieurs actes qui correspondent aux divers instants de l’ordre des objets. Ainsi nous disons que Dieu connut et détermina une chose avant l’autre et par une autre, et que s’il n’avait pas premièrement voulu ou connu par cette science de vision une chose, il ne voudrait pas l’autre. Nous ne devons pas inférer de cela que Dieu eut plusieurs actes d’entendement ni de volonté; mais nous voulons faire entendre que, comme les choses succèdent les unes aux autres, et ont un tel enchaînement, que, les imaginant par cet ordre objectif, noua appliquons (pour les mieux comprendre) ce même ordre dans les actes de la science et de la volonté de Dieu.