Le château intérieur ou les demeures – Deuxièmes demeures

Chapitre I – De la valeur de la persévérance, pour atteindre aux dernières Demeures, du vif combat que livre le démon, et combien il est utile de ne pas se tromper de chemin au début. D’un moyen dont elle a fait l’expérience efficace.

  1. Venons-en maintenant à parler des âmes qui pénètrent dans les deuxièmes Demeures, et de ce qu’elles y font. Je voudrais le faire brièvement, car je m’en suis occupée bien longuement ailleurs (Autobiographie, chap. 11-13 ; Le Chemin de la Perfection, chap.20-29), il me serait impossible de ne pas me répéter, je ne me rappelle rien de ce que j’ai dit ; si je pouvais cuisiner cela de différentes façons, je sais bien que vous n’en seriez pas fâchées, puisque nous ne nous lassons jamais des livres qui traitent de ces sujets, si nombreux soient-ils.
  2. Il s’agit de ceux qui ont déjà commencé à faire oraison et compris l’importance pour eux, de ne pas en rester aux premières Demeures ; mais, souvent, ils ne sont pas encore assez déterminés à ne pas y rester, ils ne s’éloignent pas encore des occasions, ce qui est fort dangereux. Dieu leur fait une bien grande miséricorde lorsqu’ils cherchent par instants à fuir les couleuvres et choses venimeuses, et comprennent qu’il est bon de les fuir. Ceux-là, pour une part, peinent beaucoup plus que les premiers, mais ils sont beaucoup moins exposés ; ils semblent connaître le danger, et il y a grand espoir de les voir pénétrer plus avant. Je dis qu’ils peinent plus, parce que les premiers sont comme des muets qui entendraient rien ; ils supportent donc mieux l’épreuve de ne pas parler que ceux qui entendraient sans pouvoir parler : ce serait bien plus pénible. Mais on n’en désire pas pour autant ne pas entendre, car, enfin, c’est une grande chose que de comprendre ce qu’on nous dit. Donc, ceux-là entendent les appels du Seigneur ; ils se rapprochent du séjour de Sa Majesté, il est trés bon voisin, et sa miséricorde et sa bonté sont si grandes que même au milieu de nos passe-temps, de nos affaires, de nos plaisirs et des voleries du monde, même lorsque nous tombons dans le péché, et nous en relevons, (ces bêtes sont si venimeuses, leur compagnie est si dangereuse et si tapageuse qu’il serait merveilleux de ne trébucher ni tomber), ce Seigneur, malgré tout, apprécie tellement que nous l’aimions et recherchions sa compagnie qu’il ne manque pas, un Jour ou l’autre, de nous appeler, pour nous inviter à nous approcher de Lui ; et cette voix est si douce que la pauvre âme se consume de ne pouvoir faire immédiatement ce qu’il lui ordonne ; c’est pourquoi, comme je l’ai dit, elle est bien plus en peine que si elle ne l’entendait point.
  3. Je ne dis pas que cette voix et ces appels ressemblent à ceux dont je parlerai plus loin ; s’il s’agit de paroles de gens de bien, de sermons, de ce qu’on lit dans de bons livres, de beaucoup de choses que vous avez entendues, et qui sont un appel de Dieu, également des maladies, des épreuves, des vérités aussi qu’il nous enseigne dans ces moments que nous consacrons à l’oraison ; si paresseusement que vous vous y adonniez, Dieu prise cela très haut. Et vous, mes sœurs, ne méprisez point cette première faveur, sans toutefois vous désoler lorsque vous ne répondez pas immédiatement au Seigneur, Sa Majesté sait bien attendre de longs jours, des années, en particulier quand elle voit en nous de bons désirs, étude la persévérance. C’est ce qu’il y a de plus nécessaire ici ; avec la persévérance, on ne manque jamais de beaucoup gagner. Mais la batterie que fomentent sous mille formes les démons est terrible, et bien plus pénible à l’âme que dans la demeure antérieure ; là-bas, elle était muette et sourde, du moins elle n’entendait guère et résistait moins, comme ceux qui ont perdu en partie l’espérance de vaincre. Ici l’entendement est plus vif, les puissances plus habiles ; les coups et la canonnade sont tels que l’âme ne peut manquer de les entendre. Les démons proposent ces couleuvres que sont les choses du monde, ils présentent, comme éternelles, en quelque sorte, ses joies, l’estime dans laquelle il nous tient, les amis et parents, la santé par rapport aux choses de la pénitent (car toujours, l’âme qui entre dans cette demeure, se met à souhaiter de se mortifier un peu), et mille autres sortes d’obstacles.
  4. Ô Jésus ! quel train mènent ici les démons, quelle affliction est celle de la pauvre âme qui ne sait si elle doit avancer ou retourner à la première Demeure ! Car la raison, d’autre part, lui montre qu’elle se leurre beaucoup si elle s’imagine que tout cela n’est rien, comparé avec ce qu’elle recherche. La foi l’instruit de ce qui lui est réservé. La mémoire lui représente à quoi aboutit tout cela, elle lui rappelle la mort de ceux qui ont beaucoup joui de ces choses qu’elle a vues, dont quelques-uns, morts subitement, sont bientôt oubliés de tous ; elle a vu fouler aux pieds Ceux quelle avait connus en pleine prospérité, elle est passée elle-même sur leur sépulture, elle a songé que dans ce corps grouillaient beaucoup de vers, et tant d’autres choses que la mémoire peut lui rappeler. La volonté est portée à aimer, lorsqu’elle a vu tant de marques d’amour et de choses innombrables, elle voudrait les payer de retour ; en particulier, il lui apparaît que ce véritable amant ne la quitte jamais, il l’accompagne, il lui donne la vie et l’être. Aussitôt, l’entendement accourt lui faire entendre qu’elle ne peut se faire un meilleur ami, quand elle vivrait bien des années ; que le monde entier est plein de fausseté ; et ses plaisirs (ceux que lui procure le démon), pleins de peines, de soucis, et de contrariétés ; il lui dit qu’elle est certaine de ne trouver ni sécurité, ni paix hors de ce château ; qu’elle cesse donc d’aller dans des maisons étrangères puisque la sienne regorge de biens, si elle veut en jouir ; qui donc pourrait trouver comme elle tout ce dont elle a besoin dans sa maison, en particulier un pareil hôte, si elle ne veut pas se perdre comme l’enfant prodigue, et manger la nourriture des porcs.
  5. Ce sont là des raisons pour vaincre les détenons. Mais, ô Seigneur et mon Dieu ! Les habitudes de la vanité, où tout le monde est engagé, corrompent toutes choses ! La foi est si morte que nous préférons ce que nous voyons à ce qu’elle nous dit ; à la vérité, nous ne voyons pourtant qu’infortunes chez ceux qui poursuivent ces choses visibles. C’est le fait de ces choses venimeuses dont nous avons parlé ; comme celui que mord une vipère est tout entier empoisonné, enflé, il en est de même ici-bas, et nous ne nous en préservons pas. Évidemment, de nombreux traitements seront nécessaires pour guérir, et c’est déjà une fort grande faveur de Dieu que de n’en pas mourir. Vrai, l’âme souffre ici de grandes peines, en particulier si le démon comprend que son caractère et ses habitudes la prédisposent à aller très loin ; alors, tout l’enfer se conjuguera pour l’obliger à s’en retourner et à sortir du château.
  6. Ah, mon Seigneur ! Ici votre aide est nécessaire, sans elle on ne peut rien. Par votre miséricorde, ne permettez pas que cette âme soit dupée, et incitée à abandonner ce qu’elle a commencé. Éclairez-la, pour qu’elle voie que tout son bonheur en dépend, et qu’elle évite les mauvaises compagnies. Car c’est une chose immense que de fréquenter ceux qui parlent de tout cela, de rechercher, non seulement ceux qu’elle rencontre dans les mêmes salles qu’elle, mais ceux dont elle comprend qu’ils ont pénétré plus avant ; ils l’aideront beaucoup, et ces conversations peuvent les inciter à l’admettre en leur compagnie. Songez toujours à ne pas vous laisser vaincre, car si le démon vous voit bien déterminé à perdre la vie, le repos, tout ce qu’il vous offre, plutôt que de retourner à la première salle, il vous lâchera beaucoup plus vite. Soyez un homme, et pas de ceux qui se jetaient à plat ventre pour boire quand ils allaient au combat, je ne me rappelle plus avec qui (Gédéon), mais montrez votre résolution, vous allez vous battre contre tous les démons, et il n’est meilleures armes que celles de la croix.
  7. Ce qui va suivre est si important que, bien que je l’aie déjà dit d’autres fois (Autobiographie, chap. 11), je le répète ici. Voici : ne vous dites point qu’il y a des joies dans ce que vous entreprenez, ce serait une façon bien basse de commencer à bâtir un si vaste et si précieux édifice, et si vous fondez sur le sable, tout croulera : vous n’en finirez pas d’être mécontents et tentés. Car ce n’est pas dans ces Demeures que pleut la manne, mais plus loin, là où tout a la saveur de ce qu’aime l’âme, parce qu’elle ne veut que ce que Dieu veut. C’est du joli ! Nous sommes encore en proie à mille difficultés et imperfections, les vertus ne savent pas encore marcher, à peine commencent-elles à naître, et plaise même à Dieu qu’elles aient commencé, et nous n’avons pas honte de vouloir des douceurs dans l’oraison et te nous plaindre de nos sécheresses ! Que cela ne vous arrive jamais, mes sœurs ; embrassez la croix que votre Époux a portée, et comprenez que ce sont là vos hauts faits ; que la plus apte à souffrir souffre pour Lui davantage, et elle sera la mieux préservée. Le reste n’est qu’accessoire ; si le Seigneur vous l’accorde, remerciez-le bien.
  8. Vous vous croirez bien décidées à affronter les peines extérieures, à condition que Dieu vous dorlote intérieurement. Sa Majesté sait mieux que nous ce qui nous convient ; nous n’avons pas à lui conseiller ce qu’Elle doit nous donner, elle peut nous dire avec raison que nous ne savons pas ce que nous demandons (Mt 20,22). Quiconque débute dans l’oraison (n’oubliez pas cela, c’est très important), doit avoir l’unique prétention de peiner, de se déterminer, de se disposer, aussi diligemment que possible, à conformer sa volonté à celle de Dieu ; et comme je le dirai plus loin, soyez bien certaines que telle est la plus grande perfection qu’on puisse atteindre dans la voie spirituelle. Vous recevrez d’autant plus du Seigneur que vous observerez cela plus parfaitement, et vous avancerez d’autant mieux sur cette voie. Ne croyez pas qu’il y ait là des complications arabes, des choses ignorées et secrètes : tout notre bonheur consiste en cela. Mais si nous nous trompons au début, si nous voulons immédiatement que le Seigneur fasse notre volonté, qu’il nous conduise comme nous l’imaginons, quelle peut être la solidité de l’édifices ? Tâchons de faire ce qui dépend de nous, et gardons-nous de cette vermine venimeuse ; le Seigneur veut souvent que de mauvaises pensées nous poursuivent et nous affligent sans que Nous parvenions à les chasser, il permet les sécheresses, il consent même parfois à ce que nous soyons mordus pour mieux savoir nous garder à l’avenir, et mettre à l’épreuve notre profond regret de l’avoir offensé.
  9. S’il vous arrive de tomber, ne vous découragez pas, ne renoncez pas à vous efforcer d’avancer, Dieu tirera du bien de cette chute même, comme celui qui vend la thériaque commence par boire du poison, pour s’assurer de sa bonne qualité. Quand cela ne suffirait qu’à nous montrer notre misère, le grand tort que nous fait l’éparpillement où nous vivons, nos luttes, dans cette batterie, pour retrouver le recueillement, ce serait beaucoup. Est-il plus grand malheur que de ne pas nous retrouver nous-même dans notre propre maison ? Quel espoir de trouver le repos dans d’autres maisons, si nous ne pouvons nous reposer chez nous ? Car nos grands, nos vrais amis et parents, ceux avec lesquels, même malgré nous, nous devons vivre toujours, c’est-à-dire nos puissances, semblent nous faire la guerre, comme si elles nous gardaient rancune de celle que nos vices leur ont faite. La paix, la paix, mes sœurs, a dit bien souvent le Seigneur, en admonestant ses disciples (Jn 10,21). Croyez-moi donc : si nous ne la possédons pas, si nous ne la recherchons pas dans notre maison nous ne la trouverons pas chez des étrangers. Il faut mettre fin à cette guerre ; par le sang qu’il a versé, je le demande à ceux qui n’ont pas commencé à rentrer en eux-mêmes ; quant à ceux qui ont commence ; ce combat ne doit pas suffire a les faire retourner en arrière. Qu’ils considèrent que la rechute est pire que la chute ; déjà, il voient ce qu’ils ont perdu ; qu’ils se fient à la miséricorde de Dieu, nullement à eux-mêmes, et ils verront Sa Majesté les conduire de Demeures en Demeures, et les introduire en un pays où ces bêtes féroces ne pourront ni les touchers ni les épuiser ; ils les assujettiront toutes et se moqueront d’elles, et ils jouiront de beaucoup plus de biens qu’ils ne pourraient en désirer, je le dis, même dès cette vie.
  10. Je vous ai dit au début que j’ai écrit comment vous devez affronter les troubles que le démon suscite ici (Autobiographie, chap. 11 et 19) et qu’il ne s’agit pas, quand on commence à se recueillir, de s’y employer à la force du poignet, mais avec douceur, afin de s’y tenir plus longuement, je n’en parlerai donc pas davantage ici ; je dirai seulement qu’à mon avis il est très important d’en conférer avec des personnes expérimentées, car lorsque vous aurez à vaquer à des occupations nécessaires, vous imaginerez faillir gravement au recueillement. Tant qu’on ne l’abandonnera point, le Seigneur dirigera tout pour notre bien, même si nous ne trouvons personne pour nous instruire ; mais contre ce mal, l’abandon, il n’y a d’autre remède que de recommencer, sinon l’âme se perd un peu plus chaque jour, et encore plaise à Dieu qu’elle le comprenne !
  11. Certaines pourront penser que puisqu’il est si grave de retourner en arrière, mieux vaudrait ne jamais commencer, et rester en dehors du château. Je vous l’ai dit au début, et le Seigneur lui-même le dit, celui qui vit dans le danger y périt (d’après Qo 3,27), et la porte d’entrée dans ce château est l’oraison. Songer que nous devons entrer dans ce château sans rentrer en nous-même, nous connaître, considérer cette misère, ce que nous devons à Dieu, et sans lui demander souvent miséricorde, c’est de la folie. Le Seigneur lui-même le dit : » Nul ne parviendra à mon Père si ce n’est par moi (Jn 14,6) » ; je ne sais s’il le dit en ces termes, je crois que oui ; et » Qui me voit, voit mon Père (Jn 14,9) « . Donc, si nous ne le regardons jamais, si nous ne considérons pas ce que nous lui devons et la mort qu’il a subie pour nous, je ne sais comment nous pouvons le connaître, ni agir à son service. Car la foi sans les œuvres, et sans que ces œuvres tirent leur valeur des mérites, de Jésus-Christ, notre bien, quelle valeur peut-elle avoir ? Et qui nous excitera à aimer ce Seigneur ? Plaise à Sa Majesté de nous faire comprendre tout ce que nous lui coûtons, que le serviteur n’est pas plus que son Seigneurs (Mt 10,24), que nous devons travailler pour jouir de sa gloire, et qu’il nous est nécessaire pour cela de prier, afin de ne pas vivre toujours en tentations (Mt 26,40).