Traité de la Prière I – Chapitre LXV, LXVI, LXVI, LXVII

LXV.- Du moyen que prend l’âme pour arriver à l’amour pur et généreux.

1.- Lorsque l’âme est entrée dans le chemin de la perfection, en passant par la doctrine -de Jésus crucifié, avec l’amour véritable de la vertu et avec la haine du vice, lorsqu’elle est arrivée par une sainte persévérance à la cellule de la connaissance d’elle-même, elle s’y renferme dans les veilles et la prière continuelle, et elle se sépare de la conversation des hommes. Pourquoi se renferme-t-elle? Elle se renferme par la crainte que lui cause la vue de son imperfection, et par le désir qu’elle a d’arriver à l’amour généreux et parfait. Elle voit et comprend qu’on ne peut y arriver par un autre moyen, et elle attend avec une foi vive ma venue par l’augmentation de la grâce en elle. À quoi se reconnaît cette foi vive? À la persévérance dans la vertu et dans la sainte prière, quelque chose qui arrive. À moins que ce ne soit par obéissance ou par charité, vous ne devez jamais abandonner la prière.

2.- Souvent le démon obsède plus l’âme de ses tentations pendant le temps destiné à la prière que pendant le temps qui n’y est pas consacré: il voudrait vous inspirer l’ennui de la, prière. Quelquefois il dit: Cette prière ne vous sert de rien, parce qu’on ne doit pas être ainsi distrait. Le démon s’efforce par ce moyen de troubler et, de dégoûter l’âme de l’exercice de la prière, parce que la prière est une arme avec laquelle l’âme se défend contre tous ses ennemis, lorsqu’elle la prend avec la main de l’amour et le bras du libre arbitre, et qu’elle combat à la lumière de la sainte foi.

LXVI.- L’âme doit passer de la prière vocale à la prière mentale.

1.- Tu sais, ma fille bien-aimée, que c’est en persévérant dans une prière humble, continuelle et fidèle, que l’âme acquiert toute vertu. Elle doit persévérer, et ne se laisser jamais arrêter par les illusions du démon ou par sa propre fragilité. Elle doit résister aux pensées, aux mouvements de la chair, et aux propos que l’esprit du mal met sur la langue des hommes pour la détourner de la prière. Oh! que cette prière est douce à l’âme, et qu’elle m’est agréable, lorsqu’elle est faite avec la connaissance de sa bassesse et la connaissance de ma bonté, à la lumière de la sainte foi et avec l’ardeur de ma charité!

2.- Cette charité s’est rendue visible dans la personne de mon Fils unique, qui vous la montra en répandant son sang. Ce sang enivre l’âme et l’embrase du feu de la charité divine; cette nourriture sacramentelle qui vous est offerte par la sainte Église est le corps et le sang de mon Fils, tout Dieu et tout homme. Mon Vicaire, qui tient la clef de ce Précieux Sang, est chargé de vous le distribuer. On le trouve dans cette hôtellerie établie sur le pont pour nourrir et assister les pèlerins qui passent par la doctrine de ma vérité, afin qu’ils ne périssent pas de faiblesse.

3.- Cette nourriture soutient peu ou beaucoup, selon le désir et les dispositions de celui qui la prend sacramentellement ou virtuellement: sacramentellement en recevant la sainte Hostie des mains du prêtre, virtuellement par le saint désir de la Communion ou par la pieuse contemplation du sang de Jésus crucifié. L’âme y trouve et goûte le sentiment de l’amour qui l’a fait répandre; elle s’y enivre, s’y enflamme d’un saint désir, et se remplit uniquement de ma charité et de la charité du prochain. Où acquiert-elle cette charité? Dans la cellule de la connaissance d’elle-même, par la sainte oraison, comme Pierre et les disciples, qui, en se renfermant dans les veilles et la prière, perdirent leur imperfection et acquirent la perfection. Par quel moyen? Par la persévérance unie à la sainte foi.

4.- Mais ne pense pas qu’on reçoive cette ardeur et cette force divine par une prière purement vocale. Beaucoup me prient plutôt des lèvres que du cœur. Ils ne songent qu’à réciter un certain nombre de psaumes et de Pater noster. Dès qu’ils ont rempli leur tâche, ils ne pensent pas à autre chose; ils mettent toute leur piété dans de simples paroles. Il ne faut pas agir de la sorte; quand on ne fait pas davantage, on en retire peu de fruits et on m’est peu agréable. Faut-il quitter la prière vocale pour la prière mentale, à laquelle tous ne semblent pas appelés? Non, mais il faut procéder avec ordre et mesure.

5.- Tu sais que l’âme est imparfaite avant d’être parfaite sa prière doit être de même. Pour ne pas tomber dans l’oisiveté, lorsqu’elle est encore imparfaite, l’âme doit s’appliquer à la prière vocale; mais elle ne doit pas faire la prière vocale sans la faire mentale; pendant que les lèvres prononcent des paroles, elle s’efforcera d’élever et de fixer son esprit dans mon amour, par la considération de ses défauts en général et du sang de mon Fils, où elle trouvera l’abondance de ma charité et la rémission de ses péchés.

6.- Elle doit le faire pour que la connaissance d’elle-même et la vue de ses fautes lui fassent connaître ma bonté envers clic et continuer sa prière avec une humilité véritable. Je ne veux pas qu’elle considère ses fautes en particulier, mais en général, pour qu’elle ne soit pas souillée par le souvenir de ses péchés honteux. Je dis aussi qu’elle ne doit pas considérer ses péchés en généraI et en particulier sans y joindre la considération du sang de mon Fils et les souvenirs de mon inépuisable miséricorde, afin qu’elle ne tombe pas dans la confusion.

7.- Si la connaissance d’elle-même et la vue de son péché n’étaient pas accompagnées de la mémoire du sang et de l’espérance de la miséricorde, elle serait nécessairement troublée, et le démon se servirait de sa confusion et de son regret pour la faire tomber dans la damnation éternelle. Ce trouble la conduirait au désespoir, parce qu’elle ne s’appuierait pas sur le bras de ma miséricorde.

8.- C’est là un des pièges les plus dangereux que le démon tende à mes serviteurs. Pour échapper à sa malice et pour m’être agréable, vous devez toujours dilater votre cœur et votre amour dans mon infinie miséricorde par une humilité sincère, Tu sais que l’orgueil du démon ne peut supporter une âme humble, et qu’il est confon4u par la grandeur de ma bonté et de ma miséricorde, dès que l’âme espère véritablement en moi.

9.- Souviens-toi que le démon voulait te perdre, en te troublant; il tâchait de te persuader que ta vie était pleine d’égarements et que tu n’avais jamais suivi ma volonté. Tu fis alors ce que tu devais faire, et ce que ma bonté t’avait enseigné, car ma bonté est toujours présente à qui veut la recevoir. Tu t’appuyais avec humilité sur ma miséricorde, et tu disais: Je confesse à mon Créateur que ma vie s’est passé dans les ténèbres, mais je me cacherai dans les -plaies de Jésus crucifié; je me baignerai dans son sang. J’effacerai ainsi mes iniquités, et je me réjouirai par mon désir dans mon Créateur.

10.- Le démon prit la fuite, mais il revint avec une autre tentation, et voulut te porter à l’orgueil en te disant: Tu es parfaite et agréable à Dieu; il est inutile de t’affliger davantage et de pleurer tes fautes. Ma lumière te fit voir alors la route que tu devais prendre; c’était celle de l’humilité, et tu répondis au démon: Misérable que je suis! Jean-Baptiste n’a jamais fait de péché, il a été sanctifié dans le sein de sa mère, et il a fait pourtant beaucoup pénitence: et moi qui ai commis tant de fautes, ai-je commencé à les reconnaître et à les pleurer? ai-je compris ce qu’est Dieu, et ce que je suis, moi qui l’offense?

11.- Alors le démon, ne pouvant supporter l’humilité de l’espérance en ma bonté, te cria: Sois maudite, car je ne puis -rien faire avec toi si je veux t’abaisser parle désespoir, tu t’élèves par l’espérance de la miséricorde; si je veux t’élever par l’orgueil, tu t’abaisses par l’humilité jusqu’aux enfers, où tu me poursuis. Je te fuirai maintenant, car tu me frappes toujours avec le bâton de la charité.

12.- L’âme doit donc sans cesse unir à la connaissance de ma bonté la connaissance d’elle-même, et à la connaissance d’elle-même ma connaissance. C’est ainsi que la prière vocale sera utile à l’âme qui la fera, et qu’elle me sera agréable; de la prière vocale imparfaite, elle arrivera par la pratique et la persévérance à la prière mentale parfaite. Mais si elle se contente de réciter un certain nombre de prières, et si pour la prière vocale elle laisse la prière mentale, elle n’y arrivera jamais.

13.- Souvent l’âme, dans son ignorance, s’obstine à réciter de vive voix certaines prières, lorsque je la visite, tantôt en lui donnant une claire connaissance d’elle-même et la contrition de ses fautes, tantôt en lui faisant comprendre la grandeur de ma charité, d’autres fois en lui manifestant de différentes manières, comme il me plaît et comme elle l’avait désiré, la présence de mon Fils bien-aimé; mais elle, pour accomplir la tâche qu’elle s’est imposée, néglige ma visite et se fait un cas de conscience de ne pas achever ce qu’elle a commencé.

14.- Elle ne doit pas agir ainsi, car ce serait’ être le jouet du démon. Dès qu’elle sent au contraire ma visite par les moyens que je viens de dire, elle doit abandonner la prière vocale pour la prière mentale, et ne la reprendre que si elle a le temps. Si elle n’en a pas le temps, elle ne doit pas s’en attrister et se troubler, parce qu’elle a fait ce qu’elle devait faire. Il faut excepter cependant l’office divin, que les ecclésiastiques et les religieux sont obligés de dire: en ne le disant pas, ils m’offensent, puisqu’ils y sont tenus jusqu’à la mort. S’ils sentent leur esprit attiré vers la prière mentale à l’heure qu’ils devaient consacrer à la récitation de l’office, ils doivent faire en sorte de le dire, avant ou après, parce qu’ils ne doivent jamais y manquer,

15.- L’âme doit commencer par la prière vocale pour arriver à la prière mentale, et dès qu’elle s’y trouve disposée, elle gardera le silence. La prière vocale, faite comme je l’ai dit, conduit à la prière parfaite; il ne faut donc pas l’abandonner, mais suivre le mode que je t’ai enseigné: et ainsi, par la pratique et la persévérance, l’âme goûtera la prière véritable et se nourrira du sang de mon Fils bien-aimé.

16.- Je t’ai dit que quelques-uns participaient au corps et au sang du Christ virtuellement, quoique non sacramentellement, parce qu’ils participaient à l’ardeur de la charité, qui se goûte au moyen de la sainte prière, peu ou beaucoup, selon le désir de celui qui prie. Celui qui prie avec peu d’application recueille peu; celui qui prie avec beaucoup d’application recueille beaucoup. Plus l’âme s’efforce d’affranchir son amour et de s’unir à moi par la lumière de l’intelligence, plus elle me connaît; plus elle me connaît, plus elle m’aime; plus elle m’aime, plus. Elle me goûte.

17.- Ainsi, tu vois que la prière parfaite ne consiste pas dans la multitude des paroles, mais dans l’ardeur du désir qui élève l’âme vers moi, par la connaissance de son néant et la connaissance de ma bonté jointes ensemble: il faut donc unir la prière mentale et la prière vocale comme la vie active et la vie contemplative.

18.- il y a différentes manières de comprendre la prière vocale et la prière mentale. Car je t’ai dit que le désir, c’est-à-dire une volonté bonne et sainte, était une prière continuelle. Cette volonté se manifeste dans un lieu et dans un moment donné, et surajoute à la prière continuelle du désir; et ainsi la prière vocale, unie à la sainte volonté de l’âme., se fera dans le temps prescrit, ou quelquefois se continuera au-delà, si la charité le demande pour le salut du prochain, ou si la position où je l’ai placée l’exige.

19.- Chacun, selon son état, doit coopérer au salut des âmes, comme l’inspire une sainte volonté. Tout ce qui se dit et se fait pour le salut du prochain est une prière méritoire, mais qui n’exempte pas de la prière vocale prescrite à un certain moment et dans un certain lieu. En dehors de cette prière obligatoire, tout ce qui se fait dans la charité de -Dieu et du prochain, tout ce qu’on fait même pour soi avec une intention droite, peut être appelé une prière; car, comme le dit mon apôtre Saint Paul, on ne cesse pas de prier dès qu’on ne cesse pas de bien faire: aussi j’ai dit que la prière se faisait de plusieurs manières, en unissant la prière actuelle à la prière mentale. Cette prière actuelle est inspirée par l’ardeur de la charité, et -cette ardeur de la charité est la prière continuelle.

20.- Je t’ai dit comment on parvenait à la prière mentale, par la pratique, par la persévérance, et en laissant la prière vocale pour la prière mentale lorsque je visite l’âme; je t’ai dit ce qu’étaient la prière publique et la prière vocale faite en dehors du temps prescrit, la prière du désir, et comment tout ce qu’on fait pour soi ou pour son prochain avec une intention droite était une prière. Il faut donc que l’âme s’excite avec courage à la prière, qui enfante la vertu; et l’âme y parviendra si elle se renferme dans la connaissance d’elle-même avec un amour tendre et filial. Si l’âme ne le fait pas, elle restera toujours dans sa tiédeur et son imperfection; elle n’aimera qu’autant qu’elle trouvera son avantage et son plaisir en moi et dans le prochain.

LXVII.- De l’erreur des gens du monde qui aiment et servent Dieu pour leur consolation.

1.- Je veux te parler de l’amour imparfait et de l’erreur de ceux qui m’aiment pour leur propre consolation. Tu sauras que le serviteur qui m’aime imparfaitement, cherche plutôt la consolation qu’il ne me cherche moi-même: cela est évident, puisqu’il se trouble dès qu’il manque de consolations spirituelles ou temporelles.

2.- Les consolations temporelles charment les hommes du monde, qui font quelque bien tant qu’ils sont dans la prospérité; mais quand vient la tribulation que je leur donne dans leur intérêt, ils se troublent et abandonnent le peu de bien qu’ils faisaient. Si vous leur demandez: Pourquoi vous troublez-vous? Ils répondront: Parce que je suis dans la peine, et le peu de bien que je faisais dans la prospérité me semble inutile, puisque je ne le fais plus avec le même amour et le même esprit. C’est la tribulation qui en est cause, car il me semble que j’agissais bien mieux, avec plus de paix et de calme autrefois que maintenant.

3.- Celui qui parle ainsi est aveuglé par l’intérêt. Il n’est pas vrai que ce soit la tribulation qui diminue son amour et ses œuvres. Ce qu’on fait dans la tribulation vaut autant que ce qu’on fait dans la consolation, et même le mérite en augmenterait si l’on avait la patience. Mais cela vient de ce que ces hommes s’attachent trop à la prospérité. Ils m’aiment peu par vertu, et se reposent l’esprit dans quelques bonnes œuvres. Dès qu’ils sont privés de ce qui les charme, il leur semble qu’ils n’ont plus la paix nécessaire pour bien faire; il leur arrive comme à un homme qui est dans un beau jardin: parce qu’il s’y plaît, il aime y travailler; il croit aimer son travail, mais c’est la beauté du jardin qu’il aime. Il est- facile de voir qu’il aime plus le jardin que le travail; car, dès qu’il a quitté le jardin, il ne ressent plus de plaisir. Si son plaisir venait du travail, il ne l’aurait pas ainsi perdu; il l’aurait toujours, parce que la faculté de bien faire ne peut se perdre sans la volonté de l’homme, même lorsqu’on ne jouit plus de la prospérité, comme l’homme ne jouit plus du jardin.

4.- La passion égare ceux qui agissent ainsi et qui disent: Je sais que je faisais mieux et que j’avais plus de consolations avant d’être éprouvé. J’aimais à faire le bien, mais maintenant je n’y ai aucun goût. Ils se font illusion; s’ils eussent aimé le bien par amour du bien, ils n’auraient pas cessé de l’aimer et, loin d’en perdre le goût, ils l’auraient davantage; mais ils faisaient le bien pour le plaisir qu’ils y trouvaient; leur amour du bien cesse avec ce plaisir, et c’est là une erreur où tombent la plupart de ceux, qui font des bonnes œuvres; ils s’abusent sur le plaisir qu’elles leur causent.

Traité de la Discrétion – Chapitre LXIV

LXIV.- En aimant Jésus imparfaitement, on aime imparfaitement le prochain. – Signes de cet amour imparfait.

1.- Je veux que tu saches que toute imperfection et toute perfection qui se manifestent et s’acquièrent en moi, se manifestent et s’acquièrent par le moyen du prochain. C’est ce qu’éprouvent les âmes simples qui aiment les créatures d’un amour spirituel. Si l’on m’aime d’un amour pur et désintéressé, on aime de même le prochain.

2.- Quand on remplit un vase à une fontaine, si on le retire de la fontaine pour boire, le vase est bientôt vide, mais si l’on boit en tenant le vase dans la fontaine, il ne se vide pas, mais il est toujours plein. Il en est de même de l’amour spirituel ou temporel du prochain, il faut y boire en moi, sans le tirer à soi.

3.- Je vous demande que vous m’aimiez comme je vous aime. Vous ne pouvez le faire complètement, puisque je vous ai aimés sans être aimé. L’amour que vous avez pour moi est une dette que vous acquittez, et non pas une grâce que vous m’accordez. L’amour que j’ai pour vous au contraire est une grâce, et non une dette.

4.- Vous ne pouvez donner me rendre l’amour que je réclame, et cependant je vous en offre le moyen dans votre prochain faites pour lui ce que vous ne pouvez faire pour moi. Mon Fils l’a montré lorsqu’il disait à Paul qui me persécutait » Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? « (Acte IX, 4). Il le disait parce que Paul me persécutait en persécutant mes fidèles.

5.- Il faut que votre amour soit pur et qu’avec cet amour dont vous m’aimez, vous aimiez les autres. Sais-tu, ma fille, comment on reconnaît que l’amour spirituel dont on aime n’est pas parfait? Il est imparfait si l’âme souffre quand il lui semble que la créature qu’elle aime ne répond pas à son amour ou qu’elle n’en est pas aimée autant qu’elle croit l’aimer. Si elle souffre de la perte de sa présence, de ses consolations, ou de la préférence qu’elle donne à un autre.

6.- C’est à cela et à beaucoup d’autres choses semblables qu’on voit l’imperfection de l’amour que l’âme a pour moi et pour le prochain. Elle boit alors dans le vase hors de la fontaine, quoique l’amour l’ait rempli de moi. Mais parce qu’elle m’aime encore imparfaitement, elle montre qu’elle aime imparfaitement aussi le prochain. Cela vient de la racine de l’amour-propre spirituel, qui n’est pas encore arrachée.

7.- Je permets souvent ces épreuves de l’amour pour que l’âme se connaisse dans son imperfection. Je lui retire ma présence sensible pour qu’elle se renferme dans la connaissance d’elle-même, et qu’elle acquière ainsi la perfection. Je reviens ensuite avec une plus abondante lumière, avec une connaissance plus grande de ma vérité, pourvu qu’elle soit persuadée que c’est par ma grâce seulement qu’elle pourra tuer sa volonté.

8.- Qu’elle ne cesse jamais de travailler à sa vigne, d’en arracher les épines des pensées inutiles, et d’y mettre les pierres des vertus affermies dans le sang de Jésus crucifié, qu’elle a trouvées en allant par le pont de mon Fils bien-aimé. Car je te l’ai dit, si tu te le rappelles bien, sur ce pont de la doctrine de ma Vérité sont les pierres fondées sur la vertu de son sang, et les vertus vous donnent la vie par la vertu du sang.

Traité de la Discrétion – Chapitre LX, LXI, LXII, LXIII

LX. – De l’imperfection de ceux qui aiment et servent Dieu pour leur utilité, leur plaisir et leur consolation.

1.- Il y en a qui deviennent mes serviteurs fidèles en me servant sans crainte de la punition et par amour. Mais cet amour est imparfait, parce qu’il vient de l’utilité, du plaisir et de la douceur qu’ils trouvent en moi. Sais-tu-ce qui montre que cet amour est imparfait? C’est que, quand ils sont privés de la consolation qu’ils trouvent en moi, leur amour se refroidit et disparaît souvent ils aiment le prochain avec la même imperfection.

2.- Si je veux éprouver mon serviteur dans son intérêt, pour le retirer de l’imperfection et l’exercer à la vertu, j’éloigne de lui la consolation qu’il goûtait en moi, et je le laisse attaquer par la tribulation: c’est le moyen de lui donner une connaissance plus parfaite de lui-même, et de lui montrer qu’il reçoit de moi seul l’être et la grâce. Ces combats le portent à se réfugier en moi, à reconnaître mes bienfaits et à me chercher seul avec une humilité sincère. C’est pour cela que je lui donne et que je lui retire la consolation, mais jamais la grâce.

3.- Beaucoup alors se refroidissent et reculent par défaut de patience. Ils abandonnent leurs pieux exercices et croient se justifier en disant: ces actes ne me profitent pas; puisque je n’en retire aucune consolation pour mon âme.

4.- C’est agir comme l’imparfait qui n’a pas encore dégagé la lumière de la foi du voile de son amour-propre spirituel; car si ce voile était levé, l’âme verrait bien que toute chose vient de moi, et qu’une feuille d’arbre ne tombe pas sans ma providence. Tout ce que je donne, ou permets, arrive pour la sanctification de mes serviteurs, afin qu’ils possèdent le bien et la fin pour laquelle je les ai créés.

5.- Ils doivent voir et reconnaître que je ne veux autre chose que leur bonheur dans le sang de mon Fils unique, qui les purifie de leurs iniquités. Dans ce sang ils peuvent connaître ma vérité et voir que je les ai créés à mon image et à ma ressemblance, que je les ai créés de nouveau à la grâce par le sang de mon propre Fils, pour les rendre nies enfants adoptifs; mais, parce qu’ils sont imparfaits, ils me servent par intérêt et n’aiment le prochain qu’avec tiédeur.

6.- Les uns perdent courage pour éviter la peine les autres se ralentissent dans le service de leur prochain et se refroidissent dans leur charité, parce qu’ils n’ont plus les avantages et les consolations qu’ils y trouvaient. Il en est ainsi, parce que leur amour n’est pas pur, et qu’ils aiment leur prochain avec la même imperfection qu’ils m’aiment, c’est-à-dire par intérêt. S’ils ne reconnaissent pas leur imperfection, s’ils ne désirent pas s’en corriger, ils retournent nécessairement en arrière.

7.- Il faut que ceux qui veulent la vie éternelle aiment sans intérêt, parce qu’il ne suffit pas de fuir le péché par crainte du châtiment, ou d’embrasser la vertu par amour de ses avantages, il faut encore fuir le péché parce qu’il me déplaît, et aimer la vertu par amour pour moi.

8.- Il est vrai qu’ordinairement la crainte est le premier pas des pécheurs vers la pénitence. L’âme est imparfaite avant d’être parfaite; mais de l’imperfection elle doit aller à la perfection, ou pendant la vie en pratiquant la vertu et en m’aimant d’un cœur libre, généreux et détaché, ou à la mort en reconnaissant son imperfection et en se promettant que si elle eut avait le temps, elle me servirait sans penser à elle.

9.- C’était cet amour imparfait que ressentait saint Pierre pour le doux et bon Jésus, mou Fils unique, lorsqu’il jouissait des délices de son intimité. Mais quand vint le temps de la tribulation, il l’abandonna, et changea tellement, qu’au lieu de mourir pour lui, comme il avait dit, il le renia par peur et déclara qu’il ne l’avait jamais connu.

10.- L’âme succombe ainsi lorsqu’ elle monte ces degrés par crainte servile ou par amour mercenaire. Il faut donc sortir de cette imperfection, m’aimer d’un amour filial et me servir sans intérêt; car je sais récompenser toute peine, et je rends à chacun selon son état et ses efforts.

11.- Ceux qui n’abandonnent pas leurs prières et leurs bonnes œuvres, mais qui travaillent avec persévérance à augmenter leurs vertus, arriveront à l’amour des enfants. Je les aimerai avec cet amour, car je rends toujours l’amour qu’on me donne. Si quelqu’un m’aime comme le serviteur aime son maître, je le récompense comme un maître paie son serviteur, mais je ne me livre pas à lui, parce que les secrets ne se confient qu’à l’amitié: on ne fait qu’un avec son ami, mais non pas avec son serviteur. Il est vrai que le serviteur peut ‘augmenter tellement sa vertu et l’amour qu’il a pour son maître, qu’il deviendra son plus cher ami.

12.- Il en arrive ainsi à mes serviteurs: tant qu’ils restent dans l’amour mercenaire, je ne me manifeste point à eux. Mais s’ils rougissent de leur imperfection et s’ils aiment la vertu, s’ils arrachent avec une sainte haine la racine de l’amour-propre spirituel qui est en eux, si, montant sur le tribunal de leur conscience, ils font justice de la crainte servile et de l’amour mercenaire que n’a pas encore détruits dans leur cœur la lumière de la foi, alors ils me sont si agréables, que je les’ aime comme des amis, je me manifesterai à eux, puisque nia Vérité a dit: » Celui qui m’aimera sera aimé de mon Père, et je l’aimerai; je me manifesterai à lui, et nous demeurerons ensemble « (S. Jean, XIV, 21-35). C’est la condition des vrais amis d’être deux corps et une seule âme par l’amour, car l’amour transforme dans la chose aimée. S’ils n’ont qu’une âme, comment peuvent-ils avoir des secrets l’un pour l’autre? Aussi mon Fils l’a dit: » Je viendrai, et nous demeurerons ensemble « ; et c’est la vérité.

LXI.- Comment Dieu se manifeste à l’âme qui l’aime.

1.- Sais-tu comment je me manifeste dans l’âme qui m’aime en vérité et qui suit la doctrine de mon doux et bien-aimé Verbe? Je manifeste de différentes manières ma vérité dans l’âme, selon son désir, et j’ai trois sortes de manifestations.

2.- Je manifeste premièrement dans l’âme mon amour et ma charité par le moyen du Verbe, mon Fils; et cet amour, cette charité se voit dans son sang répandu avec tant d’ardeur. La charité se montre de deux manières l’une est générale et commune à tous ceux qui vivent dans la charité ordinaire. Ils la voient et l’éprouvent dans les nombreux bienfaits qu’ils reçoivent de moi l’autre manière est réservée à ceux qui sont devenus mes amis; ils connaissent la charité plus que les autres, parce qu’ils la connaissent, la goûtent et l’éprouvent sensiblement dans leurs âmes.

3.- La seconde manifestation est pour ceux auxquels je me révèle par le sentiment de l’amour. Je ne regarde pas la créature, mais les saints désirs, et je me montre à l’âme avec la même perfection qu’elle me recherche. Quelquefois je me révèle, dans cette seconde manifestation, en dominant l’esprit de prophétie et cri montrant les choses futures: et cela de beaucoup de manières, selon les besoins de cette âme ou des autres créatures.

4.- D’autres fois, et c’est la troisième manifestation, je forme dans leur esprit la présence de ma Vérité, mon Fils unique, par plusieurs moyens, selon que l’âme le désire et le veut. Tantôt elle une cherche dans la prière en voulant connaître ma puissance, et je la satisfais en lui faisant goûter et sentir ma vertu; tantôt elle me cherche dans la sagesse de mon Fils, et je la satisfais en l’offrant aux regards de son intelligence;,tantôt elle nie cherche dans la clémence de l’Esprit saint, et alors ma bonté lui fait goûter le feu de la divine charité, qui enfante les vraies et solides vertus, fondées sur la charité pure du prochain.

LXII.- Pourquoi Jésus-Christ ne dit pas: « Je manifesterai mon Père « , mais: » Je me manifesterai « .

1.- Tu vois que mon Fils a dit la vérité dans cette parole: » Celui qui m’aimera sera une même chose avec moi « ; car en suivant sa doctrine avec amour vous êtes unis lui, et étant unis à lui vous êtes unis à moi, parce que nous sommes une même chose, et puisque nous sommes une même chose, je me manifesterai aussi à vous.

2.- Ainsi mon Fils a dit la vérité en disant: » Je me manifesterai à vous « , parce qu’en se manifestant il me manifeste, et en me manifestant il se manifeste. Mais pourquoi ne dit-il pas: Je vous manifesterai mon Père? Pour trois raisons. La première est qu’il veut montrer que je ne suis pas séparé de lui, ni lui de moi; et quand saint Philippe lui dit: » Montrez-nous le Père, et cela nous suffira « , il répond: » Qui me voit, voit le Père; et qui voit le Père, me voit » (S, Jean, XIV, 8-9). Il le dit parce qu’il est une même chose avec moi; et ce qu’il avait, il l’avait de moi, et non pas moi de lui. Aussi dit-il aux Juifs: » Ma doctrine n’est pas de moi, mais de mon Père, qui m’a envoyé « . Parce que mon Fils procède de moi, et non pas moi de lui. Mais comme je suis une même chose avec lui et lui avec moi, il ne dit pas; Je manifesterai le Père, mais je me manifesterai; parce que je suis une même chose avec le Père.

3.La seconde raison, c’est qu’en se manifestant à vous il ne montrait que ce qu’il avait de moi, le Père; comme s’il eût voulu dire: Le Père s’est manifesté entièrement en moi, puisque je suis une même chose avec lui. Je me manifesterai et je le manifesterai à vous par mon moyen.

4.- La troisième raison est, qu’étant invisible, je ne puis être vu de vous tant que vous ne serez pas séparés de vos corps. Alors vous verrez ma divinité face à face, et vous verrez aussi le Verbe, mon Fils intellectuellement jusqu’au temps de la résurrection générale, lorsque votre humanité se conformera et se réjouira dans l’humanité du Verbe, comme je te l’ai dit en te parlant de la résurrection (Le texte dit: nel Trattato della resurrettione. Ces mots semblent indiquer un ouvrage de sainte Catherine de Sienne qui ne nous est pas parvenu.).

5.- Vous ne pouvez me voir maintenant dans mon essence, et alors j’ai voilé la nature divine avec le voile de votre humanité, afin que vous pussiez me voir. Moi, l’invisible, je me suis fait pour ainsi dire visible en vous donnant le verbe, mon Fils, revêtu de votre nature; Il m’a manifesté à vous. Il ne dit pas: Je manifesterai mon Père, mais: Je me manifesterai à vous; comme s’il disait: Selon ce que m’a donné mon Père, je me manifesterai à vous. Tu vois que dans cette manifestation, en se manifestant il me manifeste. Tu ne lui a pas entendu dire: Je vous manifesterai le Père, car tant que vous êtes dans un corps mortel, vous ne pouvez me voir; mais mon Fils est une même chose avec moi.

LXIII.- Comment l’âme monte sur le second degré du pont.

1.- Tu as pu comprendre l’excellence de celui qui est parvenu à l’amour de l’ami; il a monté par les pieds de l’affection, et il est arrivé au secret du cœur, c’est-à-dire au second degré, figuré sur le corps de mon Fils. Je t’ai dit que ces trois, degrés correspondaient aux trois puissances de l’âme; et maintenant je les appliquerai aux trois états de l’âme. Avant de te conduire au troisième degré, je veux te montrer comment on parvient à être ami, et quand on est ami, comment on devient enfant par l’amour filial; ce que fait celui qui est ami, et à quel signe on reconnaît l’ami.

2.- Premièrement, comment parvient-on à être ami? L’homme était d’abord imparfait par la crainte servile; mais avec l’exercice et la persévérance, il parvient à l’amour de la jouissance et de l’utilité qu’il trouve en moi. Telle est la voie par laquelle passe celui qui désire arriver à l’amour parfait, c’est-à-dire à l’amour des amis et des enfants.

3.- Je dis que l’amour filial est parfait, parce que, dans l’amour du Fils, l’homme reçoit mon héritage, l’héritage du Père éternel; et parce que l’amour du Fils comprend toujours l’amour de l’ami, je t’ai dit que l’ami était devenu fils. Quel est le moyen de parvenir à l’amour filial? Le voici. Toute perfection et toute vertu procède de la charité, et la charité est nourrie par l’humilité; l’humilité vient de la connaissance et de la haine de soi-même, c’est-à-dire de sa sensualité. Pour y arriver, il faut persévérer et rester dans la cellule de la connaissance de soi-même, où on connaîtra ma miséricorde dans le sang de mon Fils unique, en attirant par son amour ma charité divine, en s’exerçant à détruire toute mauvaise volonté spirituelle et temporelle, et en se cachant humblement dans son intérieur.

4.- C’est ce que fit Pierre avec les autres disciples: il gémit amèrement après avoir eu le malheur de renier mon Fils. Sa douleur était encore imparfaite, et elle fut imparfaite pendant quarante jours et jusqu’après l’Ascension; car, mon Fils étant retourné vers moi quant à son humanité, Pierre et les autres disciples se cachèrent dans le cénacle pour attendre la venue du Saint-Esprit, que ma Vérité leur avait promis. Ils étaient renfermés par crainte, car l’âme craint toujours jusqu’à ce qu’elle soit arrivée à l’amour véritable; mais en persévérant dans leurs veilles et dans leurs humbles prières jusqu’à ce qu’ils eussent reçu l’abondance de l’Esprit Saint, ils perdirent la crainte; ils suivirent et prêchèrent Jésus crucifié.

5.- Ainsi, après s’être purifiée du péché mortel et s’être reconnue coupable, l’âme qui veut parvenir à la perfection commence à pleurer par crainte du châtiment; puis elle s’élève à la considération de ma miséricorde, où elle trouve son bien-être et son avantage. Elle est encore imparfaite, et pour la faire arriver à la perfection, après quarante jours, c’est-à-dire après ces deux états, je me retire d’elle de temps en temps, non par grâce, mais par sentiment.

6.- C’est ce que mon Fils annonçait lorsqu’il disait aux disciples: » Je m’en vais, et je reviendrai vers vous « . Tout ce qu’il disait en particulier à ses disciples était dit en général à tous les hommes présents et futurs. Il dit: Je m’en vais, et je reviendrai vers vous; et il en fut ainsi: car lorsque l’Esprit Saint fut descendu sur les disciples, il revint lui-même. Le Saint-Esprit ne vint pas seul, mais il vint avec ma puissance, avec la sagesse du Fils, qui est un avec moi, et avec la clémence du Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils.

7.- Or, je te le dis de même: Pour faire sortir l’âme de son imperfection, je me retire d’elle d’une manière sensible et je la prive de la consolation qu’elle avait d’abord. Lorsqu’elle était dans la souillure du péché mortel, elle s’est éloignée de moi, et je l’ai privée de ma grâce par sa faute; parce qu’elle m’avait fermé la porte de son désir. Le soleil de la grâce ne brille plus au-dedans, non par la faute du soleil, mais par la faute de la créature, qui ne lui ouvre pas par le désir; mais dès qu’elle reconnaît les ténèbres, elle ouvre la fenêtre et nettoie sa demeure par une sainte confession. Alors, par ma grâce, je retourne dans l’âme, et si je m’en retire quelquefois, elle ne perd pas la grâce, elle n’en perd que le sentiment.

8.- Je le fais pour la rendre humble, pour l’exercer âme chercher véritablement, pour l’éprouver à la lumière de la foi et lui faire acquérir la prudence. Alors, si elle aime d’une manière désintéressée, avec une foi vive et avec la haine d’elle-même, elle se réjouit dans la peine, parce qu’elle se trouve indigne de la paix et du repos de l’esprit. C’est la seconde des trois choses que je t’annonçais en te promettant de t’expliquer comment l’âme arrive à la perfection, et ce qu’elle fait quand elle y est arrivée. Voici ce qu’elle fait. Quand elle sent que je me suis retiré, elle ne retourne pas en arrière, mais elle persévère humblement dans ses exercices, et se renferme avec soin dans la connaissance d’elle-même.

9.- Elle y attend avec une foi vive l’avènement de l’Esprit Saint; elle m’attend, moi, le feu de la charité. Comment m’attend-elle? Elle m’attend, non dans l’oisiveté, mais dans les veilles et dans la prière continuelle; non seulement dans les veilles du corps, mais dans les veilles de l’intelligence. L’œil de son intelligence ne se ferme jamais; elle veille à la lumière de la foi pour arracher par la haine les pensées inutiles de son cœur; elle attend l’ardeur de ma charité, car elle sait que je ne veux pas autre chose que la sanctification des âmes: le sang de mon Fils l’a bien prouvé.

10.- Pendant que son intelligence veille ainsi dans ma connaissance et dans la connaissance d’elle-même, l’âme prie toujours par une sainte et ferme volonté: c’est la prière continuelle. Elle prie aussi par la prière actuelle, c’est-à-dire qu’elle fait dans leur temps les prières ordonnées par l’Église. Voici ce que fait l’âme qui a quitté l’imperfection pour arriver à la perfection.

11.- C’est pour qu’elle y arrive que je me retire d’elle, non par la grâce, mais par le sentiment. Je m’en éloigne pour qu’elle voie et connaisse ses défauts, parce que, dès qu’elle se sent privée de la consolation, elle éprouve sa faiblesse; elle comprend que seule elle ne peut être ferme et persévérante, et par là elle découvre la racine de l’amour-propre spirituel. Elle se connaît ainsi, elle s’élève au-dessus d’elle-même, et s’asseyant sur le tribunal de sa conscience, elle ne fait grâce à aucun sentiment blâmable en arrachant la racine de l’amour-propre avec la haine de cet amour et avec l’amour de la vertu.

Traité de la Discrétion – Chapitre LVI, LVII, LVIII, LIX

LVI.- Les trois degrés du pont correspondent à trois états de l’âme.

1.- Je t’ai dit la route que doivent suivre et que suivent ceux qui sont dans la charité commune, c’est-à-dire ceux qui observent les commandements et qui acceptent les conseils spirituellement; maintenant je veux te parler de ceux qui ont commencé à monter ces degrés, et qui veulent suivre la voie parfaite et observer complètement les commandements et les conseils dans les trois états que je vais t’expliquer plus particulièrement.

2.- L’âme a trois états auxquels s’appliquent ses trois puissances: le premier est imparfait, le second parfait, le troisième très parfait. Dans le premier, l’homme est pour moi un mercenaire, dans le second un serviteur fidèle, et dans le troisième un fils qui m’aime sans songer à lui. Ces trois états peuvent se rencontrer en diverses créatures, et quelquefois se trouver dans une même personne. Ils se trouvent en une même personne lorsqu’elle court avec une ardeur parfaite dans la voie, employant son temps de manière qu’elle arrive de l’état servile à l’état généreux, et de l’état généreux à l’état filial.

3.- Élève-toi au-dessus de toi-même; ouvre l’œil de ton intelligence et vois comment tous ces voyageurs s’avancent; les uns marchent imparfaitement, les autres parfaitement dans la voie des commandements, d’autres très parfaitement dans la voie des conseils. Tu verras d’où vient l’imperfection, d’où vient la perfection, et quel est l’aveuglement de l’âme qui n’arrache pas d’elle-même la racine de l’amour-propre. En quelque état que se trouve l’homme, il a besoin de tuer en lui l’amour-propre.

LVII.- L’âme, en regardant dans le divin miroir, voit les créatures marcher de différentes manières.

1.- Alors cette âme, embrasée d’un saint désir, contemplait dans le doux miroir de la Divinité les créatures qu’elle voyait prendre différentes routes et différents moyens pour arriver à leur fin. Beaucoup commençaient à monter en étant tourmentés par la crainte servile, c’est-à-dire en redoutant leur propre peine; beaucoup d’autres triomphaient de cette crainte et parvenaient à la perfection, mais bien peu arrivaient à la grande et véritable perfection.

LVIII.- La crainte servile ne suffit pas sans l’amour de la vertu. – La loi de crainte et la loi d’amour sont unies ensemble.

1.- Alors la bonté de Dieu, voulant satisfaire le désir de cette âme, lui disait: Remarque ceux que la crainte servile à détachés de la corruption du péché mortel s’ils n’avancent pas avec l’amour de la vertu, la crainte servile ne leur suffira pas pour obtenir la vie bienheureuse; mais I’amour uni à la crainte suffit, parce que la loi est fondée sur l’amour et la crainte.

2.- La loi de crainte est la loi ancienne que j’ai donnée à Moïse, et qui était fondée sur la crainte, parce que la peine punissait la faute commise. La loi d’amour est la loi nouvelle donnée par le Verbe, mon Fils unique; elle est fondée sur l’amour. Mais cette loi nouvelle ne détruit pas l’ancienne: elle l’accomplit au contraire. Ma vérité a dit: » Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l’accomplir » (S. Matth., V, 17).

3.- Il a uni la loi de crainte à la loi d’amour. L’amour a ôté l’imperfection de la crainte de la peine, mais il a laissé la perfection de la bonne crainte, c’est-à-dire la crainte de m’offenser, non pas à cause de la punition, mais à cause de moi, qui suis la bonté suprême. Ainsi la loi imparfaite est devenue parfaite par la loi d’amour.

4.- Mon Fils unique est Venu comme un char de feu, et il a répandu les flammes de ma charité dans votre humanité. L’abondance de ma miséricorde a éloigné la peine des fautes qui se commettent. Celui qui m’offense n’est pas puni sur-le-champ dès cette vie, comme le voulait autrefois la loi de Moïse. La punition est maintenant différée, et la crainte servile est inutile. La faute n’est pas pour cela impunie; elle sera punie quand l’âme sera séparée du corps, si celui qui commet la faute ne la punit pas, dès cette vie, par une contrition parfaite.

5.- La vie est le temps de ma miséricorde, et la mort le temps de la justice. Il faut donc quitter la crainte servile et embrasser mon amour et ma sainte crainte. Sans cela l’homme retombe dans le fleuve, dès qu’il rencontre les flots de la tribulation, et les épines des consolations qui blessent l’âme qui les aime et les possède d’une manière déréglée.

LIX. Comment de la crainte servile, qui est l’état d’imperfection, on parvient à l’état de perfection.

1.- Je t’ai dit que personne ne pouvait sortir du fleuve et passer le pont sans monter trois degrés. On les monte imparfaitement, parfaitement et très parfaitement. Ceux qui sont conduits par la crainte servile montent et réunissent imparfaitement les puissances de leur âme. L’âme voit la peine qui suit la faute; elle se lève et appelle la mémoire pour chasser la pensée du vice, l’intelligence pour voir la punition de la faute, afin que la volonté puisse la détester. Ce premier acte, ce premier effort doit être fait avec la vue de l’intelligence éclairée par la sainte foi.

2.- Elle doit non seulement regarder la peine, mais la récompense de la vertu et l’amour que je lui porte, afin qu’elle puisse monter par amour, avec une affection dégagée de toute crainte servile. On devient ainsi serviteur fidèle et non mercenaire, en me servant par amour et non par crainte, en s’efforçant d’arracher avec une sainte haine la racine de l’amour-propre, en agissant avec prudence, courage et persévérance. Mais il y en a beaucoup qui montent si lentement et qui me rendent ce qu’ils me doivent avec tant de mollesse et d’ignorance, qu’ils s’arrêtent bientôt et retournent en arrière au moindre vent qu’ils rencontrent. Et parce qu’ils ont monté si imparfaitement le premier degré de Jésus crucifié, ils n’arrivent pas au second, qui est son cœur.

Traité de la Discrétion – Chapitre LIII, LIV, LV

LIII. – Explication de ces paroles de Jésus-Christ: » Qui a soif vienne à moi et boive « .

1.- Ma vérité vous a tous généralement et particulièrement appelés, lorsque mon Fils, plein d’un ardent désir, criait dans le temple: » Que celui qui a soif vienne à moi et boive (S. Jean, VII, 37), car je suis la fontaine d’eau vive « . Il ne dit pas, qu’il aille à mon Père et boive; mais il dit: » qu’il vienne à moi « , parce que la peine ne peut être en moi le Père, mais bien en mon Fils unique. Vous qui êtes voyageurs et pèlerins dans cette vie mortelle; vous ne pouvez être sans peine, parce que le péché fait naître les épines sur la terre.

2.- Pourquoi dit-il: » Venez à moi et buvez « ? Parce qu’en suivant sa doctrine, ou par la voie des commandements et l’amour des conseils, ou par la pratique réelle des commandements et des conseils, c’est-à-dire par la charité parfaite ou par la vie commune, quelle que soit la route que vous preniez pour aller à lui en suivant sa doctrine, vous trouverez de quoi vous désaltérer, en trouvant et goûtant le fruit du sang par l’union de la nature divine à la nature humaine. En vous trouvant en lui, vous vous trouvez en moi qui suis l’océan pacifique, parce que je suis une même chose avec lui, et lui une même chose avec moi.

3.- Ainsi vous êtes invités à la fontaine d’eau vive de la grâce, mais c’est par mon Fils qu’il faut y aller avec persévérance, sans vous laisser arrêter par les épines, les vents contraires; la prospérité, l’adversité et toutes les peines que vous rencontrerez. Vous devez persévérer jusqu’à ce que vous me trouviez, moi qui vous donne l’eau vive; et je vous la donne par le moyen du doux Verbe, mon Fils unique et bien-aimé.

4.- Mais pourquoi dit-il: « Je suis la fontaine d’eau vive « ? Parce qu’il est la fontaine qui me contient, moi qui donne l’eau vive par l’union de la nature divine à la nature humaine. Pourquoi dit-il: » Qu’il vienne à moi et qu’il boive « ? Parce que vous ne pouvez éviter la peine, et que la peine ne peut se trouver en moi, mais en lui. C’est pour cela que je vous ai fait de mon Fils un pont, et personne ne peut venir à moi que par lui. Il l’a déclaré: » Personne ne peut aller au Père, si ce n’est par moi « ; et ma Vérité est la vérité même.

5.- Ainsi, tu as vu la voie qu’il faut prendre et suivre avec persévérance. Vous ne pourriez boire autrement de l’eau vive; car la persévérance est la vertu qui reçoit la gloire et la couronne en moi, qui suis le bien suprême.

LIV. – Quel moyen doit prendre toute créature raisonnable pour pouvoir sortir des flots du monde et passer par le pont divin.

1.- Je reviens aux trois degrés par lesquels il faut aller pour ne pas périr dans ce fleuve, pour atteindre l’eau vive à laquelle vous êtes appelés, et pour que je sois continuellement en vous; car pendant votre pèlerinage, je suis en vous, et je me repose par la grâce au milieu de vos âmes. Il faut d’abord avoir soif; il n’y a d’invités que ceux qui ont soif, puisqu’il est dit: » Qui a soif vienne à moi et boive « .

2.- Celui qui n’a pas soif ne saurait persévérer; il se laissera arrêter par la fatigue ou le plaisir. Il ne prendra ni vase pour puiser ni compagnon pour ne pas aller seul; il retournera en arrière dès qu’il rencontrera la persécution, parce qu’il l’a en horreur. Il craint parce qu’il est seul, mais s’il était accompagné, rien ne l’effraierait. S’il avait monté les trois degrés, il serait en sûreté, parce qu’il ne serait pas seul.

3.- Il faut donc que vous ayez soif et que vous vous réunissiez ensemble, comme je vous l’ai dit, deux ou trois, ou davantage. Pourquoi deux ou trois? Parce que deux ne sont pas sans trois, trois sans deux, ni trois et deux sans davantage. Celui qui est seul ne peut pas m’avoir en lui, parce qu’il n’a pas de compagnon, et je ne puis me tenir au milieu de lui. Il n’est rien parce qu’il est seul dans son amour-propre, et qu’il est séparé de ma grâce et privé de la charité du prochain. Dès qu’il est exclu de moi par sa faute, il est dans le néant, parce que je suis seul Celui qui suis; il est isolé dans son amour-propre, et il n’est compté pour rien dans ma Vérité; il est rejeté de moi.

3.- Il est dit: Quand ils seront deux ou trois, ou davantage, assemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux. Je t’ai dit que deux n’étaient pas sans trois ni trois sans deux, et c’est la vérité. Tu sais que les commandements se réduisent à deux, sans lesquels toute la loi ne peut être observée: il faut m’aimer par-dessus toute chose et aimer le prochain comme soi-même; c’est là le commencement, le milieu et la fin des commandements de la loi.

5.- Ces deux commandements ne peuvent être réunis en mon nom sans la réunion des trois puissances de l’âme, à savoir: la mémoire, l’intelligence et la volonté. La mémoire doit retenir ma bonté et mes bienfaits, l’intelligence doit contempler l’amour ineffable que je vous ai montré par le moyen de mon Fils unique: je l’ai donné pour objet à votre intelligence, pour qu’elle y voie le foyer de ma charité. La volonté alors s’unit à la mémoire et à l’intelligence, en m’aimant et me désirant comme sa fin.

6.- Quand ces trois puissances sont ainsi saintement assemblées, je suis au milieu d’elles par la grâce; et alors, parce que l’homme se trouve plein de ma charité et de celle du prochain, il se trouve sur-le-champ dans la compagnie de nombreuses et solides vertus. Le désir de l’âme lui donne soif de la vertu, de mon honneur, du salut des âmes; toute autre soif est éteinte et morte en elle. Elle marche en assurance et sans aucune crainte servile; elle monte le premier degré de l’affection, parce qu’elle s’est dépouillée de l’amour-propre; elle s’est élevée au-dessus d’elle-même et au-dessus des choses passagères; elle les aime et les conserve si elle veut, mais par moi et jamais sans moi, avec une sainte et véritable crainte, avec l’amour de la vertu.

7.-Elle monte le second degré; elle arrive à la lumière de l’intelligence et contemple l’amour infini, que je vous ai montré dans mon Fils crucifié. Alors elle trouve la paix et le repos, parce que la mémoire s’emplit jusqu’aux bords de ma charité. Tu sais qu’une chose vide résonne quand on la frappe, mais il n’en est pas de même quand elle est pleine. Quand la mémoire est pleine de la lumière de l’intelligence et des sentiments de l’amour, si elle est frappée par les tribulations ou par les plaisirs du monde, l’âme ne fait entendre ni les éclats de la joie, ni les cris de l’impatience, parce qu’elle est pleine de moi, qui suis le bien véritable.

8.- Dès qu’elle a monté ces degrés, elle se trouve en sainte compagnie; elle possède la raison et les trois puissances de l’âme, qu’elle a réunies en mon nom: elle est avec l’amour de moi et du prochain, avec la mémoire pour retenir, l’intelligence pour voir, la volonté pour aimer. L’âme est avec moi, qui suis sa force et sa sûreté; elle est entourée de vertus, et elle s’avance paisiblement, parce que je suis au milieu d’elles.

9.- Elle est poussée par un ardent désir, car elle a soif de suivre la voie de la Vérité, où se trouve la fontaine d’eau vive. Cette soif de mon honneur, de son salut et du salut du prochain lui fait désirer la voie, parce que sans cette voie elle ne pourrait y parvenir. Elle avance, et porte le vase de son cœur vide de tout désir et de tout amour déréglé du monde; et aussitôt que son cœur est vide, il se remplit, parce que rien ne peut rester vide.

10.- Il ne se remplit pas de choses matérielles, mais d’un air pur. Le cœur est un vase qui ne peut rester vide; dès que l’amour déréglé des choses terrestres, en est ôté, il se remplit des choses célestes, des douceurs de l’amour divin, qui conduit aux eaux de la grâce. Quand l’âme est arrivée, elle passe par la porte de Jésus crucifié, et elle goûte l’eau vive qui se trouve en moi, l’océan de la paix.

LV.- Résumé de plusieurs choses qui ont été déjà dites.

1.- Je t’ai montré comment toute créature raisonnable peut sortir de la mer du monde et éviter la mort et la damnation éternelle: je t’ai montré trois degrés principaux qui sont les trois puissances de l’âme, et personne n’en peut monter un sans monter les autres. Je t’ai expliqué cette parole de mon Fils: Quand ils seront deux ou trois, ou plusieurs, réunis en mon nom. Cette réunion est celle des trois puissances de l’âme, qui s’accordent avec les deux principaux commandements de la loi: m’aimer par-dessus toutes choses et aimer le prochain comme soi-même. Dès que l’homme a fait cette réunion et monté ces degrés, il a soif de l’eau vive; il avance; il passe sur le pont en suivant la doctrine de ma Vérité.

2.- Et alors vous accourez à la voix qui vous crie comme dans le temple: Que celui qui a soif vienne à moi et boive, car je suis la fontaine d’eau vive. Je t’ai expliqué cette parole et comment il fallait l’entendre, afin que tu connaisses mieux l’abondance de ma charité et le honteux aveuglement de ceux qui se plaisent à courir par la route du démon, qui leur offre une eau empoisonnée.

3.- Tu me demandais les moyens de ne pas périr dans le fleuve; je te les ai montrés, et je t’ai dit qu’il fallait monter sur le pont en unissant les deux commandements de la loi dans la charité du prochain et en m’apportant son cœur et son amour comme un vase; car je donne à boire à qui m’en demande. Il faut suivre la voie de Jésus crucifié et y persévérer jusqu’à la mort; voilà ce que doit faire l’homme, quel que soit son état, car l’état n’est jamais une excuse; on peut et on doit toujours remplir cette obligation de toute créature raisonnable.

4.- Personne ne peut s’en défendre en disant: J’ai une position, des enfants et d’autres embarras du monde, et il m’est impossible de suivre cette route. On ne peut alléguer ces obstacles; car je te l’ai dit, tout état m’est agréable, pourvu qu’on y apporte une bonne et sainte volonté. Toute chose est bonne et parfaite, puisqu’elle a été faite par moi, qui suis la souveraine bonté. Les créatures ne vous ont pas été données pour vous causer la mort, mais pour que vous ayez la vie. Ce que je vous demande est bien facile, car quoi de plus facile et de plus doux que l’amour? Je ne réclame qu’une chose, l’amour; m’aimer et aimer le prochain.

5.- En tout temps, en tout lieu, en tout état, l’homme peut aimer et se servir de tout, pour l’honneur et la gloire de mon nom. Mais, tu le sais, les aveugles ne suivent pas la lumière; ils se couvrent de leur amour-propre; ils aiment et possèdent les créatures en dehors de moi; ils passent cette vie dans des peines insupportables qu’ils se causent; et, s’ils ne changent de route, ils tombent dans la damnation éternelle. Ainsi je t’ai fait connaître ce que tout homme doit faire.

Traité de la Discrétion – Chapitre XLIX, L, LI, LII

XLIX. – La crainte servile ne suffit pas pour acquérir la vie éternelle, mais elle peut conduire à l’amour de la vertu.

1.- Quelques-uns se sentent éprouvés par les tribulations du monde, que j’envoie pour apprendre à l’âme que sa fin n’est pas en cette vie, que toutes ces choses étant imparfaites et transitoires, elle doit les prendre comme telles, et ne désirer que moi, qui suis sa fin véritable. Ils commencent à écarter le nuage de leurs yeux, à cause des peines qu’ils souffrent, et à cause de celles qui doivent punir leur péché. Cette crainte servile les fait sortir du fleuve et vomir le venin que le scorpion leur avait communiqué par l’appât de l’or qu’ils aimaient sans mesure. Ils aperçoivent ce qui donne la mort, et ils commencent à faire des efforts pour gagner la rive et atteindre le pont; mais la crainte servile ne suffit pas pour arriver.

2.- Purifier du péché mortel sa demeure, sans la remplir des vertus fondées sur l’amour et non sur la crainte, ce n’est pas mériter la vie éternelle; il faut placer les deux pieds sur le premier degré du pont, c’est-à-dire y parvenir par l’amour et le désir, qui sont les pieds de l’âme, pour atteindre la Vérité, dont je vous ai fait un pont. Il faut monter le premier degré que je t’ai fait voir, en te présentant comme un pont le corps de mon Fils.

3.- Il est vrai que presque toujours les serviteurs du monde commencent à se convertir par la crainte de la punition: les tribulations leur rendent souvent la vie insupportable et les détachent du monde. Si la lumière de la foi éclaire leur crainte, ils peuvent arriver à l’amour des vertus; mais il y en a qui marchent avec tant de tiédeur, qu’ils retombent souvent dans leurs fautes. Lorsqu’ils sont sur la rive, ils rencontrent des vents contraires et sont battus par les flots orageux de cette vie ténébreuse.

4.- Le vent de la prospérité surtout les éprouve avant qu’ils aient monté le premier degré par l’amour des vertus; ils retournent en arrière et s’attachent encore d’une manière déréglée aux jouissances du monde. Si c’est, le vent de l’adversité qui souffle, ils reculent par l’impatience, parce qu’ils ne détestent pas leurs fautes comme une offense qui m’est faite, mais par crainte de la punition qu’elle mérite. Sans cette crainte ils ne seraient pas convertis; mais toute vertu veut la persévérance, et dès qu’ils ne persévèrent pas, ils ne peuvent atteindre le but de leurs désirs, ils abandonnent ce qu’ils avaient commencé; la persévérance seule obtiendrait la récompense de leurs efforts.

5.- Ainsi les rechutes viennent de causes différentes: les uns succombent dans les combats de la chair contre l’esprit; les autres sont vaincus par les créatures qu’ils aiment hors de moi, ou par l’impatience que leur causent les injures reçues; d’autres par les attaques variées et nombreuses du démon, qui les décourage en dépréciant leurs œuvres. Ce bien que vous entreprenez, leur dit-il, ne sert à rien, à cause de vos fautes et de vos vices; et il les fait ainsi retourner en arrière et abandonner le peu qu’ils avaient entrepris.

6.- Quelquefois il les abuse en leur donnant une fausse confiance dans ma miséricorde. Pourquoi, leur dit-il, tant vous fatiguer? Jouissez de la vie, et au dernier moment vous vous reconnaîtrez et vous obtiendrez miséricorde. Par ce moyen le démon leur fait perdre cette crainte par laquelle ils avaient commencé. Toutes ces ruses, ces attaques les empochent de persévérer, et cela arrive parce que la racine de l’amour-propre n’est pas arrachée de leur cœur; c’est ce qui cause leur chute. Ils présument de ma miséricorde; ils n’ont qu’une injuste et coupable espérance, puisqu’ils comptent sur ma miséricorde pour m’outrager sans cesse.

7.- La miséricorde ne leur est pas donnée pour m’offenser, mais pour les défendre de la malice du démon et les préserver du désespoir ils font tout le contraire, puisqu’ils m’offensent en s’appuyant sur ma miséricorde elle-même. Il en est ainsi, parce qu’ils n’ont pas complété ce premier changement, qu’ils avaient opéré en se retirant du péché mortel par crainte du châtiment, lorsqu’ils avaient senti l’aiguillon de la tribulation. En s’arrêtant, ils n’arrivent pas à l’amour de la vertu et ils manquent de persévérance. L’âme ne peut rester immobile, il faut qu’elle avance ou qu’elle recule. Quand on avance dans la vertu, on abandonne l’imperfection de la crainte; quand on n’arrive pas à l’amour, on retourne en arrière.

L.- L’âme déplore l’aveuglement de ceux qui se noient dans le fleuve.

1.- Alors cette âme tourmentée de désirs considérait son imperfection et celle des autres; elle souffrait d’entendre et de voir tant d’aveuglement dans les créatures, parce qu’elle savait combien grande était la bonté de Dieu, qui n’a rien mis dans cette vie qui puisse empêcher le salut et qui ne serve au contraire à exercer et à éprouver la vertu. Et malgré cela, elle voyait que l’amour-propre et les affections déréglées entraînent les hommes dans le fleuve, et causent, quand ils ne s’en corrigent pas, leur damnation éternelle.

2.- Beaucoup de ceux qui avaient bien commencé retournaient en arrière pour les raisons que l’ineffable bonté de Dieu avait daigné lui révéler, et cette vue la plongeait dans une douleur profonde; elle fixait ses regards en Dieu le Père, et, elle lui disait: O amour inexprimable, combien grande est l’erreur de vos créatures! Qu’il plaise à votre bonté de m’expliquer plus particulièrement les trois degrés figurés sur le corps de votre Fils bien-aimé, comment on doit faire pour sortir entièrement de ces flots et pour suivre la voie de votre vérité, et quels sont ceux qui montent ces degrés.

LI – Les trois degrés figurés sur le pont signifient les trois puissances de l’âme.

1.- Alors la divine Bonté, abaissant le regard de sa miséricorde sur le désir qui tourmentait cette âme, lui disait: Ma fille bien-aimée, je ne méprise pas les saints désirs, et je me plais à les satisfaire. Aussi je vais te montrer ce que tu me demandes. Tu me demandes que je t’explique la figure des trois degrés, et comment on peut sortir du fleuve et monter sur le pont. Je t’ai déjà dit l’erreur et l’aveuglement de ces hommes, qui, pendant leur vie, sont les martyrs du démon et acquièrent la damnation éternelle pour prix de leurs iniquités. Et en te disant ces choses, je t’ai indiqué par quels moyens ils doivent éviter ces malheurs. Mais maintenant je m’étendrai davantage, pour satisfaire ton désir.

2.- Tu sais que tout mal est fondé sur l’amour-propre. Cet amour est un nuage qui obscurcit la lumière de la raison, et la raison a en elle la lumière de la foi; on ne perd pas l’une sans perdre I’autre. J’ai créé l’âme à mon image et ressemblance, en lui donnant la mémoire, l’intelligence et la volonté. L’intelligence est la plus noble partie de l’âme. L’intelligence est excitée par l’affection, et l’affection est nourrie par l’intelligence. C’est la main de l’amour, c’est-à-dire l’affection, qui remplit la mémoire de mon souvenir et du souvenir de mes bienfaits. Ce souvenir tend l’âme active et reconnaissante; elle la préserve de négligence et d’ingratitude; chaque puissance aide l’autre: ainsi se nourrit l’âme dans la vie de la grâce.

3.- L’âme ne peut vivre sans amour; elle veut toujours aimer quelque chose, car elle est faite d’amour, et je l’ai créée par amour. L’affection excite l’intelligence elle lui dit: » Je veux aimer, parce que l’aliment dont je me nourris est l’amour « . Alors l’intelligence, éveillée par l’affection, se lève et lui dit: » Si tu veux aimer, je te donnerai un bien que tu puisses aimer. Aussitôt elle se met à considérer la dignité que l’âme a reçue par la création, et l’indignité où elle est tombée par le péché, Dans la dignité de son être, elle admire mon ineffable bonté et la charité incréée avec laquelle je l’ai créée; et dans la profondeur de sa misère, elle trouve et contemple ma miséricorde, qui lui a donné le temps du repentir et qui l’a sauvée des ténèbres.

4.- Alors l’affection se nourrit d’amour; elle se rassasie par ses saints désirs de la haine des sens, et elle savoure dans cette haine l’humilité véritable et la parfaite patience. Une fois que les vertus ont germé, elles se développent parfaitement ou imparfaitement, selon que l’âme s’exerce à la perfection, comme je te le dirai bientôt.

5.- Mais au contraire, si l’affection est inclinée vers les choses sensibles, le regard de l’intelligence se tourne de ce ‘côté, et n’offre plus pour objet que des choses transitoires, qui entretiennent l’amour-propre, le dégoût de la vertu et l’attrait du vice, ce qui fait naître l’orgueil et l’impatience. La mémoire ne se remplit que de ce que lui présente l’affection. Cet amour obscurcit la vue, qui ne distingue et ne voit qu’une fausse lumière. C’est cette lumière que l’intelligence voit en toute chose, et que l’affection aime à cause de son apparence de bien et de plaisir. Sans cette apparence l’homme ne pêcherait pas; car, par sa nature, il ne peut désirer autre chose que le bien. Le vice est coloré d’une apparence de bien personnel qui fait pécher l’âme. Mais, parce que l’œil ne distingue plus rien dans son aveuglement, il méconnaît la vérité; il s’égare en cherchant le bien et le plaisir où ils ne sont pas.

6.- Je t’ai dit que les plaisirs du monde sans moi sont des épines empoisonnées. Dès que l’intelligence se trompe dans ce qu’elle voit, la volonté se trompe dans son amour, puisqu’elle aime ce qu’elle ne devrait pas aimer. La mémoire s’abuse de ce qu’elle retient. L’intelligence fait comme un voleur qui dépouille les autres. La mémoire retient aussi continuellement des choses qui sont hors de moi, et l’âme est ainsi privée de la grâce.

7.- L’une de ces trois puissances de l’âme est si grande, que je ne puis être offensé par l’une sans que toutes les trois ne m’offensent; car l’une communique à l’autre, ainsi que je te l’ai dit, le bien ou le mal, selon le bon plaisir du libre arbitre. Ce libre arbitre est uni à l’affection et l’excite selon qu’il lui plaît, avec ou sans la lumière de la raison. Vous avez votre raison unie à moi tant que le libre arbitre ne la sépare pas par un amour déréglé, et vous avez une loi perverse qui combat sans cesse contre l’esprit. Vous avez donc deux partis, la sensualité et la raison. La sensualité est servante, elle est faite pour obéir à l’âme; c’est par le corps que s’éprouvent et s’exercent les vertus.

8.- L’âme est libre; elle est affranchie du péché dans le sang de mon Fils; elle ne peut être opprimée si elle n’y consent par la volonté. La volonté est unie au libre arbitre, et le libre arbitre ne fait qu’une chose avec la volonté en s’accordant avec elle. Il est placé entre la sensualité et la raison, et il peut se tourner du côté qu’il choisit. Il est vrai que quand l’âme veut, par l’intermédiaire du libre arbitre, réunir ses puissances en mon nom, comme je te l’ai dit, alors toutes ses opérations spirituelles et temporelles sont bien ordonnées. Le libre arbitre se détache de la sensualité et s’unit à la raison. Alors, par ma grâce, je me repose au milieu d’elles.

9.- Mon Verbe incarné a dit: » Quand deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux » (S. Matth., XVIII, 20), et c’est la vérité. Car je te l’ai déjà dit: Personne ne peut venir à moi, si ce n’est par lui. Aussi est-il devenu pour le genre humain un pont à trois degrés, et ces trois degrés figurent également les trois états de l’âme, comme je te l’expliquerai bientôt.

LII. – Si les trois puissances de l’Âme ne sont pas unies ensemble, il lui est impossible d’avoir la persévérance nécessaire pour arriver à sa fin.

1.- Je t’ai expliqué que les trois degrés figuraient en général les trois puissances de l’âme. Ces degrés ne peuvent être montés séparément, si l’on veut passer par la doctrine le pont de ma Vérité. Si l’âme n’accorde pas ces trois puissances, elle ne peut avoir la persévérance dont je t’ai parlé, lorsque tu me demandais comment ces voyageurs devaient sortir du fleuve. Je te disais que, sans la persévérance, personne ne peut atteindre le but. Il y a deux buts qu’atteint la persévérance, le vice ou ta vertu. Si tu veux arriver à la vie, il faut persévérer dans la vertu; celui qui veut arriver à la mort éternelle persévère dans le vice. La persévérance conduit à moi, qui suis la vie, ou au démon, qui fait boire la mort.

Traité de la Discrétion – Chapitre XLV, XLVI, XLVII, XLVIII

XLV. – Quels sont ceux que ne blessent pas les épines du monde, quoique personne, en cette vie, ne puisse éviter la souffrance.

1.- Je veux maintenant te montrer ceux que blessent ou que ne blessent pas les épines et les ronces que la terre produit à cause du péché. Je t’ai fait voir jusqu’à présent ma bonté et la damnation des méchants qui sont trompés par leurs sens; je te dis maintenant qu’eux seuls sont blessés par les épines du monde.

2.- Quiconque naît à la vie ne peut être exempt de peines corporelles ou spirituelles. Mes serviteurs ont des peines corporelles, mais leur âme est toujours libre ils ne souffrent pas de la souffrance, parce que leur volonté est unie à la mienne; et c’est par la volonté que l’homme souffre. Ils souffrent au contraire de l’esprit et du corps, ceux qui ont, dès cette vie, un avant-goût de l’enfer, comme mes serviteurs ont un avant-goût de la vie éternelle. Tu sais que le bonheur principal des bienheureux est d’avoir leur volonté pleine de ce qu’ils désirent. Ils me désirent; en me désirant, ils me possèdent et me goûtent sans aucun obstacle, car ils ont laissé le poids de leur corps, qui était une force opposée à l’esprit.

3.- Le corps était un intermédiaire qui les empêchait de connaître la vérité; ils ne pouvaient me voir face à face parce que le corps ne leur permettait pas de me contempler. Mais dès que l’âme est délivrée du corps, sa volonté est satisfaite; elle désirait me voir, elle me voit, et c’est cette vision qui fait sa béatitude. Qui me voit me connaît, qui me connaît m’aime, et qui m’aime me possède, moi le bien suprême, éternel. Cette possession apaise et remplit sa volonté, qui était le désir de me voir et de me connaître. Dès lors il me désire et il me possède; il me possède et il me désire; et, comme je te l’ai dit, ce désir est sans peine et cette possession sans satiété.

4.- Ainsi, tu le vois, la grande cause de la béatitude de mes serviteurs est de me voir et de rue connaître. Cette vision et cette connaissance remplissent la volonté de ce qu’elle désire; elle est donc heureuse. Jouir de la vie éternelle, c’est surtout posséder ce que la volonté désire. Me voir, me connaître et m’aimer, donne la félicité parfaite.

5.- Ceux qui, dans cette vie, ont un avant-goût de la vie éternelle, jouissent de ce qui fait le bonheur des bienheureux. Comment ont-ils cet avant-goût? Par la vue de ma bonté envers eux et par la connaissance de ma vérité. Cette connaissance est dans l’entendement qui est l’œil de l’âme éclairé par moi. La pupille de cet œil est la sainte foi, dont la lumière fait discerner, connaître et suivre la voie et la doctrine de ma Vérité, le Verbe incarné. Sans la foi, l’âme ne saurait voir: elle est comme celui dont un voile obscurcit la pupille, qui est la partie lumineuse de l’œil. La pupille de l’œil de l’âme est la foi. Si l’amour-propre la couvre du voile de l’infidélité, elle ne peut plus voir. Elle possède bien un œil, mais non pas la lumière, dont elle s’est elle-même privée.

6.- Ainsi, tu le comprends, mes serviteurs en me voyant me connaissent, en me connaissant m’aiment, en m’aimant s’anéantissent et perdent toute volonté propre. Dès qu’ils ont perdu leur volonté, ils revêtent la mienne; et moi, je ne veux que votre sanctification. Ils quittent aussitôt le chemin d’en bas et commencent à gravir le pont; ils ne craignent plus les épines. Leurs pieds ne peuvent pas en être blessés, car ils sont garantis par l’amour de ma volonté. Ils souffrent du corps et non de l’esprit, parce que leur volonté sensitive est morte; et c’est celle qui afflige et tourmente l’âme de la créature. Dès que la volonté n’existe plus, la peine disparaît; ils supportent tout avec reconnaissance et se réjouissent d’être éprouvés pour moi, parce qu’ils ne désirent que ce que je veux.

7.- Je permets que le démon les tourmente et que les tentations éprouvent leur vertu; ils résistent par leur volonté qui est affermie en moi. Ils s’humilient et se reconnaissent indignes de la paix, du repos de l’âme; ils pensent qu’ils méritent la tribulation, et ils vivent ainsi dans la joie et la connaissance d’eux-mêmes, sans éprouver de véritables afflictions. Si l’épreuve leur vient des hommes, de la maladie, de la pauvreté, d’un revers de fortune, de la privation de leurs enfants ou des personnes qui leur sont chères, ils supportent ces épines que le péché a fait naître sur la terre, avec, la lumière de la raison et de la sainte foi. Leurs yeux sont fixés sur moi, qui suis la bonté suprême et qui ne peut vouloir que leur bien; tout ce qui leur arrive, c’est l’amour et non la haine qui le leur envoie.

8.- Dès qu’ils voient que je les aime, ils s’examinent et reconnaissent leurs défauts; ils voient à la lumière de la foi que tout bien doit être récompensé et toute faute punit. Ils comprennent que la moindre faute mérite une peine infinie, parce qu’elle est faite contre moi, qui suis le bien infini. Ils regardent comme une faveur d’en être punis pendant cette vie, qui passe si rapidement. Ils se purifient ainsi du péché par la contrition du cœur, et acquièrent des mérites par la perfection de leur patience. Leurs peines sont récompensées par un bien sans mesure; ils savent que toute souffrance dans cette vie est fugitive comme le temps.

9.- Le temps n’est qu’un point; le temps passe comme un éclair; la souffrance passe avec lui, elle est donc bien petite. Ils la supportent avec patience et marchent sur les épines de la terre sans être blessés; elles n’atteignent pas leur cœur, parce que leur cœur n’est plus à eux; il en a été ôté avec l’amour sensitif pour m’être étroitement uni par les liens de l’amour, Il est donc bien vrai qu’il jouissent de la vie éternelle, qu’ils en ont un avant-goût dès cette vie; ils traversent l’eau sans être mouillés; ils marchent sur les épines sans être blessés, parce qu’ils me connaissent, moi le souverain bien, parce qu’ils le cherchent là où il se trouve, c’est-à-dire dans le Verbe, mon Fils bien-aimé.

XLVI. – Des maux qui procèdent de l’aveuglement de l’intelligence. – Le bien qui n’est pas fait en état de grâce ne sert pas à la vie éternelle.

1.- Je t’ai dit ces choses pour que tu comprennes mieux comment ceux dont je t’ai fait connaître l’erreur ont un avant-goût de l’enfer. Je te dirai maintenant d’où vient leur erreur et comment ils reçoivent cet avant-goût de l’enfer. C’est parce qu’ils ont aveuglé leur intelligence par l’infidélité de leur amour-propre. La vérité s’acquiert par la lumière de la foi et le mensonge par l’infidélité. Je parle de l’infidélité de ceux qui ont reçu le saint baptême, dans lequel la pupille de la foi est donnée à l’œil de l’intelligence.

2.- Lorsque vient l’âge de raison, ceux qui s’exercent à la vertu conservent la lumière de la foi et enfantent des vertus vivantes qui profitent au prochain. De même qu’une femme qui donne le jour à un enfant le présente avec joie à son époux, ils m’offrent leurs vertus vivantes, à moi qui suis l’époux de leur âme. Mais au contraire, les malheureux qui, à l’âge de raison, ne profitent pas de la lumière de la foi, n’enfantent pas les vertus de la vie de la grâce, et ne produisent que des œuvres mortes. Elles sont mortes, parce qu’elles sont faites dans la mort du péché, et sans la lumière de la foi. Ils ont la forme du baptême, mais ils n’en ont plus la lumière, parce qu’ils en sont privés par les ténèbres de la faute que fait commettre l’amour-propre, qui couvre entièrement leur vue.

3.- On dit que ceux-là ont la foi sans les œuvres et que leur foi est morte. De même qu’un mort ne voit pas, de même l’œil de l’intelligence dont la pupille est obscurcie ne voit pas. L’âme ne se connaît pas et ne connaît pas les péchés qu’elle a commis; elle ne connaît pas ma bonté envers elle en lui donnant l’être et les grâces que j’y ai ajoutées. M’ignorant et s’ignorant elle-même, elle ne hait pas sa propre sensualité, mais elle l’aime et cherche à satisfaire ses désirs. Elle enfante ainsi les œuvres mortes du péché. Elle ne m’aime pas, et ne m’aimant pas, elle n’aime pas ce que j’aime, c’est-à-dire le prochain, et elle ne se plaît point à faire ce qui peut m’être agréable.

4.- Ce sont les vraies et solides vertus qu’il m’est agréable de voir en vous, et ce n’est pas à cause de moi. De quelle utilité pouvez-vous être polir moi? Je suis Celui qui agit, et rien ne se fait sans moi, excepté le péché, qui n’est que néant, puisqu’il prive l’âme de moi, qui suis le bien suprême, en la privant de la grâce. Les vertus me plaisent à cause de vous, parce que je puis les récompenser en moi, qui suis la vie éternelle.

5.- Tu vois que leur foi est morte, puisqu’elle est sans les œuvres: les œuvres qu’ils font ne servent point pour la vie éternelle, puisqu’ils n’ont pas la vie de la grâce. Cependant on ne doit jamais cesser de faire le bien, qu’on soit en état de grâce ou qu’on n’y soit pas, parce que le bien est toujours récompensé comme la faute est toujours punie. Le bien qui se fait en état de grâce sert à la vie éternelle; le bien qui se fait en état de péché mortel ne sert pas à la vie éternelle, mais il est récompensé de différentes manières, comme je te l’ai expliqué.

6.- Je le récompense quelquefois en accordant le temps nécessaire pour se reconnaître; quelquefois en mettant au cœur, de mes serviteurs de ferventes prières qui retirent les coupables du mal et les sauvent de leur misère. D’autres fois je ne leur accorde ni temps ni prières, mais je les récompense par l’abondance des choses temporelles. Ils sont comme les animaux qu’on engraisse pour les mener à la boucherie, et cela arrive à ceux qui résistent de toute manière à ma bonté, et qui font cependant quelque bien en dehors de la grâce et dans le péché. Ils n’ont pas voulu profiter du temps qui leur était accordé, des prières qu’on faisait pour eux, et de tous les moyens que j’employais pour les attirer. Je les repousse à cause de leurs vices, mais ma bonté veut récompenser ce qu’ils peuvent avoir fait d’utile; je leur accorde des biens temporels qui les engraissent, et, s’ils ne se convertissent pas, ils vont ainsi au supplice de l’enfer.

7.- Tu vois quelle est leur erreur; mais, s’ils y tombent, n’est-ce pas leur faute? Ils se sont privés de la lumière de la foi, et ils marchent à tâtons comme des aveugles, s’attachant à tout, ce qu’ils touchent. Parce que leur vue est obscurcie, ils ne placent leur affection que dans des choses transitoires; ils se trompent comme ces fous que séduit l’or, sans prendre garde au poison qu’il cache. Toutes les choses du monde, ses joies, ses plaisirs, si on les possède, si on les goûte sans moi, avec un amour déréglé, sont comme ces scorpions que je te montrais dans les commencements, après la figure de l’arbre: ils portaient de l’or devant eux et du poison par-derrière; il n’y avait pas de poison sans or ni d’or sans poison; mais c’était l’or qu’on voyait le premier, et personne n’évitait le poison, à moins d’être éclairé par la lumière de la foi.

XLVII.- On ne peut observer les commandements, si on n’observe pas aussi les conseils.

1.- Je t’ai dit que ceux qui sont éclairés par la lumière de la foi, retranchaient le poison des sens avec le glaive à deux tranchants de la haine du vice et de l’amour de la vertu; ceux qu’éclaire seulement la lumière de la raison acquièrent et possèdent l’or des choses terrestres qu’ils veulent conserver; mais ceux qui veulent atteindre la perfection méprisent ces biens réellement et spirituellement, ils observent les conseils de ma Vérité.

2.- Les autres possèdent et observent les commandements et ne suivent les conseils que spirituellement; mais comme les conseils sont liés aux commandements, personne ne peut observer les commandements sans observer les conseils, non pas réellement, mais spirituellement. En possédant les richesses du monde, on doit les posséder avec humilité, et non pas avec orgueil; on doit les posséder comme une chose prêtée, car ma bonté ne vous les donne que pour votre usage. Vous ne les avez qu’autant que je vous les donne; vous ne les conservez qu’autant que je vous les laisse, et je ne vous les laisse qu’autant que je vois qu’elles servent à votre salut. C’est ainsi que vous devez en user.

3.- Si l’homme en use de la sorte, il observe les commandements, puisqu’il m’aime par-dessus toutes choses et qu’il aime le prochain comme lui-même. Il vit avec un cœur libre, il ne s’attache pas aux richesses par le désir, il ne les aime pas et ne les tient que de ma volonté; et, s’il les possède matériellement, il n’en observe pas moins le conseil dans son cœur, parce qu’il s’est purifié du poison de l’amour déréglé.

4.- Ceux qui agissent ainsi sont dans la charité commune, mais ceux qui observent les commandements et les conseils spirituellement et réellement sont dans la charité parfaite; ils observent dans toute sa simplicité le conseil que ma Vérité, le Verbe incarné, donnait, à ce jeune homme qui lui demandait: Maître, que puis-je faire pour avoir la vie éternelle? Mon Fils lui dit: Observez les commandements de la loi. Le jeune homme répondit: Je les observe; et mon Fils lui dit: C’est bien. Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres (S. Matthieu, XIX, 16-21). Alors ce jeune homme devint triste, parce que les richesses qu’il avait, il les possédait encore avec trop d’amour: c’est ce qui causait sa peine. Mais les parfaits suivent le conseil; ils abandonnent le monde et ses délices; ils affligent leur corps par la pénitence, par les veilles, par d’humbles et continuelles prières.

5.- Ceux qui restent dans la charité commune ne perdent pas la vie éternelle en ne se séparant pas matériellement des richesses, parce qu’ils n’y sont pas obligés; mais, s’ils veulent garder les choses du monde, ils doivent le faire comme je te l’ai enseigné. En les possédant, ils ne pèchent pas; car toutes ces choses sont bonnes, excellentes, parfaites et créées par moi, qui suis la bonté souveraine, elles sont faites pour servir à mes créatures raisonnables, mais non pas pour que mes créatures deviennent les esclaves des délices du monde. Ceux qui veulent les garder renoncent à la perfection; ils doivent s’en servir, non pas comme des maîtres, mais comme des serviteurs. Tous leurs désirs doivent être pour moi; il faut aimer et posséder le reste comme des choses qui leur sont prêtés et qui ne leur appartiennent pas.

6.- Je ne tiens aucun compte des personnes et des positions, je ne m’arrête qu’aux saints désirs. Dans tout état que l’homme choisit, qu’il ait une volonté bonne et sainte, et il me sera agréable. Qui pourra réussir? Ceux qui détruiront le venin de l’amour-propre par la haine des sens et l’amour de la vertu. Dès que la volonté est purifiée de ce venin et réglée par l’amour et la sainte crainte de Dieu, l’homme peut choisir l’état qui lui plaît et y gagner la vie éternelle.

7.- Quoique la plus grande perfection, celle qui m’est le plus agréable, soit de se détacher spirituellement et matériellement de toutes les choses du monde, celui qui ne se sent pas capable d’atteindre cette perfection à cause de sa fragilité, peut rester dans la charité commune selon son état. Ma bonté l’a décidé, afin que personne ne puisse excuser son péché dans aucune condition. Y a-t-il en effet une excuse possible, puisque j’accorde aux passions et à la faiblesse de l’homme de pouvoir rester dans le monde, posséder la richesse, tenir un rang, vivre dans le mariage et travailler à établir ses enfants? L’homme peut choisir l’état qu’il veut, pourvu qu’il se purifie du venin de la sensualité, qui donne la mort éternelle.

8.- La sensualité tue l’âme comme un poison qui tourmente le corps et le fait enfin mourir, si on ne le rejette pas et si on ne prend aucune médecine. Le monde est un scorpion qui empoisonne par ses jouissances. Ce ne sont pas les choses temporelles qui tuent par elles-mêmes, car elles sont bonnes et faites par moi, qui suis la bonté suprême; on peut en user avec amour et crainte: le poison vient de la volonté perverse de l’homme. Il empoisonne l’âme et lui donne la mort, si elle ne le rejette par une sainte confession qui délivre le cœur. La confession est une médecine qui guérit de ce poison, mais ce remède paraît amer à la sensualité.

9.- Tu vois donc combien sont dans l’erreur ceux qui pourraient me posséder, fuir la tristesse et goûter la joie, la consolation. Ceux-là veulent le mal qui a l’apparence du bien, et ils s’attachent à l’or avec un amour déréglé parce qu’ils sont aveuglés par de nombreuses infidélités, ils, ne reconnaissent pas le poison; ils voient qu’ils sont empoisonnés, et ne prennent pas de remède; ils portent la croix du démon et ils ont un avant-goût de l’enfer.

XLVIII.- Les serviteurs du monde ne sont pas rassasiés de leurs biens. – Du supplice que leur cause leur volonté perverse.

1.- Je t’ai dit que de la volonté venaient les peines de l’homme. Comme mes serviteurs se sont dépouillés de leur volonté et revêtus de la mienne, ils n’éprouvent aucune affliction; ils sont toujours satisfaits, parce qu’ils sentent que je suis dans leur âme par la grâce. Ceux qui ne m’ont pas ne peuvent être satisfaits, lors même qu’ils possèderaient le monde tout entier, car les choses créées sont moindres que l’homme, puisqu’elles sont faites pour l’homme, et non l’homme pour elles. L’homme ne peut s’en contenter; moi seul je puis le satisfaire; et pourtant ces malheureux sont si aveugles qu’ils se fatiguent inutilement à poursuivre ce qu’ils ne peuvent avoir, parce qu’ils ne s’adressent point à moi qui pourrais tout leur donner.

2.- Veux-tu connaître leur tourment? Tu sais que l’amour souffre quand il perd la chose à laquelle il s’est identifié. Ceux qui s’identifient à la terre par l’amour deviennent semblables à la terre: les autres s’identifient à leurs richesses, à leurs honneurs, à leurs enfants; les autres me perdent pour se donner aux créatures, d’autres font de leur corps un animal immonde; tous ainsi désirent la terre et s’en repaissent. Ils voudraient que ces choses fussent durables, mais elles ne le sont pas; elles passent comme le vent. La mort leur enlève ce qu’ils aiment, ou ma volonté les en prive.

3.- Cette privation est pour eux une peine intolérable; leur douleur est aussi grande que leur amour avait été déréglé. S’ils avaient possédé ces choses comme des choses prêtées et qui ne leur appartenaient pas, ils les auraient quittées sans regret. Ils les regrettent, parce qu’ils n’ont plus ce qu’ils désirent; car le monde, je te l’ai dit, ne peut les rassasier, et ils souffrent de ne pas l’être.

4.- Quel supplice cause les remords de la conscience! quelle torture éprouve celui qui a soif de vengeance I Il se dévore lui-même et tue son âme avant de tuer soit ennemi, il se suicide avec le poignard de la haine. Que ne souffre pas l’avare qui par avarice se réduit à l’extrémité? Et l’envieux dont le cœur se ronge à la vue du bonheur d’autrui? Toutes les choses qu’on aime d’un amour déréglé engendrent des peines et des frayeurs sans nombre. Ces infortunés portent la croix du démon et ont un avant-goût de l’enfer; cette vie est pour eux pleine d’infirmités et de malheurs, et, s’ils ne se convertissent, ils n’ont à attendre que la mort éternelle.

5.- Ce sont ceux-là qui sont blessés par les épines de la tribulation, et qui se tourmentent eux-mêmes par leur volonté déréglée. Ils souffrent à l’intérieur et à l’extérieur; leur âme et leur corps endurent des peines sans aucun mérite, parce qu’ils les reçoivent sans patience et avec colère. Ils possèdent l’or des délices du monde avec un amour déréglé; ils sont privés de la vie de la grâce et de l’ardeur rie la charité. Ils deviennent des arbres de mort, toutes leurs actions sont mortes et ils s’en vont péniblement se noyer dans le fleuve, dont les eaux empoisonnées les engloutissent. Ils passent pleins de haine par la porte du démon, et reçoivent la damnation éternelle. Tu vois donc quelle est leur erreur, avec quelle peine ils arrivent à l’enfer et se font les martyrs du démon; ce qui les aveugle, c’est le nuage de l’amour-propre qui intercepte la lumière de la foi.

6.- Les tribulations du monde qui entourent de toute part mes serviteurs ne les atteignent qu’extérieurement. Ils sont persécutés, mais leur âme est tranquille parce qu’ils sont unis à ma volonté et qu’ils sont contents de souffrir pour moi. Les serviteurs du monde au contraire sont frappés au-dedans et au-dehors; ils sont surtout tourmentés intérieurement par la crainte de perdre ce qu’ils possèdent, et par l’amour de ce qu’ils ne peuvent avoir. Les autres peines qui sont causées par ces deux peines principales sont innombrables, et ta langue ne pourrait les dire. Ainsi donc, même en cette vie, il vaut mieux être juste que pêcheur; tu connais maintenant la route et la fin des uns et des autres.

Traité de la Discrétion – Chapitre XLI, XLII, XLIII, XLIV

XLI. – De la gloire des Bienheureux.

1.- De même l’âme juste qui termine sa vie dans la charité est éternellement liée à l’amour. Elle ne peut plus croître en vertu parce que le temps est passé, mais elle peut toujours aimer avec l’ardeur qu’elle a eue pour venir à moi, et c’est cette ardeur qui est la mesure de sa félicité. Toujours elle me désire, toujours elle aime, et son désir n’est pas trompé: elle a faim et elle est rassasiée, elle est rassasiée et elle a faim, sans jamais éprouver l’ennui de- la satiété ni la peine de la faim.

2.- Les élus de l’amour jouissent de mon éternelle vision; ils participent au bien que j’ai en moi-même, chacun selon sa mesure, et cette mesure est l’amour qu’ils avaient en venant à moi. Parce qu’ils ont eu ma charité et celle du prochain, et qu’ils sont unis ensemble par une charité générale et particulière qui vient du même principe, ils jouissent et participent par la charité au- bien de chacun, et ce bonheur s’ajoute au bonheur universel qu’ils ont tous ensemble; ils jouissent avec les anges, parmi lesquels les saints sont placés selon les différentes vertus qu’ils ont eues dans le monde avant d’être liés dans les liens de la charité.

3.- Ils participent surtout d’une manière particulière au bonheur de ceux qu’ils aimaient plus étroitement sur terre. Cet amour était un moyen d’augmenter en eux la vertu; ils étaient les uns pour les autres des occasions de glorifier mon nom en eux et dans leur prochain, et comme l’amour qui les unissait n’est pas détruit dans le ciel, ils en jouissent avec plus d’abondances, et cet amour augmente leur bonheur.

4.- Ne crois pas que les élus jouissent seuls, de leur bonheur particulier; il est partagé par tous les heureux habitants du ciel, par les anges et par mes enfants bien-aimés. Dès qu’une âme parvient à la vie éternelle, tous participent au bonheur de cette âme, et cette âme participe au bonheur de tous. La coupe de leur bonheur ne s’agrandit pas et elle n’a pas besoin d’être remplie, car elle est pleine et ne peut plus dilater ses bords; mais leur joie, leur félicité, leur ivresse s’augmentent à la vue de cette âme; ils voient que ma miséricorde l’a sauvée de la terre par la plénitude de la grâce, et ils se réjouissent en moi du bonheur que cette âme a reçu de ma bonté.

5.- Cette âme est heureuse en moi, dans les âmes et dans les esprits bienheureux, parce qu’elle voit et goûte en eux la bonté et la douceur de ma charité. Leurs désirs s’élèvent toujours vers moi pour le salut du monde; leur vie a fini dans l’amour du prochain, et cet amour ne les a pas quittés; ils ont passé avec lui par la porte de mon Fils Bien-aimé, en prenant le moyen dont je te parlerai bientôt. Remarque qu’ils conservent et conserveront ce lien de l’amour, que n’a pas brisé la mort.

6.- Ils sont unis à ma volonté, et ils ne peuvent vouloir que ce que je veux, parce que leur libre arbitre est enchaîné par la charité, de sorte que la créature raisonnable qui se sépare du temps et meurt en état de grâce un peut plus pécher. Sa volonté est si unie à la mienne, qu’en voyant un père, une mère, un fils dans l’enfer, – elle ne peut en souffrir: elle est même heureuse de les voir punis, parce que ce sont mes ennemis; elle ne peut être en désaccord avec moi en la moindre chose, et tous ses désirs sont satisfaits.

7.- Le désir des bienheureux est de me voir honoré en vous, pèlerins voyageurs qui précipitez sans cesse vos pas vers la mort. Le désir de ma gloire leur fait désirer votre salut, qu’ils me demandent toujours pour vous. Je satisfais ce désir, pourvu que dans votre aveuglement vous ne résistiez pas à ma miséricorde. Ils désirent aussi avoir la récompense de leurs corps, et ce désir n’est pas une peine quoiqu’il ne soit pas satisfait sur-le-champ, parce qu’ils jouissent de la certitude qu’il le sera un jour; et ils ne souffrent pas d’attendre, car rien ne manque à leur félicité.

8.- Ne crois pas que la béatitude du corps, après la résurrection, ajoute à la béatitude de l’âme; car il s’ensuivrait que tant qu’elle n’aurait pas son corps, l’âme n’aurait qu’une béatitude imparfaite, ce qui ne peut être, parce que rien ne manque à sa perfection. Ce n’est pas le corps qui donne la béatitude à l’âme, mais c’est l’âme qui donne la béatitude au corps; elle l’enrichira de son abondance, lorsqu’au jour du jugement, elle se revêtira de la chair dont elle s’était séparée;

9.- L’âme est devenue immortelle et immuable en moi; le corps, par cette union, deviendra immortel; il perdra sa pesanteur et sera subtil et léger. Le corps glorifié passera à travers tous les obstacles et ne craindra ni l’eau ni le feu, non par sa vertu, mais par la vertu de l’âme, qui est ma vertu communiquée par la grâce et par cet amour ineffable avec lequel je l’ai créée à mon image et à ma ressemblance. Non, l’œil de ton intelligence ne peut voir, l’oreille entendre, la langue raconter et le cœur comprendre la félicité des bienheureux.

10.- Quel bonheur ils ont de me voir, moi qui suis le souverain bien! Quel bonheur ils auront quand leur corps sera glorifié! Ils n’en jouiront qu’au jugement dernier, mais ils ne souffrent pas d’attendre, parce que rien ne manque à la béatitude dont l’âme déborde et qu’elle épanchera sur son corps.

11.- Que te dire de cette joie ineffable des corps glorifiés dans l’humanité glorifiée de mon Fils unique, qui vous a donné la certitude de votre résurrection! Ils tressailliront dans ses plaies, qui sont restées fraîches et ouvertes sur son corps, afin de crier sans cesse miséricorde pour vous, vers moi le Père éternel et souverain; et tous seront conformes à lui dans la joie et l’allégresse. Oui, par vos yeux, vos mains, votre corps tout entier, vous serez unis aux yeux, aux mains, au corps de l’aimable Verbe, mon Fils bien-aimé. Étant en moi, vous serez en lui, parce qu’il est une même chose avec moi. L’œil de votre corps se dilatera dans l’humanité glorifiée du Verbe mon Fils unique: pourquoi? Parce que la vie qui finit dans les liens de ma charité durera éternellement.

12.- Les bienheureux ne peuvent faire aucun bien, mais ils jouissent de celui qu’ils ont fait; le temps de mériter est passé pour eux, car c’est sur la terre seulement qu’on mérite ou qu’on pèche, selon l’usage que la volonté fait du libre arbitre. Les bienheureux attendent le jugement général, non dans la crainte, mais dans la joie. Le visage de mon Fils ne leur paraîtra pas terrible et plein de haine, parce qu’ils sont morts dans mon- amour et dans l’amour du prochain. Le visage du juge qui viendra dans ma majesté ne changera pas, mais il sera différent pour ceux qui seront jugés: ceux qui seront damnés le verront dans la haine et la justice, ceux qui seront sauvés le contempleront dans l’amour et la miséricorde.

XLII. – Le jugement général augmentera la peine des damnés.

1.- Je t’ai parlé de la gloire des justes pour te faire mieux comprendre le malheur des damnés. Une de leurs peines sera de voir la béatitude des justes; ce spectacle augmentera leurs tourments, comme la vue des damnés augmentera, dans les justes, la jouissance de ma honte: car la lumière se connaît mieux par les ténèbres et les ténèbres par la lumière. La vue du bonheur sera un supplice pour les damnés, et ils attendent avec effroi le jugement -dernier, parce qu’ils comprennent qu’il augmentera leur malheur.

2.- En effet, à cette parole terrible: Levez-vous, morts; venez au jugement! l’âme se réunira au corps pour le glorifier dans les justes et le torturer éternellement dans les méchants. Les damnés seront couverts de honte et de confusion en présence de ma Vérité et de tous les bienheureux.

3.- Alors le ver de la conscience rongera la mœlle de l’arbre, c’est-à-dire l’âme, et sort écorce, c’est-à-dire le corps. Contre eux s’élèvera le sang précieux répandu pour les racheter et leur acquérir les miséricordes spirituelles et temporelles que je leur ai faites par mon Fils. Il leur sera demandé compte des obligations que l’Évangile leur imposait envers le prochain; ils seront convaincus de cruauté pour les autres, d’orgueil, d’amour-propre et de débauche. La vue de la miséricorde dont ils étaient l’objet rendra leur condamnation plus terrible. Au moment de la mort, elle n’attaquait, que leur âme; mais au jugement dernier, elle frappera à la fois leur âme et leur corps. Car le corps est le compagnon, l’instrument de l’âme pour le bien ou le mal, selon le bon plaisir de sa volonté.

4.-Tout acte, bon ou mauvais, s’accomplit par l’intermédiaire du corps. Il est donc juste, ma chère fille, que mes élus jouissent de la gloire et du souverain bien avec leur corps glorifié, pour que le corps et l’âme soient récompensés tous les deux des fatigues qu’ils ont supportées ensemble pour moi. De même, le corps des méchants partagera leurs peines éternelles, parce qu’il a été l’instrument du mal leur supplice se renouvellera et augmentera lorsqu’ils reprendront leur corps en présence de mon Fils.

5.- Leur misérable sensualité et leurs débauches seront condamnées en voyant la nature humaine unie en Jésus-Christ à la pureté de la Divinité, en apercevant la chair d’Adam au-dessus de tous les chœurs des anges, tandis qu’eux, par leur faute, sont plongés dans les profondeurs de l’enfer, ils verront la grandeur de ma miséricorde briller dans les bienheureux qui ont profité du sang de l’Agneau, et ils reconnaîtront que les peines souffertes par amour pour moi sont devenues pour le corps comme une belle frange sur un vêtement; et cela non par la vertu du corps, mais par l’exubérance de l’âme qui donne aux corps le prix de sa peine, parce qu’il l’a aidée à pratiquer la vertu. Cette récompense est visible; elle apparaît sur le corps comme le visage de l’homme se reflète dans un miroir.

6.- En présence de tant de gloire dont ils sont privés, les damnés sentiront augmenter leur peine et leur confusion. Dans leur corps apparaîtront les marques des péchés qu’ils ont commis, et les supplices qu’ils ont mérités. Quand retentira pour eux cette parole épouvantable: Allez, maudits, au feu éternel, l’âme et le corps iront demeurer avec les dénions, sans aucune lueur d’espérance, dans cette sentine du monde, où chacun apportera l’infection de ses iniquités.

7.- L’avare y brûlera, avec les trésors de la terre qu’il a tant aimés; le cruel y sera avec ses cruautés, le débauché avec ses excès, l’envieux avec son envie, et celui qui hait son prochain avec sa haine. Ceux qui se seront aimés de cet amour déréglé qui cause tous les maux, parce qu’il est avec l’orgueil le principe de tous les vices, ceux-là ‘seront dévorés par un feu insupportable; tous, selon leurs fautes, seront punis à la fois dans leur âme et dans leur corps.

8.- Voilà la fin déplorable de ceux qui vont par la route inférieure, et qui suivent le fleuve du monde, sans vouloir se reconnaître et recourir à la miséricorde. Ainsi que je te l’ai dit, ils arrivent à la porte du mensonge, parce qu’ils suivent la doctrine du démon, qui est le père du mensonge; et le démon est la porte par laquelle ils arrivent à la damnation éternelle.

9.- Mes élus, mes enfants bien-aimés, prennent la route supérieure, celle du pont; ils suivent la voie de la vérité, et la vérité est la porte de,la vie; car mon Fils a dit: « Personne ne peut aller à mon Père, si ce n’est par moi « ; il est la porte et la voie qu’il faut prendre pour entrer en moi, l’Océan de la paix.

10.- Les réprouvés, au contraire, qui suivent la voie ténébreuse du mensonge, n’arrivent qu’à une eau morte; le démon les y appelle, comme s’il disait: Que celui qui a soif d’eau morte vienne à moi, et je lui en donnerai. Les aveugles et les insensés ne s’en aperçoivent pas, car ils ont perdu la lumière de la foi.

XLIII.- L’utilité des tentations.- L’âme, au moment de la mort, voit la peine ou la gloire qui lui est destinée, même avant d’être séparée de son corps.

1.- Le démon est le bourreau que ma justice a chargé de tourmenter les âmes qui m’ont misérablement offensé. Je lui permets pendant cette vie de tenter et d’inquiéter mes créatures, non pas pour qu’elles soient vaincues, mais au contraire pour qu’elles triomphent et qu’elles reçoivent de moi la palme de la victoire qu’elles auront gagnée par la vertu. Personne ne doit craindre de combattre et d’être vaincu par les tentations du démon, parce que j’ai fait l’homme fort, en lui donnant la force de la volonté fortifiée dans le sang de mon Fils.

2.- Cette volonté, ni le démon ni la créature ne peuvent la changer, parce qu’elle est à vous et que je vous l’ai donnée. Vous pouvez donc, avec le libre arbitre, résister ou céder, selon votre bon plaisir. La volonté est une arme que vous livrez au démon pour vous frapper et vous tuer. Mais si l’homme ne met pas cette arme entre les mains du démon, c’est-à-dire s’il ne cède pas à ses tentations et à ses attaques, il ne sera jamais blessé par le péché dans aucune tentation; il sera fortifié, au contraire, parce que l’œil de son intelligence verra que ma charité permet la tentation pour éprouver et augmenter la vertu.

3.- L’homme acquiert la vertu en connaissant sa faiblesse et ma bonté. Cette connaissance est plus parfaite au temps de la tentation, parce qu’alors il comprend qu’il n’a pas l’être par lui-même, puisqu’il ne peut éviter les peines et les tentations qu’il voudrait fuir. Il me connaît dans sa volonté, à laquelle ma bonté donne la force de résister à ses tentations. Il comprend pourquoi ma charité les envoie. Le démon est impuissant; il ne peut rien sans mon consentement, et si je le donne, c’est par amour, non par haine; c’est pour que vous soyez vainqueur et non vaincu; c’est pour que vous parveniez à une connaissance plus parfaite de vous-même et de moi, et que votre vertu soit éprouvée, car elle n’est éprouvée que par son contraire.

4.- Tu vois donc que les démons sont mes ministres chargés de tourmenter les damnés en enfer, et d’exercer, d’éprouver la vertu des âmes en cette vie. Leur intention n’est certainement pas d’éprouver la vertu, car ils n’ont pas la charité; ils veulent la détruire en vous, mais ils ne pourront jamais le faire, si vous ne voulez pas y consentir.

5.- Maintenant, considère la folie de l’homme qui se rend faible par le moyen que je lui avais donné pour être fort, et qui se livre lui-même aux mains du démon. Aussi je veux que tu saches ce qui arrive au moment de la mort à ceux qui, pendant leur vie, ont volontairement accepté le joug du démon qui ne pouvait les y contraindre. Quand la mort les surprend dans ce honteux esclavage, ils n’ont d’autres juges qu’eux-mêmes; l’arrêt de leur conscience suffit, et ils se précipitent avec désespoir dans l’éternelle damnation. Avant d’en passer les limites, ils l’acceptent par haine de la vertu et choisissent l’enfer pour le partager avec les démons, leurs maîtres.

6.- Les justes, au contraire, qui ont vécu dans la charité meurent dans l’amour. Quand vient leur dernier instant, s’ils ont pratiqué parfaitement la vertu, éclairés par la lumière de la foi et soutenu par l’espérance du sang de l’Agneau, ils voient le bien que je leur ai préparé; ils l’embrassent avec amour et m’attirent à eux avec tendresse, moi, l’éternel et souverain Bonheur. Ils jouissent ainsi du ciel même avant que leur âme se sépare de leur corps.

7.- Pour ceux qui ont passé leur vie dans une charité moins parfaite, lorsqu’ils arrivent à la mort, ils se jettent dans les bras de ma miséricorde avec la même lumière de la foi et la même espérance qu’ils ont eue a un degré inférieur. Malgré leur imperfection, ils embrassent ma miséricorde, parce qu’ils la trouvent plus grande que leurs fautes. Les pécheurs font le contraire: ils voient avec désespoir la place qui les attend, et ils l’acceptent avec haine.

8.- Les uns et les autres n’attendent pas leur jugement. Chacun, au sortir de la vie, prend lui-même possession de son sort; il l’éprouve même avant de quitter son corps. Les damnés suivent la haine et le désespoir; les parfaits suivent l’amour, la lumière de la foi, l’espérance du sang de l’Agneau; les imparfaits se confient à ma miséricorde et vont en purgatoire.

XLIV. – Le démon trompe toujours l’âme sous l’apparence de quelque bien.

1.- Je t’ai dit que le démon invite les hommes à boire l’eau morte qui est son partage; il les trompe avec les délices et les honneurs du monde, il les séduit par l’apparence de quelque bien. Il ne pourrait réussir autrement, car ils ne se laisseraient pas attirer s’ils ne trouvaient quelque avantage personnel, quelque jouissance.

2.- L’âme, par sa nature, recherche toujours le bien; mais comme elle est aveuglée par l’amour-propre, elle ne connaît et ne discerne pas le vrai bien, ce qui est utile à l’âme et au corps. Et alors le démon, dans sa méchanceté, voyant l’homme aveuglé par l’amour-propre sensitif, lui propose des fautes qui sont colorées de quelque utilité et de quelque bien, il les propose selon l’état de chacun et selon les vices auxquels il paraît le plus enclin. II tente diversement le séculier, le religieux et ceux qui ont des dignités spirituelles ou temporelles.

3.- Je t’ai déjà parlé de ceux qui se noient dans le fleuve, parce qu’ils ne pensent qu’à eux et m’outragent par leur coupable amour-propre. Tu verras combien ils se trompent. En voulant fuir la peine, ils tombent en de plus grandes. Il leur semble qu’il est bien dur de me suivre par la voie que mon Fils vous a tracée; ils reculent devant quelques épines. Qu’ils sont aveugles! ils ne voient pas la vérité et la méconnaissent. Je te l’ai expliquée au commencement de ta vie, quand tu me priais de faire, miséricorde,au monde et de le retirer des ténèbres du péché mortel.

4.- Tu sais que je me suis révélé à toi sous la figure d’un arbre dont tu n’apercevais pas le principe et la fin; tu voyais seulement que sa racine s’unissait à la terre. C’était la nature divine unie à la terre de votre humanité. Au pied de l’arbre, s’il t’en souvient, il y avait quelques épines qui éloignaient tous ceux qui aiment leur sensualité; ceux-là couraient à une montagne d’épis battus, qui représentait tous les plaisirs du monde. Ces épis paraissaient contenir du bon grain, mais ils étaient vides; et les pauvres âmes périssaient de faim. Beaucoup reconnaissaient les tromperies du monde; ils retournaient à l’arbre et traversaient les épines, c’est-à-dire les résolutions de la volonté.

5.- Ces résolutions, avant d’être prises, semblent des épices qui embarrassent le chemin de la vérité, parce qu’il y a un combat entre la conscience et la sensualité; mais dès que la haine et le mépris de soi-même font dire avec courage: Je veux suivre Jésus crucifié, aussitôt ces épines s’émoussent et deviennent d’une douceur extrême. Chacun les sent plus ou moins, selon ses dispositions particulières.

6.- Je te disais alors: Je suis votre Dieu immuable; je ne change pas, et je ne me retire jamais de la créature qui veut venir à moi. Je montre à tous la vérité; je me rends visible, quoique je sois invisible; et je fais voir ce que c’est que d’aimer quelque chose sans moi. Mais ceux qu’aveuglent les ténèbres de l’amour-propre ne me connaissent pas et ne se connaissent pas. Vois combien ils sont dans l’erreur, puisqu’ils aiment mieux mourir de faim que de traverser quelques épines. Et pourtant, ils ne peuvent éviter de souffrir des peines; car, en cette vie, personne ne peut vivre sans souffrir, excepté ceux qui suivent le chemin d’en haut; ceux-là rencontrent aussi la souffrance, mais cette souffrance leur devient une consolation.

7.- C’est le péché d’Adam qui a fait naître dans le monde les épines et les ronces; c’est lui qui est la source de ce fleuve qui se précipite comme une mer orageuse; et je vous ai donné un pont pour que vous n’y soyez pas engloutis. Ainsi, tu vois combien se trompent ceux qui craignent sans raison. Je suis votre Dieu, et je ne change pas; je ne m’arrête pas aux personnes, mais aux saints désirs. C’est ce que je t’ai fait comprendre par la figure de cet arbre.

Traité de la Discrétion – Chapitre XXXVII, XXXVIII,, XXXIX, XL

XXXVII.- De la seconde condamnation, où l’homme est convaincu d’injustice et de faux jugements.

1.- Cette seconde condamnation a lieu, ma très chère fille, dans le moment suprême, où il n’y a plus de ressource. Quand paraît la mort, et que l’homme voit qu’il ne peut m’échapper, le ver de la conscience, engourdi par l’amour-propre, commence à se réveiller et à ronger l’âme, en la jugeant et en lui montrant l’abîme où elle va tomber par sa faute. Si l’âme alors avait assez de lumières pour connaître et pleurer sa faute, non pas à cause de la peine de l’enfer qui la menace, mais à cause de moi qu’elle a offensée, moi qui suis l’éternelle et souveraine bonté, l’âme trouverait encore miséricorde. Mais si elle passe cette limite de la mort sans ouvrir les yeux, sans espérer dans le sang de mon Fils, avec le seul remords de la conscience et le regret de son malheur, et non pas celui de mon offense, elle tombe dans la damnation éternelle.

2.- Alors elle est jugée rigoureusement par ma justice, et convaincue d’injustice et d’erreur: non seulement d’injustice et d’erreur générales parce qu’elle a suivi les sentiers coupables du monde, mais d’injustice et d’erreur particulières, parce qu’à son dernier moment, elle aura jugé sa misère plus grande que ma miséricorde. C’est (56) là le péché qui ne se pardonne ni en ce monde ni en l’autre. Elle a repoussé, méprisé ma miséricorde; et ce péché est plus grand que tous ceux qu’elle a commis. Le désespoir de Judas m’a plus offensé et a été plus pénible à mon Fils que sa trahison même. L’homme est surtout condamné pour avoir faussement jugé son péché plus grand que ma miséricorde; c’est pour cela qu’il est puni et torturé avec les démons éternellement.

3.- L’homme est convaincu d’injustice parce qu’il regrette plus son malheur que mon offense, car il est injuste en ne faisant pas ce qu’il me doit et ce qu’il se doit à lui-même. Il me doit l’amour et les larmes amères de son cœur pour l’injure qu’il m’a faite, et loin de me les offrir, il pleure, seulement par amour pour lui-même, la peine qu’il a méritée. Tu vois donc qu’il est coupable d’injustice et d’erreur, et qu’il est puni de l’une et de l’autre. Il a méprisé ma miséricorde, et ma justice le livre aux supplices avec ses sens et avec le démon, le cruel tyran dont il s’est rendu l’esclave par ces sens, qui devaient le servir, ils seront tourmentés ensemble comme ils ont péché ensemble l’homme sera tourmenté par mes ministres, les démons, que ma justice a chargés de torturer ceux qui font le mal.

XXXVIII.- Des quatre principaux supplices des damnés, auxquels se rapportent tous les autres.

1.- Ma fille, ma langue ne pourra jamais dire ce que souffrent ces pauvres âmes. Il y a trois vices principaux l’amour-propre, l’estime de soi-même et l’orgueil, qui en découle, avec toutes ses injustices, ses cruautés, ses débauches et ses excès; il y a aussi dans l’enfer quatre supplices qui surpassent tous les autres: le damné est d’abord privé de ma vision, et cette peine est si grande, que, s’il était possible, il aimerait mieux souffrir le feu et les autres tourments, et me voir, qu’être exempt de toute souffrance et ne pas me voir.

2.- Cette peine en produit une seconde, qui est le ver de la conscience qui la ronge sans cesse. Le damné voit que, par sa faute, il s’est privé de ma vue et de (57) la société des anges, et qu’il s’est rendu digne de la société et de la vue du démon.

3.- Cette vue du démon est la troisième peine, et cette peine double son malheur. Les saints trouvent leur bonheur éternel dans ma vision; ils y goûtent dans la joie la récompense des épreuves qu’ils ont supportées avec tant d’amour pour moi et tant de mépris pour eux-mêmes. Ces infortunés, au contraire, trouvent sans cesse leur supplice dans la vision du démon, parce qu’en le voyant ils se connaissent et comprennent ce qu’ils ont mérité par leurs fautes. Alors le ver de la conscience les ronge plus cruellement et les dévore comme un feu insatiable. Ce qui rend cette peine terrible, c’est qu’ils voient le démon dans sa réalité; et sa figure est si affreuse, que l’imagination de l’homme ne pourrait jamais le concevoir.

4.- Tu dois te rappeler que je te le montrai un seul instant au milieu des flammes, et que cet instant fut si pénible, que tu aurais préféré, en revenant à toi, marcher dans le feu jusqu’au jugement dernier plutôt que de le revoir; et cependant ce que tu en as vu ne peut te faire comprendre combien il est horrible, car la justice divine le montre bien plus horrible encore à l’âme qui est séparée de moi, et cette peine est proportionnée à la grandeur de sa faute.

5.- Le quatrième supplice de l’enfer est le feu. Ce feu brûle et ne consume pas, parce que l’âme, qui est incorporelle, ne peut être consumée par le feu comme la matière; ma justice veut que ce feu la brûle et la torture sans la détruire, et ce supplice est en rapport avec la diversité et la gravité de ses fautes.

6.- Ces quatre principaux tourments sont accompagnés de beaucoup d’autres, tels que le froid, le chaud et les grincements de dents. Voilà comment seront punis ceux qui, après avoir été convaincus d’injustice et d’erreur pendant, leur vie, ne se seront pas convertis et n’auront pas voulu, à l’heure de leur mort, espérer en moi et pleurer l’offense qu’ils m’avaient faite plus que la peine qu’ils avaient méritée. (59)

XXXIX. – De la troisième condamnation, qui aura lieu au jour du jugement.

1.- Il me reste à te parler de la troisième condamnation, qui aura lieu au dernier jour du jugement. Je t’ai parlé des deux autres, mais tu verras mieux, en connaissant la troisième, à quel point l’homme se trompe. Le jugement général renouvellera et augmentera le supplice de cette pauvre âme par la réunion de son corps, qui lui causera une confusion, une honte insupportable. Lorsqu’au dernier jour, le Verbe, mon Fils, viendra dans ma majesté juger le monde avec sa justice divine, il n’apparaîtra pas dans sa faiblesse, comme quand il naquit dans le sein d’une vierge, dans une étable, parmi des animaux, et mourut entre deux voleurs.

2.- Alors je cachais ma puissance en lui; je le laissai souffrir et mourir comme homme, sans que la nature divine fût séparée de la nature humaine, afin qu’il pût satisfaire pour vous. Il ne viendra pas ainsi au dernier jour; il viendra juger dans toute sa puissance et sa personnalité; toute créature sera dans l’épouvante, et il rendra à chacun ce qui lui est dû.

3.- Les malheureux damnés éprouveront à son aspect un tel supplice, une si grande terreur, que des paroles ne pourraient jamais l’exprimer; les justes éprouveront une crainte respectueuse mêlée d’une grande joie, le visage du juge ne changera pas, parce qu’il est immuable; selon la nature divine, il est une même chose avec moi; et selon la nature humaine, il est immuable encore, car il a revêtu la gloire de la résurrection. Mais le réprouvé ne le verra que d’un œil ténébreux et vicié. L’œil malade qui regarde la lumière du soleil n’y voit que ténèbres, tandis que l’œil sain en admire la splendeur. Ce n’est pas la faute du soleil, qui ne change pas plus pour l’aveugle que pour celui qui voit, mais c’est la faute de l’œil qui est malade. De même les damnés verront mon Fils dans les ténèbres, la confusion et la haine. Ce sera leur faute et non celle de la majesté divine avec laquelle il viendra juger le monde. (59)

 XL. – Les damnés ne peuvent vouloir ni désirer aucun bien.

1.- La haine des damnés est telle, qu’ils ne peuvent vouloir ni désirer aucun bien, mais ils blasphèment sans cesse contre moi. Pourquoi ne peuvent-ils désirer aucun bien? Parce qu’avec la vie de l’homme finit l’usage de son libre arbitre; il a perdu le temps qu’il avait pour pouvoir mériter. Quand, par le péché mortel, on meurt dans la haine, la justice divine enchaîne pour toujours à la haine l’âme, qui reste éternellement obstinée dans le mal qu’elle a commis, se dévorant elle-même et augmentant sa peine des peines de ceux dont elle a causé la damnation.

2.- Le mauvais riche demandait en grâce que Lazare allât trouver ses frères qui étaient restés dans le monde pour leur annoncer son supplice (S Luc, XVI, 27-28). Ce n’était pas par charité qu’il ne le faisait ni par compassion pour ses frères, puisqu’il était privé de charité et qu’il ne pouvait désirer rien d’utile à mon honneur et au salut des autres. Je t’ai dit que les damnés ne peuvent vouloir aucun bien à leur prochain, et qu’ils me blasphèment, parce que leur vie a fini dans la haine de Dieu et de la vertu.

3.- Pourquoi la demande du mauvais riche? Il la faisait parce qu’il avait été le plus grand parmi ses frères et qu’il leur avait fait partager les iniquités de sa vie. Il était ainsi cause de leur damnation, et il craignait de voir augmenter sa peine, leurs tourments devant s’ajouter aux siens; car ceux qui meurent dans la haine se dévorent éternellement entre eux dans la haine.

Traité de la Discrétion – Chapitre XXXIII, XXXIV, XXXV, XXXVI

XXXIII.- De l’avarice et des maux qui en procèdent.

1.- Le fruit de quelques autres pécheurs est de terre: c’est celui des avides et des avares, qui, comme la taupe, vivent dans la terre jusqu’à la mort, et n’ont aucun secours quand ils sont arrivés à leur dernier instant; leur avarice insulte ma richesse en vendant au prochain le temps qui ne leur appartient pas. Ces usuriers tourmentent et volent leur prochain, parce que leur mémoire ne garde pas le souvenir de ma miséricorde: ils ne seraient pas sans cela si cruels envers eux et envers les autres; ils auraient de la compassion et de la miséricorde pour eux-mêmes en pratiquant la vertu, et pour le prochain en le secourant par l’aumône. Oh! combien de maux viennent de ce péché maudit ! combien (51) d’homicides, de vols, de fourberies, de gains illicites, de coups mortels et d’injustices! Ce péché tue l’âme, et la rend tellement esclave des richesses, qu’elle ne songe plus à observer mes commandements; l’avare n’aime personne, si ce n’est par intérêt.

2.- Ce vice procède de l’orgueil et nourrit l’orgueil; l’un vient de l’autre, parce que l’avarice entraîne toujours le désir de paraître, qui s’unit sur-le-champ à l’orgueil; et le mal augmente, parce que l’orgueil est plein d’estime de lui-même. Alors s’allume un feu qui donne la fumée de la vaine gloire et la vanité du cœur qui se glorifie de ce qui ne lui appartient pas. C’est une racine qui a plusieurs rameaux: le principal est l’estime de soi, d’où sort l’ambition d’être plus grand que les autres; et alors le cœur, au lieu d’être sincère et généreux, devient hypocrite et menteur. La langue dit autre chose que ce qu’il renferme; elle cache la vérité et invente le mensonge quand son intérêt le demande. Ce vice produit aussi l’envie, ce ver qui ronge toujours et que ne peuvent rassasier les biens de l’avare et les biens des autres.

3.- Comment ces méchants tombés si bas donneraient-ils leurs richesses aux pauvres, puisqu’ils volent leur prochain? Comment sauveraient-ils leur âme souillée, puisqu’ils la traînent dans la fange? Quelquefois ils s’abrutissent tellement, qu’ils ne regardent plus leurs enfants et leurs familles qu’ils laissent dans la misère. Cependant ma miséricorde les supporte et ne commande pas à la terre de les engloutir, pour qu’ils puissent reconnaître leurs fautes. Comment donneraient-ils leur vie pour le salut des âmes, puisqu’ils ne donnent pas même leur argent? Comment aimeraient-ils leurs frères, puisqu’ils sont rongés d’envie?

4.- O vice misérable qui abaisse et détruit le ciel de l’âme! oui, je dis le ciel, car j’ai fait de l’âme un ciel où j’habite par ma grâce, où je me cache, où je me plais à résider par l’amour; et l’âme se sépare de moi comme une adultère; elle s’aime, elle aime les créatures et les choses créées plus que moi; elle fait d’elle un dieu et me poursuit de ses nombreux péchés, et tout cela parce qu’elle oublie le bienfait de ce sang de mon Fils répandu avec tant d’amour. (52)

XXXIV. – De ceux qui ont la puissance, et des injustices qu’ils commettent.

1.- Il y en a qui sont fiers de leur puissance et qui affichent l’injustice. Ils sont injustes envers moi, envers le prochain, envers eux-mêmes: injustes envers eux, car ils n’acquièrent pas la vertu qu’ils devraient avoir; injustes envers moi, car ils ne me rendent pas l’honneur qui m’est dû en ne louant pas, ne glorifiant pas mon nom comme ils devraient le faire. Ils prennent comme des voleurs ce qui m’appartient pour le donner aux sens, qui sont faits pour les servir. Ils commettent l’injustice envers moi et envers eux-mêmes, parce qu’ils ne me connaissent pas en eux, tant ils sont aveuglés par leur ignorance et leur amour-propre.

2.- Ainsi firent les Juifs et les Pharisiens, qu’aveuglèrent tellement l’amour-propre et l’envie, qu’ils méconnurent mon Fils unique, et qu’ils ne rendirent pas hommage à l’éternelle Vérité descendue parmi eux, comme elle disait elle-même: Le royaume de Dieu est au milieu de vous (S. Luc, XVII, 21). Ils ne le reconnaissent pas parce qu’ils avaient perdu la lumière de la raison; et alors ils ne rendaient pas l’honneur et la gloire qui sont dus à moi et à mon Fils qui est avec moi une même chose. Dans leur aveuglement ils furent injustes, en poursuivant d’opprobres mon Fils jusqu’à la mort ignominieuse de la croix. De même ces hommes sont injustes envers eux, envers moi, et aussi envers le prochain, en vendant le sang de ceux qui sont soumis à leur puissance.

XXXV.- Les vices conduisent aux faux jugements.

1.- Leur égarement les fait tomber dans, de faux jugements, comme je te l’expliquerai bientôt. Ils se scandalisent de mes œuvres, qui toutes sont justes et véritablement inspirées par l’amour et la miséricorde. Ce sont ces faux jugements et le venin de l’orgueil et de l’envie, qui firent calomnier et juger injustement les œuvres de mon Fils bien-aimé. Ces Juifs menteurs disaient: » Celui-ci agit par la puissance de Béelzébub » (S. Matth., XII, 24); de même les méchants égarés dans l’amour-propre, l’impureté, l’orgueil, l’avarice (53) et l’envie, perdus par l’ignorance, par l’impatience et par tous les péchés qu’ils commettent, se scandalisent de moi et de mes serviteurs. Ils jugent la vertu une hypocrisie, parce que leur cœur est corrompu et leur goût vicié. Ils trouvent mauvaises les choses bonnes, et bonnes les choses mauvaises, c’est-à-dire, les dérèglements de la vie.

2.- O aveuglement de l’homme, qui ne voit pas sa dignité! De grand tu te fais petit; de maître, tu deviens esclave de la plus vile puissance qu’on puisse trouver, puisque tu te fais serviteur et esclave du péché, et que tu deviens semblable à ce que tu sers. Le pêché est un néant; tu retournes au néant, tu quittes la vie, tu te donnes la mort.

3.- La vie et la puissance vous ont été données par le Verbe, mon Fils unique: vous étiez les esclaves du démon, et il vous a délivrés de sa servitude. Il s’est fait esclave pour vous affranchir; il a embrassé l’obéissance d’Adam, et il s’est humilié jusqu’à l’opprobre de la croix pour confondre l’orgueil; il a vaincu tous les vices par sa mort, et personne ne peut dire: Ce vice est resté impuni; car tout vice a été frappé sur son corps, qui a servi d’enclume à ma justice.

4.- Tous les remèdes sont donnés à ces hommes pour éviter la mort éternelle, et ils méprisent ce sang précieux; ils le foulent aux pieds de leur amour déréglé. C’est là l’injustice et le faux jugement dont le monde sera convaincu au dernier jour du jugement. C’est ce que signifiait cette parole de ma Vérité: » J’enverrai le Consolateur, qui convaincra le monde d’injustice et de faux jugement « ; et il en fut en effet convaincu, lorsque j’envoyai le Saint-Esprit sur les Apôtres.

XXXVI.-Explication de cette parole de Jésus-Christ: » J’enverrai le Consolateur, qui convaincra le monde d’injustice et de faux jugements » (S. Jean, VI, 8).

1.- Il y a trois condamnations qui confondent le monde. La première fut portée quand le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres, et qu’ils le reçurent dans sa plénitude, fortifiés par ma puissance et illuminés par la sagesse de mon Fils bien-aimé. Alors le Saint-Esprit, qui est une même chose avec moi et avec mon Fils, (54) accusa le monde par la bouche des disciples avec la doctrine de ma Vérité. Les disciples et ceux qui leur ont succédé, en suivant la vérité qu’ils en avaient reçue, accusèrent aussi le monde; et cette accusation est permanente. J’accuse le monde par le moyen de la sainte Écriture et de mes serviteurs, sur la langue desquels je mets l’Esprit Saint lorsqu’ils annoncent ma vérité, comme le démon se met sur la langue de ses serviteurs qui suivent les flots du monde. Mais cette accusation n’est qu’un doux reproche, inspiré par l’ardent amour que j’ai pour le salut des âmes.

2.- Personne ne peut dire: Je n’ai pas été enseigné et repris, car la vérité a fait discerner le vice et la vertu. J’ai révélé la récompense de la vertu et le châtiment du vice, pour inspirer de bons désirs et une crainte salutaire, pour faire aimer la vertu et détester le vice. La vérité n’a pas été enseignée par un ange, pour qu’on ne dise pas: Un ange est un esprit bienheureux qui ne peut pécher, et qui ne sent pas comme nous les attaques de la chair, et le fardeau du corps.

3.- Cette excuse n’est pas possible, car ma Vérité s’est revêtue d’une chair comme la vôtre. Et voyez ceux qui ont suivi mon Verbe, n’étaient-ils pas des hommes mortels et passibles comme vous? n’éprouvaient-ils pas des révoltes de la chair contre l’esprit? Mon héraut, le glorieux saint Paul, et tant d’autres saints, n’ont-ils pas eu à combattre ainsi d’une manière ou d’une autre?

4.- J’ai permis, et je permets ces passions, pour accroître la grâce et augmenter la vertu dans les âmes. Les saints sont nés sous la loi du péché comme vous; ils se sont nourris de la même nourriture, et je suis le même Dieu que j’étais alors. Ma puissance n’a pas faibli et ne peut faiblir; je puis et je veux assister ceux qui réclament mon assistance. L’homme veut que je l’assiste, quand il quitte le fleuve du monde et va sur le pont de ma Vérité en suivant ma doctrine.

5.- Il n’y a donc pas d’excuse, puisque l’homme est prévenu et que la vérité lui est continuellement montrée. S’il ne se corrige pas quand il est temps encore, il sera condamné au second jugement. Au moment de la mort, lorsque ma justice criera: » Levez-vous, morts; (55) venez au jugement. Surgite, mortui, venite ad judicium « , c’est-à-dire: Vous qui êtes morts à la grâce et qui allez mourir à la vie, levez-vous, et venez devant le Juge suprême avec vos injustices et vos faux jugements, avec cette lumière éteinte de la foi, qu’avait allumée en vous le baptême, et qu’ont étouffée l’orgueil et les vanités, du cœur. Vous avez tendu votre voile à tous les vents contraires à votre salut; le souffle de la flatterie a enflé le voile de l’amour-propre et vous avez descendu le fleuve des délices et des honneurs du monde, en suivant volontairement les faiblesses de la chair et les tentations du démon. Le démon, aidé par votre volonté, vous a menés par sa route d’en bas dans les eaux courantes, qui vous ont entraînés avec lui dans la damnation éternelle.