Le château intérieur ou les demeures – Cinquièmes demeures

CHAPITRE – De la manière dont l’âme s’unit à Dieux dans l’oraison. A quoi on reconnaîtra que ce n’est pas un leurre.

  1. Ô mes sœurs, comment vous dire les richesses, et les trésors, et les délices qui se trouvent dans les cinquièmes Demeures. Je crois qu’il vaudrait mieux ne rien dire de celles dont je n’ai pas encore parlé, car on ne saurait les décrire, l’entendement ne saurait les comprendre, ni les comparaisons servir à les expliquer ; car les choses terrestres sont trop basses pour nous y aider. Envoyez, mon Seigneur, de la lumière du ciel pour que je puisse éclairer quelque peu vos servantes, (puisque vous consentez à ce que certaines d’entre elles jouissent ordinairement de ces délices), afin qu’elles ne soient pas induites en erreur au cas où le démon se transfigurerait en ange de lumière ; elles n’ont d’autre désir que celui de vous contenter.
  2. J’ai parlé de certaines d’entre elles, mais rares sont celles qui n’entrent pas dans cette Demeure dont je vais m’occuper. Il y a le plus et le moins, c’est pourquoi je dis que la plupart y entrent. Je crois bien que certaines des choses qu’on trouve dans cette Demeure ne sont données qu’à un petit nombre, mais ne feraient-elles qu’arriver à la porte, c’est déjà une fort grande miséricorde, car si les appelés sont nombreux, rares sont les élus. Je dis donc maintenant que bien que nous toutes qui portons ce saint habit du Carmel soyons appelles à l’oraison et à la contemplation, car telle fut notre origine, nous descendons de cette caste, celle de nos saints Pères du Mont Carmel qui dans une si grande solitude et un si profond mépris du monde recherchaient ce trésor, rares sont celles d’entre nous qui se disposent à mériter que le Seigneur leur découvre la perle précieuse dont nous parlons. Extérieurement, tout se prête à ce que nous obtenions ce qui nous est nécessaire ; quant aux vertus pour y atteindre, il nous en faut beaucoup, beaucoup, et ne jamais rien négliger, ni peu, ni prou. Donc, mes sœurs, puisque en quelque sorte nous pouvons jouir du ciel sur la terre, prions bien haut le Seigneur de nous aider de sa grâce pour que nous n’y manquions point par notre faute, qu’il nous montre le chemin, et nous donne de la force d’âme, jusqu’à ce que nous découvrions ce trésor caché, puisqu’il est vrai qu’il est en nous : c’est ce que je voudrais vous faire comprendre, si le Seigneur veut que j’en sois capable.
  3. J’ai dit » de la force d’âme « , pour que vous compreniez que celle du corps n’est pas nécessaire lorsque Dieu Notre-Seigneur ne nous la donne point ; il ne met personne dans l’impossibilité d’acheter ses richesses ; si chacun donne ce qu’il a, il s’en contente. Béni soit un si grand Dieu. Mais considérez, mes filles, qu’en ce qui nous occupe, il n’entend pas que vous vous réserviez quoi que ce soit ; peu ou beaucoup, il veut tout pour lui, et les faveurs que vous recevrez seront plus ou moins grandes, conformément à ce que vous constaterez avoir donné. Il n’est meilleure manière de nous prouver si, oui ou non, notre oraison atteint à l’union. Ne pensez pas que ce soit chose rêvée, comme dans la Demeure précédente : je dis rêvée, parce que l’âme semble comme assoupie, sans toutefois paraître endormie, ni se sentir éveillée. Ici, bien que toutes nos puissances soient endormies, et bien endormies aux choses du monde et à nous-mêmes, (car, en fait, on se trouve comme privée de sens pendant le peu de temps que dure cette union, dans l’incapacité de penser, quand même on le voudrait), ici, donc, il n’est pas nécessaire d’user d’artifices pour suspendre la pensée.
  4. Et même aimer ; car si elle aime, elle ne sait comment, ni qui elle aime, ni ce qu’elle aimerait ; enfin, elle est comme tout entière morte au monde pour mieux vivre en Dieu. Et c’est une mort savoureuse, l’âme s’arrache à toutes les opérations qu’elle peut avoir, tout en restant dans le corps : délectable, car l’âme semble vraiment se séparer du corps pour mieux se trouver en Dieu, de telle sorte que je ne sais même pas s’il lui reste assez de vie pour respirer. J’y pensais à l’instant, et il m’a semblé que non ; du moins, si on respire, on ne s’en rend pas compte. L’entendement voudrait s’employer tout entier à comprendre quelque chose de ce qu’éprouve l’âme, et comme ses forces n’y suffisent point, il reste ébahi de telle façon que s’il n’est pas complètement annulé, il ne bouge ni pied, ni main, comme on le dit d’une personne évanouie si profondément qu’elle nous parait morte. Ô secrets de Dieu ! Jamais je me lasserais de chercher à vous les faire comprendre, si je pensais avoir quelque chance d’y réussir ; je dirai donc mille folies dans l’espoir de tomber juste une fois ou l’autre, afin que nous louions vivement le Seigneur.
  5. J’ai dit que ce n’était pas une chose rêvée, parce que dans la Demeure dont j’ai parlé, tant qu’on n’a pas une grande expérience, l’âme reste dans le doute sur ce qui s’est passé : s’est-elle illusionnée, était-elle endormie, était-ce un don de Dieu, ou le démon s’est-il transfiguré en ange de lumières ? Elle a mille soupçons, et il est bon qu’il en soit ainsi ; car, comme je l’ai dit notre nature elle-même peut parfois nous tromper dans cette Demeure ; les bêtes venimeuses n’y ont pas aussi facilement accès que dans les précédentes, sauf, toutefois, de petits lézards, si subtils qu’ils se fourrent partout, et bien qu’ils ne fassent point de mal, en particulier si, comme je l’ai dit, on n’en fait aucun cas, ce sont de petites pensées nées de l’imagination et d’autres causes déjà indiquées, qui, souvent, importunent. Ici, dans cette Demeure, si subtils que soient les lézards, ils ne peuvent entrer ; car il n’est imagination, ni mémoire, ni entendement qui puisse s’opposer à notre bonheur. Et j’ose affirmer que c’est vraiment une union avec Dieu, le démon ne peut entrer, ni faire aucun mal ; car Sa Majesté est si étroitement unie à l’essence de l’âme qu’il n’ose approcher, et qu’il ne doit même pas connaître ce secret. C’est clair : puisqu’on dit qu’il ne comprend pas nos pensées, il comprendra moins encore quelque chose d’aussi secret que Dieu ne confie même pas à notre entendement. Ô bonheur d’un état où ce maudit ne nous fait pas de mal ! C’est ainsi que l’âme obtient de précieux avantages, Dieu agit en elle sans que nul n’y fasse obstacle, pas même nous. Que ne donnera donc pas celui qui aime tant à donner, lorsqu’il peut donner tout ce qu’il veut ?
  6. Je vous troubles ce me semble, lorsque je dis » si c’est vraiment une union avec Dieu » ; comme s’il y avait d’autres unions. Il y en a, et comment ! Ne s’agirait-il que des choses vaines, si on les aime beaucoup, le démon peut s’en servir pour nous transporter, mais pas à la façon de Dieu, ni dans la délectation et la satisfaction de l’âme, sa paix, sa joie. Cette joie-là surpasse toutes celles de la terre, elle surpasse toutes les délices, tous les contentements, plus encore, ce qui engendre ces contentements, et la cause de ceux de la terre n’ont rien de commun, le sentiment qu’on éprouve est bien différent, comme vous le savez peut-être d’expérience. J’ai dit un jour (Le Chemin de la Perfection, chap. 31) qu’on peut de même comparer ce que ressent notre corps grossier avec ce qu’on éprouve au plus profond de soi-même, c’est exact, je ne sais comment je pourrais mieux dire.
  7. Mais, me semble-t-il, je vous devine encore insatisfaites, vous allez croire que vous pouvez vous tromper, car l’examen de ces choses intérieures est difficile ; ce que j’ai dit suffira à celles qui ont de l’expérience, car la différence est grande, mais je veux vous donner un signe clair qui vous évitera de vous tromper et de douter que cela vienne de Dieu ; Sa Majesté me l’a rappelé aujourd’hui, et, à mon avis, c’est la vraie preuve. Dans les choses difficiles, même lorsque je crois les comprendre, j’emploie toujours l’expression, » il me semble « , car si je me tronquais, je suis toute disposée à croire ce que diraient les hommes très doctes, car même s’ils ne sont pas passés par ces choses, les grands clercs ont un je ne sais quoi de particulier : comme Dieu fait d’eux la lumière de son Église, quand il y a une vérité, il là leur communique pour qu’ils la fassent admettre ; et s’ils ne se dissipent point, mais sont les serviteurs de Dieu, jamais ils ne s’étonnent de ses grandeurs, car ils comprennent bien qu’il peut beaucoup plus, et plus encore. Enfin, si certaines choses n’ont pas été si bien définies, ils doivent, dans les livres, en trouver d’autres qui leur montrent que celles-là peuvent se produire.
  8. J’ai de cela la très grande expérience, j’ai aussi celle de ces moitiés de clercs qu’un rien effarouche ici, car ils me coûtent très cher. Je pense, du moins, que ceux qui ne croient pas que Dieu peut faire bien davantage, qu’il a jugé, et juge bon d’en disposer pour ses créatures, se ferment la porte par laquelle ils pourraient recevoir ses faveurs. Que cela ne vous arrive jamais, mes sœurs, mais, croyez que tout est possible à Dieu et beaucoup plus encore, ne vous demandez pas si ceux à qui il accorde ses grâces sont bons, ou s’ils sont vils, Sa Majesté le sait, comme je vous l’ai dit. Nous n’avons pas à nous en mêler, mais à servir Sa Majesté avec simplicité de cœur, humilité, et à la louer de ses œuvres et de ses merveilles.
  9. Donc, pour en revenir au signe dont je dis qu’il est le vrai, vous voyez cette âme que Dieu a rendue toute bête, pour mieux graver en elle la vraie science ; elle ne voit rien, n’entend ni ne comprend rien le temps que dure cet état ; temps bref, mais il lui semble, à elle, plus bref encore qu’il ne l’est. Dieu se fixe dans cette âme de telle façon que lorsqu’elle revient à elle, elle ne peut absolument pas douter qu’elle fut en Dieu, et Dieu en elle. Cette vérité s’affirme si fortement que même si des années se passent sans que Dieu lui fasse à nouveau cette faveur, elle ne peut l’oublier, ni douter de l’avoir reçue. C’est ce qu’il y a de plus impor-
    tant, laissons donc de côté pour le moment les effets durables qui s’ensuivent, nous en parlerons plus avant.
  10. Vous me direz donc : » Comment l’a-t-elle vu ou compris, puisqu’elle ne voit ni ne comprend ? » Je ne dis pas qu’elle l’ait vu dans l’instant, mais qu’elle le voit clairement après coup ; ce n’est pourtant pas une vision, mais une certitude que Dieu seul peut donner à l’âme. Je connais une personne qui n’avait jamais appris que Dieu était en toutes choses par présence, et puissance, et essence, et qui, après une faveur de cette sorte que lui fit le Seigneur, en vint à le croire si fermement (Autobiographie, chap 18) que lorsqu’elle demanda à l’un de ces demi-clercs dont j’ai parlé comment Dieu est en nous, (il n’en savait pas plus qu’elle-même avant que Dieu le lui ai fait comprendre), et qu’il lui répondit qu’il n’y était que par sa grâcé, elle était si affermie dans la vérité qu’elle ne le crut point ; elle en interrogea d’autres, qui lui dirent la vérité, et ce fut pour elle un grand réconfort.
  11. Ne vous y trompez point, n’allez pas croire que cette présence dont vous avez la certitude soit une forme corporelle comme l’est le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le Saint-Sacrement, malgré que nous ne le voyions point ; il n’est pas ici sous cette forme, mais sa Divinité seule. Comment se fait-il que nous soyons certains de ce que nous ne voyons pas ? Je l’ignore, c’est une œuvre de Dieu, mais je sais que je dis la vérité, et je dirais de quiconque n’aurait pas cette certitude que son âme n’est pas unie à Dieu tout entière, mais seulement par l’une de ses puissances, ou par l’une des nombreuses sortes de faveurs que Dieu accorde à l’âme. Nous devons renoncer à chercher pour quelles raisons cela se passe ; alors que notre entendement n’arrive pas à le comprendre, de quoi voulons-nous nous enorgueillir ? Il suffit de voir que celui qui agit est tout-puissant ; puisque tous nos efforts sont incapables à nous obtenir cette faveur, mais que Dieu fait tout, ne faisons pas l’effort de chercher à comprendre.
  12. A propos de ce que je dis, de notre impuissance, je me rappelle ce que vous avez entendu dire à l’épouse du CANTIQUE : LE ROI MA INTRODUITE DANS SES CELLIERS (Ct 1,3), je crois même qu’il dit : IL M’Y A FOURRÉE. Et il ne dit pas que c’est elle qui y est allée. Il dit aussi qu’elle allait de part et d’autre à la recherche de son Aimé. Je comprends qu’il s’agit là du cellier où le Seigneur veut nous fourrer quand il veut, et comme il veut ; mais pour beaucoup d’efforts que nous fassions nous-même, nous ne pouvons y entrer. Sa Majesté Elle-même doit nous y fourrer, et pénétrer, Elle, au centre de notre âme, pour mieux montrer ses merveilles. Elle veut que nous n’y soyons pour rien, sauf par la soumission totale de notre volonté, et qu’on n’ouvre point la porte aux puissances et aux sens, qui sont tous endormis ; Dieu entre donc au centre de l’âme sans passer par aucune de ces portes, comme il entra chez ses disciples, lorsqu’il dit : » PAR VOBIS » (Jn 20,19), et comme il sortit du sépulcre sans soulever la pierre. Vous verrez plus avant comment Sa Majesté veut que l’âme jouisse d’Elle dans son centre même, et beaucoup plus encore dans la dernière Demeure que dans celle-ci.
  13. Ô mes filles, nous verrons beaucoup de choses si nous consentons à ne voir que notre bassesse et notre misère, et à comprendre que nous ne sommes pas dignes d’être les servantes d’un Seigneur si grand que nous ne pouvons concevoir ses merveilles ! Qu’il soit loué à jamais. Amen.

CHAPITRE II – Suite du même sujet. De l’oraison d’union : une délicate comparaison l’illustre. Des effets dans l’âme de cette forme d’oraison.

  1. Sans doute vous semble-t-il que tout ce qu’il y a à voir dans cette Demeure a déjà été décrit, mais il reste encore beaucoup à dire, car, je le répète, on y trouve du plus et du moins De l’union, je ne crois pas savoir en dire davantage ; mais il y a beaucoup à dire au sujet des âmes à qui Dieu accorde ces faveurs et des œuvres qu’accomplit en elles le Seigneur lorsqu’elles se disposent à les recevoir. Je parlerai de quelques-unes, et de leur effet sur l’âme. Pour aider à le comprendre, je veux me servir d’une comparaison qui s’y prête ; nous verrons aussi comment, bien que nous soyons impuissants à susciter cette œuvre du Seigneur nous pouvons toutefois faire beaucoup, si nous nous disposons à ce que Sa Majesté nous accorde cette faveur.
  2. Vous avez sans doute entendu dire de quelle façon merveilleuse se produit la soie, Lui seul put inventer choses semblables, une semence, pas plus grosse qu’un petit grain de poivre, (je ne l’ai jamais vue, mais j’en ai entendu parler, et si je dis quelque chose d’inexact, ce n’est donc pas de ma faute), mais sous l’action de la chaleur, lorsque apparaissent sur les mûriers les premières feuilles, cette semence se met à vivre ; car elle est morte jusqu’au jour où naît l’aliment dont elle se sustente. De ces feuilles de mûrier elle se nourrit, jusqu’au jour où déjà grande, on dispose pour elle de petites branches ; et là, de sa petite bouche, elle file elle- même la soie, et fait un petit cocon très serré où elle s’enferme : ce ver, qui est gros et laid, meurt là, et il sort de ce même cocon un petit papillon blanc, très gracieux. Qui pourrait y croire, sans le Voir ? Cela semblerait plutôt un conte du temps jadis. Quel raisonnement pourrait nous faire admettre qu’une chose dénuée de raison comme peuvent l’être un ver, ou une abeille, travaillent à notre profit avec une telle diligence, qu’ils soient si industrieux, à tel point qu’il en coûte la vie au pauvre vermisseau ? Cela peut suffire à un moment de méditation, mes sœurs, même si je ne vous en disais pas davantage ; car vous pouvez considérer ici les merveilles et la sagesse de notre Dieu. Qu’adviendrait-il donc si nous connaissions les propriétés de toutes choses ? Il nous est bien profitable de nous occuper à méditer sur ces grandeurs, et de nous réjouir d’être les épouses d’un Roi si sage et si puissant.
  3. Revenons à mon propos. Ce ver commence à vivre lorsque, à la chaleur du Saint-Esprit, nous commençons à profiter de l’aide générale que Dieu nous donne à tous, et quand nous commençons à user des remèdes qu’il a confiés à son Église, comme la pratique de la confession, les bonnes lectures, les sermons, remèdes qui s’offrent à l’âme qui est morte des suites de sa négligence, de ses péchés, et qui demeure au milieu des tentations. Elle commence alors à vivre, elle se nourrit de tout cela et de bonnes méditations jusqu’à ce qu’elle ait grandi, et voilà ce qui nous intéresse, peu importe le reste.
  4. Lorsque ce ver est grand, comme je l’ai dit au début de ce que j’ai écrit, il commence à élaborer la soie et à édifier la maison où il doit mourir. Je voudrais faire comprendre ici que cette maison, c’est le Christ. Je crois avoir lu ou entendu quelque part que notre vie est cachée dans le Christ, ou en Dieu, c’est tout un, ou que le Christ est notre vie (Col 3,3). Que je l’aie lu ou non, n’ajoute pas grand-chose à mon propos.
  5. Vous voyez donc ici, mes filles, ce que nous pouvons faire avec la faveur de Dieu : Sa Majesté elle-même peut être notre demeure, comme Elle l’est dans cette oraison d’union, et nous pouvons construire cette demeuré ! J’ai l’air de vouloir dire que nous pouvons enlever et ajouter quelque chose à Dieu, lorsque je dis qu’il est la Demeure, et que nous pouvons la fabriquer pour nous y installer. Eh oui, nous le pouvons ! Non pas enlever ni ajouter quelque chose à Dieu, mais enlever de nous quelque chose et y ajouter, comme le font ces vermisseaux ; car à peine aurons-nous fini de faire tout notre possible que Dieu unira à sa grandeur ce petit travail, qui n’est rien, et il lui donnera une si grande valeur que la récompense de cet ouvrage sera le Seigneur lui-même. Et comme c’est Lui qui a assumé la plus grosse part des frais, il veut unir nos petites peines aux grandes que Sa Majesté a souffertes, et que tout soit un.
  6. Or, donc, mes filles, vite à l’œuvre, hâtons-nous de tisser ce petit cocon, renonçant à notre amour propre et à notre volonté à l’attachement à toute chose terrestre, faisons œuvre de pénitence, oraison, mortification, obéissance, et de tout ce que vous savez déjà ; plaise à Dieu que nous accomplissions ce que nous savons, ce qu’on nous a enseigné à faire ! Meure, meure ce ver, comme il le fait lorsqu’il a achevé l’œuvre pour laquelle il fut créé, et vous verrez comment nous voyons Dieu, et comment nous nous voyons aussi incluses dans sa grandeur que le petit ver l’est dans le cocon. Considérez que lorsque je dis voir Dieu, c’est à la façon dont il nous signifie sa présence dans cette forme d’union.
  7. Voyons donc ce qu’il advient de ce ver, c’est à quoi tend tout ce que j’ai dit jusqu’ici ; car lorsqu’il a atteint à ce degré d’oraison, bien mort au monde, il se transforme en petit papillon blanc. Ô grandeur de Dieu, que devient l’âme ici, du seul fait d’avoir été un petit peu mêlée à la grandeur de Dieu et si proche de Lui ; car, ce me semble, elle n’y reste pas plus d’une demi-heure ! Je vous dis en vérité que l’âme elle-même ne se connaît pas, considérez quelle différence il y a entre un vilain ver et un petit papillon blanc ; il en est de même pour l’âme. Elle ne sait comment elle a pu mériter un si grand bienfait : je veux dire qu’elle ignore d’où il a pu lui venir, sachant bien qu’elle ne le mérite point ; elle éprouve un tel désir de louer Dieu qu’elle voudrait s’anéantir et mourir pour Lui mille morts. Et elle se prend aussitôt à souhaiter subir de grandes épreuves, sans qu’elle puisse rien faire d’autre. Immense désir de pénitence, de solitude, et que tous au monde connaissent Dieu ; et de là naît un grand chagrin de voir qu’on l’offense. Il sera traité en détail de tout cela dans la Demeure suivante, car si les choses se passent dans cette Demeure-ci à très peu de chose près comme dans la suivante, la puissance des effets est fort différente; car, comme je l’ai dit si l’âme que Dieu a amenée ici s’efforce à aller de l’avant, elle verra de grandes choses.
  8. Oh ! Voir l’inquiétude de ce petit papillon, qui pourtant n’a jamais été aussi calme et paisible de sa vie ! C’est chose digne d’en louer Dieu, car s’il ne sait où se poser pour s’y fixer, c’est qu’il n’a jamais connu une telle paix, il est mécontent de tout ce qu’il voit sur la terre, en particulier si Dieu lui donne souvent de ce vin ; il y gagne quelque chose à peu près chaque fois. Il méprise désormais les œuvres qu’il accomplissait lorsqu’il était vermisseau et filait peu à peu son cocon ; il lui est poussé des ailes : comment se contenterait-il, maintenant qu’il peut voler, d’aller pas à pas ? Tout ce qu’il peut faire pour Dieu lui semble peu de chose, si vif est son désir. Il ne prise pas beaucoup ce qu’ont souffert les Saints, connaissant maintenant d’expérience l’aide que peut donner le Seigneur et qu’il transforme l’âme dont on ne reconnaît plus rien, pas même son visage. Car de faible pour faire pénitence, la voici forte ; son attachement aux parents, aux amis, à ses biens, (auxquels tous ses efforts, ses déterminations, sa volonté de s’en dégager, semblaient l’assujettir davantage), ne l’entrave plus, il lui pèse même de se contraindre à ce qu’elle est obligée de faire sous peine d’offenser Dieu. Tout la fatigue, depuis qu’elle a la preuve que les créatures ne peuvent lui donner le vrai repos.
  9. J’ai l’air de trop m’étendre, : alors que je pourrais en dire beaucoup plus long ; ceux à qui Dieu aura fait cette faveur verront que je suis loin de compte ; il ne faut donc pas s’étonner si ce petit papillon cherche à nouveau où se poser, tant il se découvre étranger aux choses de cette terre. Où donc ira-t-il, le pauvret ? Revenir à ce qu’il a quitté, il ne le peut, car, comme je l’ai dit, cela ne dépend pas de nous, quels que soient nos efforts, jusqu’à ce que Dieu consente à réitérer cette faveur. Ô Seigneur ! Que de nouvelles épreuves commencent pour cette âme ! Qui l’eût cru, après une si haute faveur ? A la fin des fins, d’une manière ou d’une autre, nous devons porter la croix tant que nous vivons. Si quelqu’un disait qu’une fois arrivé là il n’a plus vécu que dans le repos et les régals, je dirais, moi, que jamais il n’y est parvenu, que s’il est arrivé, d’aventure, à la Demeure précédente, il y a connu quelques joies dues à sa faiblesse naturelle, et même, d’aventure, au démon, qui lui donne la paix pour mieux lui faire la guerre plus tard.
  10. Je ne veux pas dire que ceux qui atteignent à cet état ne sont pas en paix, oui, ils y sont, et bien ; car leurs épreuves mêmes sont de si haut prix et de si bonne souche que, si sévères elles soient, elles engendrent la paix et la joie. Du déplaisir qu’ils trouvent aux choses du monde naît un si douloureux désir d’en sortir que leur seul soulagement est de penser que la volonté de Dieu leur impose cet exil, et cela ne suffit même pas, car malgré tout ce que l’âme a gagné, elle n’est pas encore aussi abandonnée à la volonté de Dieu qu’elle le sera dans l’avenir, sans toutefois qu’elle manque à se résigner ; mais elle ne le fait qu’avec un vif regret, avec beaucoup de larmes ; on ne lui a pas donné plus, elle ne peut donc mieux faire, et chaque fois qu’elle fait oraison, c’est là sa peine. Cette peine provient en quelque sorte de celle, très vive, qu’elle éprouve de voir Dieu offensé en ce monde, peu honoré, et le grand nombre d’âmes qui s’y perdent, celles des hérétiques comme celles des Maures ; mais elle a encore plus pitié de celles des chrétiens ; elle a beau voir la miséricorde de Dieu, si grande que ceux qui vivent mal peuvent toutefois s’amender et se sauver, elle craint que nombre d’entre eux ne se damnent.
  11. Ô grandeur de Dieu ! Il y a bien peu d’années, peut-être même bien peu de jours, cette âme ne pensait qu’à elle. Qui donc l’a jetée dans de si pénibles soucis ? En de longues années de méditation, nous ne pourrions les ressentir aussi douloureusement que les éprouve cette âme. Mais, Dieu secourable, si je m’exerçais pendant des jours et des années à songer combien il est mal, et grave d’offenser Dieu, à considérer que ceux qui se damnent sont ses enfants, mes frères, les dangers au milieu desquels nous vivons, et combien il serait bon de sortir de cette misérable vie, cela ne suffirait-il point ? Que non, mes filles ; la peine qu’on éprouve à ce degré d’oraison n’a rien de commun avec celle-ci ; nous pourrions bien, certes, la ressentir, Dieu aidant, à force de méditer, mais elle n’atteint pas le fond de nos entrailles comme il en est ici, où elle semble déchiqueter l’âme et la broyer, sans qu’elle le cherche, et même parfois sans qu’elle le veuille. Qu’est-ce donc ? D’où cela vient-il ? Je vais vous le dire.
  12. N’avez-vous pas entendu parler de l’Épouse (je l’ai fait plus haut, mais pas à ce sujet), que Dieu a introduite dans le cellier du vin, ordonnant en elle la charité ? C’est cela même, car déjà cette âme s’abandonne dans ses mains ; elle est si vaincue par son grand amour qu’elle demande à Dieu de faire d’elle ce qu’il veut, elle ne sait et ne veut rien d’autre, (à ce que je crois, jamais Dieu ne fera cette grâce qu’à l’âme qu’il tient entièrement pour sienne) et Dieu veut que sans qu’elle sache comment, elle sorte de là scellée de son sceau. Car, vraiment, ici, l’âme n’est pas plus active que la cire sur laquelle on imprime un sceau, la cire ne se scelle pas elle-même, elle est seulement disposée, c’est-à-dire molle ; et elle ne s’amollit pas elle-même pour se disposer, mais elle se tient tranquille, et consent. Ô bonté de Dieu, qui faites toujours les frais de tout ! Vous ne demandez que notre bonne volonté, et que la cire ne fasse pas obstacle.
  13. Vous voyez, mes sœurs, ce que notre Dieu accomplit ici pour que cette âme reconnaisse qu’elle est à lui ; Il lui donne une part de ses biens, et son Fils en cette vie a eu la même chose : il ne peut nous faire une plus grande faveur. Qui donc plus que lui devait vouloir sortir de cette vie ? Sa Majesté l’a dit ainsi à la Cène : » J’ai désiré avec ardeur » (Lc 22,15). Comment, Seigneur, n’avez-vous pas envisagé la douloureuse mort dont vous alliez mourir, si pénible, si effrayante ? Non, car mon grand amour, mon désir du salut des âmes, surpassent incomparablement ces peines ; celles, immenses, que j’ai endurées et que j’endure depuis que je suis sur terre sont assez grandes pour que les autres soient néant en comparaison.
  14. C’est ainsi que j’ai souvent médité cela ; sachant le tourment qu’endure, et a enduré, certaine âme que je connais (la sainte elle-même) devant les offenses faites à Notre-Seigneur, pensée si intolérable qu’elle eût préféré la mort à cette souffrance, alors que la charité de cette âme était infime, on peut même dire à peu près nulle, comparée avec celle du Christ, or donc, puisqu’elle ressentait une souffrance si insupportable, quelle affliction dut ressentir Notre-Seigneur Jésus- Christ ? Quelle vie dut être la sienne, lui qui voyait toutes choses, et qui avait toujours devant les yeux les grandes offenses faites à son-Père ? Je ne doute pas que ces souffrances-là n’aient été bien pires que celles de sa très sainte Passion, car il touchait alors à la fin de ses épreuves, et, joint à la joie de faire notre salut par sa mort, à celle de témoigner de son amour pour son-Père en souffrant pour lui si cruellement, cela put modérer ses douleurs, comme il en est ici-bas pour ceux qui, fortifiés par l’amour, font de grandes pénitences ; ils ne les sentent qu’à peine, ils voudraient plutôt en faire de plus en plus, tout leur semble léger. Que devait-il en être pour Sa Majesté, en une si grave conjoncture, alors qu’Elle montrait au Père avec quelle perfection Elle lui obéissait, avec quel amour du prochain ? Oh ! grandes délices, souffrir en accomplissant la volonté de Dieu ! Mais j’estime si rude la vue continuelle de tant d’offenses faites à Sa Majesté, celle de tant d’âmes qui vont en enfer, que s’il n’eût été plus qu’un homme, un seul jour de cette peine eût suffi, je le crois, à anéantir de nombreuses vies, et, d’autant mieux, une seule !

CHAPITRE III – Suite du même sujet. D’une autre forme d’union que l’âme peut atteindre avec la faveur de Dieu, et de l’importance, dans ce but, de l’amour du prochain. C’est fort substantiel.

  1. Revenons donc à notre petit papillon et voyons certaines choses que Dieu lui accorde en cet état. Il est toujours bien entendu qu’il doit chercher à progresser dans le service de Notre-Seigneur et dans la propre connaissance ; car s’il ne fait que recevoir cette faveur, s’il la tient pour assurée désormais, il en vient à moins se surveiller dans la vie et à se fourvoyer sur le chemin du ciel, c’est-à-dire dans l’observation des commandements, et il en sera de lui comme de celui qui sort du ver à soie : il jette la semence d’où naîtront d’autres papillons, et meurt à jamais. Je dis qu’il jette la semence, car je crois personnellement que Dieu veut qu’une si grande faveur n’ait pas été accordée en vain, et que puisqu’il vit avec les désirs et les vertus dont j’ai parlé, tant qu’il persévère dans le bien, il est toujours utile à d’autres âmes, sa chaleur les réchauffe ; et même s’il a perdu tout cela, il lui arrive de garder cette envie d’aider les autres, et de se plaire à faire connaître les faveurs que Dieu accorde à ceux qui l’aiment et le servent.
  2. J’ai connu une personne dont ce fut le cas (la sainte parle d’elle); alors qu’elle se trouvait dans un grand égarement, elle aimait que d’autres profitent des faveurs que Dieu lui avait faites, elle montrait le chemin de l’oraison à celles qui ne le connaissaient pas, et elle leur fut très, très utile. Plus tard le Seigneur lui rendit la lumière. Il est vrai qu’elle n’avait pas encore obtenu les effets de l’oraison dont j’ai parlé. Mais combien doit-il y en avoir que le Seigneur appelle à l’apostolat, comme Judas, à qui il se communique, combien il en appelle, pour les faire rois, comme Saül, qui se perdent ensuite par leur faute ! Nous devons en déduire, mes sœurs, que pour acquérir de plus en plus de mérites et ne pas nous perdre comme ces gens-là, il est un moyen-sûr, l’obéissance, et ne point dévier de la loi de Dieu : je parle pour ceux à qui Dieu accorde de telles faveurs, et même pour tout le monde.
  3. Malgré tout ce que j’ai dit, il m’apparaît que cette Demeure reste encore quelque peu obscure. Puisqu’il y a tant d’avantages à y pénétrer, il est bon de ne pas avoir l’impression que ceux à qui le Seigneur n’accorde pas des choses aussi surnaturelles n’ont aucune espérance : on peut très bien atteindre à la véritable union, avec la faveur de Notre-Seigneur, si on s’efforce de l’obtenir en n’ayant d’autre volonté que celle de nous attacher en tout à la volonté de Dieu. Oh ! que nous devons être nombreux à parler ainsi, à croire que nous ne voulons rien d’autre, et que nous sommes prêts à mourir pour cette vérité, comme je crois l’avoir dit ! Mais je dis ici, et je le répéterai souvent, que si vous pensez ainsi, cette faveur du Seigneur vous est acquise ; ne soyez donc nullement en peine des régals de l’autre union dont j’ai parlé, son intérêt majeur est de découler de celle dont je parle ici, et du fait qu’il soit impossible d’y atteindre si l’union qui asservit notre volonté à celle de Dieu n’est pas bien affirmée. Oh ! quelle union à désirer ! Heureuse l’âme qui l’a obtenue, elle vivra en paix en cette vie, et également dans l’autre, car aucun des événements de la terre ne l’affligera, sauf de se trouver en quelque danger de perdre Dieu, ou de voir qu’on l’offense, mais ni la maladie, ni la pauvreté, ni mille morts, s’il ne s’agit de quelqu’un de nécessaire au service de Dieu ; car cette âme voit bien qu’il sait ce qu’il fait mieux qu’elle ne sait ce qu’elle désire.
  4. Remarquez qu’il y a peines et peines ; des peines proviennent spontanément de la nature, de même des joies, et aussi certains mouvements de pitié charitable pour les autres, comme celui qu’éprouva Notre-Seigneur quand Il ressuscita Lazare (Jn 11,35) ; elles ne nous empêchent pas d’être unis à la volonté de Dieu, elles ne troublent pas non plus l’âme d’une passion inquiète, turbulente, et qui dure. Ces peines-là passent vite ; comme je l’ai dit des plaisirs dans l’oraison, elles ne semblent pas pénétrer au fond de l’âme, elles ne touchent que les sens et les puissances. Elles vont et viennent dans les Demeures précédentes, mais n’entrent pas dans celle dont il reste à parler, la dernière, (car alors la suspension des puissances déjà évoquer est nécessaire), toutefois le Seigneur est assez puissant pour enrichir les âmes et les amener à ces Demeures par bien des chemins, sans passer par le raccourci dont nous avons parlé.
  5. Mais notez bien, mes filles, qu’il faut que le ver à soie meure, et il vous en coûtera beaucoup ; car là-bas (c’est-à-dire l’union de délices) la découverte d’une vie si nouvelle l’aide beaucoup à mourir ; ici (c’est-à-dire l’union sans délices) il faut que, vivant sur terre, nous le tuions. Je confesse que l’effort sera bien plus pénible, mais il a son prix ; la récompense sera plus forte, si vous obtenez la victoire. Il ne faut pas douter que ce soit possible, à condition que nous soyons vraiment unies à la volonté de Dieu. Telle est l’union que j’ai désirée toute ma vie, celle que je ne cesse de demander au Seigneur, celle qui est la plus claire et la plus sûre.
  6. Mais, infortunés que nous sommes, rares sont ceux qui doivent y parvenir ! Cependant, celui qui se garde d’offenser Dieu et qui est entré en religion croit avoir tout fait. Oh ! que de vers sont restés inaperçus, comme celui qui rongea le lierre de Jonas (Jn 4,6-7) ! Ils ont rongé nos vertus par l’amour-propre, l’estime personnelle, nos jugements sur le prochain, par de petites choses aussi, le manque de charité envers les autres faute de les aimer comme nous-même ; car si nous arrivons, à la traîne, à remplir nos obligations pour ne pas commettre un péché, nous sommes encore bien loin de l’union totale à la volonté de Dieu.
  7. D’après vous, mes filles, quelle est sa volonté ? Que nous soyons absolument parfaites, pour que chacune de nous soit une avec Lui et le Père, comme Sa Majesté l’a demandé (Jn 17,22). Que nous sommes loin d’en arriver là ! Je vous le dis, je suis, en écrivant ceci, fort en peine de m’en voir si éloignée, et tout cela par ma faute ; il n’est pas nécessaire que le Seigneur nous régale de ses faveurs pour cela ; il suffit qu’il nous ait donné son Fil pour nous montrer le chemin. Ne croyez pas qu’il s’agisse, si mon père ou mon frère meurent, d’être si résigner à la volonté de Dieu que je n’en aie pas de regret, et si surviennent épreuves et maladies, de les supporter avec joie. Cela est bon et prudent à la fois, car nous n’y pouvons rien, et nous faisons de nécessité vertu. Que de choses comme celles-là faisaient les philosophes ! Celles-là ou d’autres, pour lesquelles leur grand savoir suffisait. Ici, le Seigneur ne nous demande que deux sciences : celles de l’amour de Sa Majesté et du prochain, voilà à quoi nous devons travailler. Si nous les observons parfaitement, nous faisons sa volonté, et ainsi nous lui serons unis. Mais, je l’ai déjà dit, que nous sommes loin d’observer ces deux choses comme nous le devons à un si grand Dieu ! Plaise à Sa Majesté de nous donner la grâce de mériter de parvenir à cet état ; il est à notre portée, si nous le voulons.
  8. Nous reconnaîtrons, ce me semble, que nous observons bien ces deux choses, si nous observons bien celle d’aimer notre prochain : ce sera le signe le plus certain ; nous ne pouvons savoir si nous aimons Dieu, bien que d’importants indices nous fassent entendre que nous l’aimons, mais nous pouvons savoir, oui, si nous avons l’amour du prochain. Et soyez certaines que plus vous ferez de progrès dans cet amour-là, plus vous en ferez dans l’amour de Dieu ; car l’amour de Sa Majesté pour nous est si grand qu’en retour de celui que nous avons pour notre prochain il augmentera de mille manières celui que nous avons pour Sa Majesté : je ne puis en douter.
  9. Il est de prime importance que nous soyons très attentives sur ce point, et si nous nous y attachons à la perfection, tout est fait ; je crois, en effet, vu notre mauvais naturel, que si notre amour du prochain ne s’enracine pas dans l’amour de Dieu, nous n’y atteindrons jamais parfaitement. C’est pourquoi il est important pour nous, mes sœurs, de chercher à voir clair en nous dans les choses les plus menues sans tenir compte des très grandes qui s’offrent à nous toutes ensemble dans l’oraison, quand nous préjugeons de ce que nous ferons et entreprendrons pour notre prochain et pour le salut d’une seule âme ; car si les œuvres qui suivent ne sont pas conformes, nous n’avons aucune raison de croire que nous y parviendrons. J’en dis autant de l’humilité et de toutes les vertus. Les ruses du démon sont grandes, et pour nous faire croire, à tort, que nous possédons l’une d’elles, il retournera tout l’enfer. Et il a raison, c’est fort nuisible, fausses vertus s’accompagnent toujours de vaine gloire, c’est donc là qu’elles prennent racine ; de même, celles que donne Dieu sont exemptes de vaine gloire et d’orgueil.
  10. Je m’amuse souvent de voir des âmes, en oraison, désirer qu’on les abaisse, qu’on les insulte publiquement et pour Dieu, mais prêtes a cachez ensuite, une petite faute, si elles le pouvaient. Oh ! Que dire si on les accuse d’une faute qu’elles n’ont pas commise ! Dieu nous en garde ! Celle qui ne supporte pas cela doit bien s’examiner pour ne pas tenir compte de la décision qu’elle pense avoir prise ; à vrai dire, ce ne fut pas une décision de la volonté, quand la volonté est sincère, c’est autre chose, mais le fait de l’imagination : c’est elle que le démon utilise pour nous leurrer et nous précipiter ; il peut beaucoup sur les femmes et les illettrés, nous ne savons pas distinguer les puissances de l’imagination, et mille autre choses intérieures. Ô mes sœurs ! comme on distingue clairement en certaines d’entre vous l’amour vrai du prochain, alors que chez d’autres il n’atteint pas à la même perfection ! Si vous compreniez l’importance pour nous de cette vertu, vous ne vous appliqueriez à rien d’autre.
  11. Quand je vois des âmes s’adonner diligemment à examiner leur oraison, si encapuchonnées qu’elles n’osent ni bouger ni détourner leur pensée pour éviter qu’un peu de leur plaisir et de leur ferveur ne se dérobe, j’en conclus qu’elles comprennent bien mal par quel chemin on atteint à l’union, et qu’elles pensent que toute l’affaire se réduit à cela. Mais non, mes sœurs, non : le Seigneur veut des œuvres ; si tu vois une malade à qui tu puisses apporter certain soulagement, peu doit t’importer de perdre cette ferveur, aie pitié d’elle ; si elle souffre, souffre toi aussi ; et si c’est nécessaire, jeûne pour qu’elle mange à ta place : moins pour elle que parce que tu sais que le Seigneur veut qu’il en soit ainsi. Telle est la vraie union avec Sa volonté ; et si tu entends vivement louer une personne, réjouis-toi beaucoup plus que si on te louais toi-même. C’est facile, à la vérité, car l’humilité, si elle existe, serait plutôt peinée de s’entendre louer. Mais nous réjouir qu’on reconnaisse les vertus de nos sœurs est une grande chose, de même que, si l’on voit en l’une d’elles un défaut, le déplorer comme s’il s’agissait de nous-même, et le cacher.
  12. J’ai beaucoup insisté ailleurs (Le Chemin de la Perfection, chap. 7) sur tout cela, sachant, mes sœurs, que s’il y a ici une faille, nous sommes perdues. Plaise au Seigneur que ce ne soit jamais le cas. Si vous avez cet amour du prochain, je vous affirme que vous ne manquerez pas d’obtenir de Sa Majesté l’union dont j’ai parlé. Si vous constatiez qu’il vous fait défaut, même si vous avez de la ferveur et des joies spirituelles, même si vous croyez être parvenues à l’union, avoir eu une quelconque petite extase dans l’oraison de quiétude, (certaines imagineront immédiatement que tout est fait), croyez-moi quand je vous dis que vous n’avez pas obtenu l’union, demandez à Notre-Seigneur de vous donner, à la perfection, cet amour du prochain, et laissez faire Sa Majesté : Elle vous donnera plus que vous ne sauriez désirer, à condition que vous fassiez des efforts et que vous recherchiez, tant que vous le pourrez, cet amour-là ; contraignez votre volonté à être en tout conforme à celle de vos sœurs ; même si vous perdez vos droits, oubliez-vous pour elles, pour beaucoup que cela révolte votre nature ; et cherchez à assumer des tâches pour en délivrer votre prochain, lorsque vous en aurez l’occasion. Ne pensez pas que cela ne vous coûtera guère, et que c’est déjà chose faite. Considérez ce que Son amour pour nous a coûté à notre l’époux, lui qui pour vous délivrer de la mort mourut de la mort si douloureuse qu’est la mort sur la croix.

CHAPITRE IV – De ce même sujet de l’oraison. Combien il importe d’être sur nos gardes le démon s’employant activement à faire reculer ceux qui se sont engagés dans cette voie.

  1. Vous désirez, ce me semble, savoir ce qu’il advient de ce petit papillon, où il se pose, puisqu’il est bien entendu que ni les plaisirs spirituels ni les joies de la terre ne le retiennent ; son vol est plus élevé. Je ne pourrai satisfaire votre désir qu’à la dernière Demeure, et encore plaise à Dieu que je m’en souvienne, et que j’aie le temps de l’écrire ; près de cinq mois se sont écoules depuis que j’ai commencé ceci, et comme ma tête n’est pas en si bon état que je puisse me relire, tout doit être en désordre ; même, d’aventure, je dis peut-être dix fois la même chose. Comme c’est pour mes sœurs, ça n’a guère d’importance.
  2. Je veux développer davantage ce que je crois savoir de cette oraison d’union. A mon habitude, – c’est ma tournure d’esprit, – j’userai d’une comparaison : nous reparlerons plus tard de ce petit papillon qui ne s’arrête nulle part, (tout en continuant à fructifier dans le bien, pour lui et pour les autres), faute de trouver son véritable repos.
  3. Vous avez, c’est probable, souvent entendu dire que Dieu épouse les âmes spirituellement. Bénie soit sa miséricorde, qui consent à une telle humiliation ! Et bien que la comparaison soit grossière, je ne trouve rien de mieux que le sacrement du mariage pour me faire comprendre. C’est fort différent, dans ce dont nous parlons tout est spirituel, (l’union corporelle en est bien éloignée, les contentements et plaisirs spirituels que donne le Seigneur sont à mille lieues de ceux des époux), car tout est amour avec amour, et ses opérations si pures, d’une si extrême délicatesse, si douces, qu’on ne peut les exprimer ; mais le Seigneur sait très bien les faire sentir.
  4. Il me semble, à moi, que l’union n’est pas encore les fiançailles spirituelles ; mais ce qui se produit ici-bas lorsqu’un couple doit se marier, s’inquiéter de leur bonne entente, de leur volonté mutuelle, cherchant même à ce qu’ils se voient pour mieux se plaire l’un à l’autre, nous le retrouvons ici : mais l’accord est déjà fait, l’âme est fort bien informée de son bonheur et déterminée à faire en tout la volonté de son Époux, à le complaire de toutes les manières, et l’Époux, qui comprend bien qu’il en est ainsi, se complaît en elle, il consent, dans sa miséricorde, à ce qu’elle le comprenne mieux encore, qu’ils en viennent, comme on dit, à l’entrevue, où il l’unit à Lui. Nous pouvons dire que cela se passe ainsi, et en un temps très bref. Là il n’y a plus d’hésitation, mais l’âme, par une secrète approche, voit qui est cet Époux qu’elle doit prendre ; par les sens et puissances elle ne pourrait, en mille ans, comprendre ce qu’elle comprend ici en un instant. Mais l’Époux est tel que sa seule vue la rend plus digne de lui accorder sa main, comme on dit ; l’âme s’éprend d’un tel amour qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour que ne se rompent point ces divines épousailles. Mais si cette âme égare son affection sur quelque chose qui ne soit pas Lui, elle perd tout, et c’est une immense perte, aussi grande que le sont les grâces qu’elle recevait, et bien plus grande qu’on ne saurait le dire.
  5. Aussi, âmes chrétiennes que le Seigneur a amenées à ce terme, je vous demande pour l’amour de Lui de ne pas vous laisser distraire, mais de vous éloigner des tentations ; l’âme, même dans cet état, n’est pas aussi forte pour s’y exposer qu’elle le sera après les fiançailles ; elles auront lieu dans la Demeure dont nous parlerons par la suite. Car il n’y eut d’autre communication qu’une entrevue, comme on dit, et le démon s’acharnera fort à combattre et à faire rompre ces fiançailles ; plus tard lorsqu’il voit l’âme toute soumise à l’Époux, il a moins d’audace, il a peur d’elle, et il sait par expérience que lorsqu’il s’y hasarde, il perd d’autant plus qu’elle y gagne beaucoup.
  6. Je vous le dis, mes filles, j’ai connu des personnes très élevées qui parvinrent à cet état, mais le démon les a regagnées à force de subtilités et de ruses : tout l’enfer doit se liguer dans ce but, sachant, comme je l’ai souvent dit, qu’une âme n’est pas seule à se perdre, mais un grand nombre avec elle. Il le sait par expérience ; et si nous considérons la multitude des âmes que Dieu ramène à Lui au moyen d’une seule, nous pouvons beaucoup le louer des milliers de conversions que faisaient les martyrs. Une jeune fille comme sainte Ursule ! Et celles qui ont échappé au démon du fait d’un saint Dominique, d’un saint François, et autres fondateurs d’ordres ! Celles que lui fait perdre actuellement le P. Ignace, qui fonda la Compagnie, puisque eux tous, comme nous le lisons, ont reçu de Dieu des faveurs semblables ! Comment cela, si ce n’est parce qu’ils ont tout fait pour ne pas rompre par leur faute de si divines fiançailles ? Ô mes filles ! le Seigneur est aussi disposé à nous accorder ses faveurs aujourd’hui qu’il le fut alors, et peut-être même a-t-il plus besoin que jamais de gens qui veuillent les recevoir, car ceux qui considèrent son honneur sont plus rares qu’en ce temps-là. Nous nous aimons beaucoup nous-mêmes, nous usons de prudence, pour ne pas perdre nos droits. Oh ! la grande erreur que voilà ! Plaise à la miséricorde du Seigneur de nous éclairer, pour que nous ne tombions pas dans ces ténèbres !
  7. Peut-être m’interrogeriez-vous sur deux points, dont vous pouvez douter : d’abord, comment une âme aussi soumise à la volonté de Dieu qu’on vous l’a montré peut-elle être trompée, puisqu’elle ne veut suivre en rien sa propre volonté, Ensuite : par quelles voies le démon peut-il pénétrer dans votre âme si dangereusement qu’elle se perde, alors qu’éloignées du monde vous approchez si fréquemment les sacrements, et que vous vivez, nous pouvons le dire, en compagnie des anges ? Toutes, ici, en effet, par la bonté du Seigneur, n’ont d’autre désir que de le servir et lui plaire en toutes choses, mais il n’est pas surprenant qu’il en soit ainsi pour ceux qui vivent au milieu des tentations du monde. Je dis que vous avez raison en cela, Dieu témoigne à notre égard d’une grande miséricorde ; mais quand je vois, comme je l’ai dit, que Judas vivait au milieu des Apôtres, qu’il était en rapports continuels avec Dieu lui-même, écoutant ses paroles, je comprends que ça n’est pas une assurance.
  8. A la première question, je réponds que si cette âme était toujours cramponnée à la volonté de Dieu, il est clair qu’elle ne se perdrait pas ; mais arrive le démon, avec sa grande subtilité, et sous couleur de bien, il l’en éloigne par de toutes petites choses, il l’engage dans d’autres dont il lui insinue qu’elles ne sont pas mauvaises, et peu à peu, en obscurcissant son entendement, en tiédissant sa volonté, en accroissant en elle l’amour-propre, il l’écarte, chaque chose aidant, de la volonté de Dieu, et il l’incline a faire la sienne. De là découle la réponse à la seconde question il n’est clôture si bien close qu’il ne puisse y entrer, ni désert si écarté où il manque d’aller. Et j’ajoute autre chose : le Seigneur permet peut-être qu’il en soit ainsi pour voir comment se comporte cette âme qu’il destine à en éclairer d’autres ; car si elle se montre vile, mieux vaut que ce soit au début plutôt que lorsqu’elle pourrait nuire à beaucoup d’autres.
  9. La démarche la plus sûre, ce me semble, (après la prière, la demande constante à Dieu de son soutien, la pensée continuelle de l’abîme profond où nous sombrerons s’il nous abandonne, le refus de nous fier à nous-mêmes, ce qui serait de la folie), c’est d’être particulièrement avisées, sur nos gardes, et de considérer où en sont nos vertus : si nous progressons ou rétrocédons quelque peu, en particulier dans l’amour réciproque, dans le désir d’être, entre toutes, la moindre, et dans les choses de la vie ordinaire ; car si nous les observons en demandant au Seigneur de nous éclairer, nous jugerons aussitôt de nos profits ou de nos pertes. Mais ne pensez pas que Dieu abandonne si promptement l’âme qu’il a élevée si haut, le démon doit se donner beaucoup de mal, sa perte serait si sensible à Sa Majesté qu’Elle lui donne mille avis intérieurs de multiples façons ; ainsi, elle ne pourra se cacher qu’elle est en danger.
  10. Enfin, pour conclure, tâchons d’aller toujours de l’avant, et si nous ne faisons pas de progrès, vivons dans la crainte, car le démon, sans nul doute, ouvre devant nous un précipice ; lorsqu’on est arrivé aussi haut, il est impossible de cesser de grandir, l’amour n’est jamais oisif, et ce serait fort mauvais signe. L’âme qui a prétendu épouser Dieu lui-même, qui s’est déjà entretenue avec Sa Majesté, qui a été avec Elle dans les termes décrits, ne peut s’endormir. Et pour que vous voyiez, mes filles, ce que Dieu fait pour celles qu’il a déjà prises pour épouses, commençons à parler des sixièmes Demeures ; et vous verrez combien tout ce que nous pouvons faire, servir, souffrir, est peu de chose lorsqu’il s’agit de nous disposer à recevoir de si grandes faveurs. C’est peut-être la raison pour laquelle Notre- Seigneur a ordonné qu’on me commande d’écrire : pour que les yeux fixés sur la récompense, devant sa miséricorde sans bornes, puisqu’il veut bien se manifester à des vers de terre et se montrer à eux, nous oubliions nos minuscules satisfactions terrestres, et, contemplant sa grandeur, nous courrions, enflammées par son amour.
  11. Plaise à Lui que je parvienne à expliquer quelques-unes de ces choses si difficiles ; je sais que cela me sera impossible si Sa Majesté et l’Esprit Saint ne dirigent ma plume. Si vous ne devez pas en tirer profit, je supplie Dieu de me rendre incapable de rien dire, car Sa Majesté sait que si je me connais bien, je ne désire rien d’autre que la gloire de son nom, et que nous nous efforcions de servir un Seigneur qui déjà sur cette terre nous récompense ainsi ; nous pouvons comprendre par là ce qu’il nous donnera au ciel, sans les atermoiements, les épreuves, les dangers de cette mer des tempêtes. Car si nous n’étions pas en danger de le perdre et de l’offenser, ce serait un repos que de ne pas cesser de vivre jusqu’à la fin du monde afin de travailler pour un si grand Dieu, notre Seigneur et notre Époux. Plaise à Sa Majesté que nous méritions de lui rendre quelques services, sans toutes les fautes que nous commettons toujours, même dans nos bonnes œuvres. Amen.