Traité de la Discrétion – Chapitre XXIX, XXX, XXXI, XXXII

XXIX.- Ce pont s’est élevé jusqu’au ciel le jour de l’Ascension, sans quitter cependant la terre.

1.- Lorsque mon Fils retourna vers moi, quarante jours après sa résurrection, le pont s’éleva de la terre, c’est-à-dire de la société des hommes. Il monta jusqu’au ciel par la vertu de ma nature divine et se fixa à ma droite, ainsi que l’ange le dit aux disciples le jour de l’Ascension, lorsqu’ils étaient comme morts, parce que leurs cœurs avaient quitté la terre pour le ciel avec la sagesse de mon Fils. Il ne faut pas vous arrêter davantage, leur dit-il, parce que le Seigneur Jésus est monté au ciel, où il est assis à la droite du Père.

2.- Lorsqu’il fut monté vers moi, avec son corps qui ne se sépara jamais de la divinité, j’envoyai aux hommes le grand maître, le Saint-Esprit, qui vint avec ma puissance, avec la sagesse du Fils, et avec sa clémence; car il est une même chose avec moi le Père et avec mon Fils; il complète la voie de la doctrine que ma vérité avait laissée dans le monde. Mon Fils n’était pas visible, mais sa doctrine y restait avec les vertus, qui sont les pierres vives fondées sur la doctrine pour former la voie de ce pont doux et glorieux. Il avait travaillé le premier, et ses œuvres avaient tracé la voie; car il vous a donné sa doctrine plutôt par ses exemples que par ses paroles; il agit avant de parler.

3.- La clémence du Saint-Esprit confirma cette doctrine en donnant aux disciples la force de confesser la vérité et d’enseigner la voie véritable, c’est-à-dire la doctrine de Jésus crucifié. Il convainquit par leur moyen le monde d’injustices et de faux jugements. Je t’expliquerai bientôt quels sont ces injustices et ces faux jugements.

4.- Je t’ai dit tout ceci afin qu’aucune erreur ne puisse obscurcir l’esprit, et qu’on ne dise pas : Le corps de Jésus-Christ est bien un pont par l’union de la nature divine avec la nature humaine, c’est la vérité; mais ce pont s’est séparé de nous en montant au ciel. Il était vraiment le chemin, du salut, et il nous enseignait la vérité par ses paroles et ses (45) exemples; maintenant, que nous est-il resté? Où trouver la voie? Je te le dirai pour ceux qui sont tombés dans cet aveuglement. La doctrine de mon Fils a été confirmée par les apôtres, prouvée par le sang des martyrs, illuminée par les docteurs, reconnue par les confesseurs, écrite par les évangélistes; et tous ces témoins en ont confessé la vérité dans le corps mystique de la sainte Église.

5.- Ils sont comme le flambeau placé sur le chandelier, pour montrer la voie de la vérité qui conduit à la vie dans une parfaite lumière. Non seulement ils l’ont enseignée, mais ils l’ont montrée en eux-mêmes, Chacun est assez éclairé pour connaître la vérité, s’il le veut, et s’il n’étouffe pas la lumière de sa raison par l’amour déréglé de soi-même. Oui, la doctrine de mon Fils, qui est la vérité, est restée dans le monde, comme une barque pour, sauver l’âme des tempêtes de la mer et la conduire au port du salut.

6.- Ainsi j’ai fait d’abord de mon Fils un pont pour le salut du monde, lorsqu’il conversait parmi les hommes; et lorsque le pont s’est élevé de la terre, il y est cependant resté, car c’est la voie de la doctrine inséparablement unie à ma puissance, à la sagesse du Fils et à la clémence du Saint-Esprit. La puissance donne la vertu de force à celui qui suit la voie; la sagesse donne la lumière pour connaître la vérité l’Esprit Saint donne l’amour qui chasse l’amour-propre sensuel de l’âme, et n’y laisse que l’amour de la vertu.

7.- Ainsi de toute manière, par lui-même ou par sa doctrine, mon Fils est la voie, la vérité, la vie, le pont qui vous conduit jusqu’au ciel. C’est ce qu’il voulait dire par ces paroles : » Je suis sorti du Père, et je suis venu d’ans le monde, et maintenant je quitte le monde, et je retourne vers le Père » (S. Jean, XVI, 28), et je viendrai vers vous; c’est-à-dire, mon Père m’a envoyé vers vous; et je me suis fait votre pont pour que vous passiez le fleuve, et que vous puissiez arriver à la vie. Et il ajoute : » Je reviendrai vers vous, je ne vous laisserai pas orphelins; mais je vous enverrai le Consolateur » (S. Jean, XIV, 18); c’est-à-dire, je retourne vers mon Père, et je reviendrai quand le Saint-Esprit, qui est appelé le Consolateur, viendra plus clairement vous montrer que je suis la voie de la vérité, et vous confirmer la doctrine que je vous ai donnée.

8.- II dit qu’il reviendra, et il revient; car le Saint-Esprit (46) ne vient pas seul, mais il vient avec la puissance du Père, avec la sagesse du Fils, et avec la clémence du Saint-Esprit. Tu vois donc qu’il revient, non pas visiblement, mais par sa vertu. Il fortifie la route de la doctrine, et cette route ne peut être détruite ou fermée à celui qui veut la suivre, parce qu’elle est sûre et solide, et qu’elle vient de moi, qui suis immuable. Vous devez donc suivre cette route avec courage et sans hésitation, puisque vous êtes éclairés par la lumière de la foi, dont vous a revêtus le saint baptême.

9.- Ainsi je t’ai clairement montré que le pont et la doctrine sont une même chose; et j’ai fait connaître aux ignorants Celui qui a ouvert cette voie de vérité et ceux qui l’enseignent. J’ai dit que c’étaient les apôtres, les évangélistes, les martyrs, les confesseurs, les saints docteurs, placés comme des lampes dans l’Église. Je t’ai expliqué comment mon Fils, en venant à moi, est retourné à vous, non pas visiblement, mais virtuellement, lorsque le Saint-Esprit descendit sur les disciples. Il ne retournera visiblement qu’au dernier jour du jugement, lorsqu’il viendra avec ma majesté et ma puissance pour juger le monde, lorsqu’il glorifiera les bons et récompensera les fatigues de leur âme et de leur corps, tandis qu’il punira d’une peine éternelle ceux qui auront commis le mal pendant leur vie.

10.- Maintenant je veux remplir ma promesse et te montrer ceux qui marchent imparfaitement, ceux qui marchent parfaitement et ceux qui avancent avec une plus grande perfection; comment ils marchent, et comment les méchants se noient dans le fleuve et tombent par leur faute dans les supplices et les tourments.

11.- Je vous conjure, mes fils bien-aimés, de passer sur le pont et non pas dessous, car ce n’est pas la voie de la vérité, mais celle du mensonge, que suivent les pécheurs dont je te parlerai; c’est pour les pécheurs que je vous conjure de m’adresser des prières, c’est pour eux que je réclame vos larmes et vos sueurs, afin qu’ils reçoivent de moi miséricorde. (47)

XXX.- L’âme, pleine d’admiration pour la miséricorde de Dieu, célèbre les dons et les grâces qu’en a reçu le genre humain.

1.- Alors cette âme, ivre d’amour, ne pouvait plus se contenir, et elle disait en présence de Dieu : O éternelle Miséricorde, qui couvrez toutes les fautes de vos créatures, je ne m’étonne plus si vous dites à ceux qui sortent du péché mortel et qui retournent à vous : Je ne me rappellerai pas vos offenses. O Miséricorde ineffable, je ne m’étonne plus si vous dites à ceux qui sortent du péché, puisque vous dites de ceux qui vous persécutent : Je veux que vous me priiez pour eux afin de pouvoir leur faire miséricorde.

2.- O Miséricorde, qui venez du Père, et qui gouvernez par votre puissance l’univers tout entier! O Dieu, c’est votre miséricorde qui nous a créés, qui nous a régénérés dans le sang de votre Fils; c’est votre miséricorde qui nous conserve; votre miséricorde a fait lutter votre Fils sur le bois de la croix. Oui, la mort a lutté contre la vie, la vie contre la mort. La vie a vaincu la mort du péché, et la mort du péché a ravi la vie corporelle de l’innocent Agneau. Qui est resté vaincu? la mort. Et quelle en fut la cause? votre miséricorde.

3.- Votre miséricorde donne la vie; elle donne la lumière qui fait connaître votre clémence en toute créature, dans les justes et dans les pécheurs. Votre miséricorde brille au plus haut des cieux, dans vos saints; et si je regarde sur la terre, votre miséricorde y abonde. Votre miséricorde luit même dans les ténèbres de l’enfer, car vous ne donnez pas aux damnés tous les tourments qu’ils méritent.

4.- Votre miséricorde adoucit votre justice; par miséricorde, vous nous avez purifiés dans le sang de votre Fils; par miséricorde, vous avez voulu habiter avec vos créatures à force d’amour. Ce n’était pas assez de vous incarner, vous avez voulu mourir; ce n’était pas assez de mourir, vous avez voulu descendre aux enfers et délivrer les saints, pour accomplir en eux votre vérité et votre miséricorde. Votre bonté a promis de récompenser ceux qui vous servaient fidèlement, et vous êtes descendu aux limbes pour tirer de peine (48) ceux qui vous avaient servi, et leur rendre le fruit de leurs travaux.

5.- Votre miséricorde vous a forcé à faire encore davantage pour l’homme : vous vous êtes donné en nourriture, afin que nous ayons un secours dans notre faiblesse, et que, malgré notre oublieuse ignorance, nous ne perdions pas le souvenir de vos bienfaits; tous les jours vous vous offrez à l’homme dans le Sacrement de l’autel, dans le corps mystique de la sainte Église. Et qui a fait cela? votre miséricorde. O Miséricorde, le cœur s’enflamme en pensant à vous; de quelque côté que je me tourne, je ne trouve que miséricorde, O Père éternel, pardonnez à mon ignorance qui ose parler devant vous; mais l’amour de votre miséricorde me servira d’excuse auprès de votre bonté.

XXXI.- De l’indignité de ceux qui passent par le fleuve. – L’âme qui suit cette route est un arbre de mort, dont les racines tiennent à quatre vices principaux.

1.- Lorsque cette âme eut un peu, par ces paroles, dilaté son cœur dans la miséricorde divine, elle attendit humblement l’accomplissement de la promesse qui lui avait été faite, et Dieu continua de la sorte : Ma fille bien-aimée, tu as parlé devant moi de ma miséricorde, parce que je te l’ai fait goûter et voir en te disant : » C’est pour ceux qui m’offensent que je vous demande de m’adresser vos prières « . Mais sois persuadée que, sans aucune comparaison, ma miséricorde est beaucoup plus grande envers vous que tu ne peux le voir; car ta vue est imparfaite et finie, tandis que ma miséricorde est infinie et parfaite. Il y a donc entre ton appréciation et la réalité toute la distance du fini à l’infini.

2.- J’ai voulu te faire connaître cette miséricorde et aussi la dignité de l’homme, que je t’ai déjà expliquée, afin de te faire mieux comprendre la méchanceté et l’indignité des pécheurs qui passent par la route inférieure. Ouvre donc l’œil de ton intelligence, et regarde ceux qui se noient volontairement dans le fleuve du monde; vois l’abîme où ils tombent par leur faute.

3.- Ils sont devenus d’abord infirmes et malades, parce que, dès qu’ils conçoivent le péché mortel dans leur âme et (49) qu’ils l’enfantent par leurs œuvres, ils perdent la vie de la grâce : et comme les morts sont insensibles et n’ont d’autre mouvement que ceux qui leur viennent de l’extérieur, ceux qui sont noyés dans le fleuve de l’amour déréglé du monde sont morts à la grâce; et parce qu’ils sont morts, leur mémoire perd le souvenir de ma miséricorde; l’œil de leur intelligence ne voit plus, ne reconnaît plus ma vérité; car la sensibilité est détruite, et l’intelligence est livrée à la mort de l’amour des sens. Leur volonté aussi est morte à ma volonté, parce qu’elle n’aime que des choses mortes, Les trois puissances de l’âme étant mortes, toutes leurs opérations actuelles et mentales sont mortes, quant à la grâce; l’âme ne peut se défendre de ses ennemis et n’échappe qu’autant que je la secoure moi-même.

4.- Toutes les fois, il est vrai, que ce mort, en qui reste encore le libre arbitre, demandera mon secours pendant sa vie mortelle, il pourra l’obtenir, mais il ne pourra rien par lui-même. Il est cause de son impuissance; il a voulu asservir le monde, et il a été asservi, par une chose qui n’est pas, c’est-à-dire par le péché; car le péché n’est rien que la privation de la grâce, comme l’aveuglement est la privation de la lumière. Ceux qui le commettent sont esclaves du péché. Je les avais faits des arbres d’amour par la vie de la grâce, et ils se sont faits des arbres de mort; car ils sont morts, comme je te l’ai dit.

5.- Sais-tu où est la racine de cet arbre? Dans l’élévation de l’orgueil, qu’entretient l’amour-propre. La mœlle est l’impatience, dont le fils est l’aveuglement. Ce sont ces quatre vices qui tuent l’âme de celui qui est devenu un arbre de mort, parce qu’il n’a pas puisé la vie dans la grâce; à l’intérieur de l’arbre se nourrit le ver de la conscience, que l’homme vivant dans le péché sent bien peu, parce qu’il est aveuglé par l’amour-propre. Les fruits de cet arbre sont mortels, car ils ont tiré la sève de la racine empoisonnée de l’orgueil.

6.- La pauvre âme est pleine d’ingratitude, et de là vient tout le mal. Si elle était reconnaissante des bienfaits reçus, elle me connaîtrait; si elle me connaissait, elle se connaîtrait elle-même et resterait dans mon amour; mais elle est si aveugle, qu’elle veut se fixer sur ce fleuve, sans s’apercevoir que cette eau qui passe ne peut la soutenir. (50)

XXXII.- Les fruits de cet arbre sont aussi variés que les péchés; et d’abord du péché de la chair.

1.- Cet arbre donne autant de fruits empoisonnés qu’il y a de sortes de péchés. Il y en a qui servent de pâture aux animaux immondes : ce sont ceux que commettent ces hommes qui abusent de leur esprit et de leur corps; ils se vautrent dans la boue de la chair, comme les pourceaux dans la fange. O âme abrutie, qu’as-tu fait de ta dignité? tu as été faite la sœur des anges, et tu es devenue une brute grossière! Ces pécheurs sont tombés si bas, que non seulement moi, qui suis la pureté suprême, je ne puis les souffrir, mais que les démons, dont ils se sont faits les amis et les serviteurs, ne peuvent les regarder commettre leur impureté.

2.- Aucun péché n’est plus abominable et ne détruit plus la lumière de l’intelligence. Les philosophes eux-mêmes le savaient, non par la lumière de la grâce qu’ils n’avaient pas, mais par celle que la nature leur donnait; et comme ils comprenaient que ce péché obscurcissait l’intelligence, ils gardaient la continence afin de pouvoir mieux étudier. Ils jetaient aussi les richesses loin d’eux, pour que le souci des richesses ne troublât pas leur cœur. Ce n’est pas ce que fait l’aveugle et faux chrétien, qui a perdu la grâce par sa faute.

Traité de la Discrétion – Chapitre XXV, XXVI, XXVII, XXVIII

XXV. – L’âme rend grâces à Dieu et le prie de lui montrer ceux qui passent sur le pont et ceux qui n’y passent pas.

1.- Alors cette âme, dans son ardent amour, s’écriait : Ô douce et ineffable Charité, qui ne s’enflammerait pas (39) à tant d’amour? Quel cœur pourrait se défendre d’en être consumé? O abîme de charité, vous aimez si éperdument vos créatures, qu’il semble que vous ne pouvez vivre sans elles ; et cependant vous êtes notre Dieu, qui n’a pas besoin de nous. Notre bien n’ajoute rien à votre grandeur, car vous êtes immuable ; notre mal ne peut vous atteindre, car vous êtes l’éternelle et souveraine bonté. Qui vous porte donc à tant de miséricorde? L’amour, et non pas le devoir, ni le besoin que vous avez de nous. Nous ne sommes que des enfants coupables et de mauvais débiteurs.

2.- Oui, je ne m’aveugle pas, ô souveraine Vérité, j’ai fait le mal, et vous êtes puni pour moi ; je vois le Verbe, votre Fils, attaché et cloué à la croix, et vous m’en avez fait un pont, ainsi que vous me l’avez montré à moi votre misérable servante. C’est pour cela que mon cœur se brise, et il ne se brise pas autant que le voudrait l’ardent désir qui m’enflamme pour vous. Je me rappelle que vous vouliez me montrer quels sont ceux qui passent sur ce pont et ceux qui n’y passent pas. Qu’il plaise à votre bonté de le faire. Je serai bienheureuse de le voir et de l’entendre.

XXVI.- Le pont a trois degrés, qui sont trois états de l’âme. – Explication de cette parole : » Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi «

1.- Alors le Dieu éternel, afin d’exciter et d’enflammer de plus en plus cette âme pour le salut des hommes, lui répondit : Avant de te montrer ce que je veux te montrer et ce que tu me demandes, je vais te dire comme est fait ce pont. Je t’ai dit qu’il tient du ciel à la terre par l’union que j’ai faite avec l’homme, qui est formé du limon de la terre. Ce pont, qui est mon Fils unique, a trois degrés. Deux furent faits sur le bois de la sainte Croix, et le troisième est dans la grande amertume qu’il ressentit lorsqu’il fut abreuvé de fiel et de vinaigre. A ces trois degrés correspondent trois états de l’âme que je t’expliquerai bientôt.

2.- Le premier degré c’est ses pieds, qui signifient I ‘affection ; les pieds portent le corps, comme l’affection porte l’âme. Ces pieds percés doivent te servir de degrés pour arriver (40) au côté, qui est le second degré où te sera révélé le secret du cœur, car dès que l’âme s’est élevée à l’affection des pieds, elle commence à goûter l’affection du cœur ; elle fixe l’œil de l’intelligence dans le cœur entrouvert de mon Fils, où elle trouve la perfection de l’amour. Son amour est parfait, car ce n’est pas l’intérêt qui l’inspire. En quoi pouvez-vous lui être utile, puisqu’il est une même chose avec moi?

3.- Alors l’âme s’emplit d’amour en voyant qu’elle est tant aimée. Elle monte du second degré au troisième, c’est-à-dire à cette bouche pleine de douceur où elle trouve la paix, après la Grande Guerre qu’avaient causée ses fautes. Le premier degré la détache des affections de la terre et la dépouille du vice ; le second degré la remplit d’amour pour la vertu ; le troisième lui fait goûter la paix.

4.- Ce pont a trois degrés, afin qu’en montant le premier et le second vous puissiez arriver au dernier. Il est élevé, pour que l’eau qui passe ne puisse vous nuire, et qu’il n’y ait en vous aucun poison du péché. Ce pont touche au ciel, et il n’est pourtant pas séparé de la terre. Sais-tu quand il a été élevé? Au moment où mon Fils a été sur le bois de la très sainte Croix, sans que sa nature divine fût séparée de la bassesse de votre humanité. C’est ainsi que, malgré son élévation, il n’a pas été séparé de la terre ; car ses deux natures étaient unies et mêlées ensemble. Personne ne pouvait passer sur ce pont avant qu’il fût élevé en haut ; et c’est pourquoi mon Fils a dit :  » Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (S. Jean, XII, 32).

5.- Lorsque ma bonté vit que vous ne pouviez être attirés d’une autre manière, j’ordonnai qu’il fût élevé sur l’arbre de la Croix, et que l’humanité fût battue sur cette enclume, pour qu’elle fût délivrée de la mort et revêtue de la vie de la grâce. Mon Fils a attiré toute chose en montrant l’amour ineffable qu’il avait pour vous ; car le cœur de l’homme est toujours attiré par l’amour. Il ne pouvait vous montrer un plus grand amour qu’en donnant sa vie pour vous. Cet amour doit donc faire violence à l’homme, si son aveuglement et son ingratitude n’y mettent pas obstacle. Il a dit que quand il serait élevé de terre il attirerait toute chose à lui, et c’est la vérité.

6.- Ceci doit s’entendre de deux manières. Premièrement (41) si l’amour attire le cœur de l’homme, avec lui sont attirées toutes les puissances de l’âme, la mémoire, l’intelligence et la volonté. Dès que ces trois puissances sont unies et assemblées en mon nom, toutes les autres opérations, actuelles et mentales, se fixent et s’unissent en moi par l’effet de l’amour. L’âme s’élève à la suite de l’amour crucifié. Ainsi ma Vérité s’est donc bien exprimée en disant : » Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi » ; car, dès qu’il attire le cœur et les puissances de l’âme, il attire tous leurs actes.

7.- Secondement, tout a été créé pour le service de l’homme. Les choses créées ont été faites pour lui être utiles et fournir à ses besoins. La créature raisonnable n’est pas faite pour les choses créées, mais pour moi, afin qu’elle me serve de tout son cœur et de toutes ses forces. Dès que l’homme est attiré, tout est attiré, puisque tout est fait pour lui. Il fallait donc que le pont fût élevé et qu’il eût des degrés, pour que vous puissiez monter plus facilement.

XXVII.- Ce pont est bâti de pierres qui signifient les véritables vertus. – Ceux qui passent sur le pont vont à la vie, ceux qui passent dessous vont à la mort.

1.- Ce pont est bâti avec des pierres, pour que la pluie n’en intercepte pas le passage. Et quelles sont- ces pierres? Ce sont les vertus sincères et véritables. Ces pierres n’étaient pas réunies avant la Passion de mon Fils ; aussi personne ne pouvait parvenir à sa fin, même en suivant la bonne route. Le ciel n’était pas encore ouvert avec la clef du sang, et la pluie de la justice empêchait de passer. Mais les pierres furent taillées et posées, sur le corps de mon Fils bien-aimé qui est le pont : il les réunit, et, pour les cimenter, il détrempa la chaux avec son sang, c’est-à-dire que le sang fut mêlé à la chaux de la Divinité par la force et le feu de la charité.

2.- Ma puissance posa les pierres des vertus sur mon Fils, parce que toute vertu est éprouvée en lui ; c’est de lui qu’elle reçoit la vie. Personne ne peut acquérir la vertu qui manifeste la vie de la grâce, si ce n’est par lui, c’est-à-dire s’il ne suit ses traces et sa doctrine. Il a posé les vertus comme les pierres vives de l’édifice ; il les a fortement cimentées avec son sang, afin que tous les fidèles pussent passer sûrement (42) et sans craindre servilement la pluie de la justice divine, parce qu’ils sont abrités par la miséricorde. La miséricorde est descendue du ciel dans l’incarnation de mon Fils. Et comment a-t-elle ouvert le ciel? avec la clef de son sang.

3.- Ainsi, tu le vois, le pont est construit de pierres ; il est abrité par .la miséricorde, et dessus se trouve l’hôtellerie et le jardin de la sainte Église qui distribue le pain de vie et donne à boire le sang précieux, afin que mes créatures qui passent ne défaillent pas dans leur pèlerinage. C’est ma charité qui vous fait distribuer ainsi le sang et le corps de mon Fils bien-aimé, homme et Dieu tout ensemble.

4.- Quand le pont est passé ; on arrive à la porte qui en fait aussi partie ; c’est par elle que tous doivent entrer, car il a dit : » Je suis la voie, la vérité, la vie. (S. Jean, XIV, 6). Qui va par moi ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie ». ( S. Jean, VIII, 12 ). Personne ne peut venir à moi si ce n’est par lui. C’est la vérité. Et si tu te le rappelles, je te l’ai montré en te faisant voir la voie. Il a dit qu’il était la voie, et c’est la vérité ; je t’ai fait voir cette voie sous la forme d’un pont. Il a dit qu’il est la vérité, et cela est, car il est uni à moi qui suis la vérité. Celui qui le suit marche par la vérité et la vie ; et celui qui suit cette vérité reçoit la vie de la grâce et ne peut mourir de faim, car la vérité devient sa nourriture.

5.-Il ne peut tomber dans les ténèbres, parce qu’il est la lumière sans aucune erreur. La vérité confond et détruit le mensonge du démon, par qui Ève fut trompée. C’est ce mensonge qui a rompu la voie du ciel, et la vérité l’a réparée et consolidée avec son Précieux Sang. Ceux qui suivent cette voie sont les fils de la vérité, parce qu’ils suivent la Vérité, et ils passent par la porte de la vérité, et se trouvent unis en moi par mon Fils, qui est la porte, la voie, l’éternelle vérité, la paix infinie.

6.- Celui qui ne suit pas cette voie passe sous le pont, par la route du fleuve, qui n’est pas garnie de pierres et qui est tout inondée ; et parce que l’eau n’a aucune consistance, personne ne peut y marcher sans périr. Cette eau dangereuse est le monde, avec ses plaisirs et ses honneurs.

7.- L’âme n’y place pas ses affections sur la pierre solide (43), car elle aime d’un amour déréglé les créatures ; elle les aime et les possède hors de moi. Ces choses créées ressemblent à des eaux courantes, l’homme est entraîné comme elles ; il croit que ce sont les choses qu’il aime qui passent, et c’est lui qui va sans cesse vers la mort. Il voudrait se retenir et fixer sa vie dans les choses qu’il aime, mais tout lui échappe par la mort ou par ma providence.

8.- Ceux qui suivent la voie du mensonge sont les fils du démon, qui est, le père du mensonge ; et parce qu’ils passent par la porte du mensonge, ils tombent dans la damnation éternelle. Mais je t’ai montré la vérité et je t’ai montré le mensonge ; ma voie est la vérité, la voie du démon est le mensonge.

XXVIII.- Du bonheur de l’âme qui passe sur le pont.

1.- Ce sont les deux voies ; dans l’une et dans l’autre, on marche péniblement. Regarde combien l’homme est ignorant et aveugle : il veut passer- par le fleuve, et il a une autre route où tout ce qui est amer devient doux, et tout ce qui est pesant devient léger. Au milieu des ténèbres du corps, on y trouve la lumière, et ceux qui meurent y acquièrent la vie immortelle, car ils goûtent par l’amour et la lumière de la foi l’éternelle vérité, qui a promis le repos à ceux qui se fatiguent pour moi.

2.- Je suis fidèle, reconnaissant et juste ; je donne à chacun selon ses mérites ; tout bien est récompensé, et tout mal est puni. Le bonheur que possède celui qui suit la voie véritable, la langue ne pourra jamais le raconter, l’oreille l’entendre, et l’œil le contempler, car celui-là possède et goûte déjà le bien qui est préparé pour la vie du ciel.

3.- Qu’il est insensé celui qui méprise un si grand bien et préfère avoir, dès cette vie, un avant-goût de l’enfer, puisqu’il passe par le chemin du monde, où il ne trouve que des fatigues sans repos et sans jouissance, car ses péchés le privent de moi, qui suis le bien éternel et suprême.

4.- Tu as donc bien raison de gémir, et je veux que toi et mes autres serviteurs, vous pleuriez amèrement l’offense qui m’est faite, et que vous ayez compassion de ces pauvres aveugles qui perdent leurs âmes. Tu as vu et entendu comment (44) est fait ce pont, car je t’ai expliqué que mon Fils unique était le moyen qui unit la grandeur de Dieu à la bassesse de l’homme.

Traité de la Discrétion – Chapitre XXI, XXII, XXIII, XXIV

XXI.- Le chemin du ciel ayant été interrompu par la désobéissance d’Adam, Dieu a fait de son Fils un pont par lequel on peut passer.

1.- Je t’ai dit que j’avais fait du Verbe, mon Fils unique, un pont, et c’est la vérité. Je veux que vous sachiez, vous qui êtes mes enfants, que la route a été rompue par le péché et la désobéissance d’Adam. Personne ne pouvait arriver à la vie éternelle, l’homme ne rendait plus la gloire qu’il me devait et ne recevait plus le bien pour lequel je l’avais créé à mon image et ressemblance, et dès lors ma vérité ne s’accomplissait pas.

2.- Cette vérité était que je l’avais créé pour qu’il eût la vie éternelle, et qu’en participant à moi, il goûtât les ineffables douceurs de ma bonté suprême. Le péché l’empêchait d’arriver à ce but, et ainsi ma vérité n’était pas accomplie, parce que la faute avait fermé le ciel et la porte de la miséricorde. Cette faute produisit pour l’homme les épines, les souffrances et les tribulations.

3.- La créature trouva la révolte en elle-même, dès qu’elle se fut révoltée contre moi : la chair combattit l’esprit. L’homme, en perdant l’état d’innocence, devint un être immonde contre lequel toutes les choses créées se révoltèrent, tandis qu’elles lui auraient été toujours soumises, s’il se fût conservé dans l’état où je l’avais placé.

En ne s’y conservant pas, il a violé l’obéissance et mérité la mort éternelle de l’âme et du corps. Dès qu’il eut (34) péché; un fleuve plein de tempêtes se précipita sur lui et l’inonda de peines et de persécutions qui venaient de lui-même, du démon et du monde.

4.- Vous périssiez tous dans ce fleuve, car personne, par son propre mérite, ne pouvait atteindre la vie éternelle. Pour vous préserver de ce malheur, je vous ai donné mon Fils comme un pont sur lequel vous pouvez passer sans danger le fleuve et les orages de cette vie. Vois combien la créature me doit, et combien elle est aveugle en voulant toujours se noyer dans ce fleuve et en ne prenant pas le remède que je lui ai donné.

XXII.- Dieu invite l’âme à regarder la grandeur de ce pont, et comment il va de la terre au Ciel.

1.- Ouvre l’œil de ton intelligence, ma fille, et tu verras les pauvres aveugles, tu verras aussi les imparfaits et les parfaits qui me suivent dans la vérité; tu pleureras sur la perte des aveugles, et tu te réjouiras de la perfection de mes enfants bien-aimés. Tu verras comment font ceux qui marchent dans la lumière et ceux qui marchent dans les ténèbres; mais avant, je veux que tu regardes ce pont de mon Fils unique, et que tu voies sa grandeur qui s’étend du ciel à la terre, car il comble la distance qui est entre l’infini et votre humanité, il unit le ciel et la terre par l’union que j’ai faite des deux natures.

2.- Il fallait bien rétablir la route qui était rompue, comme je te l’ai dit, afin que vous arriviez à la vie, et que vous traversiez les flots amers du monde. La terre ne pouvait suffire à ce grand travail, qui devait vous faire passer le fleuve et vous procurer la vie éternelle. La nature de l’homme était incapable de satisfaire à la faute, et d’effacer la souillure du péché d’Adam qui corrompait et infectait tout le genre humain; il fallait l’unir à la grandeur de ma nature divine, afin qu’elle pût satisfaire pour tous les hommes; il fallait que la nature humaine souffrît la peine, et que la nature divine unie à cette nature humaine acceptât le sacrifice de mon Fils qui m’était offert pour vous, pour vous délivrer de la mort et vous donner la vie.

3.- La grandeur de la Divinité s’abaissa jusqu’à la terre (35) de votre humanité, et c’est cette union qui fit ce pont et rétablit la route. Pourquoi mon Fils s’est-il fait lui-même le chemin? C’est pour que vous puissiez jouir de la vie éternelle avec les anges. Mais pour acquérir le bonheur, il ne suffit pas que mon Fils soit devenu un pont, il faut encore vous en servir.

XXIII.- Tous sont des travailleurs que Dieu envoie travailler à la vigne de la sainte Église

1.- L’éternelle Vérité montrait à cette âme qu’elle nous avait créés sans nous, mais qu’elle ne pouvait nous sauver sans nous. Il faut pour cela faire un bon usage du libre arbitre et employer le temps à la pratique des vertus. Elle ajoutait : Vous devez tous passer sur ce pont; en cherchant sans cesse la gloire de mon nom dans le salut des âmes et en supportant toutes sortes de fatigues, à la suite du doux et tendre Verbe; sans cela vous ne pourrez jamais venir à moi.

2.- Vous êtes les ouvriers que j’ai envoyés travailler à la vigne de la sainte Église. Vous travaillez dans le corps universel de la religion chrétienne. Je vous y ai conduits par ma grâce lorsque je vous ai donné la lumière du saint baptême. Vous recevez ce baptême dans le corps mystique de l’Église, par les mains de ses ministres que j’ai envoyés travailler avec vous.

3.- Vous êtes dans le corps universel, et eux sont dans le corps mystique pour nourrir vos âmes et vous administrer le sang de mon Fils dans les sacrements que vous recevez d’eux, lorsqu’ils vous délivrent des épines du péché mortel et qu’ils sèment en vous la grâce. Ce sont les ouvriers qui travaillent à la vigne de vos âmes unie à la vigne de la sainte Église.

4.- Toute créature qui a la raison possède une vigne en elle-même : c’est la vigne de son âme, dont le libre arbitre est le vigneron tant que dure la vie. Dès que le temps est plissé, personne ne peut travailler ni bien ni mal; mais tant qu’il vit, il peut cultiver la vigne que je lui ai confiée. Chaque vigneron a reçu une force si grande, que le démon ni aucune créature ne peut le dépouiller sans son consentement. Il est devenu fort par le saint baptême (36) et il a reçu comme instruments l’amour de la vertu et la haine du péché. Cet amour et cette haine, il les trouve dans le sang, parce que, par amour pour vous et par haine pour le péché, mon Fils unique est mort et vous a donné son sang, qui vous communique la vie dans le baptême.

5.- Puisque vous êtes armés, votre libre arbitre doit se servir de ce fer, pendant qu’il est temps, pour arracher les épines du péché mortel et pour cultiver la vertu; sans cela vous ne recevriez pas le fruit du sang que doivent vous donner les ouvriers que j’ai mis dans la sainte Église pour ôter le péché mortel de la vigne de l’âme, et distribuer la grâce en administrant le sang dans les Sacrements établis par l’Église.

6.- Il faut donc exciter d’abord en vous la contrition du cœur, l’horreur du péché, l’amour de la vertu; et alors vous recevrez le fruit du sang. Mais vous ne le pouvez recevoir, si de votre côté vous n’êtes pas comme les rameaux de mon Fils unique, qui est Fa vigne; car il a dit : » Je suis la vigne véritable, mon Père est le vigneron et vous êtes les rameaux » (S. Jean, XV, 1-5); et cela est vrai.

7.- Je suis le vigneron, car tout ce qui a l’être est venu ou vient par moi. Ma puissance est infinie, c’est elle qui gouverne l’univers, et rien n’est fait ni ordonné sans moi. Je suis le vigneron qui ait mis mon Fils unique, la vigne véritable, dans la terre de votre humanité, afin que vous en soyez les rameaux qui portent le fruit.

8.- Celui qui ne portera pas le fruit de saintes et bonnes œuvres sera retranché de la vigne et se dessèchera; car, dès qu’il est séparé de la vigne, il perd la vie de la grâce et est jeté au feu éternel. Ainsi le rameau qui ne porte pas de fruit est retranché de la vigne et mis au feu; il ne peut servir à autre chose. Ceux qui sont retranchés par leur faute, et qui meurent dans le péché mortel, sont jetés par la justice divine, parce qu’ils sont inutiles, dans le feu qui dure éternellement.

9.- Ceux-là n’ont pas cultivé leur vigne; ils l’ont au contraire détruite ainsi que celle des autres. Non seulement ils ont négligé de produire des rejetons de vertus, mais encore ils ont ôté la semence de la grâce qu’ils avaient reçue dans la lumière du saint baptême, en participant au sang de mon Fils, qui est le vin que porte cette vigne (37) véritable, ils ont enlevé cette semence, et ils l’ont donnée en pâture aux animaux, c’est-à-dire à leurs nombreuses iniquités. Ils l’ont foulée aux pieds de I’amour déréglé avec lequel ils m’ont offensé, et ils ont nui à eux-mêmes et à leur prochain.

10.- Mes serviteurs n’agissent pas ainsi, et vous devez faire comme eux, c’est-à-dire être unis et greffés sur la vigne véritable, et alors vous porterez des fruits abondants, parce que vous participerez à la sève de la vigne.

11.- Si vous êtes dans mon Fils bien-aimé, vous êtes en moi, parce que je suis une même chose avec lui, et lui avec moi. En étant avec lui, vous suivrez sa doctrine, et en suivant sa doctrine, vous participerez à la substance du Verbe; c’est-à-dire vous participerez à la divinité unie à l’humanité, et vous puiserez un amour divin qui enivre l’âme fidèle. En vérité, je vous le dis, vous participerez à la substance de la vigne véritable.

XXIV.- Dieu taille les rameaux unis à la vigne véritable. – La vigne de chacun est tellement unie à celle du prochain, que personne ne peut cultiver ou endommager la sienne sans cultiver ou endommager celle du prochain.

1.- Apprends, ma fille, ma conduite envers mes serviteurs qui sont unis à mon Fils bien-aimé par leur fidélité à suivre sa doctrine. Je les taille pour qu’ils portent beaucoup de fruits, et que ce fruit soit excellent et non pas sauvage. Les rameaux de la vigne sont coupés par le vigneron, pour que le vin soit meilleur et plus abondant; et les branches qui ne portent pas de fruits sont retranchées et mises au feu. Je ferai de même, moi qui suis le vigneron véritable; je taille par la tribulation les serviteurs qui sont en moi, afin que leur vertu soit éprouvée et donne des fruits plus abondants et plus parfaits. Ceux qui sont stériles sont retranchés et jetés au feu.

2.- Les vrais ouvriers sont ceux qui cultivent bien leurs âmes; ils en arrachent l’amour-propre et retournent en moi la terre de leur cœur, pour y nourrir et y développer la semence de la grâce qu’ils ont reçue au saint baptême. En, cultivant leur vigne, ils cultivent celle du prochain; et ils (38) ne peuvent cultiver l’une sans l’autre; car, je l’ai dit, tout le bien et le mal se font par le moyen du prochain. Vous êtes mes ouvriers; je vous ai choisis; moi, je suis l’ouvrier éternel et suprême; et je vous ai unis et greffés à la vigne véritable par l’union que j’ai faite avec vous.

3.- Remarque, ma fille, que toutes les créatures raisonnables ont en elles une vigne naturellement unie à la vigne de leur prochain. Ces vignes sont tellement unies, qu’elles ne peuvent agir sans que le bien ou le mal qu’elles font ne leur soit commun. Vous formez tous la vigne universelle, qui est la société des fidèles unie à la vigne mystique de la sainte Église, où vous puisez la vie.

4.- Dans cette vigne est plantée la vigne de mon Fils unique, sur lequel vous devez être greffés. Si vous ne l’êtes pas, vous êtes rebelles à la sainte Église, et vous êtes comme les membres retranchés qui se corrompent sur-le-champ. Vous avez, il est vrai, le temps pour détruire cette corruption du péché par une contrition véritable et par le secours de mes ministres, qui sont les ouvriers chargés de distribuer le vin, c’est-à-dire le sang sorti de la vigne véritable. Ce sang est si pur et si parfait, qu’aucun défaut de celui qui l’administre ne peut en altérer la vertu.

5.- C’est la charité qui lie les rameaux avec les liens d’une humilité sincère, acquise par la connaissance de soi-même et de moi. Tu vois que je vous ai tous envoyés travailler, et je vous y invite de nouveau, parce que le monde décline, et que les épines s’y sont tellement multipliées, qu’elles étouffent la semence, et que les hommes ne veulent plus porter les fruits de la grâce.

6.- Je veux donc que vous soyez mes ouvriers, et que vous alliez avec zèle travailler aux âmes dans le corps mystique de la sainte Église. Je vous ai choisis pour cela, parce que je veux faire miséricorde au monde, pour lequel tu m’adresses de si ferventes prières.

Traité de la Discrétion – Chapitre XVII, XVIII, XIX, XX

XVII.- Dieu se plaint de ses créatures raisonnables et surtout de leur amour-propre.

1.- Dieu, tout embrasé d’amour pour notre salut, excitait de plus en plus l’amour et la douleur dans cette âme, en lui montrant avec quelle passion il avait cherché l’homme, et il lui disait : Ma fille, ne vois-tu pas que l’homme me frappe et m’offense, moi qui l’ai créé avec tant d’amour, moi qui l’ai comblé de dons presque infinis, que je lui ai accordés par grâce et non par mérite. Tu vois combien de péchés différents il commet contre moi et combien il m’offense surtout par ce misérable et abominable amour-propre d’où vient tout le mal.

2.- C’est cet amour qui empoisonne le monde entier; car si mon amour produit toutes les vertus qui s’appliquent au prochain, l’amour-propre renferme en lui tout mal, parce qu’il vient de l’orgueil, comme le mien vient de la charité. Ce mal s’accomplit par le moyen de la créature et détruit la charité du prochain, parce que celui qui ne m’aime pas, n’aime pas le prochain : ces deux amours sont unis ensemble. Je t’ai dit que tout bien et tout mal se faisaient par le prochain.

3.- N’ai-je pas raison de me plaindre de l’homme, qui n’a reçu de moi que des bienfaits, et qui ne me rend que de la haine et des offenses? Cependant, je te l’ai dit et je- te le répète, les larmes de mes serviteurs peuvent apaiser ma colère; oui, vous tous qui me servez, répandez sans cesse en ma présence Vos ferventes prières et vos ardents désirs; pleurez amèrement les offenses qui me sont faites et le (31) malheur des âmes qui se perdent, et vous adoucirez la rigueur de mes divins jugements.

XVIII.- Personne ne peut échapper aux mains de Dieu : tous éprouvent sa miséricorde ou sa justice.

1.- Apprends, ma fille, que personne ne peut échapper à mes mains, parce que je suis celui qui suis. Vous n’avez pas l’être par vous-mêmes, mais vous êtes faits par moi, qui suis le créateur de toutes les choses qui participent à l’être, excepté du péché, qui n’est pas, car il n’a pas été fait par moi, et comme il n’est pas en moi, il n’est pas digne d’être aimé.

2.- La créature se rend coupable parce qu’elle aime le péché, qu’elle ne devrait pas aimer, et parce qu’elle me hait, moi qu’elle devrait tant aimer, puisque je suis le souverain Bien, et que je lui ai donné l’être avec tant d’amour. Mais elle ne peut m’échapper : ou elle est punie par ma justice pour ses fautes, ou elle est sauvée par ma miséricorde. Ouvre donc l’œil de ton intelligence et regarde ma main, et tu verras la vérité de ce que je te dis.

3.- Cette âme, pour obéir à l’ordre du Père suprême, regarda, et vit dans sa main l’univers tout entier. Et Dieu lui disait : Ma fille, vois et comprends que personne ne peut m’échapper; tous sont les sujets de ma justice ou de ma miséricorde, car tous ont été créés par moi, et je les aime d’un amour ineffable; malgré toutes leurs iniquités, je leur ferai miséricorde, et je t’accorderai ce que tu m’as demandé avec tant de larmes et d’ardeur.

XIX.- L’âme, de plus en plus embrasée d’amour, désire répandre son sang- Elle s’accuse elle-même, et prie particulièrement pour son père spirituel.

1.- Alors cette âme, ivre d’amour et tout hors d’elle-même, dans l’ardeur toujours croissante de ses saints désirs, était à la fois heureuse et pleine de douleur. Elle était heureuse parce qu’elle était unie à Dieu, jouissant des largesses de sa bonté et tout anéantie dans sa (32) miséricorde; elle était pleine de douleur parce qu’elle voyait offenser cette bonté infinie. Elle rendait grâces à la Majesté divine en comprenant que Dieu lui avait manifesté les défauts de ses créatures pour la contraindre à s’adresser à lui avec plus de zèle et de désir.

2.- Elle sentait son amour se renouveler au sein de Dieu, et cette sainte flamme de l’amour devenait si ardente, qu’elle désirait changer en sueurs de sang ces sueurs que causaient à son corps les violences de son âme, parce que l’union de son âme avec Dieu était plus grande que l’union de son âme et de son corps. La force de l’amour la baignait de sueurs, mais elle en avait honte, car c’était son sang qu’elle aurait voulu voir couler. Elle se disait à elle-même : O ma pauvre âme, tu as perdu tous les instants de ta vie; il y a tant de péchés dans le monde et dans l’Église, tant de malheurs généraux et particuliers f Je voudrais te les voir réparer par une sueur de sang.

3.- C’est que cette âme avait bien compris les enseignements de l’éternelle Vérité, le besoin de se connaître, la bonté de Dieu à son égard, et le moyen de réparer le mal dans le monde et d’apaiser la justice irritée du Ciel par d’humbles et continuelles prières. Elle excitait de plus en plus ses désirs et appliquait davantage son intelligence à la contemplation de la charité divine; elle voyait et sentait combien nous sommes tenus d’aimer et de chercher la gloire et la louange du nom de Dieu dans le salut des âmes. Elle comprenait que c’était la vocation des serviteurs de Dieu. C’était surtout celle à laquelle la Vérité éternelle appelait le père de son âme, et elle l’offrait à la bonté divine, demandant avec ferveur pour lui la lumière de la grâce, afin qu’il accomplît véritablement la volonté de Dieu en toutes choses.

XX.- On ne peut plaire à Dieu qu’en supportant les tribulations avec patience.

1.- Alors Dieu répondit à cette demande que lui inspirait l’ardent désir qu’elle avait du salut de son père spirituel. Il lui disait : Ma fille, ma volonté est qu’il cherche à me (33) plaire par sa faim et son zèle pour le salut des âmes; mais ni toi ni lui ne pourrez y parvenir sans souffrir les nombreuses persécutions que je jugerai utile de vous accorder.

2.- Si vous désirez me voir honorer dans l’Église, vous devez vouloir et aimer souffrir avec patience : ce sera la preuve que toi, ton père spirituel, et mes autres serviteurs, vous cherchez véritablement ma gloire. Vous mériterez ainsi ma tendresse paternelle; vous reposerez sur la poitrine de mon Fils bien-aimé, que je vous ai donné comme un pont, pour que tous vous puissiez atteindre votre fin dernière, et recevoir le fruit des peines que vous aurez supportées courageusement par amour pour moi. (34)

Traité de la Discrétion – Chapitre XIII, XIV, XV, XVI

XIII.- L’âme consolée dans sa peine, et fortifiée dans ses espérances par les paroles de Dieu, prie pour la sainte Église et pour tous les hommes.

1.- Alors cette âme se sentit embrasée d’un ardent désir et d’un amour ineffable pour la bonté infinie de Dieu. Elle voyait et connaissait l’étendue de cette charité, qui avait bien voulu répondre avec tant de douceur à ses demandes et les exaucer, en adoucissant par l’espérance la douleur que lui avaient causée les offenses contre Dieu, le malheur de l’Église et la connaissance de sa propre misère. Elle cessait ses larmes, mais elle en versait bientôt de nouvelles lorsque Dieu lui montrait la voie de la perfection, les péchés commis contre lui, et le danger que couraient les âmes.

2.- La connaissance que cette âme avait d’elle-même lui faisait mieux connaître Dieu, parce qu’elle lui montrait sa bonté; et elle voyait dans la douce connaissance de Dieu, comme dans un miroir, sa dignité et son indignité sa dignité, car la création l’avait faite à l’image de Dieu, et cela par grâce et non par mérite; son indignité, car elle était tombée d’elle-même dans le péché. L’âme apercevait ses souillures dans la pureté divine, et elle désirait les effacer. Plus cette lumière et cette connaissance augmentaient, plus sa douleur augmentait; mais plus aussi elle diminuait par l’espérance que lui donnait la vérité.

3.- Ainsi que le feu s’accroît à mesure qu’on l’alimente, l’ardeur de cette âme grandissait au point qu’il eût été impossible au corps de la supporter, et que la mort serait venue, si elle n’avait puisé sa force en celui qui est la force suprême. Purifiée par les flammes de la charité qu’elle trouvait dans la connaissance de Dieu et d’elle-même, de plus en plus excitée par l’espérance du salut du monde et de la réforme de l’Église, dont elle voyait la lèpre et les misères, elle s’éleva avec confiance devant le Seigneur, et lui dit comme autrefois Moïse : Seigneur, jetez les regards (24) de votre miséricorde sur votre peuple et sur le corps mystique de la sainte Église. Si vous pardonnez à tant de créatures, si votre bonté infinie les retire du péché mortel et de l’éternelle damnation, vous serez plus glorifié que si vous ne pardonnez qu’à moi, misérable, qui vous ai tant offensé, qui suis l’occasion et l’instrument de tant de mal.

4.- Je vous en conjure, ineffable Charité, vengez-vous sur moi et faites miséricorde à votre peuple. Je gémirai en votre présence jusqu’à ce que vous m’ayez exaucée. À quoi me sert d’avoir la vie, si votre peuple est dans la mort, si votre épouse, qui doit être la lumière, reste dans les ténèbres, et cela par ma faute plutôt que par celle des autres créatures? Aussi je vous en conjure, faites miséricorde à votre peuple, au nom de cet amour qui vous a porté à créer l’homme à votre image et à votre ressemblance.

5.- En disant cette ineffable parole : » Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance « , et en l’accomplissant, vous avez voulu faire participer l’homme à votre adorable Trinité. Vous lui avez donné la mémoire, pour qu’il retînt vos bienfaits et qu’il participât à votre puissance. Ô Père éternel, vous lui avez donné l’intelligence, pour qu’il comprît votre bonté et qu’il participât à la sagesse de votre Fils unique; vous lui avez donné la volonté, pour qu’il aimât ce que l’intelligence verrait et connaîtrait de la vérité, et qu’il participât à l’ardeur du Saint-Esprit. Et qu’est-ce qui vous a fait élever l’homme à une si haute dignité? C’est cet amour, incompréhensible avec lequel vous avez regardé en vous-même votre créature; vous, vous êtes passionné pour elle, vous l’avez créée, vous lui avez donné l’être, afin de la faire jouir de vous, qui êtes le Bien suprême.

6.- Le péché qu’elle a commis l’a fait déchoir du rang où vous l’aviez placée; sa révolte l’a mise en opposition avec votre bonté, et nous sommes devenus vos ennemis. Alors le même amour qui vous avait porté à nous créer, vous a porté à relever le genre humain de l’abîme où il était tombé. La paix a remplacé la guerre; vous nous avez donné le Verbe, votre Fils unique, qui nous a réconciliés avec vous. Il a été notre justice, parce qu’Il a pris sur lui nos injustices; il s’est fait obéissant pour nous, (25) en revêtant, lorsque vous le lui avez ordonné, la chair de notre humanité.

7.- O abîme de charité, comment le cœur ne se brise-t-il pas en voyant tant de grandeur unie à tant de bassesse? Nous étions faits à votre image, et vous vous faites à la nôtre, en vous unissant à l’homme, en cachant votre divinité sous la chair misérable et corrompue d’Adam; et pourquoi? Par amour. Dieu se fait homme, et l’homme devient Dieu. Au nom de cet amour qui vous presse, faites miséricorde, je vous en supplie, à toutes vos créatures.

XIV.- Dieu se plaint des péchés des chrétiens, et particulièrement de ceux de ses ministres. – Du sacrement de l’Eucharistie et des bienfaits de l’Incarnation.

1.- Alors Dieu jeta un regard miséricordieux sur cette âme qui l’invoquait avec des larmes si ferventes; il se laissa vaincre par l’ardeur de ses désirs, et il lui dit : Ma bien douce fille, tes larmes sont toutes puissantes, parce qu’elles sont unies à ma charité et qu’elles sont répandues par amour pour moi. Je ne puis résister à tes désirs. Mais regarde les souillures qui déshonorent le visage de mon épouse. Elle porte comme une lèpre affreuse l’impureté, l’amour-propre, l’orgueil et l’avarice de ceux qui vivent dans leurs péchés. Tous les chrétiens en sont infectés, et le corps mystique de la sainte Église n’en est point exempt!

2.- Oui, mes ministres, qui se nourrissent du lait de son sein, ne songent pas qu’ils doivent le distribuer à tous les fidèles et à ceux qui veulent quitter les ténèbres de l’erreur et s’attacher à l’Église. Vois avec quelle ignorance, avec quelle ingratitude ils me servent. Combien sont indignes et irrespectueuses les mains qui reçoivent le lait de mon Épouse et le sang de mon Fils! Ce qui donne la vie leur cause la mort, parce qu’ils abusent de ce sang, qui doit vaincre les ténèbres, répandre la lumière et confondre le mensonge.

3.- Ce sang précieux est la source de tout bien; il sauve et rend parfait tout homme qui s’applique à le recevoir; il donne la vie et la grâce avec plus ou moins d’abondances, selon les dispositions de l’âme; mais il n’apporte que la mort à celui qui vit dans le péché. C’est la faute de celui qui vit dans le péché. C’est la faute de celui qui reçoit, et non pas (26) la faute du sang ou la faute de ceux qui l’administrent; ils pourraient être plus coupables sans en altérer la vertu; leur péché ne peut nuire à celui qui reçoit, mais à eux seulement, s’ils ne se purifient pas dans la contrition et le repentir;

4.- Oui, c’est un grand malheur de recevoir indignement le sang de mon Fils; c’est souiller son âme et son corps; c’est être bien cruel envers soi-même et envers le prochain; car c’est se priver de la grâce; c’est fouler aux pieds le bénéfice du sang reçu dans le baptême qui a lavé la tache originelle. Je vous ai donné le Verbe, mon Fils unique, parce que le genre humain tout entier était corrompu par le péché du premier homme, et que, sortis de la chair viciée d’Adam, vous ne pouviez plus acquérir la vie éternelle.

5.- J’ai voulu unir ma grandeur infinie à la bassesse de votre humanité, afin de guérir votre corruption et votre mort, et de vous rendre la grâce qu’avait détruite le péché. Je ne pouvais souffrir comme Dieu la peine que ma justice réclamait pour le péché, et l’homme était incapable d’y satisfaire. S’il le pouvait dans une certaine mesure pour lui, il ne le pouvait pas pour les autres créatures raisonnables; et d’ailleurs sa satisfaction ne pouvait être complète, puisque l’offense était commise contre moi, qui suis la bonté infinie.

6.- Il fallait racheter l’homme malgré sa faiblesse et sa misère, et c’est pour cela que j’ai envoyé le Verbe mon Fils, revêtu de votre nature déchue, afin qu’il souffrît dans la chair même qui m’avait offensé, et qu’il apaisât ma colère en endurant la douleur jusqu’à la mort ignominieuse de la croix. Il satisfit ainsi à ma justice, et ma miséricorde put pardonner à l’homme, et lui rendre encore accessible la félicité suprême pour laquelle il avait été créé. La nature humaine unie à la nature divine racheta le genre humain, non seulement par la peine qu’elle supporta dans la chair d’Adam, mais par la vertu de la Divinité, dont la puissance est infinie.

7.- Cette union des deux natures m’a rendu agréable le sacrifice de mon Fils, et j’ai accepté son sang, mêlé à la Divinité et tout embrasé du feu de cette charité, qui l’attachait et le clouait à la croix. La nature humaine satisfit au péché par le mérite de la nature divine : la tache originelle d’Adam disparut, et il n’en resta qu’un penchant au mal, et une faiblesse (27) des sens qui est dans l’homme comme la cicatrice d’une plaie.

8.- La chute d’Adam vous avait mortellement blessés; mais le grand médecin, mon Fils unique, est venu pour vous guérir; il a bu le breuvage amer que l’homme ne pouvait boire à cause de sa faiblesse; il a fait comme la nourrice qui prend une médecine pour guérir son enfant, parce qu’elle est grande et forte, et que son enfant ne peut en supporter l’amertume. Mon Fils a pris aussi, dans la grandeur et la force de la Divinité unie à votre nature, l’amère médecine du Calvaire, la mort douloureuse de la croix, pour guérir ses enfants et leur rendre la vie que le péché avait détruite.

9.- Il reste seulement une trace du péché originel que vous a donné la naissance; cette trace même est effacée presque entièrement par le baptême, qui contient et donne la vie de la grâce que lui communique le glorieux et précieux sang de mon Fils. Dès que l’âme reçoit le saint baptême, le péché originel disparaît, et la grâce y entre. Le penchant au mal, qui est la cicatrice du péché originel, s’affaiblit même, et l’âme peut le vaincre si elle le veut. Elle peut recevoir et augmenter la grâce dans la mesure du désir qu’elle aura de m’aimer et de me servir.

10.- La grâce du saint baptême lui laisse toute sa liberté pour le bien et pour le mal … Quand vient le moment de jouir du libre arbitre, elle peut en user dans toute la plénitude de sa volonté; et cette liberté, conquise par le sang glorieux de mon Fils, est si grande, que ni le démon ni les créatures ne peuvent lui faire commettre la moindre faute sans son consentement. La servitude du péché est détruite, et l’homme peut dominer ses sens et acquérir le bonheur pour lequel il a été créé.

11.- Ô homme misérable, qui te délecte dans la boue comme le fait l’animal, et qui méconnaît la grandeur du bienfait que tu as reçu de ma bonté! O malheureuse créature, tu ne pouvais recevoir davantage au milieu des ténèbres épaisses de ton ignorance. (28)

XV.- Le péché est plus gravement puni depuis la Passion de Jésus-Christ. – Dieu promet de faire miséricorde, en considération des prières et des souffrances de ses serviteurs.

1.- Tu le vois, ma fille bien-aimée, les hommes ont été régénérés dans le sang de mon Fils et rétablis dans la grâce, mais ils la méconnaissent et s’enfoncent de plus en plus dans le mal; ils me poursuivent de leurs outrages et méprisent mes bienfaits. Non seulement ils repoussent ma grâce, mais ils me la reprochent, comme si j’avais d’autres buts que leur sanctification. Plus ils s’endurciront, et plus ils seront punis; et leur châtiment sera plus terrible qu’il ne l’aurait été avant la Rédemption, qui a effacé la tache du péché originel. N’est-il pas juste que celui qui a beaucoup reçu doive beaucoup?

2.- L’homme a reçu beaucoup. Il a reçu l’être, il a été fait à mon image et à ma ressemblance, il devait m’en rendre gloire, et il ne l’a pas fait pour se glorifier lui-même. Il a violé les ordres que je lui avais donnés, et il est devenu mon ennemi. J’ai détruit par l’humilité son orgueil; j’ai abaissé ma divinité jusqu’à revêtir votre humanité; je vous ai délivrés de l’esclavage du démon; je vous ai rendus libres. Non seulement je vous ai donné la liberté, mais j’ai fait l’homme Dieu, comme j’ai fait Dieu homme, en unissant la nature divine à la nature humaine.

3.- Ne me doivent-ils donc rien, ceux qui ont reçu le trésor de ce sang précieux qui les a rachetés, et la dette n’est-elle pas plus grande après la Rédemption qu’avant?

Les hommes sont obligés de me rendre gloire et honneur en suivant la parole incarnée de mon Fils : ils me doivent l’amour envers moi et envers le prochain. Ils me doivent des vertus sincères et véritables, et s’ils ne s’acquittent pas, plus ils me doivent et plus ils m’offensent.

4.- Ma justice alors demande que je proportionne la peine à l’offense et que je les frappe d’une damnation éternelle. Aussi le mauvais chrétien est-il beaucoup plus puni que le païen. Le feu terrible de ma vengeance, qui brûle sans consumer, le torture davantage, et le ver rongeur de la conscience le dévore plus profondément. Quels que soient leurs (29) tourments, les damnés ne peuvent perdre l’être; ils demandent la mort sans pouvoir l’obtenir, le péché ne leur ôte que la vie de la grâce. Oui, le péché est plus puni depuis la Rédemption qu’avant, parce que les hommes ont plus reçu. Les malheureux n’y pensent pas, et se font mes ennemis après avoir été réconciliés dans le sang précieux de mon Fils.

5.- Il y a cependant un moyen d’apaiser ma colère; mes serviteurs peuvent l’arrêter par leurs larmes et la vaincre par l’ardeur de leurs désirs : c’est ainsi que tu en as triomphé, parce que je t’en ai donné la puissance, afin de pouvoir faire miséricorde au monde. Oui, j’excite moi-même dans mes serviteurs une faim et une soif dévorantes du salut des âmes, parce que leurs larmes tempèrent les rigueurs de ma Justice. Versez donc des larmes abondantes; puisez-les dans l’océan de ma charité, et lavez avec des larmes la face de mon épouse bien-aimée. Vous lui rendrez cette beauté que ne donnent pas la guerre et la violence, mais que procurent les humbles et douces prières de mes serviteurs et les larmes qu’ils répandent dans l’ardeur de leurs désirs. Oui, je satisferai ces désirs; j’éclairerai avec la lumière de votre patience les ténèbres des méchants. Ne craignez pas les persécutions du monde; je serai toujours avec vous, et ma providence ne vous manquera jamais.

XVI.- L’âme, à la vue de la bonté divine, prie pour l’Église et pour le monde.

1.- Alors cette âme, excitée par ces paroles qui l’éclairaient, se présenta pleine de joie devant la Majesté divine. Elle se confiait dans sa miséricorde, et l’amour ineffable qu’elle ressentait lui faisait comprendre que Dieu désirait pardonner aux hommes, malgré tous leurs outrages. C’était pour le pouvoir qu’il demandait à ses amis de lui faire une sainte violence, et qu’il leur apprenait le moyen d’apaiser les rigueurs de sa justice.

2.- Alors toute crainte se dissipait; elle ne redoutait plus les persécutions du monde, puisque le Seigneur devait l’assister et combattre pour elle. L’ardeur de ses désirs augmentait, et ses prières s’étendaient au monde tout entier. (30) Non seulement elle priait pour le salut des chrétiens et des infidèles qui tiennent à l’Église, mais encore comme Dieu l’y poussait pour la conversion de tous les hommes. Miséricorde, criait-elle, ô Père éternel ! miséricorde pour ces pauvres brebis dont vous êtes le bon pasteur. Ne tardez pas à faire miséricorde au monde; hâtez-vous, car il se meurt, parce que les hommes n’ont pas l’union de la charité envers vous ni envers eux-mêmes; ils ne s’aiment pas d’un amour fondé sur vous, ô éternelle Vérité!

Traité de la Discrétion – Chapitre IX, X, XI, XII

IX.- On doit s’attacher plus aux vertus qu’à la pénitence. – La discrétion tire sa vie de l’humilité; elle rend à chacun ce qui lui est dû.

Nous donnons au mot discrétion toute I’étendue qu’il a dans la langue théologique. Il signifie le discernement qui règle la mesure et les rapports de toutes les vertus. Voir les Conférences de Cassien, 2e conférence.

1.- Les œuvres douces et saintes que je réclame de mes serviteurs sont les vertus intérieures d’une âme éprouvée, plutôt que les vertus qui s’accomplissent au moyen du corps, par les abstinences et les mortifications : ce sont là les instruments de la vertu plutôt que la vertu. Celui qui les emploie sans la vertu me sera peu agréable, et même, s’il les emploie sans discrétion en s’attachant d’une manière exagérée à la pénitence, il nuira véritablement à la perfection.

2.- Le fondement de la perfection est l’ardeur de mon amour, une sainte haine de soi-même, une humilité vraie, une patience parfaite, et toutes ces vertus intérieures de l’âme qui s’unissent à un désir insatiable de ma gloire et du salut des âmes. Ces vertus prouvent que la volonté est morte, et que la sensualité est vaincue par l’amour. C’est avec cette discrétion qu’on doit faire pénitence : la vertu est le but principal ; la pénitence n’est qu’un moyen pour l’atteindre, et il faut toujours l’employer dans la seule mesure du possible.

3.- En s’appuyant trop sur la pénitence, on nuit à sa perfection, parce qu’on ne suit pas la lumière de la connaissance de soi-même et de ma souveraine bonté, et qu’on n’obéit pas (16) à la vérité en dépassant les bornes de ma haine ou de mon amour.

4.- La discrétion n’est autre chose qu’une connaissance vraie que l’âme doit avoir d’elle-même et de moi, et c’est dans cette connaissance qu’elle prend racine ; elle a un rejeton qui est lié et uni à la charité. Elle en a beaucoup d’autres, comme un arbre a beaucoup de rameaux, mais ce qui donne la vie à l’arbre et aux rameaux, c’est la racine ; cette racine doit être plantée dans la terre de l’humilité, qui porte et nourrit la charité, où est enté le rejeton et l’arbre de la discrétion.

5.- La discrétion ne serait plus une vertu et ne produirait pas de fruits de vie si elle n’était plantée dans l’humilité, parce que l’humilité vient de la connaissance que l’âme a d’elle-même. Aussi t’ai-je dit que la racine de la discrétion était une connaissance vraie de soi-même et de ma bonté, qui fait rendre à chacun ce qui lui est dû le plus justement possible.

6.- L’âme me rend ce qui m’est dû en rendant gloire et louange à mon nom, en m’attribuant les grâces et les dons qu’elle sait avoir reçus de moi ; elle se rend à elle-même ce qui lui est dû en reconnaissant qu’elle n’est pas, que son être lui vient uniquement de ma grâce, et tout ce qu’elle a de plus vient de moi et non pas d’elle. Il lui semble qu’elle est ingrate pour tant de bienfaits, qu’elle est coupable d’avoir si peu profité du temps et des grâces reçues, et qu’elle mérite d’en être sévèrement punie. Elle conçoit alors un regret violent et une profonde haine de ses défauts.

7.- Voici ce que fait la discrétion fondée sur la connaissance de soi-même et sur une humilité vraie. Sans l’humilité l’âme ne serait pas juste, et son défaut de discrétion aurait sa source dans l’orgueil, comme la discrétion a la sienne clans l’humilité. Elle me déroberait mon honneur en se l’attribuant à elle-même, et elle m’attribuerait ce qui lui appartient en se plaignant et en murmurant injustement de ce que j’ai fait pour elle et pour mes autres créatures. Elle se scandaliserait également de moi et du prochain.

8.- Ceux qui ont la discrétion n’agissent point ainsi. Lorsqu’ils m’ont rendu et qu’ils se sont rendu justice, ils accomplissent aussi leur devoir envers le prochain en l’aimant d’une charité sincère, en priant pour lui avec une humble persévérance, comme il faut le faire les uns (17) pour les autres ; en lui donnant tous les enseignements et les bons exemples, les conseils et les secours qui sont nécessaires à son salut. Quelle que soit la position de l’homme, qu’il commande ou qu’il obéisse, s’il a cette vertu, tout ce qu’il fera pour le prochain sera fait avec discrétion et charité, car ces deux choses sont inséparables : elles reposent sur une humilité sincère, qui vient de la connaissance de soi-même.

X. – La charité, l’humilité et la discrétion sont inséparables, et l’âme doit les posséder.

1.- Sais-tu dans quel rapport sont ces trois vertus? Suppose un cercle tracé sur la terre, et au milieu un arbre avec un rejeton qui lui serait uni ; l’arbre se nourrit de la terre contenue dans la largeur du cercle ; s’il en était arraché, il mourrait et ne pourrait donner de fruits tant qu’il n’y serait pas replanté. L’âme aussi est un arbre fait pour l’amour et qui ne peut vivre que d’amour. Si l’âme n’a pas l’amour divin d’une parfaite charité, elle ne donnera pas de fruits de vie, mais des fruits de mort. Il faut que sa racine se nourrisse dans le cercle d’une véritable connaissance d’elle-même, et cette connaissance la fixe en moi, qui n’ai ni commencement ni fin. Quand tu tournes dans un cercle, tu n’en trouves ni le commencement ni la fin, et cependant tu t’y vois renfermée.

2.- Cette connaissance que l’âme a de moi et d’elle-même repose sur la terre d’une véritable humilité, dont l’étendue est proportionnée à celle du cercle de cette connaissance qu’elle a de moi en elle. Sans cela, le cercle ne serait pas sans commencement et sans fin ; il aurait un commencement, puisqu’il commencerait à la connaissance d’elle-même, et finirait dans la confusion, parce que cette connaissance serait séparée de moi.

3.- L’arbre de la charité se nourrit de l’humilité et produit le rejeton d’une véritable discrétion, ainsi que je te l’ai montré. La moelle de l’arbre, c’est-à-dire de la charité dans l’âme, est la patience qui prouve que je suis dans l’âme et que l’âme est en moi. Quand cet arbre est ainsi planté, il porte des fleurs d’une éclatante vertu et les parfums les plus délicieux ; (18) il donne des fruits excellents à tous ceux qui désirent suivre et imiter mes serviteurs ; il rend ainsi honneur et gloire à mon nom et il accomplit le but de la création. Il arrive à son terme, à moi qui suis la vie véritable, et rien ne peut le dépouiller s’il n’y consent pas. Tous les fruits de cet arbre sont inséparables, et ils viennent de la discrétion.

XI.- La pénitence doit être le moyen d’acquérir la vertu et non le but principal de l’âme. – Des lumières de la discrétion en diverses circonstances.

1.- Les fruits que je demande d’une âme doivent prouver la réalité de la vertu au temps de l’épreuve. Souviens-toi de ce que je t’enseignais autrefois, lorsque tu désirais faire de grandes pénitences ; tu me disais : » Que pourrais-je faire, que pourrais-je endurer pour vous « ? Je te répondais intérieurement : » J’aime peu de paroles, mais beaucoup d’œuvres » afin de te faire comprendre que je m’attache peu à celui dont la bouche me dit : » Seigneur, Seigneur, que puis-je faire pour vous « ? et qui désire par amour pour moi mortifier son corps par la pénitence, sans vaincre et tuer sa volonté. Ce que je préfère, ce sont les actes d’une courageuse patience et les œuvres d’une vertu intérieure, qui agit toujours sous’ l’influence de la grâce ; tout ce qu’on fait en dehors de ce principe, je le regarde comme de simples paroles, parce que ce sont des actes bornés, et moi, qui suis l’infini, je veux des actes et un amour sans borne.

2.- Je veux que les œuvres de pénitence et les autres pratiques corporelles soient le moyen et non pas le but de l’âme ; si c’était le but, ce serait un acte borné, comme la parole qui sort des lèvres et qui n’existe plus, quand elle ne sort pas avec l’amour de l’âme qui conçoit et enfante véritablement la vertu. Si ce que j’appelle une parole est uni à l’ardeur de la charité, alors cette parole me devient agréable, parce qu’elle n’est pas seule, mais qu’elle est accompagnée d’une discrétion véritable, et que l’acte du corps est un moyen et non pas le but principal.

3.- Il ne convient pas que le but principal de l’âme soit dans la pénitence et dans les autres œuvres extérieures, car ces œuvres sont finies et s’accomplissent dans le temps ; il faut quelquefois que la créature les abandonne ou qu’on (19) les lui défende. Les circonstances et l’ordre des supérieurs peuvent l’exiger : les accomplir alors serait, non pas un mérite, mais une grande offense. Tu vois donc que ce sont des œuvres bornées, qu’il faut prendre pour moyen et non pour but ; car, en les prenant pour but, l’âme serait vide lorsqu’il faudrait les laisser.

4.- Aussi mon Apôtre, le glorieux Saint Paul, dit dans son Épître, de mortifier le corps et de tuer la volonté, c’est-à-dire de dompter le corps en macérant la chair lorsqu’elle veut se révolter contre l’esprit. Mais la volonté a besoin d’être entièrement vaincue, détruite et soumise à ma volonté. On triomphe ainsi de la volonté par le moyen de la vertu de discrétion, qui fait que l’âme déteste ses fautes et sa sensualité en acquérant la connaissance d’elle-même ; c’est là l’arme victorieuse qui tue l’amour-propre né de la volonté.

5.- Ceux qui agissent ainsi m’offrent non seulement des paroles, mais encore beaucoup d’œuvres, et en disant beaucoup, je n’en fixe pas le nombre, parce que la charité fait naître toutes les vertus, et l’âme qui y est affermie ne doit pas connaître de limites. Je n’exclus pas non plus les paroles, mais je dis qu’elles doivent être peu nombreuses, parce que les œuvres extérieures sont bornées. Elles me sont agréables cependant, lorsqu’elles sont le moyen de la vertu et non pas le but principal.

6.- Il faut bien se garder de mesurer la perfection sur la pénitence. Celui qui tue son corps par la mortification peut être moins parfait que celui qui le traite plus doucement. La vertu et le mérite ne consistent pas dans l’acte ; car que deviendrait celui qui, pour une cause légitime, ne pourrait l’accomplir? La vertu et le mérite sont dans la charité unie à la discrétion, et la discrétion ne met pas de bornes à la charité, parce que je suis la souveraine et éternelle Vérité.

7.- Il ne peut y avoir de mesure à. mon amour, mais il y en a à l’amour du prochain : c’est la lumière de la discrétion, née de la charité, qui le règle ; car il n’est jamais permis de commettre une faute dans l’intérêt même du prochain. Si l’on pouvait par un seul péché retirer le monde entier de l’enfer ou produire un grand bien, il ne faudrait pas commettre ce péché, parce que la charité ne serait pas discrète, et qu’on ne doit pas faire le mal pour le bien et l’utilité du prochain. (20)

8.- Une sainte discrétion apprend aux puissances de l’âme à me servir avec courage ; elle enseigne à aimer le prochain avec ardeur et à donner la vie du corps pour le salut des âmes, si l’occasion s’en présente. Elle fait souffrir mille tourments pour procurer aux autres la vie de la grâce, et elle sacrifie le nécessaire même pour les assister et les secourir dans leurs nécessités corporelles.

9.- C’est ainsi qu’agit la discrétion dans la lumière que lui donne la charité. Toute âme qui veut vivre de ma grâce doit avoir pour moi un amour sans borne et sans mesure, et avec cet amour aimer le prochain selon les règles de la charité, sans jamais commettre de faute pour lui être utile.

10.- C’est l’enseignement de Saint Paul lorsqu’il dit que la charité bien ordonnée est de commencer par soi-même ; autrement on ne servirait pas parfaitement le prochain ; car lorsque la perfection n’est pas dans l’âme, tout ce qu’elle fait pour elle et pour les autres est imparfait. Serait-il convenable que, pour sauver des créatures qui sont finies et créées, on m’offensât, moi qui sais le Bien éternel et infini? La faute ne pourrait jamais être compensée par le bien qu’elle procurerait ; ainsi on ne doit jamais la commettre.

11.- La véritable charité le comprend, parce qu’elle porte avec elle la lumière d’une sainte discrétion. Cette lumière dissipe les ténèbres, détruit l’ignorance, prépare toutes les vertus et devient le principal moyen. Elle est une prudence qui ne peut s’égarer, une force qui est invincible, une persévérance qui unit les extrêmes, le ciel à la terre, parce qu’elle conduit de ma connaissance à la connaissance de soi-même, et de mon amour à l’amour du prochain.

12.- Elle échappe par l’humilité à tous les pièges du tentateur, et par la prudence à toutes les séductions des créatures. Sa main, qui n’a d’autre arme que la patience, triomphe du démon et de la chair avec l’aide de cette douce et bonne lumière, parce qu’elle connaît sa fragilité, et que, la connaissant, elle a pour elle la haine qu’elle mérite. Dès lors elle dédaigne, méprise et foule aux pieds le monde ; elle en reste maîtresse.

13.- Tous les tyrans de la terre ne peuvent ôter la vertu d’une âme ; leurs persécutions, au contraire, la fortifient et l’augmentent. Cette vertu que mon amour a fait naître s’éprouve et se développe par le prochain ; car si elle ne se manifestait (21) pas dans l’occasion, si elle ne répandait pas ses clartés sur les créatures, ce serait une preuve qu’elle ne viendrait pas de la vérité. La vertu ne peut être parfaite et utile que par l’intermédiaire du prochain.

14.- L’âme est comme une femme qui conçoit un fils si elle ne le met pas au monde, si elle ne le montre pas aux hommes, son époux ne peut pas dire qu’il a un fils. Et moi qui suis l’époux de l’âme, si elle n’enfante pas ce fils de la vertu dans la charité du prochain, si elle ne le montre pas quand l’occasion le demande, ne peut-on pas dire qu’elle est stérile? Ce que j’ai dit des vertus, on peut le dire des vices ; ils s’exercent tous par l’intermédiaire du prochain.

XII.- Dieu promet aux souffrances de ses serviteurs le repos et la réforme de l’Église.

1.- Ma souveraine bonté t’a montré la vérité et la doctrine par laquelle tu peux acquérir une grande perfection et la conserver. Je t’ai dit comment tu devais satisfaire à la faute et à la peine, en toi et en ton prochain. La souffrance que supporte une créature attachée à un corps mortel ne peut satisfaire à la faute et à la peine, si elle n’est pas unie à une charité sincère, à une contrition véritable et à une haine profonde du péché. La souffrance, lorsqu’elle est unie à la charité, ne satisfait pas par sa propre vertu, mais par la vertu de la charité et du regret qu’on a de ses péchés. La charité s’acquiert par la lumière de l’intelligence et par la sincérité du cœur qui se fixe en moi, qui suis la Charité. Je t’ai expliqué ces choses lorsque tu m’as demandé de souffrir.,

2.- Je t’ai enseigné comment mes serviteurs doivent s’offrir à moi en sacrifice ; ce sacrifice doit être à la fois et corporel et spirituel. Le vase n’est pas séparé de l’eau quand on la présente au maître. L’eau sans le vase ne pourrait lui être présentée, et le vase sans l’eau lui serait inutile. Vous devez donc m’offrir le vase de toutes les peines que je vous envoie, sans en choisir le lieu, le temps ‘et la mesure, qui dépendent de mon bon plaisir. Mais ce vase doit être plein, c’est-à-dire que vous devez endurer les peines avec amour, avec résignation, et supporter avec (22) patience les défauts du prochain, ne haïssant que le péché. Votre vase alors est plein de l’eau de ma grâce qui donne la vie, et je reçois avec délices ce présent que me font mes épouses, les âmes fidèles. J’accepte leurs ardents désirs, leurs larmes, leurs soupirs, leurs ferventes prières et ces preuves de leur amour apaisent ma colère contre mes ennemis et les hommes pervers, qui commettent contre moi tant d’offenses.

3.- Ainsi donc, souffrez avec courage jusqu’à la mort ; œ sera le signe évident de votre amour pour moi. Après avoir mis la main à la charrue, ne regardez pas en arrière par crainte de quelque créature ou de quelque tribulation. Réjouissez-vous au contraire dans vos épreuves ; le monde se complaît dans ses injustices ; pleurez-les, et celles qui m’offensent vous offensent, et celles qui vous offensent m’offensent. Ne suis-je pas devenu une seule chose avec vous?

4.- Je vous ai donné mon image et ma ressemblance. Lorsque vous avez perdit la grâce par le péché, pour vous rendre la vie, j’ai uni ma nature à la vôtre en revêtant votre humanité. Vous avez mon image, et j’ai pris la vôtre en me faisant homme. Je suis donc une même chose avec vous, et si l’âme veut bien m’aimer, si elle ne me quitte pas par le péché mortel, elle est en moi, et moi en elle. C’est pour cela que le monde la persécute, parce que le monde n’a pas ma ressemblance et qu’il a persécuté mon Fils unique jusqu’à la mort ignominieuse de la Croix. Il agit de même envers vous ; il vous poursuit et vous poursuivra jusqu’à la mort, parce qu’il ne m’aime pas ; si le monde m’avait aimé, il vous aimerait ; mais réjouissez-vous, car votre joie sera grande dans le ciel.

5.- En vérité, je vous le dis, plus la tribulation abondera dans le corps mystique de la sainte Église, plus aussi abondera la douceur de la consolation. Et quelle sera cette douceur? Ce sera la réforme et la sainteté de ses ministres qui fleuriront pour la gloire et l’honneur de mon nom, et qui élèveront vers moi le parfum de toutes les vertus. Ce sont les ministres de mon Église qui seront réformés, et non pas mon Église, car la pureté de mon épouse ne peut être diminuée et détruite par les fautes de ses serviteurs.

6.- Réjouis-toi donc, ma fille, avec le directeur de ton âme et avec mes autres serviteurs ; réjouissez-vous dans (23) votre douleur. Moi qui suis la Vérité éternelle, je vous promets de vous soulager. Après la douleur viendra la consolation, parce que vous aurez beaucoup souffert pour la réforme de la sainte Église.

Le Dialogue – Chapitres V, VI, VII, VIII

V.- Combien plaît à Dieu le désir de souffrir pour lui.

1.- Rien ne m’est plus agréable que le désir de souffrir jusqu’à la mort des peines et des épreuves pour le salut des âmes ; plus on souffre, plus on prouve qu’on m’aime ; l’amour fait connaître davantage ma vérité ; et plus on la connaît, plus on ressent de douleur des fautes qui m’offensaient. Ainsi, en me demandant de punir sur toi les péchés des autres, tu me demandes l’amour, la lumière, la connaissance de la vérité ; car l’amour se proportionne à la douleur, et augmente avec elle.

2.- Je vous ai dit : Demandez, et vous recevrez ; je ne refuserai jamais celui qui me demandera dans la vérité. L’ardeur de la divine charité est si unie dans l’âme avec la patience parfaite, que l’une ne peut y subsister sans l’autre. Dès que l’âme veut m’aimer, elle doit vouloir aussi supporter, par amour pour moi, toutes les peines que je lui accorderai, quelles que soient leur mesure et leur forme. La patience ne vit que de peines et la patience est la compagne inséparable de la charité. Ainsi donc, supportez tout avec courage ; sans cela vous ne sauriez être les époux de ma vérité, les amis de mon Fils, et vous ne pourriez montrer le désir que vous avez de mon honneur et du salut des âmes.

VI.- Toute vertu et tout défaut se développent par le moyen du prochain.

1.- Je veux que tu saches que toute vertu et tout défaut se développent par le moyen du prochain. Celui qui est dans ma disgrâce fait tort au prochain et à lui-même, qui est son principal prochain. Ce tort est général et particulier ; il est général parce que vous êtes obligé d’aimer votre prochain comme vous-même, et qu’en l’aimant, vous devez lui être utile spirituellement par vos (9) prières et vos paroles ; vous devez le conseiller et l’aider dans son âme et dans son corps, selon ses nécessités, au moins de désir, si vous ne pouvez le faire autrement.

2.- Celui qui ne m’aime pas n’aime pas son prochain, et ne l’aimant pas il ne peut lui être utile. II se fait tort, puisqu’il se prive de la grâce ; il fait tort au prochain, puisqu’il le prive des prières et des saints désirs qu’il devait m’offrir pour lui, et dont la source est mon amour et l’honneur de mon nom.

3.- Ainsi tout mal vient à l’occasion du, prochain qu’on n’aime pas, dès qu’on ne m’aime pas ; et quand on n’a plus cette double charité, on fait le mal puisqu’on n’accomplit plus le bien. À qui fait-on le mal, si ce n’est à soi-même ou au prochain? Ce n’est pas à moi, car le mal ne saurait m’atteindre, et je ne regarde fait à moi que celui qui est fait aux autres.

4.- On fait le mal contre soi-même, puisqu’on se prive de ma grâce, et qu’on ne peut par conséquent se nuire davantage. On fait le mal contre le prochain, puisqu’on ne lui donne pas ce qui lui est dû au nom de l’amour, et qu’on ne m’offre pas pour lui les prières et les saints désirs de la charité.

5.- C’est là une dette générale envers toute créature raisonnable ; mais elle est plus sacrée à l’égard de tous ceux qui vous entourent parce que vous êtes obligés de vous soutenir les uns les autres par vos paroles et vos bons, exemples, recherchant en toutes choses l’utilité de votre prochain, comme celle de votre âme, sans passion et sans intérêt. Celui qui n’agit pas ainsi manque de charité fraternelle, et fait par conséquent tort à son prochain ; non seulement il lui fait tort en ne lui faisant pas le bien qu’il pourrait lui faire, mais encore en le portant au mal.

6.- Le péché est actuel ou mental dans l’homme : il se commet mentalement lorsqu’on se délecte dans la pensée du péché, et lorsqu’on déteste la vertu par un effet de l’amour sensitif, qui détruit la charité qu’on doit avoir pour moi et pour le prochain. Dès qu’on a conçu ainsi le péché, on l’enfante contre le prochain de diverses manières, selon la perversité de la volonté sensitive. C’est quelquefois une cruauté spirituelle et corporelle : (10) elle est spirituelle, lorsqu’on se voit ou qu’on voit les créatures en danger de mort et de damnation par la perte de la grâce, et qu’on est assez cruel pour ne pas recourir à l’amour de la vertu et à la haine du vice.

7.- Quelquefois on pousse cette cruauté jusqu’à vouloir la communiquer aux autres : non seulement on ne lui donne pas l’exemple de la vertu, mais on fait l’office du démon, en retirant les autres de la vertu autant qu’on le peut, et en les conduisant au vice. Quelle cruauté plus grande peut-on exercer envers l’âme que de lui ôter ainsi la vie de la grâce et de lui donner la mort éternelle? La cruauté envers le corps a sa Source dans la cupidité. Non seulement on néglige d’assister son prochain, mais encore on le dépouille jusque dans sa pauvreté, soit par force, soit par fraude, en lui faisant racheter son bien et sa vie.

8.- O cruauté impitoyable, pour laquelle je serai sans miséricorde, si elle n’est pas rachetée par la compassion et la bienveillance envers le prochain! Elle enfante des paroles que suivent souvent la violence et le meurtre, ou bien des impuretés qui souillent et changent les autres en animaux immondes ; et ce n’est pas une personne ou deux qui sont infectées, ce sont tous ceux qui fréquentent et approchent seulement ce cruel corrupteur.

9.- Que n’enfante pas aussi l’orgueil, si avide de réputation et d’honneur! On méprise le prochain, on s’élève au-dessus de lui et on lui fait injure. Si l’on est dans une position supérieure, on commet l’injustice, et on devient le bourreau des autres.

10.- O ma fille bien-aimée, gémis sur toutes ces offenses et pleure sur tous ces morts, afin que tes prières les ressuscitent. Tu vois quand et comment les hommes commettent le péché contre le prochain et par son moyen. Sans le prochain, il n’y aurait pas de péchés secrets ou publics. Le péché secret, c’est de ne pas l’assister comme on doit le faire ; le péché public, c’est cette génération de vices dont je viens de parler. Il est donc vrai que toutes les offenses me sont faites par le moyen du prochain. (11)

VII.- Les vertus s’accomplissent par le moyen du prochain. – Pourquoi elles sont si différentes dans les créatures.

1.- Je t’ai dit que tous les péchés se font par le moyen du prochain ; leur cause est dans le défaut de la charité, qui seul fait naître, vivifie et développe toute vertu. L’amour-propre qui détruit la charité et l’amour du prochain est le principe et le fondement de tout mal. Le scandale, la haine, les cruautés, toutes les fautes viennent de cette racine mauvaise, qui empoisonne le monde entier, et qui trouble le corps de la sainte Église et toute la chrétienté.

2.- Je t’ai dit que les vertus avaient leur fondement dans l’amour du prochain, parce que c’est la charité qui donne la vie à toutes les vertus ; il est impossible d’acquérir aucune vertu sans la charité, c’est-à-dire sans mon amour.

3.- Dès que l’âme se connaît, elle trouve l’humilité et la haine de la passion sensitive, parce qu’elle connaît la loi mauvaise, qui captive la chair et combat sans cesse l’esprit. Elle conçoit alors de la haine et de l’horreur contre la sensualité, et elle s’applique avec zèle à la soumettre à la raison.

4.- Tous les bienfaits qu’elle a reçus de moi lui font comprendre la grandeur de ma bonté, et l’intelligence qu’elle en a lui donne l’humilité, parce qu’elle sait que c’est ma grâce seule qui l’a tirée des ténèbres et lui procure la clarté de cette lumière. Dès qu’elle a reconnu ma bonté, elle aime d’une manière désintéressée, et d’une manière intéressée d’une manière désintéressée, quant à son utilité particulière ; d’une manière intéressée quant à la vertu qu’elle a embrassée pour moi, parce qu’elle sait qu’elle ne me serait point agréable Si elle n’avait pas la haine du péché et l’amour de la vertu.

5.- Dès qu’elle m’aime, elle aime le prochain, sans cela son amour ne serait pas véritable ; car mon amour et l’amour du prochain ne font qu’un. Plus une âme m’aime, plus elle aime le prochain, parce que l’amour qu’on a pour lui procède de mon amour. (12)

6.- C’est là le moyen que je vous ai donné pour que vous exerciez et cultiviez en vous la vertu. Votre vertu ne peut m’être utile, mais elle, doit profiter au prochain. Vous montrez que vous avez ma grâce en m’offrant pour lui de saintes prières et les désirs ardents que vous avez de mon bonheur et du salut des âmes.

7.- L’âme qui est amoureuse de ma vérité ne cesse jamais d’être utile aux autres en général et en particulier, peu ou beaucoup, selon la disposition de celui qui reçoit, et selon l’ardent désir de celui qui demande et me force de donner. Je te l’ai dit, en t’expliquant que, sans l’ardent désir, la peine ne pouvait suffire, à expier la faute.

8.- Lorsque l’âme possède cet amour qu’elle puise en moi et qu’elle étend au prochain et au salut du monde entier, elle cherche à faire partager aux autres les avantages et la vie de la grâce qu’elle en retire. Elle s’applique à satisfaire aux besoins particuliers de ceux qui I’entourent. Elle montre la charité générale pour toutes les créatures. Elle veut servir ses proches en leur communiquant, selon leur nombre et leur mesure, les grâces dont je l’ai faite dépositaire et ministre, car j’ai charge les uns de faire le bien dans l’enseignement de la doctrine, sans avoir égard à leurs intérêts, et j’ai chargé les autres de le faire par les saints exemples que vous êtes tous obligés de leur donner pour l’édification du prochain.

9.- Ces vertus et bien d’autres, qu’il serait trop long de nommer, sont les fruits de l’amour véritable du prochain, je les donne à chacun d’une manière différente, afin qu’étant partagées entre tous, la vertu et la charité naissent de leur harmonieux ensemble.

10.- J’ai donné une vertu à celui-ci, et une autre vertu à celui-là ; mais aucune vertu ne peut être parfaite sans qu’on ait à un certain degré les autres ; car toutes les vertus sont liées ensemble, et chaque vertu est le commencement et le principe des autres. À l’un je donne la charité, à l’autre la justice, l’humilité ou une foi vive, la prudence, la tempérance, la patience ou la force. Je diversifie ainsi mes dons dans les âmes, distribuant à toutes des grâces spéciales. Mais dès que l’âme possède une vertu qu’elle pratique et qu’elle développe de préférence (13), cette vertu entraîne naturellement les autres ; car, comme je l’ai dit, toutes les vertus sont liées par les liens de la charité.

11.- Mes dons sont temporels ou spirituels. J’appelle temporels toutes les choses nécessaires à la vie de l’homme, et ces choses je les dispense avec une grande inégalité. Je ne les donne pas toutes à un seul, afin que des besoins réciproques deviennent une occasion de vertu et un moyen d’exercer la charité. II m’était très facile de donner à chacun ce qui est utile à son corps et à son âme ; mais j’ai voulu que tous les hommes eussent besoin les uns des autres pour devenir ainsi les ministres et les dispensateurs des dons qu’ils ont reçus de moi. Que l’homme le veuille ou non, il est forcé d’exercer la charité envers son prochain : seulement, si cette charité ne s’exerce pas par amour pour moi, elle ne sert de rien dans l’ordre de la grâce.

12.- Ainsi tu vois que c’est pour organiser la charité que j’ai rendu les hommes mes ministres, et que je les ai placés dans des états et des rapports si différents. Il y a bien des manières d’être dans ma maison, et l’amour est la seule chose que je vous demande ; car c’est en m’aimant qu’on aime le prochain, et celui qui aime le prochain accomplit la loi ; quiconque possède l’amour rend avec bonheur à son prochain tous les services qu’il peut lui rendre.

VIII. – Les vertus s’éprouvent et se fortifient par leurs contraires.

1.- Je t’ai dit que l’homme, en servant son prochain, prouve l’amour qu’il a pour moi. J’ajoute que c’est par le prochain qu’on pratique les vertus et surtout la patience, quand il en reçoit des injures. II exerce son humilité avec le superbe, sa foi avec l’incrédule, son espérance avec celui qui désespère, sa justice avec l’injuste, sa bonté avec le méchant, sa douceur avec celui qui est en colère.

2.- Le prochain est l’occasion de toutes les vertus, comme il est aussi celui de tous les vices. L’humilité (14) brille par l’orgueil, car l’humilité détruit l’orgueil et en triomphe. Le superbe ne peut nuire à celui qui est humble, et l’infidélité de celui qui ne m’aime pas et n’espère pas en moi ne peut nuire à celui qui m’est fidèle ni affaiblir la foi et l’espérance que lui donne mon amour. Elle les fortifie au contraire et les montre dans la charité qu’il a pour le prochain ; car, lorsque mon serviteur fidèle voit quelqu’un qui n’espère plus en lui et en moi, il ne cesse pas pour cela de l’aimer, et il demande au contraire son salut avec plus d’ardeur. Celui qui ne m’aime pas ne peut avoir foi en moi ; son espérance est dans la sensualité qui captive son cœur. Tu vois donc que c’est par l’infidélité et par le défaut d’espérance des autres que la foi s’exerce ; c’est là qu’elle trouve les occasions d’agir et de se développer.

3.- La justice aussi n’est pas détruite par l’injustice ; la patience de celui qui souffre montre au contraire la justice, comme la douceur et la résignation brillent d’un plus grand éclat dans les orages de la colère : l’envie, le mépris et la haine sont aussi vaincus par la charité par le désir et la faim du salut des âmes.

4.- Non seulement ceux qui rendent le bien pour le mal montrent leur vertu, mais ils la communiquent souvent. Ils mettent les charbons ardents de la charité sur la tête de leur prochain ; ils chassent la haine qui s’était emparée de son cœur, et la colère se charge tout à coup en bienveillance c’est un miracle que produit l’affectueuse patience de celui qui supporte la colère du méchant et qui lui pardonne. La force et la persévérance ont leurs aliments dans l’injure et dans la calomnie des hommes qui, par la violence ou la séduction, veulent détourner mes serviteurs du chemin de la vérité. Celui qui est fort et persévérant le montre dans sa conduite envers le prochain ; celui qui succombe alors prouve que sa vertu n’est rien. (15)

Le Dialogue – Chapitres I, II, III, IV

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ, DE LA DOUCE VIERGE MARIE, DU GLORIEUX PATRIARCHE DOMINIQUE.

I.- Une âme, avide de la gloire de Dieu et du prochain, s’applique humblement à la prière ; elle adresse quatre demandes à Dieu, lorsqu’elle lui est unie par la charité.

1.- Une âme qui désire ardemment l’honneur de Dieu et le salut du prochain s’applique d’abord aux exercices ordinaires et se renferme dans l’étude de sa propre fragilité, afin de mieux connaître la bonté de Dieu à son égard. Cette connaissance fait naître l’amour, et l’amour cherche à suivre et à revêtir la vérité.

2.- Rien ne donne plus la douceur et la lumière de la vérité qu’une prière humble et continuelle, qui a pour fondement la connaissance de Dieu et de soi-même. Cette prière unie l’âme en lui faisant suivre les traces de Jésus crucifié, et en la rendant un autre lui-même par la tendresse du désir et par l’intimité de l’amour. Notre-Seigneur n’a-t-il pas dit : » Si quelqu’un m’aime, il gardera mes commandements » ; et ailleurs : » Celui qui m’aime (1) est aimé de mon Père : je l’aimerai et je me manifesterai à lui ; il sera une même chose avec moi, et moi avec lui » (S. Jean, XIV, 21).

3.- Nous trouvons dans l’Écriture plusieurs paroles semblables, qui nous prouvent que l’âme, par l’effet de l’amour de Dieu, devient un autre lui-même ; et pour nous en convaincre, voici ce qu’une servante de Dieu, étroitement unie à lui dans la prière, avait appris de son bon Maître au sujet de l’amour infini qu’il porte à ceux qui le servent :

4.- » Ouvre l’œil de ton intelligence, lui disait-il, regarde en moi, et tu verras la dignité et la beauté de ma créature raisonnable. Entre toutes les grâces dont j’ai embelli l’âme en la créant à mon image et ressemblance, admire le vêtement nuptial de la charité et l’ornement des vertus que portent ceux qui me sont continuellement unis par l’amour. Si tu me demandes qui sont ceux-là, je te répondrai, ajoutait le très doux et très aimable Verbe de Dieu, ceux-là sont d’autres moi-même qui ont voulu perdre et détruire leur volonté pour se conformer à la mienne, et l’âme s’unit à moi en toute chose « . Il est donc bien vrai que l’âme s’unit à Dieu par l’amour.

5.- Lorsque cette âme voulut connaître plus clairement la vérité, afin de pouvoir la suivre davantage, elle fit à Dieu le Père quatre demandes humbles et ferventes :

la première était pour elle, parce qu’elle comprenait qu’on ne peut être utile au prochain par son enseignement, ses exemples et ses prières, si l’on n’acquiert pas la vertu soi-même ; la seconde demande était pour la réforme de la sainte Église ; la troisième demande était pour l’univers entier, afin d’obtenir surtout le salut et la paix de ces chrétiens qui insultent et persécutent l’Église avec tant d’acharnement ; par la quatrième demande, elle implorait le secours de la divine Providence pour tous les hommes et pour un cas particulier.

II. – Dieu augmente le désir de l’âme en lui montrant la misère du monde.

1.- Ce désir de l’honneur de Dieu et du salut des hommes était grand et continuel ; mais il s’accrut bien (2) davantage lorsque la Vérité suprême lui eut montré la misère du monde, les périls et les vices où il est plongé ; elle le comprit aussi en recevant une lettre dans laquelle son père spirituel lui expliquait la peine et la douleur immense que doivent causer l’outrage fait à Dieu, la perte des âmes et les persécutions contre la sainte Église.

2.- L’ardeur de son désir augmentait alors ; elle pleurait l’offense de Dieu, mais elle se réjouissait aussi dans l’espérance que la miséricorde infinie voudrait bien arrêter de semblables malheurs. Et parce que, dans la sainte communion, l’âme s’unit plus doucement à Dieu et connaît davantage la vérité, puisqu’alors elle est en Dieu, et Dieu est en elle, comme les poissons qui sont dans la mer en sont eux-mêmes pénétrés, cette âme avait hâte d’arriver au lendemain matin, afin de pouvoir entendre la messe.

3.- C’était une fête de la Sainte Vierge : dès que le jour eut paru et que la messe fut sonnée, elle y courut avec tous les désirs qui l’agitaient ; elle avait une telle connaissance de sa faiblesse et de ses imperfections, qu’elle croyait être la principale cause de tout le mal qui se faisait dans le monde, et cette connaissance lui inspirait une horreur d’elle-même et une soif de la justice qui la purifiaient de toutes les taches qu’elle apercevait en elle. Elle disait : Ô Père éternel, je m’accuse moi-même devant vous, punissez-moi de mes offenses ; et puisque je suis la cause principale des peines que supporte mon prochain, faites-les-moi souffrir, je vous en conjure.

III. – Les œuvres de l’homme sont insuffisantes pour expier et mériter dès qu’elles sont séparées de la charité.

1.- L’éternelle Vérité acceptait le désir de cette âme et l’attirait en haut comme l’offrande des sacrifices de l’Ancien Testament, lorsque le feu du ciel descendait et prenait ce qui était agréable à Dieu. La douce Vérité faisait de même en cette âme ; elle lui envoyait le feu de l’Esprit-Saint qui consumait le sacrifice du désir qu’elle lui avait offert, et elle lui disait : Ne sais-tu pas, ma fille, que toutes les peines que souffre et que peut souffrir une âme dans cette vie, sont incapables d’expier la faute (3) la plus légère? L’offense faite à moi, qui suis le Bien infini, demande une satisfaction infinie.

2.- Je veux que tu saches que toutes les peines ne sont pas données en cette vie pour expier, mais pour corriger. Ce sont les moyens que prend un père pour changer un enfant qui l’offense. La satisfaction est dans l’ardeur d’une âme qui se repent véritablement, et qui hait le péché. La contrition parfaite satisfait à la faute et à la peine, non par la douleur qu’on éprouve, mais par le désir infini qu’on ressent.

3.- Celui qui est infini veut un amour et une douleur infinis. Il veut la douleur infinie de l’âme, d’abord pour les offenses qu’elle a faites à son Créateur, et ensuite pour celles qu’elle voit commettre par le prochain. Ceux qui ont ce désir infini, et qui me sont par conséquent unis par l’amour, gémissent amèrement : lorsqu’ils m’offensent ou qu’ils me voient offenser, Leurs peines, spirituelles ou corporelles, de quelque côté qu’elles viennent, acquièrent un mérite infini et satisfont à la faute qui méritait une peine infinie, quoique ces œuvres elles-mêmes soient finies et accomplies dans le temps qui est fini. Ils ont agi avec un désir infini et leurs peines ont été supportées avec une contrition, un regret de l’offense infini, et c’est pour cela que la satisfaction est parfaite.

4.- C’est ce qu’explique Saint Paul lorsqu’il dit « J’aurais beau parler la langue des anges et des hommes, prophétiser, donner tout mon bien aux pauvres, et livrer mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, tout cela ne me servira de rien » (I Cor., XIII, 1-3, ). L’Apôtre prouve par là que les œuvres finies sont incapables d’expier et de mériter sans le concours de la charité.

IV.- Le désir et la contrition du cœur satisfont à la faute et à la peine pour soi et pour les autres, quelquefois à la faute seulement et non à la peine.

  1. Je t’ai montré, ma fille bien-aimée, que la faute n’est pas punie par la seule peine qu’on souffre dans le temps comme expiation, mais par la peine qui vient de l’amour et de la contrition du cœur. Ainsi l’efficacité (4) n’est pas dans la peine, mais dans le désir de l’âme ; et ce désir, comme toutes les autres vertus, n’a de valeur et de force qu’en Jésus-Christ, mon Fils unique ; sa mesure est l’amour que l’âme a pour lui et sa fidélité à suivre ses traces. C’est là le seul et véritable moyen.
  2. Les peines ne satisfont à la faute que par ce doux et intime amour qui naît de la connaissance de ma bonté, et par cette amère et profonde contrition du cœur qui vient de la connaissance de soi-même et de ses fautes. Cette connaissance produit la haine et la fuite du péché et de la sensualité. Elle fait comprendre qu’on est digne de toutes sortes de châtiments et qu’on ne mérite aucune consolation.
  3. La très douce Vérité disait encore : Oui, la contrition du cœur et les sentiments d’une patience sincère et d’une humilité véritable, font que l’âme se trouve digne de peines et indigne de récompenses ; l’humilité porte à tout souffrir avec patience, et c’est en cela que consiste la satisfaction.
  4. Tu me demandes des peines pour satisfaire aux offenses que commettent contre moi les créatures, et tu désires me connaître et m’aimer, moi qui suis la Vérité suprême et la Source de la vie. Le moyen d’acquérir ma connaissance et de goûter ma vérité éternelle, c’est de ne jamais sortir de la connaissance de toi-même. En t’abaissant dans la vallée de l’humilité, tu me connaîtras en toi, et tu trouveras dans cette connaissance tout ce qui te sera nécessaire.
  5. Aucune vertu ne peut exister sans la charité et sans l’humilité, qui est la gouvernante et la nourrice de la charité. La connaissance de toi-même te donnera l’humilité, parce que tu verras que tu n’as pas l’être par toi-même, mais par moi, qui vous aimais jusque dans les profondeurs du néant ; et cet amour ineffable que j’ai eu pour vous a voulu vous renouveler dans la grâce en vous lavant et vous recréant par ce sang que mon Fils unique a répandu avec tant d’ardeur. C’est ce sang qui enseigne la vérité à celui qui a dissipé le nuage de l’amour-propre par la connaissance de soi-même ; et ce sang est l’unique maître.
  6. L’âme, en recevant ces leçons, éprouve un amour (5) immense, et cet amour lui cause une peine continuelle, non pas une peine qui l’afflige et la dessèche, mais qui l’engraisse au contraire. Elle a connu ma vertu, et ses fautes, l’ingratitude et l’aveuglement des hommes ; elle en ressent une peine inexprimable, mais elle souffre parce qu’elle aime ; sans l’amour elle ne souffrirait pas ainsi. Dès que vous aurez connu ma vérité, il faudra supporter jusqu’à la mort les tribulations, les injures et les affronts de toutes sortes, en l’honneur et à la gloire de mon nom.
  7. Souffrez ces épreuves avec une vraie patience, avec une douleur sincère de tout ce qui m’offense, avec un amour ardent de tout ce qui peut glorifier mon nom. Vous satisferez ainsi à vos fautes et à celles de mes autres serviteurs. Vos peines, rendues efficaces par la puissance de la charité, pourront expier et mériter pour vous et pour les autres. Pour vous, vous recevrez le fruit de la vie ; les fautes qui vous sont échappées seront effacées, et je ne me rappellerai pas que vous les avez commises pour les autres, je prendrai votre charité en considération, et je leur donnerai selon les dispositions avec lesquelles ils les recevront. À ceux qui écouteront avec respect et humilité mes serviteurs, je remettrai la faute et la peine, parce qu’ils parviendront à la connaissance et à la contrition de leurs péchés.
  8. Les prières et les ardents désirs de mes serviteurs seront pour eux des semences de grâces ; en les recevant humblement ils en profiteront à des degrés différents, selon les efforts de leur volonté. Oui, ils seront pardonnés à cause de vos saints désirs, à moins que leur obstination soit telle, qu’ils veuillent être séparés de moi par le désespoir et qu’ils méprisent le sang de mon Fils, qui les a rachetés avec tant d’amour.
  9. Quel fruit en retireront-ils? Le fruit qu’ils en retireront, c’est que, contraint par les prières de mes serviteurs, je les éclairerai ; j’exciterai les aboiements de leur conscience, et je leur ferai sentir la bonne odeur de la vertu, en leur rendant douce et profitable la société de mes amis.
  10. Quelquefois je permettrai que le monde leur laisse entrevoir ses misères, les passions qui l’agitent (6) et le peu de stabilité qu’il présente, afin que leurs désirs s’élèvent aux choses supérieures et qu’ils se dirigent vers le ciel, leur patrie. J’emploierai mille moyens ; l’œil ne saurait voir, la langue raconter, et le cœur imaginer toutes les ruses qu’invente mon amour pour leur donner ma grâce et les remplir de ma vérité. J’y suis poussé par cette inépuisable charité qui me les a fait créer, et aussi par les prières, les désirs et les angoisses de mes serviteurs. Je ne puis rester insensible à leurs larmes, à leurs sueurs et à leurs humbles demandes ; car c’est moi-même qui leur fais aimer ainsi leur prochain et qui leur inspire cette douleur de la perte des âmes.
  11. Je ne puis cependant pas remettre la peine, mais seulement la faute, à ceux qui, de leur côté, ne sont pas disposés à partager mon amour et l’amour de mes serviteurs. Leur contrition est parfaite comme leur amour, et ils n’obtiennent pas comme les autres la satisfaction de la peine, mais seulement le pardon de la faute ; car il faut qu’il y ait rapport entre celui qui donne et celui qui reçoit. Ils sont imparfaits, et ils reçoivent imparfaitement la perfection des désirs et des peines qui me sont offerts pour eux.
  12. Je t’ai dit qu’ils recevaient avec le pardon encore d’autres grâces, et c’est la vérité ; car, lorsque la lumière de la conscience et les autres moyens que je viens d’indiquer leur ont fait remettre leur faute, ils commencent à connaître leur intérieur et à vomir la corruption de leur péché ; ils se purifient et obtiennent de moi des grâces particulières.
  13. Ceux-là sont dans la charité commune, qui acceptent en expiation les peines que je leur envoie ; et s’ils ne font point résistance à la clémence du Saint-Esprit, ils quittent le péché et reçoivent la vie de la grâce. Mais par ignorance et par ingratitude, ils méconnaissent ma bonté et les fatigues de mes serviteurs ; tout ce qu’ils ont reçu de ma miséricorde leur tourne en ruine et en condamnation. Ce n’est pas la miséricorde qui leur fait défaut ni le secours de ceux qui l’ont humblement obtenue pour eux, mais c’est leur libre arbitre qui a malheureusement rendu leur cœur dur comme le diamant. Cette dureté, ils peuvent la vaincre (7) tant qu’ils sont maîtres de leur libre arbitre, ils peuvent réclamer le sang de mon Fils et l’appliquer sur leur cœur pour l’attendrir, et ils recevront le bénéfice de ce sang qui a payé pour eux.
  14. Mais s’ils laissent passer le délai du temps, il n’y aura plus de remède, parce qu’ils n’auront point fait fructifier le trésor que je leur avais confié en leur donnant la mémoire pour se rappeler mes bienfaits, l’intelligence pour voir et connaître la vérité, et l’amour pour les attacher à moi, qui suis cette Vérité éternelle que l’intelligence leur avait fait connaître ! C’est là le trésor que je vous ai donné et qui doit me rapporter ; ils le vendent et l’aliènent au démon, qui devient leur maître et le propriétaire de tout ce qu’ils ont acquis pendant la vie. Ils ont rempli leur mémoire de plaisirs et de souvenirs déshonnêtes ; ils sont souillés par l’orgueil, l’avarice, l’amour-propre et la haine du prochain, qui leur devient insupportable ; ils ont même persécuté mes serviteurs, et toutes ces fautes ont égaré leur intelligence dans le désordre de la volonté. Ils tomberont avec le démon dans les peines de l’enfer, parce qu’ils n’auront pas satisfait à leurs fautes par la contrition et la haine du péché.
  15. Ainsi tu vois que l’expiation de la faute est dans la parfaite contrition du cœur, et non dans les souffrances temporelles ; non seulement la faute, mais la peine qui en est la suite, est remise à ceux qui ont cette contrition parfaite, et en général, comme je te l’ai dit, ceux qui sont purifiés de la faute, c’est-à-dire qui sont exempts de péchés mortels, reçoivent la grâce ; mais s’ils n’ont pas une contrition suffisante et un amour capable de satisfaire â. la peine, ils vont souffrir dans le purgatoire.
  16. Tu vois que la satisfaction est dans le désir de l’âme unie à moi, le Bien infini, et qu’elle est petite ou grande selon la mesure de l’amour de celui qui fait la prière et du désir de celui qui reçoit. C’est cette mesure de celui qui m’offre et de celui qui reçoit qui est la mesure de ma bonté. Ainsi, travaille à augmenter les flammes de ton désir, et ne te lasse pas un instant de crier humblement vers moi et de m’offrir pour ton prochain (8) d’infatigables prières. Je le dis pur toi et pour le père spirituel que je t’ai donné sur terre, afin que vous agissiez avec courage et que vous mouriez à toutes sortes de sensualités.

Le péché d’impureté

Notre-Dame n’est pas venue à Fatima pour nous enseigner du nouveau ; mais seulement pour nous rappeler les réalités éternelles trop généralement oubliées.

Plus que jamais nous côtoyons la mort.

Tel qui sort de chez lui en pleine santé peut, victime des événements actuels, n’y pas revenir. Abstraction faite des accidents toujours possibles.

Rien n’est donc plus opportun que de nous mettre en face de notre destinée :

« Après chaque action viendra le jugement qui en discernera le bien et le mal » (Hébr. IX, 27.). – « Nous devons tous comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ » (II Cor. V, 10.).

Par ses aimables Confidents, Marie nous remémore ces vérités et les maximes de l’Évangile les plus urgentes à observer. Plusieurs fois et avec insistance, Elle réclame le changement de vie.

«Les péchés qui jettent le plus d’âmes en enfer sont les péchés d’impureté», déclare-t-elle.

Hélas ! ni ses avertissements maternels, ni les fléaux qui nous frappent n’ont provoqué l’amendement ! L’immoralité du monde s’accroît et s’étale de plus en plus. L’un de ses agents actifs est ce que nous appelons : la mode !

« Il viendra certaines modes qui offenseront beaucoup Notre-Seigneur », prédit Jacintha, instruite par la Vierge bénie.

La mode !… Voilà donc le Barrabas moderne que la plupart osent mettre en parallèle avec le Christ Jésus !… Et ce n’est pas le divin Sauveur qui l’emporte !

La mode ! la mode exerce une sorte de fascination sur la foule sans caractère. Peu possèdent assez d’énergie pour se soustraire à sa tyrannie, et les soi-disant civilisés se contentent du pagne de la brousse africaine, avec la dépravation européenne en plus.

Nul ne peut démentir ce que tous ont pu voir, parmi les chrétiens tout comme chez les autres. Quelle aberration de la part de ceux-ci ! Ils prétendent allier le Ciel et l’enfer… Chose impossible !

« Les personnes qui servent Dieu ne doivent pas suivre les modes, poursuit Jacintha. L’Église n’a pas de modes. Notre-Seigneur est toujours le même. »

Supprimez les vêtements commençant trop tard et finissant trop tôt, les tissus et les formes qui soulignent ce qu’ils devraient voiler. Revêtez-vous décemment, il y va de votre salut et du salut d’un grand nombre, entraînés au mal par votre seul aspect.

Dans une riche famille américaine (connue et que nous pourrions nommer), une jeune fille élégante : un as de la mode venait de mourir. On l’avait mise en bière et, dans le salon, sa mère pleurait près du cercueil fermé. Soudain l’on perçoit des coups partant de l’intérieur. On ouvre. Quel saisissement ! La malheureuse défunte déclare :

« Je suis damnée pour avoir suivi les modes immodestes, et, si elle ne fait pénitence, ma mère a sa place marquée auprès de moi, pour m’y avoir encouragée. » Puis elle retombe dans le silence éternel.

« Si les hommes savaient ce qu’est l’Éternité, ils feraient tout pour changer de vie. »

Entre toutes les vertus, il en est une sans laquelle toutes les autres ne sont rien : c’est l’état de grâce, l’habitude de l’état de grâce : la pureté. Sans elle, tous nos biens spirituels sont des diamants perdus dans la boue.

Croyons notre Mère du Ciel qui ne veut que notre bonheur : marchons dans le sillage de sa modestie et de sa pureté. Efforçons-nous d’y attirer tous ceux qui nous entourent.

« Celui qui aime la pureté du cœur, dit le Sage, aura le Roi du Ciel pour Ami. »

« Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu. »

Prière

Vierge incomparable, douce par-dessus toute créature, rendez-nous purs, doux et chastes. Faites qu’une vie parfaitement pure nous conduise au Ciel, où nous jouirons du bonheur de voir et d’aimer votre divin Fils. Amen.

Vierge très pure, priez pour nous.

Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 64, 65

SECONDE PARTIE – LE PURGATOIRE MYSTÈRE DE MISÉRICORDE

Chapitre 64

Moyens d’éviter le purgatoire – La confiance en Dieu – Saint François de Sales

Le cinquième moyen d’obtenir indulgence devant le tribunal de Dieu, c’est d’avoir une grande confiance dans sa miséricorde. J’ai mis, Seigneur, ma confiance en vous, dit le Prophète, et je ne serai point confondu (1). Certes, celui qui a dit au bon larron: Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis, mérites bien que nous ayons en lui une confiance sans bornes. Saint François de Sales avouait qu’à ne considérer que sa misère, il ne méritait que l’enfer; mais plein d’une humble confiance en la miséricorde de Dieu et dans les mérites de Jésus-Christ, il espérait fermement partager un jour le bonheur des élus. «Et que ferait Notre-Seigneur de sa vie éternelle, disait-il, s’il ne la donnait aux pauvres, petites et chétives créatures comme nous, qui ne voulons espérer qu’en sa souveraine bonté? Vive Dieu! J’ai cette confiance bien ferme au fond du cœur: que nous vivrons éternellement avec Dieu. Nous serons un jour tous ensemble au ciel: il faut prendre courage, nous irons bientôt là-haut. Il faut disait-il encore, mourir entre deux oreillers, l’un de l’humble confession que nous ne méritons que l’enfer; l’autre d’une entière confiance que Dieu dans sa miséricorde nous donnera son paradis.

Ayant rencontré un jour un gentilhomme, effrayé à l’excès des jugements de Dieu, il lui dit: « Quiconque a un vrai désir de servir Notre-Seigneur et de fuir le péché, ne doit nullement se tourmenter de la pensée de la mort et du jugement. S’il faut craindre l’une et l’autre, ce ne doit pas être- de cette crainte qui abat et déprime la vigueur de l’âme; mais d’une crainte mêlée de confiance, et par cela douce. Espérez en Dieu: qui espère en lui ne sera point confondu.

Saint-Philippe-de-Néri et la sœur Scolastique

On lit dans la vie de Saint-Philippe-de-Néri qu’étant allé un jour au monastère de Sainte-Marthe, à Rome, une des religieuses, appelée Scolastique, désira lui parler en particulier. Cette fille était tourmentée depuis longtemps d’une pensée de désespoir qu’elle n’avait osé découvrir à personne; mais pleine de confiance dans les lumières du Saint, elle résolut de lui ouvrir son cœur. Lorsqu’elle fut près de lui, avant qu’elle eût ouvert la bouche, l’homme de Dieu lui dit en souriant: « C’est bien à tort, ma fille, que vous vous croyez dévouée aux flammes éternelles: le paradis est à vous! Je ne puis le croire, mon Père, répondit-elle en poussant un profond soupir – Vous ne le croyez pas? C’est là votre folie: vous allez le voir. Dites-moi, Scolastique, pour qui Jésus-Christ est-il mort? – Il est mort pour les pécheurs. – Et maintenant, dites-moi, êtes-vous une sainte? – Hélas! répondit-elle en pleurant, je suis une grande pécheresse. – Ainsi donc, Jésus-Christ est mort pour vous, et assurément c’est pour vous ouvrir le ciel: il est donc bien clair que le paradis est à vous.

Car pour vos péchés, vous les détestez, je n’en ai aucun doute. – La bonne religieuse, touchée de ces paroles commença à respirer. La lumière rentra dans son âme, la tentation se dissipa, et depuis ce moment, cette douce parole: Le paradis est à vous, ne cessa de la remplir de confiance et de joie. De la mort et du jugement. S’il faut craindre l’une et l’autre, ce ne doit pas être de cette crainte qui abat et déprime la vigueur de l’âme; mais d’une crainte mêlée de confiance et par cela douce. Espérez en Dieu: qui espère en lui ne sera point confondu.

Chapitre 65

Moyens d’éviter le purgatoire – Acceptation sainte de la mort – Le Père Aquitanus -.

Le sixième moyen d’éviter le purgatoire, c’est l’acceptation humble et soumise de la mort, comme expiation de nos péchés; c’est l’acte généreux par lequel on fait à Dieu le sacrifice de sa vie, en union avec le sacrifice de Jésus- Christ sur la croix.

Veut-on un exemple de ce saint abandon De la vie entre les mains du Créateur? Le 2 décembre 1638 mourut à Brisach, sur la rive droite du Rhin, le Père Georges Aquitanus, de la Compagnie de Jésus. Deux fois il- se dévoua au service des pestiférés. Il arriva qu’à deux époques différentes la peste exerça ses ravages avec tant de fureur, qu’on ne pouvait guère approcher des malades sans être atteint de la contagion. Tout le monde fuyait et abandonnait les mourants à leur malheureux sort; mais le Père Aquitanus, mettant sa vie entre les mains de Dieu, se fit le serviteur et l’apôtre des malades: il s’employa tout entier à les soulager et à leur administrer les sacrements.

Dieu le conserva durant la première période; mais lorsque la peste eut repris avec recrudescence, et que l’homme de Dieu fut accouru une seconde fois au milieu des malades, le Seigneur accepta son sacrifice.

Alors, quand, victime de sa cl1arité, il était étendu sur son lit de mort, on lui demanda s’il faisait volontiers à Notre-Seigneur le sacrifice de sa vie? — « Oh! Répondit-il plein de joie, si j’en avais des millions à lui offrit, il sait bien de quel cœur je les lui donnerais. »

Un tel acte, on le comprend est bien méritoire aux yeux de Dieu. Ne ressemble-t-il pas à l’acte de suprême charité, accompli par les martyrs qui meurent pour Jésus- Christ, et qui efface, comme le Baptême, tous les péchés toutes les dettes ? Personne, dit le Sauveur, ne peut témoigner un plus grand amour, qu’en donnant sa vie pour ses amis (Joan. XV, 13.).

Saint Alphonse de Liguori

Pour produire cet acte, précieux en cas de maladie, il est utile, pour ne pas dire nécessaire, que le malade connaisse son état et sache que sa fin approche. C’est donc lui causer un grand préjudice, lorsque par une fausse délicatesse, on le tient dans l’illusion. Il faut, dit Saint Alphonse dans sa Pratique du confesseur, faire en sorte avec prudence que le malade connaisse le danger de son état.

Si le malade se berce lui-même d’illusions, si au lieu de se remettre entre les mains de Dieu, il ne songe qu’à guérir. Lors même qu’il recevrait tous les sacrements, il se fait à lui-même un tort déplorable.

La vénérable Françoise de Pampelune et la mourante non résignée

On lit dans la Vie de la vénérable Mère Françoise du Saint-Sacrement, religieuse de Pampelune (Par Joachim de Sainte-Marie. Rossign. Merv. 26.), qu’une âme fut condamnée à un long purgatoire pour n’avoir pas, eu au lit de la mort, une vraie soumission à la volonté, divine. C’était une jeune personne, d’ailleurs pleine de piété; mais quand la main glacée de la mort voulut cueillir sa jeunesse dans sa fleur, elle éprouva dans sa nature les plus vives résistances, et n’eut pas le courage de se remettre entre les mains, toujours bonnes, de son Père céleste: elle ne voulait pas mourir encore! Elle n’en mourut pas moins; et la vénérable Mère Françoise, si fréquemment visitée par les âmes des défunts connut que celle-ci eut à expier par de longues souffrances son manque de soumission aux décrets de son Créateur.

Le Père Vincent Caraffa et le condamné

La Vie du Père Caraffa (Par le Père Bartoli. Rossign. Merv. 97. p.340) nous fournit un exemple plus consolant. Le P. Vincent Caraffa, général de la Compagnie de Jésus, fut appelé à préparer à la mort un jeune Seigneur condamné au dernier supplice et qui se croyait voué à la mort injustement. Mourir à la fleur de l’âge, quand on est riche, heureux, et que l’avenir nous sourit, c’est dur, il faut l’avouer; toutefois un criminel, en proie aux remords de sa conscience, pourrait s’y résigner et accepter le châtiment pour expier son forfait; mais un innocent!

Le Père avait donc une tâche difficile à remplir. Néanmoins, aidé de la grâce, il sut si bien prendre le malheureux, il lui parla avec tant d’onction des fautes de sa vie passée et de la nécessité de satisfaire à la divine justice, il lui fit si bien comprendre comment Dieu permettait ce châtiment temporel pour son bien, qu’il dompta sa nature révoltée et changea complètement les sentiments de son cœur. Le jeune homme, envisageant son supplice comme une expiation qui lui obtiendrait le pardon de Dieu, monta sur l’échafaud, non seulement avec résignation, mais avec une joie toute chrétienne. Jusqu’au dernier moment, jusque sous la hache du bourreau il bénissait en implorant sa miséricorde, à la grande édification du peuple qui assistait à son supplice.

Or, au moment où sa tête tombait, le Père Caraffa vit son âme monter triomphante au ciel. Il alla trouver aussitôt la mère du condamné, et, pour la consoler, il lui raconta ce qu’il avait vu. Il en était si transporté de joie, que, de retour dans sa cellule, il ne cessait de s’écrier: Oh! le bienheureux! oh! le bienheureux!

La famille voulait faire célébrer un grand nombre de messes pour le repos de son âme: « C’est superflu, répondit le Père; il faut plutôt remercier Dieu et nous réjouir: car je vous déclare que cette âme n’a pas même passé par le purgatoire. » – Un autre jour, qu’il était occupé à quelque travail, il s’arrêta tout à coup, changeant de visage et regardant vers le ciel comme s’Il y apercevait un spectacle merveilleux; puis on l’entendit s’écrier: 0 l’heureux sort l O l’heureux sort I Et comme son compagnon lui demandait l’expiation de ces paroles: Eh! mon Père, répondit-il, c’est l’âme du supplicié qui m’est apparue dans la gloire, Oh! que sa résignation lui a été profitable! »

La sœur Marie de Saint-Joseph et la Mère Isabelle

La sœur Marie de Saint-Joseph, une des quatre premières Carmélites qui embrassèrent la réforme de sainte Thérèse, était une religieuse de grande vertu. La fin de sa carrière approchait, et Notre-Seigneur voulant que sa sainte épouse fût reçue en triomphe dans le ciel aussitôt après son dernier soupir, acheva de purifier et d’embellir son âme par les souffrances, qui marquèrent la fin de sa vie.

Les quatre derniers jours qu’elle passa sur cette terre, elle perdit la parole et l’usage de ses sens; elle était en proie à une douloureuse agonie; les religieuses avaient le cœur navré de la voir en cet état. La mère Isabelle de Saint-Dominique, prieure du couvent, s’approchant de la malade, lui suggéra de faire beaucoup d’actes de résignation et d’abandon entre les mains de Dieu.

Sœur Marie de Saint-Joseph entendit et fit intérieurement ces actes, mais sans pouvoir donner aucun signe extérieur.

Elle mourut dans ces saintes dispositions et, le jour même de sa mort, tandis que la mère Isabelle entendait la messe, priant pour le repos de son âme, Notre-Seigneur lui montra Sa fidèle épouse couronnée de gloire, en lui disant: Elle est du nombre de ceux qui suivent l’Agneau, Marie de Saint Joseph de son côté, remercia la mère Isabelle de tout le bien qu’elle lui avait fait à l’heure de la mort. Elle ajouta que les actes de résignation, qu’elle lui avait suggérés, lui avaient mérité une grande gloire en paradis, et l’avaient exemptée des peines du purgatoire (Vie de la Mère Isabelle,l. 3. C. 7.).

Saint Jean de la Croix – Douceur de la mort des Saints

Quel bonheur de ne quitter cette misérable vie. Que pour entrer dans la vie véritable et bienheureuse! Tous nous pouvons avoir ce bonheur, en employant les moyens que Jésus-Christ dans sa miséricorde nous fournit pour satisfaire en ce monde et pour préparer parfaitement nos âmes à paraître devant lui. L’âme ainsi préparée est remplie à sa dernière heure de la plus douce confiance: elle a comme un avant-goût du ciel; elle éprouve ce que Saint Jean de la Croix a écrit de la mort d’un saint dans la Vive flamme de l’amour: Le parfait amour de Dieu, dit-il, rend la mort agréable, et y fait trouver les plus grandes douceurs. L’âme qui aime, est inondée d’un torrent de délices, lorsqu’elle voit approcher le moment où elle va jouir de la pleine possession de son Bien-Aimé. Sur le point d’être affranchie de la prison du corps qui se brise, il lui semble ‘qu’elle contemple déjà la gloire céleste, et que tout ce qui est en elle se transforme en amour.»

PROTESTATION DE L’AUTEUR.

Pour nous conformer au décret d’Urbain VIII Sanctissimum, du 15 mars 1525, nous déclarons que, si nous avons cité en ce livre des faits, que nous présentons comme surnaturels, on ne doit attacher à notre opinion qu’une autorité personnelle et privée; l’appréciation de ces sortes de faits appartenant à l’autorité suprême de l’Église.