La cité mystique de Dieu – Chapitre VI

Du doute que je proposai au Seigneur sur la doctrine des chapitres précédents, et la réponse que j’en eus.

72. J’eus un doute touchant l’intelligence et la doctrine des deux chapitres précédents, fondée sur ce que j’avais ouï dire à des personnes doctes que cette doctrine était débattue et disputée dans les écoles. Le doute fut: que si la cause et le motif principal pour que le Verbe divin se fit homme fut de le faire chef et premier né de toutes les créatures , et de communiquer, par le moyen de l’union hypostatique avec la nature humaine, ses attributs et ses perfections, en la manière convenable, afin de glorifier par grâce les prédestinés; et que si de prendre une chair passible et de mourir pour l’homme fut un décret comme d’une seconde fin: cela étant ainsi véritable, comment y a-t-il tant de diverses opinions sur ce sujet dans l’Église? et la plus commune opinion est que le Verbe éternel descendit du ciel comme dans le dessein principal de racheter les hommes par le moyen de sa très-sainte mort et passion.

73. Je proposai avec humilité ce doute su Seigneur, pet sa Majesté daigna m’y répondre, me donnant une intelligence et une lumière fort grandes qui me firent comprendre plusieurs mystères que je ne pourrai pas expliquer, parce que les paroles dont le Seigneur se servit dans sa réponse contiennent et signifient beau coup de choses. Voici ce qu’il me dit: «Sache, mon épouse et ma colombe, que je veux répondre à ton doute, et t’enseigner dans ton ignorance comme ton Père et comme ton Mettre. Tu dois donc savoir que la fin principale et légitime du décret que je fis de communiquer ma divinité en la personne du Verbe unie hypostatiquement à la nature humaine, fut la gloire qui devait rejaillir de cette communication, sur mon nom et sur toutes les créatures capables de recevoir celle que je leur préparais. Et ce décret se serait sans doute exécuté dans l’incarnation, quand même le premier homme n’eût pas péché, parce que ce fut un décret absolu et sans condition en sa substance. Ainsi ma volonté devait être efficace; je devais en premier lieu me communiquer à l’âme et à l’humanité unie au Verbe. Et cela convenait ainsi! à mon équité et à la rectitude de mes couvres: et bien qu’il fit dernier dans l’exécution, il fut pour tant premier dans l’intention. Et si je retardai d’envoyer mon Fils inique, ce fut parce que je déterminai auparavant de lui préparer dans le monde un peuple élu, saint et composé de justes, qui seraient, supposé le péché commun, comme des roses parmi les épines des autres pécheurs. Et ayant vu la chute du genre humain, je déterminai par un décret exprès que le Verbe viendrait en forme passible et mortelle pour racheter son peuple, dont il était le chef, afin de manifester et de faire connaître davantage mon amour infini aux hommes, et de donner à mon équité et à ma justice une due satisfaction; que si celui qui pécha était homme et le premier à recevoir l’être, le Rédempteur fut a aussi homme et le premier en dignité : et afin que les hommes connussent en cela la brièveté du péché et qu’il n’y eût qu’un seul amour en toutes les âmes, puisque leur Créateur, leur Vivificateur, leur Rédempteur et Celui qui les doit juger est un seul Et je voulus aussi les attirer à moi et les obliger à cette reconnaissance et à cet amour, ne les punissant pas, comme je punis les anges apostats, que je condamnai sans ressource; mais je voulus attendre leur repentir, leur pardonner et leur donner un souverain remède, exerçant la rigueur de ma justice sur la personne de mon Fils unique , pendant que les hommes recevaient les plus grands effets de ma miséricorde.»

74. «Et afin que tu comprennes mieux ce que j’ai à répondre à ton doute, je veux que tu remarques que, comme il n’y a aucune succession de temps dans mes décrets et que je n’en ai pas besoin dans mes opérations ni dans mes conceptions, ceux qui disent que le Verbe s’incarna pont racheter le monde, disent bien; et ceux qui disent qu’il se serait incarné quoique l’homme n’eût pas péché, a parlent bien aussi, si on l’entend selon la vérité parce que si Adam n’eût pas péché, il serait descendu du ciel en la forme qui aurait été propre à cet état; mais parce qu’il pécha, je fis le second a décret, qu’il descendrait passible: car le péché étant survenu, il fallait qu’il le réparât de la manière qu’il le fit. Et parce que tu souhaites de sa

voir comment ce mystère de l’incarnation du Verbe se serait exécuté si l’homme se fût conservé dans l’état d’innocence, tu dois remarquer que la forme humaine aurait été la même en substance, mais elle aurait eu le don d’impassibilité et d’immortalité. Il aurait vécu et conversé avec les hommes tel qu’il était depuis qu’il ressuscita, jusqu’à ce qu’il monta aux cieux. Les mystères et les secrets divins auraient été manifestés à tous; et il aurait plusieurs fois découvert sa gloire, comme il fit une seule fois dans son état mortel; manifestant à tous dans cet heureux état d’innocence ce qu’il ne montra dans l’autre qu’à trois de ses apôtres; ils auraient tous vu mon Fils unique dans une grande gloire, et sa conversation les aurait extrêmement consolés; ils n’auraient mis aucun obstacle à ses divins effets, parce qu’ils auraient été sans péché. Mais le péché a tout désolé, tout corrompu et tout empêché, et à cause du péché il a été convenable qu’il vint passible et mortel.»

75. «Et s’il y a dans ces divins secrets et dans les autres mystères des opinions diverses dans mon Église, cela vient de ce que je découvre différemment mes mystères: car aux uns j’en découvre quelques-uns, aux antres j’en manifeste d’autres; parce que tous les mortels ne sont pas capables d’en recevoir toute la lumière. Il n’était pas aussi convenable que je donnasse à un seul la science de toutes choses, pendant cette vie voyageuse; puisque même dans la gloire ils ne la reçoivent que par portions, et je ne la leur distribue que selon la proportion de l’état et du mérite d’un chacun, et a selon que ma providence l’a déterminé; car je n’en a devais seulement la plénitude qu’à l’humanité de a mon Fils unique, et à sa Mère par rapport à lui. Les autres hommes ne la reçoivent pas toute, ni toujours si claire qu’il ne leur reste quelque doute; et c’est pour cet effet qu’ils se l’acquièrent par leurs travaux et par l’usage des lettres et des sciences. Et, bien qu’il y ait dans mes Écritures plusieurs vérités a relevées; comme je laisse bien souvent les docteurs dans leur lumière naturelle, quoique je la leur communique quelquefois d’en haut, il s’ensuit de là qu’on entend diversement les mystères, qu’on a trouve des explications différentes, plusieurs sens dans les Écritures, et qu’un chacun suit son opinion selon qu’il la conçoit. Et, bien que la fin de a plusieurs soit bonne, que la lumière et la vérité ne soit qu’une en substance, on l’entend et on en use pourtant selon la diversité des opinions et des inclinations, les uns suivant un docteur, les autres un e autre: d’où naissent entre eux les disputes.»

76. «Que si la plus commune opinion est que le Verbe descendit du ciel avec intention principale de racheter le monde, l’une de plusieurs raisons qu’il y a, est que le mystère de la rédemption et la fin de ses œuvres sont plus connus et manifestes a pour s’être exécutés, et si souvent réitérés dans les Écritures; et qu’au contraire la fin de l’impassibilité ne fut ni exécutée, ni décrétée absolument, ni expressément, tout -ce qui appartenait à cet état ayant été caché, et personne ne le pouvant savoir avec certitude, sinon celui à qui j’en donnerai la lumière on révélerai les secrets de cet état et de l’amour que nous portons à la nature humaine. Et bien que ceci pourrait sensiblement toucher les mortels, s’ils le pesaient et le pénétraient comme il faut; néanmoins le décret et les couvres de la rédemption de leur misérable chute sont plus puissants et plus efficaces pour les mouvoir et les porter à la connaissance et à la gratitude de mon amour infini, qui est la fin de mes œuvres. C’est pour cela que ma providence permet que ces motifs et ces mystères leur soient plus présents et plus familiers, parce qu’il est ainsi convenable. Remarque, ma fille, qu’une œuvre peut bien avoir deux fins quand l’une est supposée sous quelque condition, comme il arriva dans cette occasion: car si l’homme ne péchait pas, le Verbe ne descendrait pas en forme passible; et s’il péchait, il serait passible et mortel Ainsi, quoi qu’il arrivât, le décret de l’incarnation a n’aurait pas laissé de s’accomplir. Je veux qu’on reconnaisse et qu’on estime les mystères de la rédemption, et qui on les ait toujours présents pour m’en rendre les actions de grâces qui m’en sont dues. Mais je veux aussi que les hommes reconnaissent le Verbe incarné pour leur chef et pour la cause finale de la création de tout le reste de la nature humaine; parce qu’il fat, après ma bénignité, a le principal motif que j’eus de donner l’être aux créatures. Ainsi il doit être révéré non-seulement pour avoir racheté le genre humain, mais aussi pour avoir été la cause de sa création.»

77. «Sache, ma chère épouse,, que je permets et dispose que les docteurs aient bien souvent des opinions différentes, et que les uns disent la vérité, et les autres, fondés sur leurs lumières naturelles, disent ce qui est douteux; quelquefois je permets qu’ils disent ce qui n’est pas, bien qu’il ne disconvienne point avec l’obscure vérité de la foi, en laquelle tous les fidèles sont fondés; d’autres fois ils disent ce qui est possible à leur manière. Et par cette variété l’on va à la découverte de la vérité et de la lumière, et l’on en développe mieux les mystères cachés, car le doute sert d’aiguillon à l’entendement pour rechercher la vérité, et en cela la cause de leur dispute est sainte et honnête. Et l’on connaît aussi, après tant de diligences et tant d’applications des plus savants docteurs, qu’il y a dans mon Église une science qui les rend plus éminents en sagesse que les sages du monde., et qu’il y en a un au-dessus de tous qui enseigne et corrige les sages, qui est moi, qui seul sais, comprends, pèse et mesure toutes choses , sans pouvoir être a mesuré ni compris; et qu’en vain les hommes recherchent et épluchent mes jugements et mes secrets , si étant le principe et l’auteur de toute v sagesse et de toute science, je ne leur en donne l’intelligence et la lumière . Je veux que les mortels, en connaissant cela, me louent, me glorifient et me rendent d’éternelles actions de grâces.»

78. «Je veux aussi que les saints docteurs s’acquièrent plus de grâce, plus de lumière et plus de gloire parleur louable, honnête et saint travail; et que la vérité se découvre et se purifie d’autant plus qu’on s’approche davantage de sa source, et qu’on recherche et pénètre avec humilité les mystères et les œuvres admirables de ma droite, afin qu’ils en participent, et qu’ils jouissent du pain de l’intelligence de mes Écritures. J’ai usé d’une grande providence envers les docteurs et les savants, bien que leurs opinions et leurs doutes aient été si opposés et leurs fins si différentes; parce que quelquefois elles sont à mon plus grand honneur et à ma gloire; et d’autres fois ce n’est que pour s’impugner et se contredire pour d’autres fins terrestres; et par cette émulation et cette passion ils ont procédé et procèdent inégalement. Mais nonobstant tout cela je les ai conduits, régis, éclairés et protégés de telle sorte, que la vérité s’en est beaucoup découverte et manifestée, et la lumière en a été plus grande pour pénétrer plusieurs de mes perfections a et de mes merveilles, et mes Écritures ont été si hautement interprétées, que j’en ai eu de l’agrément. Ce qui a été cause que la fureur de l’enfer a élevé son trône d’iniquité avec une envie incroyable (et principalement dans ces temps présents), pour combattre la vérité; prétendant d’engloutir le Jourdain et d’obscurcir par les hérésies et les fausses «doctrines la lumière de la sainte foi, contre laquelle il a semé la fausseté de son ivraie par le ministère des hommes. Mais le reste de l’Église et ses vérités sont dans un très-parfait degré, et les fidèles catholiques, bien que plongés et aveuglés dans plusieurs autres misères, en reçoivent la foi et une lumière très-parfaite; et quoique je les appelle tous par un amour paternel à ce bonheur, le nombre des élus qui veuille me répondre est fort petit .»

79. «Je veux aussi que tu saches, ma fille, qu’encore que je permette par ma providence qu’il y ait plusieurs opinions entre les docteurs, afin que mes témoignages viennent à une plus grande connaissance, ayant intention que la moelle de mes divines Écritures soit manifestée aux mortels par le moyen de leurs louables diligences, de leurs études et de leurs travaux; néanmoins il me serait fort agréable et d’un grand service que les savants amortissent en eux l’orgueil, s’éloignassent de l’envie et de l’ambition, de la vaine gloire, des autres passions et des vices qui naissent de ces sortes de contestations, et qu’ils arrachassent le mauvais grain que les mauvais effets de telles occupations sèment, et que je laisse pour le présent, afin que le bon ne a soit pas arraché avec le mauvais.» Le Très-Haut me répondit tout cela et plusieurs autres choses que je ne puis manifester. Bénie soit éternellement sa Majesté de ce qu’elle a bien voulu éclairer mon ignorance et la satisfaire avec tant d’abondance et de miséricorde, sans dédaigner la petitesse d’une fille indiscrète et inutile en tout. Que tous les esprits bienheureux lui rendent grâces et le louent sans fin dans le ciel, et les hommes justes sur la terre.