La cité mystique de Dieu – Chapitre XI

Que le Tout-Puissant en la création de toutes choses eut notre Seigneur Jésus-Christ et sa très-sainte Mère présents, et qu’il élut et favorisa son peuple figurant ces mystères.

133. La Sagesse, parlant de soi-même, dit au chapitre huitième des Proverbes, qu’elle se trouva présente en la création de toutes choses avec le Très-Haut. Et j’ai déjà dit que cette sagesse est le Verbe incarné, qui était présent avec sa très-sainte Mère lorsque Dieu déterminait dans son entendement divin la création de tout le monde; car dans cet instant non-seulement le Fils était avec le Père éternel et avec le Saint-Esprit en l’unité de la nature divine, mais aussi l’humanité qu’il devait prendre était, en premier lieu de tout ce qui est créé, prévue et désignée dans l’entendement du Père éternel; et avec son humanité, sa très-sainte Mère, qui devait la lui administrer du plus pur de son sang. En ces deux personnes tous ses ouvrages furent prévus, et à leur considération le Très-Haut s’obligeait, à notre façon de parler, de ne pas faire cas de toutes les ingratitudes que le genre humant et les anges mêmes qui prévariquèrent pouvaient commettre, et de ne pas laisser pourtant de procéder à la création de ce qui restait à faire, et des autres créatures qu’il préparait pour le service de l’homme.

134. Le Très-Haut regardait son Fils unique humanisé et sa très-sainte Mère comme des modèles qu’il venait de former par la grandeur de sa sagesse et de son pouvoir, pour sen servir comme d’originaux, sur lesquels il copiait tout le genre humain; et parce que ces deux images avaient une grande ressemblance à sa divinité, toutes les autres aussi, par rapport à ces deux modèles, seraient formées sur cette ressemblance de la Divinité. Il créa aussi les choses matérielles qui sont nécessaires à la vie humaine, mais avec une telle sagesse, que quelques-unes servissent aussi de symboles qui représentassent en quelque façon les deux objets, Jésus-Christ et Marie, sur lesquels il arrêtait principalement sa vue, et auxquels elles devaient servir. C’est pourquoi il fit ces deux grandes lumières du ciel, le soleil et la lune, afin qu’en divisant la nuit d’avec le jour , elles nous représentassent le Soleil de justice, Jésus-Christ, et sa très-sainte Mère, qui est belle comme la lune , lesquels divisent le jour de la grâce de la nuit du péché; et par ses continuelles influences le soleil éclairant la lune, les deux ensemble éclairent toutes les créatures, depuis le firmament et ses astres jusqu’au bout de l’univers.

135. Il créa les autres choses et en augmenta la perfection, voyant qu’elles devaient servir à Jésus-Christ, à la très-pure Marie, et à leur considération aux autres hommes; auxquels il prépara, avant que de les tirer du néant, une table fort délicate, très-abondante et très-assurée, et bien plus mémorable que celle d’Assuérus, parce qu’il les devait créer pour ses plaisirs, et les convier aux saintes délices de sa connaissance et de son amour: il ne voulut pas, comme discret et magnifique Seigneur, que le convié attendit, mais que ce fût tout une même chose d’être créé et de se trouver assis à la table de sa connaissance et de son amour, afin qu’il ne fût point distrait en ce qu’il lui était si important, que de reconnaître et de louer son Créateur tout-puissant.

136. Au sixième jour de la création, il forma et créa Adam comme dans un état de trente-trois ans; le même âge que notre Seigneur Jésus-Christ devait avoir au ‘temps de sa mort, si semblable en son corps et en son âme à sa très-sainte humanité, qu’à peine on l’aurait distingué. D’Adam il forma Ève, qui ressemblait si fort à la sainte Vierge, qu’elle la représentait en tous 1e traits de son visage et en sa personne. Le Seigneur regardait avec une extrême complaisance et avec un amour égal ces deux portraits des deux originaux qu’il devait créer en son temps; et, en leur considération, il donna de grandes bénédictions à leurs copies, comme pour entretenir avec eux et avec leurs descendants un commerce de charité, jusqu’à ce que le jour arrivât auquel il devait former Jésus et Marie.

137. Mais l’heureux. état auquel Dieu avait créé les deux premiers parents du genre humain dura fort peu: parce que, aussitôt qu’ils furent créés, l’envie du serpent, qui était comme à l’affût, s’éleva contre eux quoique Lucifer ne pût point apercevoir la formation d’Adam et d’Ève, comme il aperçut celle des autres créatures à l’instant qu’elles furent produites, car le Seigneur ne lui voulut point manifester l’ouvrage de la création de l’homme, ni la formation d’Ève de la côte d’Adam ; sa Majesté lui cachant tout cela l’espace de quelque temps, pendant lequel ils vécurent ensemble. Mais quand le démon eut vu la disposition admirable de la nature humaine sur tout le reste; la beauté de lame et celle du corps d’Adam et d’Ève, et qu’il eut connu l’amour paternel que le Seigneur leur portait, et qui les faisait maîtres et souverains de tout ce qui était créé, leur faisant espérer outre cela la vie éternelle, ce fut alors que la rage de ce dragon devint plus furieuse, et il n’y a aucune langue qui puisse exprimer les convulsions et les troubles que cette bête féroce eu conçut, son envie effrénée lui inspirant de leur ôter la vie. Il l’aurait fait comme un lion dévorant, s’il n’eut ressenti une force supérieure qui l’en empêchait mais il méditait et cherchait les moyens de les faire déchoir de la grâce du très-Haut et de les rendre rebelles à leur Créateur.

138. Lucifer s’éblouit ici et se trouva dans de grands doutes, parce que, comme le Seigneur lui avait manifesté dès le commencement que le Verbe se devait faire homme dans le sein de la très-sainte Vierge, sans lui déclarer ni en quel lieu, ni quand ce mystère se devait accomplir; il lui cacha la création d’Adam et la formation d’Ève, afin qu’il commençât dès lors à ressentir cette ignorance du mystère et du temps de l’incarnation. Or, comme sa colère et tous ses soins étaient tendus singulièrement contre Jésus-Christ et Marie, il douta qu’Adam ne fût sorti d’Ève, et qu’elle ne fût la Mère, et lui le Verbe incarné. Et le doute que le démon avait s’augmentait d’autant plus qu’il ressentait cette vertu divine qui l’empêchait de les offenser en leur vie. Mais comme il connut d’ailleurs les préceptes que Dieu leur fit incontinent (car ils ne lui furent point cachés, les découvrant dans la conférence qu’Adam et Ève en eurent ensemble), il sortait insensiblement de son doute, épiant les entretiens des deux premiers parents et sondant leur naturel, commençant dès lors à rôder autour d’eux comme un lion affamé , et à s’introduire dans leurs esprits par la connaissance de leurs inclinations. Néanmoins, jusqu’à ce qu’il en fût tout à fait désabusé, il chancelait toujours entre la haine irréconciliable qu’il portait à Jésus-Christ et à sa Mère, et la crainte qu’il avait d’être vaincu par lai: outre qu’il craignait que la Reine du ciel ne le vainquit, bien qu’elle ne fuit qu une pure créature, et non pas un Dieu.

139. Or, considérant le précepte qu’Adam et Ève avaient reçu, armé d’un mensonge trompeur, avec ce secours il résolut de les tenter, commençant de contredire et de s’opposer avec tous ses efforts à la volonté divine. Ce ne fut pas l’homme qu’il attaqua le premier, mais la femme, parce qu’il la connut d’un naturel plus délicat et plus faible; ayant plus d’espérance de remporter ses prétendus avantages sur elle, qu’il savait bien n’être pas aussi forte pour lui résister que Jésus-Christ, au cas qu’Adam l’eût été; outre qu’il avait conçu une très grande indignation contre elle, depuis le signe qu’il avait vu su ciel, et depuis les menaces que Dieu lui avait faites de cette femme. Toutes ces considérations l’entraînèrent et l’émurent plutôt contre Éve que contre Adam: avant que de se déclarer à elle, il lui envoya plusieurs pensées ou imaginations fortes et désordonnées comme ses avant-coureurs, pour la rendre en quelque façon disposée par les troubles que ses passions en recevraient. Et parce que j’en écrirai quelque chose dans un autre endroit, je ne m’étends pas ici à dire avec combien de violence et de cruauté il la tenta; il suffit a mon propos qu’on sache pour le présent ce que les Écritures saintes en disent, et c’est qu’il prit la forme d’un serpent, et que sous cette forme il parla à Ève , qui prêta l’oreille A sa conversation, qu’elle ne devait point écouter; puisqu’en l’écoutant et y répondant elle commença à y donner créance, et ensuite à transgresser le précepte pour soi, et enfin à persuader à son mari d’enfreindre la loi qu’il avait reçue, à son grand dommage et à celui de tous les autres, perdant potin eux et pour nous cet heureux état auquel le Très-Haut les avait mis.

140. Quand Lucifer vit leur chute, et que leur beauté intérieure par la grâce et la justice originelle s’était changée en la difformité du péché, le transport et le triomphe qu’il en témoigna à ses démons furent incroyables. Mais sa satisfaction ne fut pas de longue durée, parce qu’il connut d’abord avec combien de clémence (contre ce qu’il désirait) l’amour miséricordieux de Dieu s’était montré ù l’égard des criminels, et qu’il leur avait donné lieu de faire pénitence, d’en espérer le pardon et le retour de sa grâce; à quoi ils se disposaient par leur douleur et par leur contrition. Lucifer connut aussi qu’on leur rendait la beauté de la grâce et l’amitié du Seigneur, ce qui mit de nouveau dans le trouble tout l’enfer, voyant les heureux effets de la contrition. Et ses gémissements s’accrurent beaucoup plus, entendant la sentence que Dieu fulminait coutre les coupables, en laquelle le démon s’aveuglait, ne sachant à quoi se déterminer: et surtout ce lui fut un nouveau tourment d’ouïr qu’on lui renouvelait cette menace sur la terre: La femme t’écrasera la tête , comme elle lui avait été faite dans le ciel.

141. Les couches d’Ève se multiplièrent après le péché, par lequel se fit la distinction et la multiplication des bons et des mauvais, des élus et des réprouvés, les uns qui suivent Jésus-Christ notre Rédempteur et notre Maître, et les autres Satan. Les élus suivent leur chef par la foi, l’humilité, la charité, la patience et par toutes les vertus: et pour remporter le triomphe il sont secourus, aidés et embellis de la divine grâce et des dons que le même Seigneur et restaurateur de tous leur a mérités. Mais les réprouvés, sans recevoir des bienfaits et des faveurs semblables de leur cruel maître, ni en attendre d’autre récompense que la peine et la confusion éternelle de l’enfer, le suivent par orgueil, par présomption, par ambition, par toutes sortes d’ impuretés et de méchancetés, qui partent du père du mensonge et de l’auteur du péché.

142. Nonobstant ce péché, l’ineffable bénignité du Très-Haut leur donna sa bénédiction, afin qu’avec elle ils crussent, et que le genre humain se multipliait. Mais sa divine providence permit que le premier enfantement d’Ève portât les prémices du premier péché en la personne de l’injuste Caïn, et que le second figurait, en celle de l’innocent Abel , le réparateur du péché, notre Seigneur Jésus-Christ; commençant tout à la fois de le représenter en la figure et en l’imitation, afin qu’en la personne du premier juste commençassent la loi et la doctrine de Jésus-Christ, dont tous les autres doivent être disciples, en souffrant pour la justice et étant laits et opprimés des pécheurs, des réprouvés et de leurs propres frères . C’est pourquoi la patience, l’humilité et la douceur eurent leurs prémices en Abel; et en Caïn, l’envie et toutes les méchancetés qu’il pratiqua pour le bonheur du juste et pour sa propre perte, le méchant triomphant, et le bon endurant; et l’on trouve en ces spectacles le commencement de ceux qui devaient ensuite arriver dans le monde, composé de deux villes bien contraires, de Jérusalem pour les justes, et de Babylone pour les réprouvés, chacune ayant son chef pour le bonheur des uns et pour le malheur des autres.

143. Le Très-Haut voulut aussi que le premier Adam fût la figure du second en la manière de la création; puisque, par préférence au premier, il créa pour lui et ordonna la république de toutes les créatures, dont il le faisait le seigneur et le chef: ainsi il laissa passer plusieurs siècles avant que d’envoyer son Fils unique, afin qu’il trouvât eu la multiplication du genre humain un peuple dont il devait être 1e chef, le maître et le roi naturel, et afin qu’il ne fût pas un seul moment sans royaume et sans sujets; la sagesse divine disposant toutes choses avec cet ordre admirable, et voulant que celui qui avait été le premier dans l’intention, fût le dernier dans l’exécution.

144. Le temps s’approchant auquel le Verbe devait descendre du sein du l’ère éternel pour se revêtir de notre mortalité, Dieu élut et prévint un peuple choisi et très-noble, le plus admirable de tous ceux qui l’avaient précédé et qui devaient le suivre; et dans ce peuple une lignée illustre et sainte, dont le Verbe devait descendre selon la chair humaine. Je ne m’arrête pas à raconter cette généalogie de notre Seigneur Jésus-Christ, parce que cela n’est pas nécessaire et que les saints Évangélistes en font une assez ample mention . Je dis seulement, avec toutes les louanges que je puis rendre au Très-Haut, qu’il m’a découvert en plusieurs: occasions et en divers temps le grand amour qu’il porta à son peuple, les faveurs qu’il lui fit et les mystères qu il renfermait, comme ils ont ensuite été manifestés en sa sainte Église, sans que celui qui s’était constitué défenseur et protecteur d’Israël, ait jamais discontinué ses soins.

145. Il suscita des prophètes et de très-saints patriarches qui nous devaient montrer et annoncer de loin ce que nous possédons présentement, afin que nous l’honorions, connaissant la grande estime qu’ils firent de la loi de grâce, et avec combien d’élans et d’ardeur ils la souhaitèrent et la demandèrent. Dieu manifesta à ce peuple son esprit immuable par plusieurs révélations, et ils nous le manifestèrent par les Écritures, qui renferment des mystères immenses que nous devions développer et contraire par la foi, le Verbe incarné les ayant tous accomplis et autorisés, nous laissant par là une doctrine fidèle et assurée, et l’aliment spirituel des Écritures saintes pour sou Église. Et bien que les prophètes et les justes de ce peuple n’aient pu jouir de la vue corporelle de Jésus-Christ, néanmoins le Seigneur leur fut très-libéral en se manifestant à eux par les prophéties et en excitant leurs affections, afin qu’ils sollicitassent sa venue et et qu’ils demandassent la rédemption de tout le genre humain. L’assemblage uniforme de toutes ces prophéties, de tous les mystères et de tous les soupirs des anciens Pères, étaient pour le Très-Haut une musique très-harmonieuse qui raisonnait au plus profond de son sein; de manière (qu’à notre façon de parler) il suspendait le temps, et ne laissait pas de le hâter pour descendre sur la terre et pour venir converser avec les hommes.

146. Sans me trop arrêter sur ce que le Seigneur m’en a fait connaître, et pour arriver aux préparations que je cherche et que ce Seigneur fit pour envoyer le Verbe humanisé et sa très-sainte Mère au monde, je les dirai succinctement, selon l’ordre des Écritures saintes. La Genèse contient ce qui regarde le commencement et la création du monde pour le genre humain; le partage des terres et des peuples, le châtiment et la restauration du genre humain, la confusion des langues, l’origine du peuple élu, sa descente en Égypte; et plusieurs autres grands mystères que Dieu déclara à Moïse, afin de, nous faire connaître par son moyen l’amour et la justice qu’il avait montrés dès le commencement aux hommes, pour les attirer à sa connaissance et à son service, et pour marquer ce qu’il avait déterminé de faire à l’avenir.

147. L’Exode contient les aventures du peuple élu, les plaies et les châtiments que Dieu envoya pour le racheter avec mystère, la sortie d’Égypte et le passage de la mer, la loi écrite donnée avec tant d’appareils et de merveilles; et plusieurs autres, mystères qu’il opéra pour son peuple, affligeant quelquefois ses ennemis et d’autres fois ce même peuple, châtiant les uns comme un juge sévère, corrigeant l’autre comme un très-bon père, lui enseignant à connaître ses bienfaits dans les afflictions. Il fit de grands prodiges par la verge de Moïise, qui figurait la croix, ou le Verbe incarné devait être l’agneau sacrifié pour le remède des uns et pour la ruine des autres , comme la verge l’était et le fut en la mer Rouge, défendant le peuple en élevant autour de lui des remparts d’eau, et y faisant périr les Égyptiens. Et ainsi il formait un tissu avec tous ces mystères de la vie des saints, mêlée de joies et de pleurs, de tristesse et de consolation; copiant avec une sagesse infinie et une providence admirable toutes ces mystérieuses vicissitudes, sur la vie et sur la mort prévue de notre Seigneur Jésus-Christ.

148. Dans le Lévitique on décrit et on ordonne plusieurs sacrifices et cérémonies légales pour apaiser Dieu, parce qu’ils signifiaient l’Agneau qui se devait sacrifier pour tous, et ensuite nous immoler avec lui à sa Majesté divine, lorsqu’il exécuterait dans le temps la vérité de ces sacrifices et de ces figures. Il déclare aussi les vêtements du souverain prêtre Aaron, figure de Jésus-Christ, quoiqu’il ne doive pas être d’un ordre si inférieur, mais selon l’ordre de Melchisédech .

149. Les Nombres contiennent les demeures du désert, figurant la conduite que le Père voulait garder avec la’ sainte Église, avec son Fils unique fait homme et avec la sacrée Vierge; et aussi avec les autres juges; car, selon les divers sens, ils sont tous renfermés dans ces événements de la colonne de feu, de la manne, de la pierre dont l’eau sortit, et de plusieurs autres grands mystères qu’ils contiennent en d’autres choses. Ils renferment aussi les mystères qui sont attachés aux divers nombres, contenant en tout de très-profonds secrets.

150. Le Deutéronome est comme une seconde loi, qui n’est pas différente, mais réitérée d’une autre manière, et une figure plus singulière de la loi évangélique; parce que l’incarnation du Verbe devant être différée (par les secrets jugements de Dieu et pour les raisons de convenance connues à sa divine sagesse), ce même Dieu renouvelait et préparait des lois qui eussent quelque, conformité avec celles qu’il devait ensuite établir par son Fils unique.

151. Josué introduit le peuple de Dieu en la terre de promission, et la lui distribue, ayant passé le Jourdain, faisant des actions héroïques et figurant assez clairement notre Rédempteur, tant en son nom qu’en ses œuvres; en quoi il représenta la destruction des royaumes que le démon possédait, et la séparation qui se fera des bons d’aveu les méchants au dernier jour.

152. Après Josué (le peuple avant déjà pris possession de la terre promise et désirée, qui représentait premièrement et singulièrement l’Église que Jésus-Christ s’était acquise par le prix de son sang), suit le livre des juges, que Dieu ordonnait pour la conduite de son peuple, particulièrement dans les guerres qu’il souffrait des Philistins et des autres ennemis ses voisins, pour ses péchés et ses idolâtries continuelles; mais il le protégeait et le délivrait quand il se convertissait à lui par la pénitence et par le changement de vie. On raconte dans ce livre ce que firent ces deux femmes fortes et vaillantes, Débora et Jabel, l’une jugeant le peuple et le délivrant d’une grande oppression; l’autre contribuant à la victoire qu’il remporta sur ses ennemis: toutes ces histoires étant des figures manifestes et des témoignages évidents de ce qui se passe dans l’Église.

153. En suite du livre des Juges, nous lisons ceux des Rois, que les Israélites demandèrent pour se conformer au gouvernement des autres peuples. Ces livres contiennent de grands mystères de la venue du Messiel a mort du grand prêtre Héli et celle du roi Saül signifient l’abrogation de la loi ancienne. Sadoc et David figurent le nouveau règne et la prêtrise de Jésus-Christ et l’Église, avec le petit nombre qu’il devait y avoir en comparaison du reste du monde. Les autres rois d’Israël et de Juda et leurs captivités dénotent d’autres grands mystères de cette sainte Église.

154. Dans ces temps vint le très-patient Job, dont les paroles sont si mystérieuses, qu’il n’y en a aucune sans quelque profond mystère de la vie de notre Seigneur Jésus-Christ, de la résurrection des morts et du jugement dernier, en la même chair que chaque homme aura eue dans le monde; de la violence, des ruses et des attaques du démon. Et surtout Dieu le proposa à tous les mortels comme un miroir de patience, afin que nous apprissions tous par ses exemples comment nous devons souffrir les afflictions après la mort de Jésus-Christ, que nous avons présente, puisque, avant quelle arrivât et le prévoyant de si loin, ce saint l’imita avec tant de patience.

155. Mais en la grande multitude des prophètes que Dieu envoya à son peuple pendant le règne de ses rois, car il en avait alors un plus grand besoin, il se trouve tant de mystères, que le Très-Haut n’en laissa aucun de ceux qui regardent la venue du Messie et sa loi,, qu’il ne lui révélât et déclarât, ayant tenu la même conduite avec les anciens pères et patriarches, quoique d’une manière plus éloignée. Et tout cela n’aboutissait qu’à multiplier les représentations et les images du Verbe incarné, lui préparer un peuple et figurer la loi qu’il devait établir.

156. Il mit en dépôt entre les mains des trois grands patriarches Abraham, Isaac et Jacob, de grands et de très précieux gages, pour pouvoir, s’appeler le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, voulant s’honorer de ce nom pour les honorer eux-mêmes, manifestant leur dignité, leurs excellentes vertus et les divins secrets qu’il leur avait confiés, afin qu’ils donnassent à Dieu un nom si honorable. Il éprouva le patriarche Abraham en lui commandant de sacrifier Isaac , pour faire cette représentation si claire de ce que le Père éternel devait faire avec son Fils unique. Mais quand ce père obéissant voulut exécuter le sacrifice, le même Seigneur qui l’avait ordonné l’en empêcha, afin que l’exécution d’une action si héroïque fût réservée au seul Père éternel, sacrifiant en effet son Fils unique, et qu’il fût dit qu’Abraham ne l’avait fait qu’en la seule menace; en quoi il parait que le zèle de l’amour divin fut fort comme la mort . Mais il n’était pas convenable qu’une figure si expresse restât imparfaite; c’est pourquoi elle fut achevée par le sacrifice qu’Abraham fit du bélier, qui figurait aussi l’Agneau qui devait ôter les péchés du monde .

157. Il montra à Jacob cette mystérieuse échelle chargée de divers secrets et de sens mystiques . Le plus grand fut qu’elle représentait le Verbe humanisé, qui est la voie et l’échelle par où nous montons au Père, duquel il descendit pour nous visiter; et par son moyen les anges qui nous éclairent et qui veillent à notre garde, montent et descendent, nous portant en leurs mains ; afin que nous ne soyons pas maltraités des pierres des erreurs, des hérésies et des vices dont le chemin de la vie mortelle est rempli; ne laissant pas de monter malgré ces obstacles en sûreté, par cette échelle avec la foi et l’espérance, depuis cette sainte Église, qui est la maison de Dieu et la porte du ciel et de la sainteté, jusqu’au lieu de notre bonheur.

158. Il montra à Moïse, pour le constituer dieu de Pharaon et chef de son peuple, ce buisson mystique qui était ardent sans se consumer , pour marquer en prophétie la personne divine cachée sous notre humanité, sans que l’humain dérogent au divin, et sans que le divin consumât ce qui était humain. Et outre ce mystère la virginité perpétuelle de la Mère du Verbe y était aussi figurée, non-seulement quant au corps, mais aussi quant à l’âme; car pour être fille d’Adam, revêtue et dérivée de cette nature embrasée du premier péché, elle n’en serait point souillée ni offensée.

159. Il fit aussi David selon le modèle de son cœur , afin qu’il pût dignement chanter les miséricordes du Très-Haut , comme il le fit, comprenant dans ses psaumes tous les mystères, non-seulement de la loi de grâce, mais aussi de la loi écrite et de la loi naturelle. Les témoignages, les jugements et les œuvres du Seigneur n’étant pas seulement en sa bouche, mais en ayant aussi le cœur pénétré pour les méditer jour et nuit . Et par le pardon qu’il fit des injures, il fut une vive image ou figure de Celui qui devait pardonner les nôtres; c’est pourquoi il reçut les plus claires et les plus assurées promesses de la venue du Rédempteur du monde.

160. Salomon, roi pacifique, et en cela figure du véritable Roi des rois, fit éclater sa sagesse en manifestant par diverses écritures les mystères de Jésus-Christ, singulièrement dans la métaphore des Cantiques, où il renfermait les mystères du Verbe incarné, de sa très-sainte Mère, de l’Église et des fidèles. Il enseigna aussi en différentes manières la morale pour régler les mœurs, et plusieurs autres écrivains ont reçu dé cette fontaine les eaux de vérité et de vie.

161. Mais qui pourra dignement exagérer le bienfait du Seigneur, d’avoir tiré de son peuple la glorieuse troupe de ses saints prophètes, auxquels la Sagesse éternelle a abondamment élargi la grâce de prophétie, éclairant son Église par tant de flambeaux, qui commencèrent de nous montrer de fort loin le Soleil de justice et les rayons qui devaient rejaillir de ses œuvres en la loi de grâce? Les deux grands prophètes Isaïe et Jérémie furent choisis pour nous annoncer, avec autant de douceur que de force, les mystères de l’incarnation du Verbe, de sa naissance, de sa vie et de sa mort. Isaïe nous promit qu’une vierge concevrait et enfanterait, et nous donnerait un fils qui s’appellerait Emmanuel , et qu’un petit enfant naîtrait pour nous, qui porterait son empire sur ses épaules , annonçant avec tant de clarté tout ce qui reste de la vie de Jésus-Christ, que sa prophétie parut un évangile. Jérémie déclara la nouvelle merveille que Dieu devait opérer dans une fille, qu’elle aurait en son sein un fils, qui seul pouvait être le Christ, Dieu et homme parfait . Il annonça qu’il serait vendu, il décrivit sa passion, ses opprobres et sa mort. La réflexion que je fais sur ces prophètes me remplit d’admiration. Isaïe demande que le Seigneur envoie de la pierre du désert au mont de la fille de Sion , l’Agneau qui doit dominer le monde, parce que cet Agneau, qui est le Verbe incarné, était, quant à la divinité, au désert du ciel, qui est ainsi appelé à cause qu’il n’y avait point encore d’hommes. Et il s’appelle pierre à cause de la situation, de la fermeté et du repos éternel dont il jouit. Le mont où il demande qu’il vienne est, au sens mystique, la sainte Église, et premièrement la très-sainte Vierge, fille de la vision de paix, qui est Sion. Et le prophète l’interpose pour médiatrice pour obliger le Père éternel d’envoyer l’Agneau son Fils unique, parce qu’il n’y avait personne dans tout le reste du genre humain qui pût l’obliger si fort f avancer l’incarnation, que le mérite d’une si excellente mère, qui devait avoir la gloire de revêtir cet Agneau de la peau et de la toison de sa très-sainte humanité: et c’est ce que contient cette très-douce prière et cette prophétie d’Isaïe.

162. Ézéchiel vit aussi cette mère vierge en la figure ou métaphore de cette porte fermée, qui ne devait être ouverte que pour le seul Dieu d’Israël, et par laquelle aucun, autre homme n’entrerait. Habacuc contempla notre Seigneur Jésus-Christ en la croix, et prophétisa par de profonds discours les mystères de la rédemption et les effets admirables de la passion et de la mort de notre Rédempteurs Joël St la description de la terre des douze tribus, figure des douze apôtres qui devaient être chefs de tous les enfants de’ l’Église. Il annonça aussi la venue du Saint-Esprit sur les serviteurs et les servantes du Très-Haut, marquant le tempe de la venue et de la vie de Jésus-Christ. Tous les autres prophètes l’annoncèrent par différents endroits, parce que le Très-Haut voulut que tout ce qui concernait la rédemption du genre humain fût dit, prophétisé et figuré si longtemps auparavant et si copieusement, que toutes ces œuvres admirables pussent rendre témoignage de l’amour et, du soin que Dieu eut pour les hommes, et combien il prétendait d’enrichir son Église, ôter à notre tiédeur et à notre lâcheté toute d’excuses, puisque pour les seules ombrés et figures, ces anciens pères et prophètes furent enflammés de l’amour divin, et rendirent au seigneur des cantiques de louange et de gloire; et nous, qui nous trouvons dans la vérité et dans le beau jour de la grâce, sommes ensevelis dans un oubli criminel de tant de bienfaits, et abandonnons la lumière pour chercher les ténèbres.