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Traité de la perfection

Nous joignons au Dialogue le traité de la perfection qui est attribué à sainte Catherine de Sienne. Cet opuscule n’est connu que par le texte latin dont le manuscrit se trouve dans la bibliothèque du Vatican il a été imprimé à Sienne en 1545 et en 1609, et à Lyon en 1552, avec ce titre: Dialogus brevis sanctae Catharinae Senensis, consummatam continens perfectionem. Gigli en a donné une traduction italienne.

Ce traité de la perfection est-il véritablement de sainte Catherine de Sienne? Nous le pensons, quoique nous n’en trouvions aucune preuve dans les écrits de ses disciples et dans les dépositions du procès de Venise. La forme est moins riche, moins lumineuse que celle du Dialogue; mais le fond présente les mêmes pensées et les mêmes enseignements, Ce traité est sans doute le résumé d’un de ces discours admirables que sainte Catherine de Sienne adressait à ceux qui venaient lui demander des conseils; beaucoup de ses paroles ont été peut-être ainsi recueillies. Le bienheureux Thomas Caffarini, son confesseur, parle d’un traité sur les Évangiles qui auraient été fait d’après ses explications; ce traité n’a pas été retrouvé.

1. Une âme éclairée par l’Auteur de la lumière considérait sa misère et sa fragilité, son ignorance et sa pente naturelle au mal. Elle contemplait aussi la grandeur dé Dieu, sa sagesse, sa puissance, sa bonté, tous ses attributs divins, et elle comprenait combien il est juste et nécessaire que ce Dieu soit saintement et parfaitement honoré.

2. Dieu est père et seigneur de toutes choses; il les a faites pour qu’elles louent son très saint nom et qu’elles contribuent à sa gloire. N’est-il pas juste et convenable que le serviteur respecte son maître, le serve et lui obéisse avec toute la fidélité possible?

3. C’est aussi une chose nécessaire, parce que Dieu a créé l’homme, composé d’un esprit et d’un corps, à la condition que s’il lui rend volontairement un service fidèle jusqu’à la mort, il parviendra à la vie éternelle. L’homme ne peut autrement acquérir cette félicité, renfermant l’abondance de tous les biens; mais II y en a peu qui l’obtiennent, parce que presque tous cherchent leurs intérêts et non ceux de Dieu.

4. Cette âme voyait que les jours de l’homme sont courts, et qu’il ignore l’instant où doit finir le temps fugitif qui lui est donné pour mériter. En enfer, il n’y a plus de rédemption possible; car chacun dans la vie future reçoit justement, par une immuable et inévitable sentence, la récompense ou le châtiment que sa manière de vivre lui aura mérité.

5. Elle voyait combien les prédicateurs faisaient de discours et parlaient diversement des vertus par lesquelles on honore et sert Dieu. Elle voyait aussi le peu de capacité de la créature raisonnable, son intelligence bornée, sa faible mémoire, qui ne peut saisir beaucoup de choses, ni retenir fidèlement celles qu’elle a apprises. Beaucoup s’appliquent à toujours apprendre; mais bien peu s’efforcent d’arriver à une vraie perfection, en servant Dieu comme il serait juste et nécessaire de le faire. Presque tous vivent continuellement dans l’agitation de l’esprit et s’exposent à un péril extrême.

6. A la vue de toutes ces choses, cette âme s’adressait au Seigneur, dans l’ardeur du désir et de l’amour. Elle conjurait la divine Majesté de vouloir bien lui donner quelques courts préceptes pour régler saintement notre vie et la rendre aussi parfaite que possible, en nous faisant suivre véritablement l’enseignement de l’Église et des saintes Écritures, l’obéissance à ses préceptes devant nous faire rendre à Dieu les honneurs qui lui sont dus, et nous mériter, après cette vie courte et misérable, la félicité pour laquelle il nous avait créés.

7. Alors Dieu, qui inspire les saints désirs et ne permet pas que leur ardeur soit inutile, se manifesta tout à coup à cette âme dans l’extase, et il lui dit: Ma bien-aimée, tes désirs me ravissent; ils me, plaisent tant, que je suis beaucoup plus avide de les satisfaire, que tu ne l’es toi-même de les voir satisfaits. Je souhaite ardemment vous donner, quand vous y consentez, les grâces qui sont utiles et nécessaires à votre salut; aussi je m’empresse de contenter ton désir et d’agréer tes demandes.

8. Écoute donc attentivement ce que l’ineffable et infaillible Vérité va te dire. Je t’exposerai en peu de mots ce qu’est, ce que renferme la vraie perfection, et toutes les vertus qu’enseignent l’Église et les saintes Écritures. Si tu te contemples dans cette doctrine, situ y conformes ta vie, situ t’efforces de l’observer, tu accompliras tout ce qui est Contenu et caché dans ces paroles divines, et tu jouiras d’une joie sans bornes et d’une paix inaltérable.

9. Apprends que le salut de mes serviteurs et leur perfection consistent uniquement à faire ma seule volonté et à toujours l’accomplir, à ne servir que moi, à n’honorer que moi, à ne voir que moi dans tous les moments de leur vie. Plus ils s’y appliqueront avec ardeur, et plus ils approcheront de la perfection; car plus ils s’uniront et s’attacheront par des liens intimes et forts à moi, qui suis la souveraine perfection.

10. Ce que je te dis en ces quelques mots, tu le comprendras plus clairement si tu regardes mon Christ, en qui j’ai mis mes complaisances. Il s’est anéanti sous la forme d’un esclave, et il s’est revêtu des apparences du péché. Vous étiez plongés dans d’épaisses ténèbres, vous étiez éloignés du sentier de la vérité; il vous a éclairés des splendeurs de sa lumière, et vous a ramenés dans la voie droite par sa parole et son exemple. Il a été obéissant jusqu’à la mort, et cette obéissance persévérante vous enseigne que votre salut dépend du ferme propos de faire ma seule volonté.

11. Quiconque voudra méditer avec soin la vie et la doctrine de mon Fils, verra clairement que la justice et la perfection de l’homme consistent uniquement dans une continuelle et fidèle obéissance à ma volonté. C’est ce que votre Chef vous a répété tant de fois. N’a-t-il pas dit: « Ce n’est pas celui qui crie: Seigneur! Seigneur! qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui fera la volonté de mon Père » (Mt. VII,21)?

12. Ce n’est pas sans raison que mon Fils a répété deux fois: Seigneur! Seigneur! Toutes les existences passagères de ce monde se partagent entre l’état religieux et l’état séculier, et il a voulu exprimer que personne, quelle que soit sa position, ne peut acquérir la gloire éternelle, quoiqu’il ait tout fait pour m’honorer extérieurement, s’il n’a pas accompli ma volonté.

13. Mon Fils a dit dans un autre endroit: « Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais celle du Père qui m’a envoyé. Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé ». Et autre part: « Que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre qui se fasse. C’est selon l’ordre que m’a donné le Père que j’agis de la sorte » (Jean, VI,38; Vl,34; XIV,31).

14. Si tu veux donc imiter l’exemple de ton Sauveur, et faire ma volonté, qui renferme tout bien, il est nécessaire qu’en toute chose, tu renonces à ta volonté, que tu la méprises et la renies. Plus tu mourras à toi-même, plus tu rejetteras avec soin ce qui est toi, et plus je te donnerai avec abondance ce qui est moi.

15. Lorsque l’âme eut reçu ces salutaires enseignements de la vérité, elle disait dans sa joie: Mon Père, mon Dieu, je ne pourrais jamais exprimer combien je suis ravie des choses que vous avez daigné faire entendre à votre pauvre servante; j’en remercie de toutes mes forces votre souveraine Bonté. Rien ne pourra mieux et plus clairement faire comprendre ces enseignements à ma grossière intelligence, que l’exemple du Sauveur.

16. Puisque vous êtes le Bien suprême, et que vous ne voulez pas l’iniquité, mais la justice et la vertu, je fais ce que je dois faire si j’accomplis votre volonté, et elle l’accomplis en renonçant à la mienne, que vous ne voulez jamais violenter; car vous l’avez faite libre, pour que je vous la soumette de mon plein gré; En m’appliquant sans cesse à faire la vôtre, je vous deviendrai plus agréable, et j’acquerrai des mérites devant vous.

17. Je veux donc et je désire ardemment faire tout ce que vous commandez; mais je ne sais pas bien ce que renferme votre volonté, et comment je puis me soumettre à vous avec zèle et fidélité. Si je ne suis pas trop téméraire, si je n’abuse pas de votre bonté, je vous conjure humblement d’agréer ma demande, et de me donner encore quelques courts enseignements.

18. Alors le Seigneur répondit: Si tu désires connaître en peu de mots ma volonté, afin de pouvoir la suivre parfaitement, ma volonté est que tu m’aimes souverainement et toujours. Je vous ai fait le commandement de m’aimer de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces, et c’est à observer ce commandement que consiste la perfection; car la fin du commandement est la charité, et l’accomplissement de la loi est l’amour.

19. L’âme reprit: Je comprends que votre volonté et ma perfection se trouvent dans votre amour, et je voudrais vous aimer, comme je le dois, d’un amour ardent et souverain; mais je ne sais pas assez comment je puis et je dois le faire. Je vous supplie donc de vouloir bien m’instruire à ce sujet.

20. Dieu lui dit: Écoute et médite de toute l’application de ton esprit ce que je vais te dire. Pour m’aimer parfaitement, trois choses sont nécessaires. Il faut d’abord éloigner, séparer, retrancher ta volonté de tout amour et de tout attachement terrestre et charnel, de sorte qu’aucune chose passagère et périssable ne puisse te plaire en cette vie, si ce n’est pour moi.

21. La chose la plus importante, c’est qu’il ne faut pas que tu m’aimes pour toi, que tu t’aimes pour toi et que tu aimes le prochain pour toi; il faut que tu m’aimes pour moi; que tu t’aimes pour moi, et que tu aimes le prochain pour moi.

22. L’amour divin ne peut souffrir la société d’un autre amour. Selon que tu seras souillée de la contagion des choses de la terre, tu seras privée de mon amour et tu perdras la perfection; car, pour être pure et sainte, il est nécessaire que l’âme méprise toutes les choses sensibles. Fais donc en sorte qu’aucune des choses que ma bonté vous a données pour votre usage ne t’empêche de m’aimer. Que toutes, au contraire, t’aident, t’excitent et t’enflamment pour moi; car si je les ai créées, et je vous les ai données, c’est afin que, connaissant davantage la grandeur de ma bonté, vous m’aimiez d’un plus grand amour.

23. Applique-toi donc à soumettre au frein de la continence tes sens et tes désirs: garde-fui avec vigilance, et résiste avec courage aux concupiscences de la terre, que font naître de toute part les conditions de cette vie malheureuse et la corruption de la nature. Fais en sorte de pouvoir dire avec mon prophète: « C’est lui qui a formé mes pieds (c’est-à-dire mes affections, qui sont les pieds de l’âme) comme ceux du cerf, pour fuir les chiens (c’est-à-dire les liens de la concupiscence), et il m’a placée sur les hauteurs » (Ps. XVII,34), c’est-à-dire dans la contemplation.

24. Aussitôt que tu auras observé ce premier enseignement, tu pourras accomplir le second, qui est d’une plus grande perfection: c’est que toutes tes pensées, tes actes et tes opérations aient pour unique but mon bonheur et ma gloire. Il faut t’appliquer sans cesse à me louer par tes prières, tes paroles, tes exemples. Il faut non seulement le faire, mais encore y porter autant que tu le pourras les autres, afin que tous me connaissent, m’aiment et m’honorent uniquement. Ce moyen me plaît plus que le premier, parce qu’il accomplit plus ma volonté.

25. Quant au troisième enseignement qui reste, si tu le suis, sois persuadée que rien ne te manquera, et que tu arriveras à la justice parfaite. Voici en quoi il consiste: il faut chercher avec un ardent désir, et t’efforcer d’atteindre une disposition d’esprit telle, que tu me sois si unie, et que ta volonté soit si conforme à la mienne, que tu ne veuilles jamais non seulement le mal, mais encore le bien que je ne veux pas.

26. Quoi qu’il arrive au milieu des misères de cette vie, dans les choses temporelles ou spirituelles, rien ne doit détruire la paix ou troubler le calme de ton esprit. Il faut au contraire croire avec une foi inébranlable que moi, le Dieu tout puissant, je t’aime plus que tu ne t’aimes toi-même, et que j’ai pour toi plus de soin et de sollicitude que tu ne peux en avoir toi-même. Plus tu t’abandonneras, plus tu te confieras en moi, et plus je t’aiderai, plus je te serai présent, plus tu connaîtras et sentiras parfaitement la douceur de ma charité envers toi.

27. Tu ne peux arriver à cette perfection que par un entier et perpétuel renoncement à ta propre volonté. Quiconque n’apporte pas ce renoncement dans toutes ses œuvres manque par cela même à la vraie perfection; mais celui qui le pratique avec joie accomplit parfaitement ma volonté. Celui-là m’est très agréable; car rien ne m’est plus doux que d’agir avec vous par la grâce et d’habiter en vos âmes.

28. Mes délices sont d’être avec les enfants des hommes. Je ne veux pas violer les droits de leur libre arbitre; mais dès qu’ils m’acceptent par la grâce, ils sont transformés en moi, tellement qu’ils sont une même chose avec moi par la participation de ma perfection, de ma paix particulière et de mon repos.

29. Afin que tu comprennes mieux avec quelle ardeur je désire être avec, vous, et que tu te presses de soumettre et d’unir ta volonté à la mienne, vois et considère attentivement que j’ai voulu que mon Fils unique s’incarnât, et que ma divinité, dépouillée de l’éclat de sa majesté, s’unît à votre humanité. C’est par cette preuve d’amour que je vous ai invités, excités à unir votre volonté à la mienne, et à vous attacher toujours à moi seul.

30. J’ai voulu que mon Fils bien-aimé s’assujettît à la mort cruelle et ignominieuse de la Croix, afin que par ses tourments il effaçât votre péché. Car le péché avait établi entre moi et vous une rupture qui m’avait obligé de détourner de vous mes regards.

31. Je vous ai aussi apprêté ce festin si grand et si peu connu, le Sacrement du corps et du sang de mon Fils. En le prenant pour nourriture, vous êtes transformés et changés en moi. De même que le pain et le vin dont vous vous nourrissez passe dans la substance de votre corps, de même, en vous nourrissant de lui, mon Fils, qui est une même chose avec moi, pénètre votre substance spirituelle sous les apparences du pain et du vin, et vous vous convertissez en moi. C’est ce que j’exprimais à mon serviteur Augustin lorsque je lui disais: « Je suis la nourriture des grands. Crois et mange, tu ne me changeras pas en toi, mais tu seras changé en moi » (Cibus sum grandium: credete manducabis; nec tu me mutabis in te, sed tu mutaberis in me.)

32. Cette âme comprit alors ce qu’était la volonté de Dieu; elle vit que, pour l’accomplir, la charité parfaite est nécessaire, et que la charité parfaite consiste dans le renoncement de la volonté propre. Seigneur mon Dieu, dit-elle, vous m’avez fait connaître votre volonté, vous m’avez expliqué que si je vous aime parfaitement, je n’aimerai aucune chose terrestre et périssable pour moi-même, mais que j’aimerai tout à cause de vous et pour vous. Vous m’avez dit que je devais chercher en toute occasion votre honneur et votre gloire, et porter mon prochain à le faire également. Vous m’avez dit que dans toutes les adversités que je rencontrerais pendant cette malheureuse vie, je devais m’appliquer à souffrir avec un esprit indifférent, tranquille et joyeux.

33. Puisque tontes ces choses doivent se faire par le renoncement de ma volonté propre, enseignez-moi, je vous prie, le moyen d’arriver à ce renoncement et d’acquérir, de conserver une si grande vertu; car, je le vois à la lumière de votre doctrine, je vivrai en vous autant que je mourrai en moi.

34. Alors Dieu, qui ne trompe jamais les saints désirs, ajouta: II est certain que tout bonheur consiste dans le parfait renoncement de toi-même: Je te remplirai de ma grâce à mesure que tu te dépouilleras de ta volonté. La communication de ma bonté divine fera ta perfection par la grâce, sans laquelle la créature humaine n’est rien en vertu et en dignité.

35. Si tu veux donc arriver à cette perfection, tu dois, avec une humilité profonde, avec une véritable et intime connaissance de ta misère et de ta pauvreté, travailler à une seule chose et la désirer sans cesse: obéir à moi seul et accomplir en tout ma volonté. Pour y parvenir, il est nécessaire qu’au moyen de ton imagination et de ton jugement, tu te construises en toi-même une cellule entièrement fermée par les ordres de ma volonté, pour t’y cacher et y habiter sans cesse. Quelque part que tu ailles, n’en sors jamais. Quelque chose que tu regardes, n’en détache jamais les yeux.

36. Que tous les mouvements de ton esprit et de ton corps Soient toujours dirigés vers ma volonté. Ne parle, ne pense et n’agis que pour me plaire et pour accomplir ce qui te semblera être ma volonté; et de cette manière, dans tout ce que tu feras, le Saint Esprit sera ton maître.

37. On peut arriver aussi par une autre voie au renoncement de la volonté propre. Si tu rencontres quelqu’un qui puisse t’instruire et te gouverner selon mon bon plaisir, tu lui assujettiras ta propre volonté. Tu te confieras entièrement à lui pour lui obéir en toutes choses, et suivre continuellement ses conseils. Car celui qui écoute mes serviteurs prudents et fidèles m’écoute moi-même.

38. Ce que je veux aussi, c’est qu’avec une foi ferme et une ardeur infatigable tu médites sur moi, ton Dieu, qui t’ai créée pour jouir de la béatitude. Je suis l’Être éternel, souverain, tout, puissant. Je fais pour vous tout ce qui rue plait. Rien ne peut résister à ma volonté, et rien ne peut vous arriver sans elle; car rien ne se fait sans ma permission. Le prophète Amos l’a dit: « Aucun mal n’arrive à la cité sans moi ou sans ma permission » (Amos. III, 6).

39. Songe que moi ton Dieu, je suis la plénitude de la sagesse, de la science et de l’intelligence, que je vois toutes les choses avec certitude, et que je les pénètre intimement. En te gouvernant, en gouvernant le ciel et la terre et le monde entier, je ne puis jamais être trompé ni égaré par quelque erreur. S’il en était autrement, je ne serais pas Dieu et la Sagesse suprême. Pour que tu comprennes l’efficacité de ma sagesse, apprends que, de la faute et du châtiment, je tire un bien plus grand que le mal même.

40. Considère enfin que je suis un Dieu souverainement bon et que mon amour me fait nécessairement vouloir tout ce qui vous est utile et salutaire. Il ne peut venir de moi aucun mal, aucune haine. C’est par bonté que j’ai créé l’homme, et je l’aime toujours d’une ineffable tendresse.

41. Lorsqu’une foi ferme et inébranlable, une méditation profonde t’auront convaincue de ces vérités, ta connaîtras que les tribulations, les tentations, les difficultés, les maladies et toutes les choses contraires de la vie vous sont toujours envoyées par ma providence pour votre salut. Ce qui vous parait fâcheux doit vous corriger de votre malice et vous conduire à la vertu, par laquelle on acquiert le vrai, le souverain bien que vous ne connaissez pas.
42. La lumière de la foi doit aussi t’apprendre que je sais, je veux et je puis accomplir ton bonheur mieux que toi-même. Tu ne peux rien faire, savoir et vouloir, sans ma grâce. Tu dois donc apporter tous tes soins à soumettre entièrement ta volonté à la volonté divine. En le faisant, ton âme se reposera dans la paix, et tu m’auras toujours avec toi, car j’habite dans la paix.

43. Tu ne souffriras d’aucun scandale, et rien ne pourra te faire tomber. Une paix profonde est le partage de ceux qui aiment mon nom; aucune cause ne les ébranle, parce qu’ils aiment uniquement ma loi, c’est-à-dire ma volonté; et ma loi est ce qui gouverne toutes choses. Ils me sont si intimement unis par elle, ils aiment tant l’observer, que rien au monde ne peut les attrister, excepté le péché, parce qu’il me fait injure.

44. Ils voient avec le regard pur et tranquille de l’âme que moi, le Maître souverain de l’univers, je gouverne tout avec une sagesse, un ordre et une charité infinis. Ils savent, par conséquent, que ce qui leur arrive est bon. Je choisis le meilleur pour eux, et je pourvois plus utilement à leurs besoins qu’ils ne pourraient eux-mêmes le savoir, le vouloir et le pouvoir faire.

45. II en est de même des épreuves qu’ils supportent. Comme ils m’attribuent les évènements, au lieu de les attribuer au prochain, ils sont tellement affermis dans une invincible patience qu’ils souffrent tout, non seulement avec calme, mais encore avec joie et bonheur. Dans tout ce qui leur arrive à l’intérieur et à l’extérieur, ils goûtent la douceur de mon ineffable charité.

46. C’est savoir apprécier ma bonté que de croire et de penser avec reconnaissance, au milieu des difficultés et des tribulations, que je dispose de tout avec douceur, et que tout découle de la source élevée de mon amour. Une seule chose peut corrompre et détruire le bien de cette salutaire pensée et de cette sainte disposition, c’est la volonté propre, l’amour de vous-mêmes. Si vous vous séparez de cette volonté, de cet amour, vous vous séparez de l’enfer des flammes éternelles préparées à l’âme et au corps des maudits: vous vous séparez aussi de l’enfer des agitations de l’esprit et des tempêtes de l’adversité, que les hommes aveugles souffrent sur cette terre.

47. Ainsi, ma fille, situ désires vivre dans ce siècle périssable et trompeur par la grâce, et dans l’éternité bienheureuse par la gloire, il faut mourir en te renonçant toi-même et en déposant ta volonté propre. Car bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur, et bienheureux les pauvres d’esprit, parce qu’ils me voient pendant leur pèlerinage par l’union de l’amour, pour me voir ensuite par la gloire, dans les splendeurs de la patrie.

Traité de l’obéissance – Chapitre CLXVI, CLXVII

CLXVI – Résumé de presque tout le Dialogue.

1. Maintenant, ma chère et bien-aimée fille, j’ai satisfait ton désir depuis le commencement jusqu’à la fin, au sujet de l’obéissance. Si tu te le rappelles, tu m’as demandé d’abord avec une grande ardeur, et c’est moi qui te l’ai inspiré, pour augmenter le feu de la charité dans ton âme, tu m’as demandé quatre choses. L’une pour toi; je te l’ai accordée en t’éclairant de ma Vérité et en te montrant comment, à la lumière de la foi, en me connaissant et en te connaissant toi-même, tu peux parvenir à la connaissance de la vérité.

2. Ta seconde demande a été ma miséricorde pour le monde; la troisième a été pour le corps mystique de la sainte Église, me suppliant de la délivrer des ténèbres et des persécutions, voulant que je punisse sur toi-même les iniquités des autres. Alors je t’ai expliqué qu’aucune peine temporelle et passagère ne peut satisfaire par elle seule à l’offense commise contre moi, le Bien éternel. Cette peine satisfait seulement, si elle est unie au désir de l’âme et à la contrition du cœur; je t’ai expliqué comment.

3. Je t’ai dit aussi que je voulais faire miséricorde au monde, et je t’ai montré que la miséricorde m’est propre. Car, à cause d’elle et de l’amour incompréhensible que j’ai eu pour l’homme, j’ai envoyé le Verbe mon Fils unique, et, pour te le faire bien comprendre, je l’ai comparé à un pont qui va du ciel à la terre, c’est-à-dire qui unit la nature divine à la nature humaine.

4. Pour t’éclairer de plus en plus de ma Vérité, je t’ai montré qu’on montait à ce pont par trois degrés, qui sont les trois puissances de l’âme. Après t’avoir présenté le Verbe sous l’image d’un pont, je me suis servi d’une autre figure, et je t’ai montré trois degrés sur son corps: ses pieds, la plaie de son côté et sa bouche, qui indiquent trois états de l’âme: l’état imparfait, l’état parfait et l’état supérieur, où l’âme parvient à l’excellence et à l’union de l’amour. Je t’ai montré ce qui détruit l’imperfection et ce qui conduit à la perfection, la voie qu’il faut suivre, les embûches secrètes du démon et de l’amour-propre spirituel.

5. Je t’ai dit les trois moyens de punir qu’emploie ma clémence dans ces états, Le premier est ce que j’inflige à l’homme pendant sa vie, le second est le châtiment qui frappe ceux qui meurent sans espérance dans le péché mortel. Ils vont sous le pont par les sentiers du démon, et je t’ai fait connaître les supplices qu’ils endurent. Le troisième moyen est le Jugement général, et je t’ai dit quelque chose de la peine des damnés et de la gloire des bienheureux, quand chacun aura retrouvé les propriétés de son corps.

6. Je t’ai promis et je te promets de réformer mon Épouse par les souffrances de mes serviteurs, que j’invite à expier avec toi, par la douleur et par les larmes, l’iniquité de ses ministres. Je t’ai montré la dignité que j’ai mise en eux et le respect que j’exige des séculiers à leur égard. Je t’ai montré que leurs défauts ne doivent en rien diminuer ce respect, et combien on me déplaît quand on y manque. Je t’ai parlé de la vertu de ceux qui vivent comme des anges, et je t’ai entretenue à ce sujet de l’excellence du Sacrement de l’Autel.

7. En te parlant de ces trois états de l’âme, j’ai voulu te faire connaître les différentes sortes de larmes, d’où elles viennent, et comment elles se rapportent aux différents états de l’âme. Je t’ai dit que toutes les larmes avaient leur source dans le cœur, et je t’ai expliqué pourquoi. Je t’ai parlé de quatre espèces de larmes et d’une cinquième qui cause la mort.

8. J’ai répondu à ta quatrième demande, que j’avais pourvu au cas particulier dont il s’agissait, et tu sais comme je l’ai fait. Je t’ai expliqué à ce sujet ma providence générale et particulière, depuis le commencement de la création jusqu’à la fin du monde. J’ai fait et je fais tout par ma providence souveraine et divine, donnant et permettant ce qui vous arrive, les tribulations ou les consolations temporelles et spirituelles. Tout est pour votre bien, pour que vous soyez sanctifiés en moi, et que ma Vérité s’accomplisse en vous; car il est vrai que je vous ai créés pour la vie éternelle, et cette vérité vous a été révélée par le sang du Verbe, mon Fils unique.

9. Enfin, j’ai satisfait à ton désir et à la promesse que je t’avais faite, en te montrant la perfection de l’obéissance, et l’imperfection de la désobéissance, d’où vient l’obéissance, et ce qui la perd. Je te l’ai donnée comme la clef qui ouvre tout, et c’est la vérité. Je t’ai parlé de l’obéissance particulière, des parfaits et des imparfaits, de ceux qui vivent dans un Ordre et de ceux qui vivent dans le monde. L’obéissance donne la paix, et la guerre vient de la désobéissance; celui qui n’obéit pas se trompe lui-même, et c’est par la désobéissance d’Adam que la mort est venue dans le monde.

10. Maintenant, mai, Dieu le Père, suprême et éternelle Vérité, je termine en te disant que c’est par l’obéissance du Verbe mon Fils que vous avez la vie. De même que tous vous avez contracté la mort dans le premier homme, tous aussi, en prenant la clef de l’obéissance, vous trouverez la vie dans le nouvel homme, le doux Seigneur Jésus. J’en ai fait un pont pour vous, parce que c’est la voie sûre du ciel.

11. Je vous invite à pleurer tous, toi et mes serviteurs: vos larmes, vos humbles et continuelles prières me permettront de faire miséricorde au monde. Cours donc, en mourant à toi-même, dans cette route de la Vérité; que je ne puisse pas te reprocher d’aller lentement, car je te demanderai plus qu’auparavant, parce que je me suis manifesté à toi dans ma Vérité. Prend garde de sortir de la cellule de la connaissance de toi-même, mais augmente et conserves-y le trésor que je t’ai donné. C’est une doctrine de vérité fondée sur la Pierre vive, le Christ, le doux Jésus; elle est revêtue d’une lumière qui fait distinguer les ténèbres; qu’elle soit aussi ton vêtement, ma fille très douce et très aimée.

CLXVII – L’âme reconnaissante loue Dieu et prie pour le monde et la sainte Église. – Elle recommande la vertu de la loi et termine cet ouvrage.

1. Après que cette âme eut vu avec l’œil de son intelligence, et connu, à la sainte lumière de la foi, la vérité et la perfection de l’obéissance, après qu’elle l’eut entendue avec sa raison, et goûtée avec son cœur par l’ardeur du désir, elle se contempla dans la Majesté divine, et lui rendit grâces en disant:

2. O Père, je voué remercie de ce que vous n’avez pas méprisé votre créature. Vous n’avez pas détourné de moi votre visage, et vous n’avez pas repoussé mes désirs. Vous, la Lumière, vous n’avez pas considéré mes ténèbres; vous, la Vie, vous ne vous êtes pas éloigné de moi, qui suis la mort; vous, le Médecin suprême, vous avez regardé ma grande infirmité; vous, l’éternelle Pureté, vous ne vous êtes pas détourné de mes souillures et de mes misères; vous, l’Infini; moi, le néant; vous, la Sagesse; moi, la folie. Malgré les fautes et les vices innombrables qui sont en moi, vous ne m’avez pas méprisée: oui, vous, la Sagesse, la Bonté, la Clémence; vous, le Bien suprême et infini. Dans votre lumière j’ai trouvé la lumière; dans votre sagesse, la vérité; dans votre clémence, la charité et l’amour du prochain. Qui vous a déterminé? Ce ne sont pas mes vertus, c’est votre seule charité. L’amour vous a porté à éclairer l’œil de mon intelligence par la lumière de la foi, pour me faire connaître et comprendre votre Vérité qui se manifestait à moi.

3. Faites, Seigneur, que ma mémoire puisse retenir vos bienfaits; que ma volonté s’embrase, du feu de votre charité; que ce feu me fasse répandre tout mon sang, et qu’avec ce sang donné pour l’amour du Sang et avec la clef de l’obéissance, je puisse ouvrir la porte du ciel. Je vous demande du fond de mon cœur cette grâce pour toutes les créatures raisonnables, en général et en particulier, et pour le corps mystique de l’Église. Je confesse et je ne nie pas que vous m’avez aimée avant ma naissance, et que vous m’aimez jusqu’à la folie de l’amour.

4. O Trinité éternelle! ô Déité, qui, par l’union de votre nature divine, avez donné un si grand prix au sang de votre Fils unique! ô Trinité éternelle! vous êtes une mer profonde où plus je me plonge, plus je vous trouve, et plus je vous trouve, plus je vous cherche. Vous êtes inépuisable, et en rassasiant l’âme dans vos profondeurs, vous ne la rassasiez jamais; elle est toujours affamée de vous, éternelle Trinité; elle désire vous voir avec la lumière dans votre lumière.

5. Comme le cerf soupire après l’eau vive des fontaines, mon âme désire sortir de l’obscure prison de son corps pour vous voir dans la vérité de votre être. Combien de temps encore votre visage sera-t-il caché à mes regards, ô éternelle Trinité! Feu et abîme de charité, dissipez donc ce nuage de mon corps, car la connaissance que vous m’avez donnée de vous-même dans votre Vérité me fait violemment désirer de déposer le fardeau de mon corps, et de donner ma vie pour l’honneur et la gloire de votre nom.

6. J’ai goûté et j’ai vu avec la lumière de l’intelligence, dans votre lumière, l’abîme de votre Trinité éternelle et la beauté de votre créature. En me regardant en vous, j’ai vu que j’étais votre image, puisque vous m’avez fait participer à votre puissance. O Père éternel! vous avez communiqué à mon intelligence la sagesse qui appartient à votre Fils unique, et le Saint Esprit, qui procède de vous et de votre Fils, m’a donné la volonté qui me rend capable d’aimer, O Trinité éternelle! vous êtes le Créateur; je suis votre créature, et j’ai connu, par la création nouvelle que vous m’avez donnée dans le sang de votre Fils, combien vous vous êtes passionné pour la beauté de votre créature.

7. O abîme, ô Déité éternelle, ô Mer profonde! Pouviez-vous me donner plus qu’en vous donnant vous-même? Vous êtes un feu qui brûle toujours et ne se consume jamais. Vous consumez par votre ardeur tout amour de l’âme pour elle-même. Vous êtes un feu qui détruisez toute froideur. Vous éclairez, et votre lumière me fait connaître votre vérité. Vous êtes la lumière qui surpasse toute lumière. C’est cette lumière qui donne à l’œil de l’intelligence une lumière surnaturelle, si abondante et si parfaite, que la lumière de la foi en est éclairée.

8. Par cette foi, je vois que mon âme a la vie et vous reçoit dans cette lumière, vous qui êtes la Lumière. Car, par la lumière de la foi, j’acquiers la sagesse qui est dans la sagesse du Verbe votre Fils; par la lumière de la foi, j’obtiens la force, le courage, la persévérance; par la lumière de la foi, j’ai l’espérance, qui m’empêche de défaillir en chemin. Cette lumière m’enseigne la route, et sans cette lumière je marcherais dans les ténèbres.

9. Aussi je vous demande, ô Père! que vous m’illuminiez de la sainte lumière de la foi. Cette lumière est un océan qui nourrit l’âme qui est en vous. O Trinité éternelle, Océan de paix! votre eau n’est pas trouble, et loin de causer l’épouvante, elle fait connaître la vérité; elle est transparente et montre les choses cachées. Là où abonde la lumière resplendissante de la foi, l’âme est pour ainsi dire glorifiée par ce qu’elle croit.

10. Oui, Trinité éternelle, vous me l’avez fait connaître, cette lumière est un miroir que la main de votre amour tient devant les yeux de mon âme. Et moi, votre créature, je me vois en vous et je vous vois en moi par l’union de la Divinité avec notre humanité; et dans cette lumière je vous connais et je vous contemple, vous, le Bien suprême et infini, le Bien au dessus de tout bien, le Bien qui est la félicité, le Bien inestimable, incompréhensible, la Beauté au dessus de toute beauté, la Sagesse qui est au dessus de toute sagesse, car vous êtes la Sagesse même. Vous, la nourriture des anges par le feu de la charité, vous vous êtes donné aux hommes, vous êtes un vêtement qui couvre toute nudité; vous rassasiez les affamés de votre douceur, et vous êtes doux sans aucune amertume.

11. O Trinité éternelle! dans vôtre lumière, que vous m’avez donnée et que j’ai reçue par la sainte lumière de la foi, j’ai connu par de nombreuses et d’admirables leçons la voie de la véritable perfection, afin que je vous serve dans la lumière et non dans les ténèbres. Il faut que je devienne un miroir de bonne et sainte vie, et que je sorte de cette vie misérable où jusqu’à présent, et par ma faute, je vous ai servi dans les ténèbres. Je ne connaissais pas votre vérité et je ne l’ai pas aimée. Mais pourquoi ne vous ai-je pas connue? parce que je ne vous ai pas vue avec la lumière glorieuse de la sainte foi. Les nuages de l’amour-propre obscurcissaient l’œil de mon intelligence; et vous, Trinité éternelle, vous avez dissipé mes ténèbres par votre lumière.

12. Qui pourra s’élever jusqu’à vous, et vous remercier dignement du trésor ineffable et des grâces surabondantes que vous m’avez accordés, et de la doctrine de la vérité que vous m’avez révélée? Cette doctrine est une grâce spéciale ajoutée à la grâce générale que vous donnez aux autres créatures. Vous avez voulu condescendre à mes besoins, à ceux des autres créatures, qui pourront se servir de cette doctrine comme d’un miroir. Parlez vous-même, Seigneur; c’est vous qui avez donné, c’est vous qui pouvez reconnaître le bienfait et vous remercier, en répandant en moi la lumière de votre grâce, afin qu’avec cette lumière je vous témoigne ma reconnaissance. Revêtez-moi, revêtez-moi de vous-même, éternelle Vérité, afin que je parcoure cette vie mortelle avec la véritable obéissance et la lumière de la sainte foi, dont vous enivrez de plus en plus mon âme.
Grâces à Dieu! Amen.

Ici se termine le livre fait et composé par la vénérable vierge, la très fidèle servante et épouse de Jésus crucifié, Catherine de Sienne, de l'Ordre de Saint Dominique, en l'année du Seigneur 1378, au mois d'octobre. Amen.

PRIEZ DIEU POUR VOTRE FRERE

Traité de l’obéissance – Chapitre CLXIII, CLXIV, CLXV

CLXIII – De l’excellence de l’obéissance et des biens qu’elle procure.

1. Je t’ai fait connaître le bon et salutaire moyen que le religieux prend chaque jour pour augmenter en Lui la vertu de l’obéissance par la lumière de la foi. Il désire le mépris, les affronts et les fardeaux que lui imposent ses supérieurs. Afin que l’obéissance et la patience sa sœur ne s’affaiblissent pas et ne lui manquent jamais, quand il a besoin de les exercer, il fait entendre continuellement les cris de ce désir, et il utilise toujours le temps parce qu’il est affamé. L’obéissance est une épouse pleine de zèle, qui ne veut jamais rester oisive.

2. Aimable Obéissance, chère Obéissance, douce Obéissance, Obéissance resplendissante qui dissipes les ténèbres de l’amour-propre; Obéissance qui vivifies l’âme en lui donnant la vie de la grâce, lorsqu’elle te prend pour épouse et te délivre dd la volonté propre qui cause la guerre et la mort, tu es prodigue de toi-même, puisque tu te soumets à toute créature raisonnable. Tu es bonne et compatissante; tu portes avec douceur les plus grands fardeaux, parce que tu as pour compagnes la force et la patience véritable. Tu recevras la couronne de la persévérance. Tu ne te laisses pas abattre par les importunités des supérieurs et par les épreuves qu’ils t’imposent sans discrétion. Tu supportes tout avec la lumière de la foi. Tu es tellement liée avec l’humilité, qu’aucune créature ne peut l’arracher de l’âme qui te possède.

3. Que te dire, ma chère et bien-aimée fille, de l’excellence de cette vertu? Oui, l’obéissance est un bien sans mélange, la barque qui la possède n’a pas à redouter les vents contraires; l’âme qu’elle dirige est portée par sa règle et les supérieurs, sans avoir à s’occuper d’elle-même, celui qui obéit parfaitement n’a pas de compte à me rendre: il n’en en doit qu’à celui auquel il est soumis.

4. Passionne-toi, ma fille bien-aimée, pour cette glorieuse vertu. Veux-tu connaître les bienfaits que tu as reçus de moi, ton Père? Sois obéissante. L’obéissance te montrera si tu es reconnaissante, parce qu’elle procède de la charité. L’obéissance prouvera si tu n’es pas ignorante, parce qu’elle vient de la connaissance de ma Vérité. C’est un trésor qu’a fait connaître mon Verbe, en vous enseignant la voie de l’obéissance et de la règle, en se faisant obéissant lui-même jusqu’à la mort ignominieuse de la Croix; et c’est son obéissance qui a ouvert le ciel et servi de fondement à l’obéissance générale et particulière, ainsi que je te l’ai dit au commencement.

5. L’obéissance est une lumière pour l’âme; elle montre qu’elle m’est fidèle et qu’elle est fidèle à l’Ordre et à ses supérieurs. Dans cette lumière que lui donne la foi, elle s’oublie et ne se cherche pas pour elle-même; car, dans l’obéissance acquise par la lumière de la foi, elle a prouvé que sa volonté est morte à ce sens particulier qui s’occupe des affaires d’autrui plutôt que des siennes. Ainsi fait le désobéissant qui examine la volonté des supérieurs, et qui la juge avec ses bas sentiments et ses vues obscures, ne se mettant pas en peine de sa volonté corrompue qui lui donne la mort.

6. Celui qui obéit véritablement à la lumière de la foi juge toujours bien- la volonté de ses supérieurs; il n’écoute pas la sienne et incline seulement la tête, en nourrissant son âme des parfums d’une véritable et sainte obéissance. Cette vertu grandit à mesure que s’y répand la sainte-lumière de la foi; car c’est à cette lumière de la foi que l’âme se connaît et me connaît, qu’elle m’aime et qu’elle s’humilie; et plus elle aime et s’humilie, plus elle est obéissante. L’obéissance, et sa sœur la patience, montrent que l’âme est véritablement revêtue du vêtement nuptial de la charité, avec lequel on entre dans la vie éternelle.

7. Ainsi l’obéissance ouvre le ciel et reste dehors: la charité qui lui a donné la clef entre avec les fruits de l’obéissance; car, comme je te l’ai dit, les vertus restent en dehors, la charité seule entre au ciel. Mais l’obéissance a l’honneur d’ouvrir le ciel, que la désobéissance du premier homme a fermé. C’est l’obéissance de l’humble et fidèle Agneau sans tache, mon Fils unique, qui a ouvert la vie éternelle depuis si longtemps fermée.

CLXIV – Distinction de deux obéissances: celle des religieux et celle qu’on rend à une personne en dehors de la vie religieuse.

1. Ainsi que je te l’ai dit, ma chère fille, mon Fils vous a laissé la douce obéissance, comme une clef pour ouvrir le ciel et parvenir à votre fin; il vous l’a laissée par précepte et par conseil: par précepte pour tous, et par conseil, si vous vouliez tendre à la perfection et passer par la porte étroite de la vie religieuse. Il y en a qui ne sont pas attachés à un Ordre, et qui sont cependant dans la barque de la perfection. Ce sont ceux qui observent les conseils sans être religieux, et qui rejettent réellement et spirituellement les richesses et les pompes du monde. Ils gardent la chasteté, soit dans l’état de virginité, soit dans le parfum de la continence, s’ils n’ont pas la virginité; ils observent l’obéissance en se soumettant, comme je te l’ai dit ailleurs, à une personne à laquelle ils s’efforcent d’obéir parfaitement jusqu’à la mort.

2. Si tu me demandes qui a plus de mérite, de ceux qui obéissent ainsi, ou de ceux qui sont dans un Ordre, je te répondrai que le mérite de l’obéissance ne se mesure pas aux actes, au lieu ou à la personne, qui peut être bonne ou mauvaise, séculière ou religieuse. Le mérite de l’obéissance est dans l’amour de celui qui obéit, et cet amour est la mesure de sa récompense. L’imperfection d’un supérieur ne nuit aucunement à celui lui obéit; elle lui est même utile quelquefois, car les persécutions et les rigueurs indiscrètes d’ordres trop sévères font acquérir la vertu de l’obéissance, et la patience sa sœur. Un lien imparfait ne nuit pas non plus: je dis imparfait, parce que la vie religieuse est l’état le plus parfait, le plus assuré. J’appelle imparfait l’état de ceux qui observent les conseils de l’obéissance en dehors d’un Ordre; mais je ne dis pas pour cela que leur obéissance est imparfaite et moins méritoire, car l’obéissance, comme les autres vertus, a pour mesure l’amour.

3. Il est vrai qu’en beaucoup de choses il est préférable d’obéir dans un Ordre, à cause du vœu qu’on fait entre les mains d’un supérieur, et des épreuves plus grandes qu’on y rencontre. Toutes les actions du corps sont liées à ce joug, et on ne peut s’y soustraire, quand on le voudrait, sans commettre un péché mortel, parce que la règle est approuvée par l’Église, et qu’on a fait un vœu. Il n’en est pas de même pour les autres: ils sont liés volontairement par l’amour de l’obéissance, et non par un vœu solennel. Ils peuvent sans péché mortel renoncer à cette obéissance à une créature, s’ils ont pour le faire des raisons légitimes, et s’ils n’agissent pas par faiblesse. Si c’est par faiblesse, ils commettent une faute très grave mais cependant il ne sont pas engagés sous peine de péché mortel.

4. Sais-tu la différence qu’il y a entre les uns et ]es autres? la différence qu’il y a entre celui qui prend le bien d’autrui, et celui qui retire à quelqu’un ce qu’il lui avait donné par amour, avec l’intention de ne pas le reprendre: l’un n’a pas fait d’acte authentique, tandis que l’autre s’est engagé publiquement par sa profession. Il a renoncé à lui-même entre les mains du supérieur, et il a promis d’observer l’obéissance, la chasteté, la pauvreté volontaire. Le supérieur, de son côté, a promis, s’il était fidèle jusqu’à sa mort, de lui donner la vie éternelle.

5. Ainsi, pour ce qui est des obligations, du lieu et de la manière, l’obéissance dans un Ordre est plus parfaite que l’obéissance dans le monde. L’obéissance dans un Ordre est aussi plus sûre; quand on tombe, on a plus de secours pour se relever. L’obéissance dans le monde est moins certaine; elle expose davantage, quand on tombe, à tourner la tête en arrière, parce qu’on ne se sent pas lié par un vœu consommé. On est comme le religieux avant sa profession: tant qu’il ne l’a pas faite, il peut partir; ce qui ne lui est plus permis lorsqu’elle est prononcée.

6. Quant au mérite, je te le répète, sa mesure est l’amour de celui qui obéit. Dans quelque état qu’on soit, on peut avoir un mérite parfait, parce que le mérite est uniquement dans l’amour. Les vocations sont différentes; j’appelle à ces deux états selon la capacité de chacun; mais la récompense est mesurée sur l’amour: si le séculier aime plus que le religieux, il reçoit davantage; il en est de même du religieux et de tous les autres.

CLXV – Dieu ne récompense pas selon la difficulté et la durée de l’obéissance, mais selon le zèle et la grandeur de la charité. – Miracles que Dieu fait par l’obéissance.

1. Je vous ai tous envoyés dans la vigne de l’obéissance pour y travailler de différentes manières, et à chacun je donnerai le prix de son amour, et non de son ouvrage et de son temps; car sans cela celui qui vient de bonne heure recevrait plus que celui qui vient plus tard. Ma Vérité vous a donné dans l’Évangile l’exemple de ceux qui étaient oisifs, et que le maître envoya travailler à sa vigne, li donna autant à ceux qui étaient venus au point du jour qu’à ceux qui étaient venus à la première heure; et ceux qui vinrent à la troisième, à la sixième, à la neuvième et à la dernière reçurent autant que les premiers.

2. Ma vérité vous a enseigné par là que vous serez récompensés, non pas selon le temps et selon l’ouvrage, mais selon le degré d’amour. Beaucoup sont appelés, dès l’enfance, pour travailler à cette vigne; d’autres y viennent plus tard, et n’arrivent même que dans la vieillesse. Ceux-là souvent, parce qu’ils voient le peu de temps qui reste, agissent avec tant d’amour, qu’ils atteignent ceux qui sont venus dès l’enfance, mais qui ont marché lentement. C’est donc par l’amour de l’obéissance que l’âme acquiert des mérites; elle remplit son vase en moi, qui suis l’Océan pacifique.

3. Beaucoup ont une obéissance si prompte et si incarnée dans leur âme, que non seulement ils ne cherchent point à comprendre les motifs de leur supérieur, mais qu’ils attendent à peine que les ordres soient sortis de sa bouche, parce que la lumière de la foi leur fait deviner ses intentions. L’obéissant parfait obéit plus à l’intention qu’à la parole, pensant que la volonté du supérieur est ma volonté, que je le charge de lui transmettre. Et c’est pour cela que je te dis qu’il obéissait plus à l’intention qu’à la parole. Il obéit à la parole du supérieur, parce qu’il obéit avec amour à sa volonté, que la lumière de la foi lui fait croire unie à la mienne.

4. On lit dans la vie des Pères l’exemple d’un religieux qui obéissait ainsi par amour. Son Abbé lui ayant donné un ordre pendant qu’il écrivait un o, qui est une bien petite chose, il ne se donna pas le temps de finir, et courut sur-le-champ où l’appelait l’obéissance. Je voulus lui montrer combien cette promptitude m’était agréable, et ma bonté termina en or la lettre inachevée.

5. Cette glorieuse vertu m’est si agréable, que pour aucune vertu je n’ai fait autant de miracles que pour elle. C’est qu’elle procède de la lumière de la foi, et qu’il faut que les hommes sachent combien je l’aime. La terre obéit à cette vertu, et les animaux la servent. L’eau porte l’obéissant. Si tu regardes la nature, tu verras qu’elle est soumise à celui qui obéit.

6. N’as-tu pas lu l’histoire de ce disciple auquel son Abbé remit un bâton de bois mort? Il lui ordonna de le planter et de l’arroser tous les jours; le disciple, éclairé par la lumière de la foi, se garda bien de dire que c’était là chose inutile. Il obéit sans s’inquiéter du résultat, et, par la vertu de l’obéissance et de la foi, le bois mort reverdit et porta des fruits. Pour montrer que cette âme avait triomphé de la sécheresse de la désobéissance, et que ses rameaux renouvelés avaient donné un bon fruit, ce fruit fut appelé par les saints Pères le fruit de l’obéissance.

7. Si tu regardes les animaux, tu verras qu’ils obéissent aussi à l’obéissance. Un religieux remarquable par son obéissance et sa pureté fut chargé d’aller prendre un grand serpent; il le conduisit à son Abbé, qui, en médecin prudent, pour le préserver de la vaine gloire et l’exercer à la patience, le chassa de sa présence, et lui dit avec reproche: « Il faut être vraiment bête pour conduire ainsi cette bête enchaînée ».

8. Le feu présente les mêmes miracles. N’as-tu pas lu dans la sainte Écriture que beaucoup, pour ne pas transgresser mes ordres, se sont laissé jeter dans les flammes, et que les flammes ne leur ont fait aucun mal? Tels furent les trois enfants dans la fournaise, et tant d’autres que je pourrais te citer. L’eau s’affermit sous les pieds de saint Maur, lorsqu’il alla chercher par obéissance un religieux qui se noyait. Il ne pensait pas à lui, mais il pensait, avec la lumière de la foi, à remplir l’ordre qu’il avait reçu: il alla sur l’eau comme s’il eût marché sur la terre, et il sauva le disciple.

9. Partout, si tu ouvres l’œil de ton intelligence, tu verras que je t’enseigne l’excellence de l’obéissance. On doit tout abandonner pour l’obéissance, tellement que si tu étais élevée à une si haute et si parfaite union en moi, que ton corps fût séparé de la terre, tu devrais, si l’obéissance te rappelait, faire tous tes efforts pour lui obéir. Je te parle en général et non pour certains cas particuliers, qui font exception. Tu ne dois jamais quitter l’oraison que par nécessité, par charité ou par obéissance. Je te dis cela pour que tu comprennes combien je veux que l’obéissance soit prompte dans mes serviteurs et combien elle m’est agréable.

10. Tout ce que fait l’obéissant est méritoire: s’il mange, il mange par obéissance; s’il dort, il dort par obéissance; s’il va, s’il vient, s’il jeûne, s’il veille, il fait tout par obéissance. S’il sert le prochain, c’est par obéissance. S’il est au chœur, au réfectoire, dans sa cellule, qui le guide ou le retient? c’est l’obéissance, qui, par la sainte lumière de la foi, le jette, mort à sa volonté et plein de mépris pour lui-même, entre les bras de ceux qui lui commandent. Placé dans cette barque de l’obéissance, il se-laisse conduire par son supérieur et traverse heureusement la mer orageuse de cette vie dans la paix de l’âme et la tranquillité du cœur: l’obéissance et la foi en dissipent toutes les ténèbres. Il est fort parce qu’il n’a plus aucune faiblesse ni aucune crainte, car il a détruit la volonté propre, d’où viennent les faiblesses et les craintes déréglées.

11. Et de quoi se nourrit et s’abreuve celui qui épouse l’obéissance? il se nourrit de la connaissance de lui-même et de moi. Il voit son imperfection et son néant; il voit que je suis Celui qui suis, et il goûte en moi ma Vérité, que lui a révélée le Verbe incarné. Et de quoi s’abreuve-t-il? du Sang; de ce Sang par lequel mon Fils lui montre ma Vérité, et l’amour ineffable que j’ai pour lui. Il lui fait comprendre par ce Sang la perfection de cette obéissance que moi, son Père, je lui ai imposée à cause de vous. Il y puise avidement, et lorsqu’il est ivre de ce Sang et de cette obéissance du Verbe, il perd toute pensée, tout sentiment de lui-même; il me possède par la grâce et me goûte par l’amour, à la lumière de-la foi dans la sainte obéissance.

12. Toute sa vie rayonne la paix, et à la mort il reçoit ce que lui a promis son supérieur au moment de sa profession, la vie éternelle, la vision de la paix, le repos d’une tranquillité souveraine et parfaite, un bien ineffable dont personne ne peut apprécier et comprendre la valeur. Ce bien est infini et ne peut être compris par une créature finie, comme un vase plongé dans la mer ne peut en comprendre l’immensité, mais seulement la quantité qu’il renferme: la mer seule se comprend.

13. Je suis la Mer pacifique, et je puis seul me comprendre, m’estimer et jouir de cette estime, de cette intelligence en moi-même. Cette jouissance intérieure, je la communique et je la donne à chacun selon sa mesure; et cette mesure, je la remplis complètement d’une félicité parfaite. L’âme connaît et comprend ma bonté autant qu’elle a mérité de la connaître. Aussi l’obéissant, éclairé par la foi et la vérité, embrasé des flammes de la charité, inondé des parfums de l’humilité, enivré du sang précieux de l’Agneau, accompagné de la patience, du mépris de lui-même, de la force et de la persévérance, enfin du fruit de toutes les vertus, l’obéissant reçoit de moi, son créateur, la récompense qui lui est destinée.

Traité de l’obéissance – Chapitre CLXIII, CLXIV, CLXV

CLXIII.- De l’excellence de l’obéissance et des biens qu’elle procure.

1. Je t’ai fait connaître le bon et salutaire moyen que le religieux prend chaque jour pour augmenter en Lui la vertu de l’obéissance par la lumière de la foi. Il désire le mépris, les affronts et les fardeaux que lui imposent ses supérieurs. Afin que l’obéissance et la patience sa sœur ne s’affaiblissent pas et ne lui manquent jamais, quand il a besoin de les exercer, il fait entendre continuellement les cris de ce désir, et il utilise toujours le temps parce qu’il est affamé. L’obéissance est une épouse pleine de zèle, qui ne veut jamais rester oisive.

2. Aimable Obéissance, chère Obéissance, douce Obéissance, Obéissance resplendissante qui dissipes les ténèbres de l’amour-propre; Obéissance qui vivifies l’âme en lui donnant la vie de la grâce, lorsqu’elle te prend pour épouse et te délivre de la volonté propre qui cause la guerre et la mort, tu es prodigue de toi-même, puisque tu te soumets à toute créature raisonnable. Tu es bonne et compatissante; tu portes avec douceur les plus grands fardeaux, parce que tu as pour compagnes la force et la patience véritable. Tu recevras la couronne de la persévérance. Tu ne te laisses pas abattre par les importunités des supérieurs et par les épreuves qu’ils t’imposent sans discrétion. Tu supportes tout avec la lumière de la foi. Tu es tellement liée avec l’humilité, qu’aucune créature ne peut l’arracher de l’âme qui te possède.

3. Que te dire, ma chère et bien-aimée fille, de l’excellence de cette vertu? Oui, l’obéissance est un bien sans mélange, la barque qui la possède n’a pas à redouter les vents contraires; l’âme qu’elle dirige est portée par sa règle et les supérieurs, sans avoir à s’occuper d’elle-même, celui qui obéit parfaitement n’a pas de compte à me rendre: il n’en en doit qu’à celui auquel il est soumis.

4. Passionne-toi, ma fille bien-aimée, pour cette glorieuse vertu. Veux-tu connaître les bienfaits que tu as reçus de moi, ton Père? Sois obéissante. L’obéissance te montrera si tu es reconnaissante, parce qu’elle procède de la charité. L’obéissance prouvera si tu n’es pas ignorante, parce qu’elle vient de la connaissance de ma Vérité. C’est un trésor qu’a fait connaître mon Verbe, en vous enseignant la voie de l’obéissance et de la règle, en se faisant obéissant lui-même jusqu’à la mort ignominieuse de la Croix; et c’est son obéissance qui a ouvert le ciel et servi de fondement à l’obéissance générale et particulière, ainsi que je te l’ai dit au commencement.

5. L’obéissance est une lumière pour l’âme; elle montre qu’elle m’est fidèle et qu’elle est fidèle à l’Ordre et à ses supérieurs. Dans cette lumière que lui donne la foi, elle s’oublie et ne se cherche pas pour elle-même; car, dans l’obéissance acquise par la lumière de la foi, elle a prouvé que sa volonté est morte à ce sens particulier qui s’occupe des affaires d’autrui plutôt que des siennes. Ainsi fait le désobéissant qui examine la volonté des supérieurs, et qui la juge avec ses bas sentiments et ses vues obscures, ne se mettant pas en peine de sa volonté corrompue qui lui donne la mort.

6. Celui qui obéit véritablement à la lumière de la foi juge toujours bien- la volonté de ses supérieurs; il n’écoute pas la sienne et incline seulement la tête, en nourrissant son âme des parfums d’une véritable et sainte obéissance. Cette vertu grandit à mesure que s’y répand la sainte-lumière de la foi; car c’est à cette lumière de la foi que l’âme se connaît et me connaît, qu’elle m’aime et qu’elle s’humilie; et plus elle aime et s’humilie, plus elle est obéissante. L’obéissance, et sa sœur la patience, montrent que l’âme est véritablement revêtue du vêtement nuptial de la charité, avec lequel on entre dans la vie éternelle.

7. Ainsi l’obéissance ouvre le ciel et reste dehors: la charité qui lui a donné la clef entre avec les fruits de l’obéissance; car, comme je te l’ai dit, les vertus restent en dehors, la charité seule entre au ciel. Mais l’obéissance a l’honneur d’ouvrir le ciel, que la désobéissance du premier homme a fermé. C’est l’obéissance de l’humble et fidèle Agneau sans tache, mon Fils unique, qui a ouvert la vie éternelle depuis si longtemps fermée.

CLXIV.- Distinction de deux obéissances: celle des religieux et celle qu’on rend à une personne en dehors de la vie religieuse.

1. Ainsi que je te l’ai dit, ma chère fille, mon Fils vous a laissé la douce obéissance, comme une clef pour ouvrir le ciel et parvenir à votre fin; il vous l’a laissée par précepte et par conseil: par précepte pour tous, et par conseil, si vous vouliez tendre à la perfection et passer par la porte étroite de la vie religieuse. Il y en a qui ne sont pas attachés à un Ordre, et qui sont cependant dans la barque de la perfection. Ce sont ceux qui observent les conseils sans être religieux, et qui rejettent réellement et spirituellement les richesses et les pompes du monde. Ils gardent la chasteté, soit dans l’état de virginité, soit dans le parfum de la continence, s’ils n’ont pas la virginité; ils observent l’obéissance en se soumettant, comme je te l’ai dit ailleurs, à une personne à laquelle ils s’efforcent d’obéir parfaitement jusqu’à la mort.

2. Si tu me demandes qui a plus de mérite, de ceux qui obéissent ainsi, ou de ceux qui sont dans un Ordre, je te répondrai que le mérite de l’obéissance ne se mesure pas aux actes, au lieu ou à la personne, qui peut être bonne ou mauvaise, séculière ou religieuse. Le mérite de l’obéissance est dans l’amour de celui qui obéit, et cet amour est la mesure de sa récompense. L’imperfection d’un supérieur ne nuit aucunement à celui lui obéit; elle lui est même utile quelquefois, car les persécutions et les rigueurs indiscrètes d’ordres trop sévères font acquérir la vertu de l’obéissance, et la patience sa sœur. Un lien imparfait ne nuit pas non plus: je dis imparfait, parce que la vie religieuse est l’état le plus parfait, le plus assuré. J’appelle imparfait l’état de ceux qui observent les conseils de l’obéissance en dehors d’un Ordre; mais je ne dis pas pour cela que leur obéissance est imparfaite et moins méritoire, car l’obéissance, comme les autres vertus, a pour mesure l’amour.

3. Il est vrai qu’en beaucoup de choses il est préférable d’obéir dans un Ordre, à cause du vœu qu’on fait entre les mains d’un supérieur, et des épreuves plus grandes qu’on y rencontre. Toutes les actions du corps sont liées à ce joug, et on ne peut s’y soustraire, quand on le voudrait, sans commettre un péché mortel, parce que la règle est approuvée par l’Église, et qu’on a fait un vœu. Il n’en est pas de même pour les autres: ils sont liés volontairement par l’amour de l’obéissance, et non par un vœu solennel. Ils peuvent sans péché mortel renoncer à cette obéissance à une créature, s’ils ont pour le faire des raisons légitimes, et s’ils n’agissent pas par faiblesse. Si c’est par faiblesse, ils commettent une faute très grave mais cependant il ne sont pas engagés sous peine de péché mortel.

4. Sais-tu la différence qu’il y a entre les uns et ]es autres? la différence qu’il y a entre celui qui prend le bien d’autrui, et celui qui retire à quelqu’un ce qu’il lui avait donné par amour, avec l’intention de ne pas le reprendre: l’un n’a pas fait d’acte authentique, tandis que l’autre s’est engagé publiquement par sa profession. Il a renoncé à lui-même entre les mains du supérieur, et il a promis d’observer l’obéissance, la chasteté, la pauvreté volontaire. Le supérieur, de son côté, a promis, s’il était fidèle jusqu’à sa mort, de lui donner la vie éternelle.

5. Ainsi, pour ce qui est des obligations, du lieu et de la manière, l’obéissance dans un Ordre est plus parfaite que l’obéissance dans le monde. L’obéissance dans un Ordre est aussi plus sûre; quand on tombe, on a plus de secours pour se relever. L’obéissance dans le monde est moins certaine; elle expose davantage, quand on tombe, à tourner la tête en arrière, parce qu’on ne se sent pas lié par un vœu consommé. On est comme le religieux avant sa profession: tant qu’il ne l’a pas faite, il peut partir; ce qui ne lui est plus permis lorsqu’elle est prononcée.

6. Quant au mérite, je te le répète, sa mesure est l’amour de celui qui obéit. Dans quelque état qu’on soit, on peut avoir un mérite parfait, parce que le mérite est uniquement dans l’amour. Les vocations sont différentes; j’appelle à ces deux états selon la capacité de chacun; mais la récompense est mesurée sur l’amour: si le séculier aime plus que le religieux, il reçoit davantage; il en est de même du religieux et de tous les autres.

CLXV.- Dieu ne récompense pas selon la difficulté et la durée de l’obéissance, mais selon le zèle et la grandeur de la charité. – Miracles que Dieu fait par l’obéissance.

1. Je vous ai tous envoyés dans la vigne de l’obéissance pour y travailler de différentes manières, et à chacun je donnerai le prix de son amour, et non de son ouvrage et de son temps; car sans cela celui qui vient de bonne heure recevrait plus que celui qui vient plus tard. Ma Vérité vous a donné dans l’Évangile l’exemple de ceux qui étaient oisifs, et que le maître envoya travailler à sa vigne, li donna autant à ceux qui étaient venus au point du jour qu’à ceux qui étaient venus à la première heure; et ceux qui vinrent à la troisième, à la sixième, à la neuvième et à la dernière reçurent autant que les premiers.

2. Ma vérité vous a enseigné par là que vous serez récompensés, non pas selon le temps et selon l’ouvrage, mais selon le degré d’amour. Beaucoup sont appelés, dès l’enfance, pour travailler à cette vigne; d’autres y viennent plus tard, et n’arrivent même que dans la vieillesse. Ceux-là souvent, parce qu’ils voient le peu de temps qui reste, agissent avec tant d’amour, qu’ils atteignent ceux qui sont venus dès l’enfance, mais qui ont marché lentement. C’est donc par l’amour de l’obéissance que l’âme acquiert des mérites; elle remplit son vase en moi, qui suis l’Océan pacifique.

3. Beaucoup ont une obéissance si prompte et si incarnée dans leur âme, que non seulement ils ne cherchent point à comprendre les motifs de leur supérieur, mais qu’ils attendent à peine que les ordres soient sortis de sa bouche, parce que la lumière de la foi leur fait deviner ses intentions. L’obéissant parfait obéit plus à l’intention qu’à la parole, pensant que la volonté du supérieur est ma volonté, que je le charge de lui transmettre. Et c’est pour cela que je te dis qu’il obéissait plus à l’intention qu’à la parole. Il obéit à la parole du supérieur, parce qu’il obéit avec amour à sa volonté, que la lumière de la foi lui fait croire unie à la mienne.

4. On lit dans la vie des Pères l’exemple d’un religieux qui obéissait ainsi par amour. Son Abbé lui ayant donné un ordre pendant qu’il écrivait un o, qui est une bien petite chose, il ne se donna pas le temps de finir, et courut sur-le-champ où l’appelait l’obéissance. Je voulus lui montrer combien cette promptitude m’était agréable, et ma bonté termina en or la lettre inachevée.

5. Cette glorieuse vertu m’est si agréable, que pour aucune vertu je n’ai fait autant de miracles que pour elle. C’est qu’elle procède de la lumière de la foi, et qu’il faut que les hommes sachent combien je l’aime. La terre obéit à cette vertu, et les animaux la servent. L’eau porte l’obéissant. Si tu regardes la nature, tu verras qu’elle est soumise à celui qui obéit.

6. N’as-tu pas lu l’histoire de ce disciple auquel son Abbé remit un bâton de bois mort? Il lui ordonna de le planter et de l’arroser tous les jours; le disciple, éclairé par la lumière de la foi, se garda bien de dire que c’était là chose inutile. Il obéit sans s’inquiéter du résultat, et, par la vertu de l’obéissance et de la foi, le bois mort reverdit et porta des fruits. Pour montrer que cette âme avait triomphé de la sécheresse de la désobéissance, et que ses rameaux renouvelés avaient donné un bon fruit, ce fruit fut appelé par les saints Pères le fruit de l’obéissance.

7. Si tu regardes les animaux, tu verras qu’ils obéissent aussi à l’obéissance. Un religieux remarquable par son obéissance et sa pureté fut chargé d’aller prendre un grand serpent; il le conduisit à son Abbé, qui, en médecin prudent, pour le préserver de la vaine gloire et l’exercer à la patience, le chassa de sa présence, et lui dit avec reproche: « Il faut être vraiment bête pour conduire ainsi cette bête enchaînée ».

8. Le feu présente les mêmes miracles. N’as-tu pas lu dans la sainte Écriture que beaucoup, pour ne pas transgresser mes ordres, se sont laissé jeter dans les flammes, et que les flammes ne leur ont fait aucun mal? Tels furent les trois enfants dans la fournaise, et tant d’autres que je pourrais te citer. L’eau s’affermit sous les pieds de saint Maur, lorsqu’il alla chercher par obéissance un religieux qui se noyait. Il ne pensait pas à lui, mais il pensait, avec la lumière de la foi, à remplir l’ordre qu’il avait reçu: il alla sur l’eau comme s’il eût marché sur la terre, et il sauva le disciple.

9. Partout, si tu ouvres l’œil de ton intelligence, tu verras que je t’enseigne l’excellence de l’obéissance. On doit tout abandonner pour l’obéissance, tellement que si tu étais élevée à une si haute et si parfaite union en moi, que ton corps fût séparé de la terre, tu devrais, si l’obéissance te rappelait, faire tous tes efforts pour lui obéir. Je te parle en général et non pour certains cas particuliers, qui font exception. Tu ne dois jamais quitter l’oraison que par nécessité, par charité ou par obéissance. Je te dis cela pour que tu comprennes combien je veux que l’obéissance soit prompte dans mes serviteurs et combien elle m’est agréable.

10. Tout ce que fait l’obéissant est méritoire: s’il mange, il mange par obéissance; s’il dort, il dort par obéissance; s’il va, s’il vient, s’il jeûne, s’il veille, il fait tout par obéissance. S’il sert le prochain, c’est par obéissance. S’il est au chœur, au réfectoire, dans sa cellule, qui le guide ou le retient? c’est l’obéissance, qui, par la sainte lumière de la foi, le jette, mort à sa volonté et plein de mépris pour lui-même, entre les bras de ceux qui lui commandent. Placé dans cette barque de l’obéissance, il se-laisse conduire par son supérieur et traverse heureusement la mer orageuse de cette vie dans la paix de l’âme et la tranquillité du cœur: l’obéissance et la foi en dissipent toutes les ténèbres. Il est fort parce qu’il n’a plus aucune faiblesse ni aucune crainte, car il a détruit la volonté propre, d’où viennent les faiblesses et les craintes déréglées.

11. Et de quoi se nourrit et s’abreuve celui qui épouse l’obéissance? il se nourrit de la connaissance de lui-même et de moi. Il voit son imperfection et son néant; il voit que je suis Celui qui suis, et il goûte en moi ma Vérité, que lui a révélée le Verbe incarné. Et de quoi s’abreuve-t-il? du Sang; de ce Sang par lequel mon Fils lui montre ma Vérité, et l’amour ineffable que j’ai pour lui. Il lui fait comprendre par ce Sang la perfection de cette obéissance que moi, son Père, je lui ai imposée à cause de vous. Il y puise avidement, et lorsqu’il est ivre de ce Sang et de cette obéissance du Verbe, il perd toute pensée, tout sentiment de lui-même; il me possède par la grâce et me goûte par l’amour, à la lumière de-la foi dans la sainte obéissance.

12. Toute sa vie rayonne la paix, et à la mort il reçoit ce que lui a promis son supérieur au moment de sa profession, la vie éternelle, la vision de la paix, le repos d’une tranquillité souveraine et parfaite, un bien ineffable dont personne ne peut apprécier et comprendre la valeur. Ce bien est infini et ne peut être compris par une créature finie, comme un vase plongé dans la mer ne peut en comprendre l’immensité, mais seulement la quantité qu’il renferme: la mer seule se comprend.

13. Je suis la Mer pacifique, et je puis seul me comprendre, m’estimer et jouir de cette estime, de cette intelligence en moi-même. Cette jouissance intérieure, je la communique et je la donne à chacun selon sa mesure; et cette mesure, je la remplis complètement d’une félicité parfaite. L’âme connaît et comprend ma bonté autant qu’elle a mérité de la connaître. Aussi l’obéissant, éclairé par la foi et la vérité, embrasé des flammes de la charité, inondé des parfums de l’humilité, enivré du sang précieux de l’Agneau, accompagné de la patience, du mépris de lui-même, de la force et de la persévérance, enfin du fruit de toutes les vertus, l’obéissant reçoit de moi, son créateur, la récompense qui lui est destinée.

Traité de l’obéissance – Chapitre CLX, CLXI, CLXII

CLX.-  Ceux qui obéissent reçoivent le centuple et la vie éternelle.- Ce que veut dire le centuple.

1. Ma fille bien-aimée, c’est en ceux qui obéissent que s’accomplit la parole de mon aimable et doux Verbe. Pierre lui avait dit: « Maître, voici que nous avons tout laissé par amour pour vous, et que nous vous avons suivi, que nous donnerez-vous? » Mon Fils lui répondit: « Vous recevrez le centuple, et vous posséderez la vie éternelle » (S. Marc, x, 28, 30); c’est-à-dire: Pierre, vous avez bien fait, car vous ne pouviez me suivre autrement, et moi, dans cette vie, je vous donnerai le centuple.

2. Quel est, ma fille bien-aimée, le centuple que suivra la vie éternelle? que voulait dire ma Vérité? Parlait-elle des biens temporels? Non, certainement, quoique je les multiplie quelquefois pour récompenser l’aumône. De qui parle-t-elle? De celui qui donne sa volonté propre, qui est son unique chose; et pour cette unique chose je lui en donne cent, car je lui donne la charité. Pourquoi le nombre cent? parce que ce nombre est parfait, et qu’on ne peut y ajouter sans recommencer le premier nombre. De même la charité est la plus parfaite de toutes les vertus, et on ne peut y ajouter qu’en recommençant la connaissance de soi-même, et en l’augmentant de mérite jusqu’à ce qu’on soit arrivé à une nouvelle centaine. Tel est le centuple que je donne à ceux qui m’ont donné leur seule volonté par l’obéissance générale, et mieux encore par l’obéissance particulière.

3. Avec le centuple vous avez la vie éternelle; car il n’y a que la charité qui entre en maîtresse dans le ciel avec le fruit des autres vertus qui restent en dehors. Elle vient à moi, la Vie éternelle, que possèdent à jamais, les bienheureux. La foi ne l’accompagne pas; puisque les bienheureux connaissent par expérience et en vérité ce qu’ils ont cru par la foi; ils n’ont pas non plus l’espérance, puisqu’ils possèdent ce qu’ils espéraient. Il en est ainsi de toutes les autres vertus. La seule charité entre en reine, et elle me possède comme je la possède.

4. Tu vois donc que ces petits enfants de l’obéissance reçoivent le centuple et la vie éternelle, puisqu’ils reçoivent le feu de la charité, qui est représenté par le nombre cent. Et parce qu’ils ont reçu le centuple, ils vivent dans une admirable allégresse de cœur; car jamais dans la vraie charité ne se trouve la tristesse; il y règne au contraire une joie qui dilate le cœur, qui le rend généreux, sans petitesse et sans fausseté. L’âme qui est frappée de cette douce blessure ne met jamais sur le visage et sur la langue autre chose que ce qui est dans le cœur. Elle ne sert pas son prochain par hypocrisie ou par intérêt; car la charité se dévoue à toute créature, et l’âme qui la possède ne tombe jamais dans l’abattement et la tristesse; elle ne se sépare jamais de l’obéissance, et lui reste fidèle jusqu’à la mort.

CLXI.- Des misères de ceux qui n’obéissent pas.

1. Celui au contraire qui n’obéit pas dans la barque de la vie religieuse est si à charge à lui et aux autres, qu’il a dès ici-bas un avant-goût de l’enfer. Il vit toujours au milieu de la tristesse, de la honte et des remords de sa conscience; il déplaît à ses supérieurs et à son Ordre, il devient insupportable à lui-même. Vois, ma fille bien-aimée, celui qui s’est lié par un vœu à une règle et qui se fait cependant l’esclave de la désobéissance. La désobéissance devient sa maîtresse, avec sa compagne l’impatience qui est nourrie par l’orgueil; et l’orgueil, comme je l’ai dit, naît de l’amour de soi-même.

2. Il arrive alors à l’âme le contraire de ce que produit en elle la véritable obéissance. Comment celui qui désobéit pourrait-il éviter ce malheur, puisqu’il n’a pas la charité? Il faut qu’il baisse de force la tête que l’orgueil vient relever; toutes ses volontés sont en désaccord avec la volonté de la règle. Elle lui commande l’obéissance, et il aime désobéir; elle lui impose la pauvreté volontaire, et il la fuit; il possède ou convoite la richesses; elle veut la continence, la pureté, il désire les plaisirs déshonnêtes.

3. En violant ses trois vœux, ma chère fille, le religieux tombe si bas, et dans des faiblesses si honteuses, qu’il ne ressemble plus à un religieux, mais à un démon revêtu d’un corps, ainsi que je te l’ai expliqué déjà plus au long. J’ajouterai cependant quelque chose pour te faire mieux comprendre les fruits déplorables de la désobéissance, et pour te faire admirer davantage le mérite de l’obéissance.

4. Ce malheureux qui n’obéit pas est trompé par l’amour-propre. Le regard de son intelligence, qui n’est plus éclairé par la foi, se complaît dans sa volonté propre et dans les choses du monde. Il est éloigné du monde par son corps, mais il y habite par le désir. L’obéissance lui semble un fardeau; il veut désobéir pour l’éviter, et ce fardeau devient bien plus pesant, parce qu’il faut obéir ou par force, ou par amour, et il est bien plus facile d’obéir par amour que sans amour.

5. Oh! comme il est dans l’erreur! Personne ne le trompe, mais il se trompe lui-même. Il recherche le bien-être, et il ne trouve que la peine, même dans ce qu’il fait, à cause de l’obéissance qui lui est imposée. Il veut jouir et se faire une vie éternelle de cette vie passagère; la règle veut qu’il n’y soit qu’un voyageur, et qu’il ne s’arrête pas au plaisir qu’il y trouve et aux endroits qui lui sont agréables. Il doit changer, et ce changement lui est un supplice parce que sa volonté n’est pas morte et voudrait résister; mais s’il n’obéissait pas, il encourrait les châtiments de la règle, et c’est ce qui le fait souffrir continuellement.

6. Tu vois donc qu’il se trompe; en voulant fuir la peine, il en trouve une plus grande, parce que son aveuglement l’empêche de connaître la voie véritable de l’obéissance, cette voie véritable est tracée par l’obéissant Agneau, mon Fils, qui délivre de toute peine ceux qui obéissent. Lui, au contraire, suit la voie du mensonge; il espère y trouver sa consolation, et il n’y rencontre que des peines amères. Qui lui sert de guide? c’est l’amour qu’il a pour l’indépendance. Il veut, dans sa folie, surmonter les tempêtes et les flots avec ses seules forces et sa science misérable; il refuse les secours de son Ordre et de ses supérieurs.

7. Il est dans la barque de la vie religieuse, de corps seulement et non d’esprit; il l’abandonne par ses désirs, en n’observant pas les prescriptions de la règle, et les trois vœux qu’il a promis d’accomplir dans sa profession. Aussi est-il sur la mer le jouet des orages et des vents qui attaquent sa barque; il n’y est attaché que par les vêtements que portent son corps, et non son cœur: ce n’est pas un religieux, c’est un homme vêtu.

8. Cet homme même n’en a que l’apparence, et n’est pas réellement un homme; car sa vie est pire que celle de l’animal. Il ne voit pas qu’il se fatigue plus à se soutenir avec ses bras qu’avec ceux des autres; il ne s’aperçoit pas qu’il est menacé d’une mort éternelle, et que si cet habit qui l’attache encore à la barque se rompait avec sa vie, tout secours deviendrait impossible. Non, il ne voit rien, parce que les nuages de l’amour-propre qui cause sa désobéissance, le privent de la lumière, et l’empêchent de connaître son malheur. Tu vois combien son erreur est déplorable.

9. Quels fruits porte ce mauvais arbre? Des fruits de mort, car il a sa racine dans l’orgueil, qui vient de l’estime et de l’amour de soi-même. Aussi tout ce qui en sort est corrompu, les feuilles, les fleurs et les fruits. Les branches en sont gâtées. Ces branches sont au nombre de trois: l’obéissance, lit pauvreté, la chasteté. Elles partent du tronc de l’arbre, c’est-à-dire des affections de l’âme mal placées. Les feuilles que produit l’arbre sont des paroles mauvaises, qui seraient déplacées même dans la bouche d’un séculier dissolu. S’il doit annoncer l’Évangile, il le revêtira d’un beau langage et d’une forme recherchée, non pour faire germer dans les âmes cette semence de mon Verbe, mais pour faire admirer son talent.

10. Si tu examines les fleurs de cet arbre, tu sentiras leur mauvaise odeur: ce sont les pensées frivoles et coupables qu’il entretient avec plaisir, sans fuir les occasions et les lieux qui les font naître; il cherche plutôt à consommer le mal, et c’est le fruit qui tue la vie de la grâce et lui donne la mort éternelle. Et quelle infection cause ce fruit que porte la fleur de cet arbre, c’est cette puanteur de la désobéissance qui juge et condamne intérieurement la volonté des supérieurs; c’est cette corruption des conversations dangereuses qu’on recherche avec des dévotes prétendues. O malheureux, ne vois-tu pas combien cette fausse dévotion fait naître d’enfants illégitimes! Voilà ce que te produit la désobéissance. Tu n’as pas pris pour tes enfants les saintes vertus, comme le font ceux qui obéissent parfaitement.

11. Le mauvais religieux cherche à tromper son supérieur. Quand il voit qu’on lui refuse ce que sa volonté mauvaise désire, il a recours à des paroles flatteuses ou dures, à des reproches ou à des menaces. Il ne se gêne pas avec ses frères, et ne peut supporter la moindre critique de leur part. Il porte aussitôt, les fruits empoisonnés de l’impatience, de la colère, de la haine du prochain; il trouve mal ce qui a été fait pour son bien, et cette irritation bouleverse son esprit et son corps. Pourquoi n’aime-t-il pas son frère? Parce qu’il s’aime lui-même d’une manière sensuelle.

12. Il fuit sa cellule comme la peste, parce qu’il est sorti de la cellule de la connaissance de lui-même; et c’est ce qui le porte à la désobéissance et l’empêche de rester dans sa cellule véritable. Il ne veut pas paraître au réfectoire, qui lui semble un ennemi tant qu’il a de l’argent à dépenser, et il ne s’y rend que quand la nécessité l’y force.

13. Ceux qui obéissent font bien d’être fidèles à leur vœu de pauvreté, et de n’avoir rias le moyen de quitter dette douce table commune, où l’obéissance nourrit dans le calme et le repos l’âme et le corps. Ils ne cherchent point à se procurer des mets délicats comme le malheureux qui fuit le réfectoire parce qu’il y trouve tout détestable.

14. Le désobéissant tâche toujours de venir à l’Office le dernier et d’en sortir le premier; il approche de moi des lèvres, mais son cœur est bien loin. Il évite tant qu’il peut le Chapitre, par crainte des pénitences qu’on y donne; et quand il y est, il lui semble être dans une odieuse prison, et il y éprouve une honte qu’il n’a pas eue en commettant des péchés mortels. Quelle en est la raison? la désobéissance. Il ne connaît pas les saintes veilles de la prière: non seulement il néglige l’oraison mentale, mais encore il omet souvent l’Office qu’il est obligé de réciter. Comment aurait-il la charité fraternelle, puisqu’il n’aime que lui? Il n’aime pas comme les êtres raisonnables, mais comme les bêtes. Enfin, les fruits qu’il porte sont si malheureux, que ta langue ne pourra jamais le raconter.

15. O malheureuse désobéissance qui prives l’âme de la lumière de l’obéissance, et lui ôtes la paix et la vie pour lui donner la guerre et la mort! Tu l’enlèves de la barque des saintes observances pour la jeter aux flots de la mer, contre lesquels elle doit lutter seule, sans le secours de son Ordre; tu l’accables de misères, tu la fais mourir en lui enlevant la nourriture et le mérite de l’obéissance; tu l’abreuves d’amertume, tu la dépouilles de toute puissance, de tout bien, et tu la livres à toutes sortes de maux. Dès cette vie tu lui donnes l’avant-goût des plus cruels supplices; et si elle ne se corrige avant que la mort ne déchire les vêtements qui la retiennent encore à cette barque de l’obéissance, tu la conduis à la damnation éternelle avec les démons, qui tombèrent du ciel jusque dans l’abîme, parce qu’ils s’étaient révoltés contre moi. Toi qui désobéis, tu auras le même sort; car tu as été rebelle à l’obéissance; tu as jeté la clef qui devait t’ouvrir la porte du ciel; tu as ouvert avec la clef de la désobéissance la porte de l’enfer.

CLXII.- Imperfection de ceux qui vivent en religion avec tiédeur, tout en évitant le péché mortel.- Remèdes pour sortir de la tiédeur.

1. O ma fille bien-aimée, combien sont nombreux ceux qui vivent ainsi dans la barque de l’obéissance, et combien sont rares au contraire ceux qui obéissent parfaitement! Entre ces parfaits et ces malheureux, il y en a qui vivent dans leur Ordre avec négligence, sans les vertus qu’ils devraient avoir, mais aussi sans de grands défauts: leur conscience les empêche de pécher mortellement, mais leur cœur est plongé dans la tiédeur et l’engourdissement. S’ils ne font pas des efforts pour mieux observer leur règle, ils couvent de grands dangers. Ils ont besoin de se réveiller et de travailler avec courage à secouer leur langueur; car s’ils y persévèrent, ils sont exposés à bien des chutes. S’ils évitent ces chutes, ils se contenteront des apparences de la vie religieuse, dont ils s’appliqueront plus à suivre les cérémonies que l’esprit.

2. Souvent, par défaut de lumière, ils seront portés à juger témérairement ceux qui observent plus parfaitement la règle, parce qu’ils les voient accomplir avec moins d’exactitude les actes extérieurs dont ils sont si fiers. Il leur est dur de toute manière de vivre sous une règle commune; car la tiédeur leur rend pénible l’obéissance. Ces cœurs nonchalants trouvent pesants les plus légers fardeaux, et ils se fatiguent beaucoup pour recueillir bien peu; ils pèchent contre la perfection qu’ils ont embrassée et qu’ils sont tenus d’observer. S’ils font moins mal que ceux dont je te parlais, ils font cependant mal; car ils n’ont pas quitté le monde pour rester dans l’obéissance générale, mais pour ouvrir le ciel avec la clef de l’obéissance particulière, et cette clef, ils devraient l’attacher par le mépris d’eux-mêmes à la ceinture de l’humilité, et la tenir fermement avec un ardent amour.

3. Apprends, ma fille bien-aimée, que ceux-là pourraient arriver à la perfection, s’ils voulaient y travailler; car ils en sont plus près que les autres pécheurs. Mais, d’un autre côté, ils ont plus de difficultés à quitter leur imperfection que n’en ont les pécheurs à se retirer de leur état misérable. Et sais-tu pourquoi? Parce que le pécheur voit très bien qu’il fait mal; sa conscience le lui montre, mais il est affaibli par l’amour-propre, et il ne s’efforce pas de sortir des fautes dont la lumière naturelle lui fait voir le mal. Si on lui demande: N’est-ce pas mal d’agir ainsi? le pécheur répond: Oui, mais ma faiblesse est si grande, qu’il me semble que je ne puis sortir du péché. Il ne dit pas vrai; car avec mon secours il pourrait en sortir. Mais, enfin, il sait qu’il fait mal, et cette connaissance peut l’aider à se convertir, s’il veut.

4. Les tièdes, au contraire, qui ne font pour ainsi dire ni bien ni mal, ne connaissent pas l’engourdissement où ils sont et le danger qui les menace; cette ignorance les empêche de faire des efforts pour changer, et quand on cherche à les avertir, la nonchalance de leur cœur les retient dans leurs longues et tristes habitudes.

5. Quel moyen pourrait les tirer de cette inertie? Ils doivent prendre le bois de la connaissance d’eux-mêmes avec une sainte haine de l’estime et de la réputation, pour le mettre dans le feu de ma divine charité. Qu’ils renouvellent leur entrée dans la vie religieuse en épousant de nouveau l’obéissance parfaite avec l’anneau de la sainte foi, et qu’ils sortent de ce sommeil qui m’est si odieux, et qui leur est si préjudiciable; car c’est à eux surtout que s’adresse cette parole: « Malheur à vous qui êtes tièdes! Car il vaudrait mieux que vous fussiez froids. Si vous ne vous corrigez pas, je vous vomirai de ma bouche » (Ap. III,15).

6. Ceux qui restent dans l’inertie s’exposent à tomber, et ceux qui tombent encourent ma réprobation. J’aimerais mieux que vous fussiez froids en restant dans le monde, soumis à l’obéissance générale, qui est comme la glace, quand on la compare au feu de l’obéissance particulière. Si je dis que j’aimerais mieux que vous fussiez froids, ce n’est pas pour vous faire croire que je préfère la glace du péché mortel à la tiédeur de l’imperfection; non, car je ne puis vouloir le péché: le péché est un poison qui n’est pas en moi; il me déplaît tellement dans l’homme, qu’il m’est impossible de ne pas le châtier; et comme l’homme ne suffisait point à la peine que le péché mérite, j’ai envoyé le Verbe, mon Fils unique, afin qu’il pût y satisfaire dans son corps par l’obéissance.

7. Que les tièdes donc se réveillent et se livrent à de saints exercices, aux veilles, à une humble et continuelle prière, qu’ils s’appliquent à leur règle, et qu’ils imitent les patrons de la barque qui les porte. C’étaient des hommes comme eux, nés de la même manière et nourris des mêmes aliments. Dieu est maintenant le même qu’il était alors: ma puissance n’a pas faibli, ma volonté veut avec autant d’ardeur votre salut, et ma sagesse vous donnera toujours la lumière qui vous fera connaître ma Vérité. Les tièdes peuvent donc se relever s’ils le veulent, pourvu qu’ils délivrent leur intelligence des nuages de l’amour-propre, et qu’ils courent à la lumière de la foi, dans les sentiers de l’obéissance parfaite. Ils n’ont que ce moyen pour y parvenir.

Traité de l’obéissance – Chapitre CLVII, CLVIII, CLIX

CLVII.- De ceux qui aiment tant l’obéissance, qu’ils ajoutent à l’observation générale des préceptes une obéissance plus particulière.

1. Ma fille bien-aimée, il en est en qui augmente tellement l’amour de l’obéissance, qu’ils ne veulent plus se contenter de l’obéissance générale aux préceptes de la loi, que vous êtes toujours obligés d’observer, si vous voulez avoir la vie et ne pas tomber dans la mort éternelle; ils tendent à la perfection en recherchant une obéissance plus particulière et plus parfaite, qui consiste à observer les préceptes et les conseils mentalement et réellement.

2. En effet, il n’y a pas d’ardent amour sans haine de la sensualité, et avec cet amour croit nécessairement cette haine. Ceux-là donc, à cause de cette haine et pour tuer entièrement leur volonté propre, veulent se lier sous le joug d’une règle religieuse, ou, en dehors d’un Ordre, sous l’obéissance plus étroite de quelqu’un qu’ils prennent pour supérieur, afin de marcher plus rapidement et d’ouvrir plus sûrement avec la clef de l’obéissance la porte de la vie éternelle. Ce sont ceux qui choisissent l’obéissance parfaite.

3. Je t’ai parlé de l’obéissance générale; mais puisque tu veux que je te parle spécialement de cette obéissance parfaite, je vais t’en entretenir. Elle n’est pas séparée de la première, elle est seulement plus parfaite; mais elles sont si unies, qu’elles ne peuvent exister l’une sans l’autre. Je t’ai dit d’où vient l’obéissance générale, où elle se trouve et ce qui vous la fait perdre; je t’expliquerai de la même façon l’obéissance particulière.

CLVIII.- De quelle manière on parvient de l’obéissance générale à l’obéissance particulière.

1. L’âme qui, avec un amour sincère, a pris le joug de l’obéissance aux préceptes, en suivant la doctrine de ma Vérité, et en s’exerçant par des actes de vertu à cette obéissance générale, arrive à la seconde obéissance par la lumière qui l’a conduite à la première. La sainte lumière de la foi lui fait connaître par le sang de l’humble Agneau la vérité de l’amour ineffable que je lui porte, et la faiblesse qui la rend incapable d’y répondre avec la perfection que je mérite. Et alors, à l’aide de cette lumière, elle cherche le lieu et le moyen de s’acquitter envers moi, de surmonter sa faiblesse et de tuer sa volonté.

2. La foi lui montre le lieu qu’elle cherche; c’est la vie religieuse établie par l’Esprit Saint comme une barque pour recevoir les âmes qui veulent atteindre la perfection et parvenir au port du salut. Le patron de cette barque est l’Esprit Saint, que personne ne peut mettre en défaut; car le religieux qui désobéit à ses ordres ne nuit point à la barque et ne nuit qu’à lui-même. Il est vrai que, par la faute de celui qui tient le gouvernail, la barque peut être battue par la tempête. Les mauvais pilotes sont les supérieurs qui remplissent d’une manière si déplorable les fonctions que leur a confiées le patron de cette barque. Cette barque est plus désirable que ta langue ne saura jamais le dire.

3. Lorsque cette âme augmente ainsi le feu de son amour par la sainte haine d’elle-même, et qu’elle trouve, par la lumière de la foi, la barque de la vie religieuse, elle y entre morte à elle-même, si elle est véritablement obéissante, c’est-à-dire si elle a déjà parfaitement observé l’obéissance générale. L’imperfection qu’elle y apporte ne l’empêchera pas de parvenir ensuite à la perfection, Elle y parviendra à mesure qu’elle s’exercera davantage à l’obéissance.

4. La plupart de ceux qui entrent en religion sont encore imparfaits. Les uns le font par légèreté d’âge, les autres par crainte, d’autres pour y trouver des consolations ou des jouissances. L’important est qu’ils fassent bien ce qu’ils ont entrepris et qu’ils y persévèrent jusqu’à la mort. Ce n’est pas sur le commencement, mais sur la fin que porte le jugement. Beaucoup qui paraissent parfaits d’abord regardent ensuite en arrière ou restent dans leur Ordre avec une grande imperfection. Les motifs et les circonstances avec lesquels on entre en religion ne sont rien; c’est moi qui les fais naître en appelant chacun de différentes manières. Ce qu’il faut seulement considérer, c’est l’amour avec lequel on persévère dans la véritable obéissance.

5. Cette barque de l’obéissance est pleine de richesses, et celui qui s’y trouve n’a pas à se préoccuper de ses besoins spirituels ou temporels; car celui qui obéit véritablement et qui observe la règle a pour patron le Saint Esprit lui-même. Je te l’ai dit en te parlant de ma providence, mes serviteurs peuvent être pauvres, mais jamais misérables, parce que je fournis chaque jour à leurs besoins. Ceux qui se soumettent à une règle le savent par expérience.

6. En effet, tu vois qu’au moment où les Ordres religieux florissaient davantage par l’esprit de pauvreté et de charité fraternelle, jamais leurs moyens de vivre n’ont diminué; ils se trouvaient plutôt du superflu. Mais dès que le poison de l’amour-propre eut introduit le désir de vivre séparément, et que l’obéissance eut disparu, leurs ressources temporelles se sont amoindries et plus ils possédaient, plus ils avaient de nécessités. Même dans les plus petites choses, ils devaient éprouver le fruit que porte la désobéissance; car, s’ils avaient été obéissants et fidèles au vœu de pauvreté, ils n’auraient pas possédé quelque chose et vécu séparément.

7. Tu trouveras dans cette barque le trésor de ces saintes règles, composées avec tant de sagesse et de lumière par ceux qui étaient les temples du Saint Esprit. Regarde avec quelle science Benoît sut disposer sa barque; considère les parfums de pauvreté et les diamants de vertus dont François enrichit la barque de son Ordre, qu’il conduisit à une si haute perfection il la monta lui-même le premier, et donna l’exemple de ce mariage avec la sainte pauvreté à laquelle il s’était attaché par l’amour de l’abaissement et par le mépris de lui-même. Il ne désirait plaire à aucune créature en dehors de ma volonté; il recherchait les humiliations du monde; il macérait son corps et détruisait sa volonté; il se couvrait d’opprobres et d’ignominies par amour pour l’humble Agneau que l’amour a cloué et percé sur la Croix, tellement que, par une grâce extraordinaire, les plaies sacrées de mon Verbe apparurent sur son corps pour manifester, dans sa chair, l’ardeur qui dévorait son âme: c’est ainsi que François fraya la route aux autres.

8. Te me diras: Est-ce que les autres Ordres ne sont pas fondés sur la pauvreté? Si, assurément. Mais pour tous elle n’est pas la chose principale: tous peuvent s’affermir sur la pauvreté; mais, comme dans les vertus qui tirent leur vie de la charité il y en-a de spéciales aux uns et aux autres, quoiqu’elles aient toutes la même origine, mon cher pauvre François eut pour sa part la vraie pauvreté; c’est par amour pour elle qu’il construisit sa barque, et qu’il y plaça des hommes d’une rare perfection; ils n’étaient pas nombreux, mais excellents. Il y en a peu maintenant qui choisissent cette perfection. Hélas! ils ont augmenté en nombre et diminué en vertu; et ce n’est pas la faute de la barque, mais c’est la faute de ceux qui n’obéissent pas et qui commandent mal.

9. Si tu regardes la barque de ton père Dominique, mon fils bien-aimé, tu verras qu’il y a parfaitement tout disposé pour m’honorer et sauver les âmes par la lumière de la science: en prenant cette lumière pour principe de son œuvre, il n’a pas renoncé à la pauvreté volontaire; il l’a embrassée aussi, et, afin de le prouver, il a laissé pour toujours dans son testament à ses fils, sa malédiction et la mienne, sur tous ceux qui possèderaient ou retiendraient quelque chose, d’une manière générale ou particulière: c’était montrer qu’il avait pris pour épouse la royale pauvreté. Mais, comme bien spécial, il choisit la lumière de la science, afin de détruire les erreurs qui s’étaient élevées de son temps. Il prit la charge du Verbe, mon Fils unique, et il parut comme un apôtre dans le monde, tant il sema ma parole avec ardeur, dissipant les ténèbres et répandant partout la lumière.

10. Ce fut un flambeau que je donnai aux hommes par l’intermédiaire de Marie, pour détruire les hérésies. Oui, ce fut par l’intermédiaire de Marie; car c’est elle qui lui donna l’Habit: ma bonté lui en avait confié le soin. Sur quelle table prenait-il avec ses enfants la lumière de la science? sur la table de la Croix, qui est la table des saints désirs, où on se rassasie des âmes en mon honneur. Dominique voulait que ses enfants fussent sans cesse occupés à cette table pour chercher, à la lumière de la science, la gloire de mon nom et le salut des âmes. Afin de les empêcher de songer à autre chose, il leur ôta le soin des biens temporels; il voulut qu’ils fussent pauvres; il montrait qu’il ne craignait pas de les voir manquer de rien; car il était revêtu d’une foi puissante, et il espérait d’une espérance ferme en ma providence.

11. Il prescrivit l’obéissance, et voulut-que chacun fût fidèle à la tâche qui lui était imposée; et comme une vie sensuelle obscurcit la lumière de l’intelligence, et que les excès de la débauche éteignent même les yeux du corps, il prit un moyen pour conserver la vue et acquérir plus parfaitement la lumière de la science. Il établit le vœu de continence, et voulut qu’il fût observé par tous avec une vraie et parfaite obéissance. Mais aujourd’hui combien sont infidèles! Ceux-là cachent la lumière de la science par les ténèbres de l’orgueil; ces ténèbres n’obscurcissent pas la science elle-même, mais seulement leur âme. Où est l’orgueil, là ne peut être l’obéissance.

12. Je te l’ai dit, l’humilité est la mesure de l’obéissance, et l’obéissance la mesure de l’humilité: celui qui viole le vœu d’obéissance respecte rarement celui de continence dans ses actes ou ses désirs. Ton père Dominique a mis à sa barque trois cordages, qui sont la chasteté, l’obéissance et la vraie pauvreté: il a mis dans sa règle une grande modération, puisqu’il n’y a pas obligé les âmes sous peine de péché mortel. En cela je l’ai éclairé de ma lumière, dans l’intérêt de ceux qui seraient moins parfaits; car, quoique tous ceux qui se soumettent à la règle soient dans un état de perfection, les uns vivent d’une manière plus parfaite que les autres; mais les parfaits et les mi-parfaits sont tous dans la barque. Dominique est ainsi d’accord avec ma Vérité, puisqu’il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive.

13. Aussi sa religion est toute large, toute joyeuse, toute parfumée; c’est un jardin de délices, mais les malheureux qui n’en observent pas la règle le rendent inculte et sauvage; la vertu y répand à peine quelque odeur, et la lumière de la science s’affaiblit en ceux qui s’y nourrissent. Ce jardin si désirable n’était point ainsi dans son principe; les fleurs y abondaient, et les religieux y étaient d’une grande perfection; ils ressemblaient à saint Paul par la lumière, et les ténèbres de l’erreur se dissipaient en leur présence.

14. Regarde le glorieux Thomas, dont l’admirable intelligence contemplait ma Vérité, qu’il acquérait par une lumière surnaturelle et par une science infuse; il dut cette grâce beaucoup plus à ses prières qu’à ses études. Aussi fut-il un flambeau resplendissant qui éclaira son Ordre et le corps mystique de la sainte Église, dont il éloigna toutes les hérésies.

15. Regarde Pierre, vierge et martyr, qui combattit l’erreur avec son sang. Il l’avait en si grande horreur, qu’il résolut d’y sacrifier sa vie. Tant qu’il respira, il ne fit autre chose que prier, prêcher, disputer avec les hérétiques, confesser, annoncer la vérité et répandre la foi sans rien craindre. Il la confessa pendant toute sa vie et jusqu’à son dernier soupir. Au moment d’expirer, la voix et l’encre lui manquaient: il trempa le doigt dans le sang qui sortait de sa blessure, et comme il n’avait pas de papier, ce glorieux martyr s’inclina vers la terre pour y écrire cette profession de foi: Credo in Deum. Son cœur était tellement embrasé de ma charité, qu’il ne ralentit pas sa course, et qu’il ne tourna pas la tête en arrière, lorsqu’il apprit qu’il devait mourir. Je le lui avais annoncé; mais, en vrai chevalier, il ne connut pas la peur, et s’élança sur le champ de bataille.

16. Je pourrais t’en citer bien d’autres qui, sans éprouver le martyre dans leur corps, le reçurent dans l’âme comme le bienheureux Dominique. C’étaient là les ouvriers que le Père de famille envoyait travailler à sa vigne, pour en arracher les épines du vice et y planter des vertus. Oui, Dominique et François étaient véritablement les deux colonnes de l’Église: François par la pauvreté qui a été partage, et Dominique par la science.

CLIX.- Des obéissants et des désobéissants qui vivent en religion.

1. Ainsi le lieu de l’obéissance est trouvé: ce sont ces barques admirables que le Saint Esprit a fait préparer par les fondateurs d’Ordres à ra sainte lumière de la foi; c’est lui-même qui en est le patron. Maintenant je te parlerai de l’obéissance et de la désobéissance de ceux qui sont dans ces barques, d’une manière générale et sans te désigner aucun Ordre en particulier; je te signalerai la faute de ceux qui désobéissent et la vertu de ceux qui obéissent, pour que tu les apprécies par leur opposition et que tu saches comment doit faire celui qui veut entrer dans la vie religieuse.

2. Quelle route doit suivre celui qui veut arriver à l’obéissance parfaite? Il doit suivre la lumière sainte de la foi, qui lui apprendra qu’il faut tuer sa volonté avec le glaive de la haine de toute sensualité, et qu’il faut prendre l’épouse et la sœur que lui donnera la charité. Cette épouse, c’est l’obéissance sincère et prompte; sa sœur est la patience. Il faut aussi sa nourrice, l’humilité; car, si elle ne l’avait pas pour la nourrir, l’obéissance mourrait de faim.

3. Oui, l’obéissance ne peut vivre dans l’âme où ne se trouve pas cette bonne vertu de l’humilité. L’humilité n’est jamais seule, elle est servie par l’abaissement et par le mépris du monde et de soi-même. L’âme qui se trouve méprisable ne désire pas les honneurs, mais les affronts; elle doit mourir en entrant dans la barque de la vie religieuse, quand le moment est venu. L’âge et les circonstances varient selon les appels de ma providence; mais dès qu’on est entré, il faut acquérir cette perfection et prendre franchement, joyeusement, la clef de l’obéissance à la règle.

4. Cette clef ouvre la petite porte qui est à l’entrée du ciel, de même que les grandes portes en ont une particulière qui n’est pas ouverte à tout le monde. Ceux qui vont au delà de l’obéissance commune prennent une clef plus petite qui leur permet d’entrer par la porte étroite et basse. Cette porte n’est pas séparée de la grande; quand ils en ont la clef, ils doivent la garder et ne pas la jeter loin d’eux.

5. Les vrais obéissants voient, à la lumière de la foi, que le fardeau des richesses et le poids de leur propre volonté leur causeraient une grande fatigue pour entrer par cette petite porte, et qu’ils risqueraient de se tuer en levant la tête là où il faut bon gré mal gré la baisser; il se débarrassent alors de leurs richesses et de leur volonté, en observant le vœu de pauvreté volontaire. Ils ne veulent rien, posséder, parce qu’ils voient à la lumière de la foi à quelle ruine ils s’exposeraient sans cela, puisqu’ils transgresseraient l’obéissance, en n’étant pas fidèles à leur vœu de pauvreté.

6. Ils se rendraient également coupables d’orgueil en levant la tête de leur volonté. Toutes les fois qu’il faut obéir, si ce n’était pas l’humilité, mais la force qui leur faisait baisser la tête, elle serait brisée par la violence, et cette obéissance ne pourrait plaire à leur supérieurs et à leur Ordre. Ils arriveraient alors graduellement à une autre révolte et tomberaient dans l’incontinence.

7. Ceux qui ne règlent pas leurs désirs et ne se dépouillent pas des biens temporels, multiplient leurs relations et trouvent beaucoup d’amis qui les aiment par intérêt; ces rapports entraînent des affections secrètes. Leur corps vivent dans les délices. Ils n’ont pas pour se soutenir l’humilité et le mépris d’eux-mêmes; ils recherchent le bien-être, le plaisir, les délicatesses, comme des grands seigneurs, et non comme des religieux; ils abandonnent ses veilles et la prière.

8. Ils font d’autres chutes parce qu’ils ont de quoi dépenser; cela n’arriverait pas s’ils n’avaient rien. Ils tombent dans des souillures spirituelles et corporelles. Si, par honte ou par impuissance, ils ne font pas matériellement le mal, ils le commettent au moins dans leurs cœurs. Celui qui recherche les conversations, les délicatesses du corps, les plaisirs de la table, sans veiller et sans prier, ne pourra jamais conserver la pureté de son âme.

9. Celui qui obéit parfaitement au contraire aperçoit sur-le-champ, à la sainte lumière de la foi, le mal et les ruines que causent la possession des biens temporels et le fardeau de la volonté propre. Il comprend qu’il faut passer par la porte étroite, et qu’il y perdrait la vie, s’il ne l’ouvrait avec la clef de l’obéissance; car je t’ai dit que c’était là lé moyen. Tant qu’il est dans la barque de la vie religieuse, il suit bon gré mal gré la route étroite de l’obéissance à son supérieur.

10. L’obéissant parfait s’élève au dessus de lui-même et domine ses sens; il en triomphe par la foi vive. Il place dans son âme la haine du moi, pour la servir et pour en chasser son ennemi, l’amour-propre; car il veut préserver de toute offense l’obéissance, cette épouse bien-aimée que lui a donnée la charité, sa mère, à la lumière de la foi. Il chasse avec une sainte rigueur celui qui s’élève contre elle, et il lui donne ses compagnes et sa nourrice. Dès que la haine a chassé l’ennemi, l’amour de l’obéissance introduit dans l’âme les amies de son épouse: ce sont les vertus sincères, l’habitude, l’observance fidèle de la règle. Cette aimable épouse entre dans l’âme avec sa sœur, la patience et sa nourrice, l’humilité, qu’accompagnent l’abaissement et le mépris de soi-même.

11. Dès que l’obéissance est entrée, l’âme possède la paix et le repos, parce que ses ennemis sont dehors. Elle est dans le jardin de la véritable continence avec le soleil qui éclaire l’intelligence, et fait contempler à l’œil de la foi ma Vérité incarnée, son unique objet. Elle ressent aussi le feu d’une tendre charité qui embrase tous ses amis et ses compagnons, parce qu’elle observe la règle avec un ardent amour.

12. Quels sont ses ennemis qui sont dehors? Le principal est l’amour-propre, qui produit l’orgueil; c’est l’ennemi de la charité et de l’humilité. L’impatience est opposée à la patience, la révolte à l’obéissance, l’infidélité à la foi. La présomption et la fausse confiance combattent la véritable espérance que l’âme doit mettre en moi. L’injustice ne peut exister avec la justice, l’imprudence avec la prudence, l’intempérance avec la tempérance, la violation de la règle avec son observance. Les mauvaises conversations des méchants ne peuvent s’allier avec les saintes relations: ce sont des ennemis qui ruinent les habitudes et les usages salutaires de la vie religieuse. Il faut craindre leurs cruelles attaques. La colère combat contre la douceur, la haine de la vertu contre son amour, la volupté contre la pureté, la négligence contre le zèle, l’ignorance contre la science, le Sommeil contre les veilles et la prière persévérante.

13. Dès que la lumière, de la foi lui a fait apercevoir ces ennemis qui voulaient souiller la sainte obéissance, l’âme envoie la haine pour les chasser, et l’amour pour introduire ceux qui lui sont chers. Alors la haine tue avec son glaive la volonté mauvaise, qui, nourrie par l’amour-propre, donnait la vie à tous les ennemis de la véritable obéissance. Une fois qu’est détruit le principe qui les entretenait, l’âme est libre et possède la paix. Qui lui ferait la guerre, puisqu’elle est délivrée de tout ce qui cause le trouble et la tristesse?

14. Qui pourrait nuire à l’âme obéissante? Est-ce l’injure? Non, car elle est patiente; la patience est sœur de l’obéissance. Est-ce le fardeau de la vie religieuse? Non, puisqu’elle le porte volontairement Les ordres rigoureux de ses supérieurs lui causeront-ils quelque peine? Non, car elle a foulé aux pieds sa volonté, et jamais elle n’examine et ne juge les obligations qu’on lui impose, parce que la lumière de la foi lui fait voir ma volonté dans ces obligations. Elle sait que ma bonté les lui envoie dans l’intérêt de son salut. Aura-t-elle du dégoût et de l’ennui dans les plus viles occupations? souffrira-t-elle des reproches, des injures, des affronts qu’elle reçoit, et des mépris dont elle est l’objet? Non, puisqu’elle aime l’abnégation et qu’elle se déteste sincèrement.

15. Elle se réjouit au contraire dans la patience, et tressaille d’allégresse à cause de l’obéissance, sa chère épouse. Elle s’attriste seulement quand elle voit offenser son Créateur. Sa conversation est avec ceux qui me craignent véritablement; et si elle parle avec ceux qui sont séparés de ma volonté, ce n’est pas pour contracter leurs défauts, c’est pour les retirer de leur misère. La charité du prochain lui fait désirer de communiquer à d’autres le bien qu’elle possède, parce qu’elle voit que mon nom serait plus glorifié, si elle donnait à beaucoup son obéissance à la règle. Aussi elle s’applique à y attirer les religieux et les séculiers par ses paroles et ses exemples. Tous ses efforts tendent à les retirer des ténèbres du péché mortel. Toutes les conversations de l’obéissant véritable sont bonnes et parfaites; qu’il parle avec les justes ou avec les pécheurs, il suit toujours les règles d’une charité droite et expansive.

16. Sa cellule est un ciel où il se plaît à s’entretenir avec moi, l’éternel et souverain Bien; l’amour l’empêche d’y être oisif, et le porte à m’adresser d’humbles et continuelles prières. Quand le démon lui envoie des pensées dangereuses, il ne s’endort pas dans la négligence; il ne s’arrête pas à discuter les mouvements de son cœur, et à prendre des résolutions stériles; mais il s’arme aussitôt d’une sainte haine contre lui-même et contre ses sens. Il supporte avec patience et humilité les tentations qu’il éprouve, et il leur résiste par les veilles et la prière, en fixant vers moi le regard de son intelligence, et en voyant à la lumière de la foi que je suis son protecteur, qui peux, qui sais et qui veux le secourir. Alors je lui ouvre les bras de ma bonté, pour qu’en se fuyant lui-même il se réfugie en moi.

17. S’il lui semble ne pouvoir plus faire l’oraison mentale, à cause de la fatigue et des ténèbres de son âme, il a recours à la prière vocale et à quelque exercice corporel pour ne pas rester en repos; il se tourne vers moi, qui lui accorde tout avec une paternelle tendresse. Son humilité sincère lui persuade qu’il est indigne de la paix et du repos dont jouissent mes autres serviteurs, et qu’il ne mérite que des tourments; il a pour lui tant de mépris et de sainte haine, qu’il lui semble qu’il ne pourra jamais souffrir assez. Cependant il espère toujours en ma providence, et, avec le secours de la foi et de l’obéissance, il traverse tous les orages dans la barque de la vie religieuse, et il recueille laborieusement dans sa cellule des fruits abondants.

18. Celui qui obéit veut être le premier à entrer au chœur, et le dernier à en sortir; quand il voit un religieux plus obéissant et plus zélé que lui, il conçoit une sainte envie de cette vertu, qu’il s’approprie sans vouloir cependant la diminuer dans son prochain; car, s’il le voulait, il se séparerait de la charité qu’il lui doit.

19. L’obéissant prend ses repas au réfectoire; il y est fidèle et se plait à manger comme les pauvres, pour prouver qu’il n’aime pas les exceptions. Il retranche même de sa part, et il observe si parfaitement son vœu de pauvreté, qu’il se reproche ce qu’il accorde aux nécessités de son corps. Au lieu de beaux ornements, sa cellule est pleine des parfums de la pauvreté; il n’a pas à redouter que les voleurs le dépouillent et que les teignes rongent ses vêtements. Si on lui fait quelque présent, il ne songe pas à le conserver, mais il en fait part à ses frères.

20. Il ne s’inquiète pas du lendemain et se contente de ce qui suffit à chaque jour. Son unique pensée est le royaume du ciel et la vraie obéissance, qu’il cherche à observer le mieux qu’il lui est possible; et parce que l’humilité est la voie la plus sûre, il se soumet au petit comme au grand, au riche comme au pauvre. Il se fait l’esclave de chacun, ne refusant aucune fatigue et servant tout le monde avec amour. L’obéissant ne veut point obéir à sa manière et choisir le moment et le lieu; il obéit à sa règle et à son supérieur, et cela sans peine et sans ennui.

21. Son obéissance sincère et parfaite le fait passer par la porte étroite de la vie religieuse sans difficulté, sans violence, parce qu’il observe ses vœux de pauvreté, d’obéissance, de chasteté. Il abaisse l’orgueil en inclinant la tête avec soumission, et humilité; il ne se la brise pas par impatience, mais il est patient avec force et persévérance, ainsi que l’aime l’obéissance. Il repousse les attaques du démon en mortifiant et en macérant sa chair, en la privant de toute délicatesse, de tout plaisir, en lui imposant toutes les fatigues de la règle, en acceptant tout et ne méprisant rien. Semblable à l’enfant qui ne garde aucun ressentiment des corrections de son père et des injures qui lui sont faites il oublie les injures, les peines et les rigueurs qu’il peut éprouver de la part de ses supérieurs, et quand il est appelé, il retourne humblement vers eux, sans passion, sans haine, sans colère, mais avec douceur et bienveillance.

22. Ce sont là ces enfants dont mon Fils parlait à ses disciples lorsqu’ils se disputaient pour savoir qui d’entre eux serait le plus grand, il leur disait: « Laissez venir à moi les petits enfants, c’est à eux qu’est le royaume du ciel” (S. Marc. X, 14). Celui qui ne s’humiliera pas comme le petit enfant, c’est-à-dire qui n’aura pas ses qualités, sa simplicité, celui-là n’entrera pas dans le royaume du ciel.

23. Celui qui s’humiliera, ma fille bien-aimée, sera élevé, et celui qui s’élèvera sera humilié (S. Mt. XXIII, 12); ainsi l’a dit ma Vérité. Oui, les petits, les humbles, qui se seront abaissés, qui se seront soumis à la véritable et sainte obéissance, ceux qui n’ont pas résisté à la règle et à leur supérieur, je les exalterai, moi l’Éternel, le Tout-Puissant. Je les placerai parmi les habitants de la cité bienheureuse, où toutes leurs fatigues auront leur récompense. Et dès cette vie même, je leur donnerai un avant-goût de la vie éternelle.

Traité de l’obéissance – Chapitre CLIV, CLV, CLVI

CLIV.- Ou se trouve l’obéissance, ce qu’elle est, ce qui la fait perdre, et ce qui prouve qu’on la possède.

1. Alors Dieu le Père jeta, dans sa bonté, un regard miséricordieux sur cette âme, et il lui dit: Ma douce et bien-aimée fille, les saints désirs et les demandes justes méritent d’être exaucés. Je suis la Vérité souveraine et je remplirai les promesses que je t’ai faites, en exauçant ta prière. Tu me demandes où tu peux trouver l’obéissance, la cause qui peut te la faire perdre, et à quel signe tu reconnaîtras que tu la possèdes, ou qu’elle te manque.

2. Je te répondrai d’abord que tu trouveras l’obéissance d’une manière parfaite dans mon aimable Verbe, mon Fils unique. Cette vertu a été si ardente en lui, que pour l’accomplir il s’est élancé vers la mort ignominieuse de la Croix. Si tu veux savoir ce qui l’a fait perdre, regarde le premier homme, et tu verras comment il a transgressé le commandement que je lui avais imposé. C’est l’orgueil qui lui a fait perdre l’obéissance, par amour pour lui-même et par complaisance pour sa, compagne. Telle fut la cause qui lui ravit l’obéissance, et qui le fit tomber dans la révolte, perdre la vie de la grâce et l’innocence, trouver la mort, la corruption et la misère, non seulement pour lui, mais pour le genre humain tout entier.

3. Le signe qui prouve qu’on possède la vertu de l’obéissance, c’est la patience. L’impatience, au contraire, montre qu’on en est privé, ainsi que je te l’ai déjà fait clairement comprendre. Mais remarque qu’il y a deux obéissances, une bonne et une autre parfaite. Elle ne sont pas séparées, mais elles sont unies ensemble, ainsi que je te l’ai expliqué en te parlant des préceptes et des conseils, dont les uns sont bons et les autres parfaits.

4. Nul ne peut entrer dans la vie éternelle que par l’obéissance. C’est la clef de l’obéissance qui a ouvert la porte du paradis, fermée par la désobéissance d’Adam. Quand je vis que l’homme, que j’aimais tant, était privé de la fin glorieuse pour laquelle je l’avais créé, et qu’il ne pouvait, jamais revenir à moi par lui-même, je me sentis forcé par mon ineffable bonté de prendre les clefs de la sainte obéissance et de les remettre aux mains de mon Fils bien-aimé, qui, fidèle à mes ordres, ouvrit la porte du ciel; et nul, depuis, ne peut entrer par cette porte, si ce divin portier ne lui ouvre avec la clef de l’obéissance; car il a dit dans l’Évangile que personne ne peut venir à moi que par lui.

5. Mon Fils vous a laissé la douce clef de l’obéissance, lorsque, retournant vers moi avec la palme de la victoire, il est monté au ciel en s’éloignant des hommes. Il a confié cette clef à son Vicaire, au Pape, qu’on peut bien appeler le Christ sur terre auquel vous êtes tous obligés d’obéir jusqu’à la mort. Si quelqu’un se sépare de son obéissance, il est sans aucun doute en état de damnation, à moins qu’il ne change avant de mourir, ainsi que je te l’ai expliqué ailleurs.

6. Je veux maintenant que tu voies cette belle vertu de l’obéissance dans l’Agneau sans tache, et que tu comprennes d’où elle vient en lui. Si tu me demandes d’où procède l’obéissance si prompte de mon Fils, tu sauras qu’elle vient de son amour pour mon honneur et pour votre salut. Et cet amour, d’où vient-il? De la claire vision que son âme avait de l’essence divine et de l’éternelle Trinité. Il me contemplait toujours, et cette vision produisait en lui d’une manière parfaite cette fidélité que la lumière de la foi ne produit qu’imparfaitement en vous. Aussi m’a-t-il été très fidèle, à moi qui suis son Père et il a couru à cette lumière glorieuse dans la voie de l’obéissance, avec toute l’ardeur de l’amour.

7. L’amour n’est jamais seul; il était accompagné de toutes les vertus royales, qui puisent la vie ait foyer de la vraie charité. Mais les vertus étaient bien différentes en lui qu’en vous. Entre toutes, l’amour possède la vertu d’une invincible patience, qui est comme sa moelle, et qui montre clairement si une âme est eu état de grâce, et si elle aime véritablement ou non. La mère des vertus, qui est la charité, a donné la patience pour sœur à l’obéissance, et les a tellement unies, qu’elles ne peuvent jamais vivre l’une sans l’autre.

8. L’obéissance a l’humilité pour nourrice; c’est elle qui l’alimente chaque jour. On est aussi obéissant qu’on est humble, et aussi humble qu’on est obéissant. L’humilité est la nourrice qui aide la charité, et qui nourrit de son lait la vertu de l’obéissance; elle la couvre d’opprobres, elle la revêt du mépris de soi-même, afin de me plaire davantage. Quel en est le plus parfait modèle? C’est mon Fils, le doux Jésus. Qui s’est plus abaissé et méprisé? N’est-ce pas lui, puisqu’il a été abreuvé d’opprobres, de moqueries et d’affronts, puisqu’il a sacrifié sa vie corporelle pour me plaire? Qui a été plus patient? Jamais on n’entendit sortir de sa bouche la plainte ou le murmure; il a reçu avec patience les injures, et il suivit avec amour l’obéissance qui lui avait été imposée par moi son Père.

9. C’est donc en lui que vous trouverez la parfaite obéissance; il vous en a donné la règle en l’accomplissant le premier lui-même. Sa doctrine vous enseigne la voie, puisqu’elle est la voie directe qui conduit à Celui qui est la vie, et qui vous a dit dans l’Évangile qu’il était la voie, la vérité et la vie (S. Jean. XIV, 6). Celui qui marche dans cette voie est dans la lumière, et celui qui marche dans la lumière ne se heurte pas, et n’est heurté par personne sans s’en apercevoir, parce qu’il s’est retiré des ténèbres de l’amour-propre, qui fait tomber dans la désobéissance. Car, comme je te l’ai déjà dit, la compagne de l’obéissance est l’humilité.

10. Je te le répète aussi, c’est de l’orgueil que procède la désobéissance, qui vient de l’amour- propre. La sœur que l’amour-propre donne à la désobéissance est certainement l’impatience. L’orgueil la nourrit, et, au milieu des ténèbres de l’infidélité, il fait courir l’âme dans la voie mauvaise, jusqu’à ce qu’elle trouve la mort éternelle. Il vous faut tous nécessairement lire dans le Livre glorieux où vous trouverez l’obéissance enseignée avec toutes les autres vertus.

CLV.- L’obéissance est la clef qui ouvre le ciel.

1. Après t’avoir montré où se trouve l’obéissance, d’où elle vient, quelle est sa compagne et qui la nourrit, je vais te parler des obéissants et des désobéissants, de l’obéissance générale et de l’obéissance particulière, c’est-à-dire de l’obéissance des préceptes et de celle des conseils.

2. Toute votre foi est fondée sur l’obéissance, et c’est par l’obéissance que vous vous montrez fidèles. Ma Vérité a établi dans la loi les préceptes que vous devez observer; le plus grand est celui de m’aimer par dessus toute chose, et d’aimer le prochain comme vous-mêmes. Et ces préceptes sont tellement unis ensemble, que vous ne pouvez pas en observer un sans observer tous les autres, ou en violer un sans violer tous les autres.

3. Si quelqu’un observe ces deux commandements, il garde les autres, et il est fidèle envers moi et envers son prochain; il m’aime et il persévère dans ma charité, il est obéissant par conséquent et se soumet à tous les préceptes de la loi, et au prochain à cause de moi. Il souffre tout avec patience et humilité, même la peine et l’injure qui lui vient du prochain. Cette obéissance est d’une telle efficacité, qu’elle vous donne la grâce, comme la désobéissance vous a donné la mort.

4. Il ne suffirait pas que l’obéissance se fût trouvée dans mon Verbe incarné pour votre salut, si elle ne se trouvait pas en vous. Car je te l’ai dit, c’est la clef qui ouvre le ciel, et mon Fils l’a remise et confiée aux mains de son Vicaire. Son Vicaire la remet entre les mains de tous ceux qui, ayant reçu le baptême, promettent volontairement de renoncer au démon, au monde et à ses pompes. C’est cette promesse qui donne la clef de l’obéissance, et cette clef de chacun est la même clef que celle du Verbe.

5. Si quelqu’un ne marche pas à la lumière de la foi, et ne cherche pas à ouvrir avec la main de l’amour cette porte de la vie éternelle, il ne pourra jamais entrer avec cette clef, quoique mon Verbe l’ait déjà ouverte. Je vous ai créés sans vous, vous ne me l’avez pas demandé, et je vous ai aimés avant votre naissance; mais je ne peux pas vous sauver sans vous. Il faut donc prendre à la main cette clef de l’obéissance et ne pas vous arrêter, mais marcher dans la voie de la Vérité incarnée, en suivant fidèlement sa doctrine.

6. Oui, vous ne devez pas vous arrêter à des choses finies, en plaçant vos affections comme le font les insensés qui suivent le vieil homme, Adam, qui jeta la clef de l’obéissance dans la fange du péché, la brisa avec le marteau de l’orgueil, et la laissa ronger par la rouille de l’amour-propre. C’est pour cela que mon Fils bien-aimé est venu avec cette clef de l’obéissance; il l’a purifiée dans le feu de la charité divine; il l’a retirée de la fange et l’a parfaitement lavée dans son Sang; il l’a redressée avec l’instrument de la justice, en travaillant vos iniquités sur l’enclume de son Corps sacré; il l’a si bien réparée, que toutes les fois qu’un homme l’a faussée par son libre arbitre, il peut la redresser par son libre arbitre, avec ma grâce et les mêmes instruments.

7. O homme aveugle et malheureux, comment, lorsque tu as brisé cette clef de l’obéissance, négliges-tu de la réparer? Penses-tu que la désobéissance, qui a fermé le ciel au premier homme, te l’ouvrira, et que l’orgueil qui en a été précipité t’y fera monter? Crois-tu entrer aux noces avec un vêtement sale et déchiré? Crois-tu qu’en t’arrêtant et en t’enchaînant toi-même avec les liens du péché, tu pourras marcher et ouvrir cette porte sans clef? Ne te laisse donc pas ainsi abuser par l’imagination. Il faut que tu sois délivré; il faut sortir du péché mortel par la contrition du cœur, par l’humble confession de la bouche et la satisfaction des œuvres, avec le ferme propos de te corriger et de ne plus m’offenser.

8. De cette manière tu mépriseras, tu dépouilleras, tu jetteras par terre le vêtement qui te souille; tu prendras la robe nuptiale pour courir à la lumière de la foi, en portant dans ta main cette clef de l’obéissance qui ouvre la porte. Attache, attache cette clef avec le cordon de l’abjection, du mépris de toi-même et du monde; fixe-la au saint désir de me plaire à moi, ton Créateur. Que ce désir te soit comme une forte ceinture qui t’empêche toujours de la perdre.

9. Apprends, ma fille bien-aimée, que beaucoup prennent la clef de l’obéissance, parce qu’ils ont vu à la lumière de la foi qu’ils ne pouvaient sans elle échapper à la damnation; mais ils la tiennent à la main, sans l’attacher à ce cordon et à cette ceinture dont je te parle. Ils ne se ceignent pas du désir de me plaire, parce qu’ils s’aiment eux-mêmes, et ils n’y pendent pas le cordon de l’abaissement, parce qu’au lieu de souhaiter l’humiliation, ils recherchent plutôt la louange des hommes.

10. Ceux-là sont exposés à perdre la clef de l’obéissance lorsqu’il leur arrive quelque peine, quelque épreuve spirituelle ou corporelle; et s’ils n’y font attention, ils peuvent la perdre pour toujours, en négligeant de retrouver à temps le saint désir; car, pendant qu’ils vivent, ils peuvent s’ils veulent, ressaisir la clef de l’obéissance; mais s’ils ne savent pas vouloir, ils ne la retrouveront jamais. Et qui est-ce qui montrera qu’ils l’ont perdue? L’impatience, parce que la patience est la compagne inséparable de l’obéissance. Dès que quelqu’un n’est pas patient, il est évident que l’obéissance n’habite pas son âme.

11. Oh! combien est douce et glorieuse cette vertu de l’obéissance, par laquelle existent toutes les autres vertus, parce qu’elle est niée de la charité! Sur elle est fondée la pierre de la sainte foi; c’est une reine magnifique; celui qui l’épouse est riche de tous les biens et ne ressent jamais aucun mal. Tous ses jours sont pleins de paix et de repos; les flots d’une mer irritée ne peuvent lui nuire par leurs orages. Le centre de son âme est inaccessible à la haine, même au temps de l’injure, parce qu’il veut obéir et qu’il connaît le précepte du pardon.

12. Il ne sent aucune amertume lorsque ses désirs ne sont pas satisfaits, parce que l’obéissance fait qu’il ne désire réellement que moi, qui peut, qui sait, qui veut satisfaire tous ses désirs. Il s’est dépouillé de toutes joies mondaines, et il trouve en toutes choses une heureuse paix, car il a épousé cette grande reine, l’obéissance, que j’ai comparée à une clef,

13. O douce obéissance, qui navigues sans peine et qui arrives sans péril au port du salut! tu ressembles au Verbe, mon Fils bien-aimé; tu montes la barque de la sainte Croix, tu es prête à tout souffrir plutôt que de manquer à l’obéissance de mon Verbe et de t’éloigner de sa doctrine. Elle est pour toi comme une table sur laquelle tu prends la nourriture des âmes, en te passionnant d’amour pour le prochain. Tu es toute parfumée d’une humilité sincère, et tu ne désires rien de ton prochain en dehors de ma volonté. Tu es droite sans détour, parce que tu rends le cœur simple et charitable sans réserve et sans dissimulation. Tu es comme l’aurore qui annonce la lumière de la grâce divine; tu es comme le soleil qui réchauffe celui qui te possède, parce que l’ardeur de la charité ne t’abandonne jamais. Chaque jour tu fécondes la terre, parce que tu fais produire au corps et à l’âme un fruit qui donne la vie à l’homme et à son prochain.

14. Tu plais à tout le monde, parce que ton visage n’est troublé par aucun orage, mais qu’il est toujours éclairé par la douce lumière de la patience. Ton calme vient de ta force; tu es si grande et si puissante par ta persévérance, que tu vas de la terre jusqu’au ciel, et que tu l’ouvres par son moyen. Tu es une perle précieuse, mais cachée, que beaucoup méconnaissent et que le monde foule aux pieds; mais en te méprisant toi-même et en te faisant petite en toute occasion, tu élèves les créatures qui te possèdent. Ton pouvoir est si grand, que personne ne peut te commander, parce que tu es affranchie de la servitude mortelle de la sensualité, qui détruisait la grandeur. En tuant cet ennemi avec la’ haine et le mépris de toi-même, tu as reconquis toute ta liberté.

CLVI.- De la misère des désobéissants et de l’excellence des obéissants.

1. Ma fille bien-aimée, tout ce que ma bonté a fait, a été fait pour que le Verbe, mon Fils unique, réparât cette clef de l’obéissance. Les hommes du monde, qui n’ont aucune vertu, ne veulent pas s’en servir; ils sont au contraire comme des animaux sans frein, car ils n’ont pas le frein de l’obéissance, et ils vont de mal en pis, de péché en péché, de misère en misère, de ténèbres en ténèbres, de mort en mort, jusqu’à ce qu’ils tombent dans l’abîme de la dernière mort, où le ver de la conscience les ronge éternellement.

2. Ils pourraient bien revenir à l’obéissance et se soumettre aux préceptes de la loi; ils ont encore le temps de pleurer dans leur cœur, mais parce qu’ils ont vieilli dans la désobéissance, il leur est difficile de rompre cette longue habitude du péché. Personne ne doit compter sur des délais, et il est bien dangereux d’attendre le moment de la mort pour ressaisir la clef de l’obéissance. On peut, on doit même espérer en moi pendant toute la vie présente; mais c’est s’exposer beaucoup que de différer sa conversion, et de compter sur un temps qu’on n’a pas, tandis qu’on perd celui que ma grâce accorde.

3. Quelle est la cause de ce malheur et de cet aveuglement, si ce n’est les hommes qui méconnaissent ce trésor? Les nuages de l’amour-propre et de l’orgueil les ont séparés de l’obéissance et fait tomber dans la révolte. Parce qu’ils ne sont plus obéissants, ils ne sont plus patients, et leur impatience leur cause des maux insupportables. Ils sont détournés de la voie de la vérité pour su perdre dans celle de l’erreur et du mensonge; ils deviennent les esclaves et les amis des démons, et s’ils ne se corrigent pas, ils se précipitent par leur désobéissance dans les flammes éternelles, avec les démons dont ils ont reconnu le pouvoir.

4. Ceux, au contraire, qui observent la loi de mon Fils bien-aimé se réjouissent dans leur obéissance, et goûtent d’une manière ineffable mon éternelle Vision, avec l’agneau sans tache qui a fait, gardé et donné la loi. En l’accomplissant pendant la vie présente, ils ont trouvé la paix, et dans la vie bienheureuse ils reçoivent et goûtent une paix plus parfaite encore, parce que là se trouvent une paix sans orage, un bien sans mélange, une confiance sans crainte, des richesses infinies sans défaut, une satiété sans dégoût, une faim sans peine, une lumière sans ténèbres, un bonheur suprême, infini, sans bornes et sans limites, un bonheur que partagent tous les bienheureux.

5. Qui a pu donner à l’homme tant de joie? Le sang de l’Agneau, dont la vertu a dépouillé de la rouille la clef de l’obéissance, avec laquelle vous pouvez ouvrir la porte du ciel. Oui, c’est l’obéissance qui l’a ouverte par la vertu de ce Sang.

6. O malheureux insensés! ne différez donc plus de sortir de la boue de la corruption et du péché. Il semble que vous vous plaisez à vous vautrer dans les ordures de la chair comme le pourceau dans les immondices et la fange. Laissez donc les injustices, la haine, l’homicide, la vengeance, les injures, les murmures, les jugements téméraires, la cruauté envers le prochain, le vol, le mensonge, la trahison et les jouissances déréglées de la fortune; abattez les cornes de l’orgueil. Si vous le faites, vous éteindrez la haine que nourrit votre cœur contre celui qui vous a fait injure.

7. Comparez donc les injures que vous me faites et que vous faites au prochain avec celles qui vous sont faites, et vous verrez que vous n’avez aucun droit de vous plaindre. Quand vous êtes l’ennemi de votre prochain, vous me faites injure, parce que vous méprisez et transgressez mon commandement. Vous offensez aussi votre prochain en vous dépouillant des sentiments de charité à son égard.

8. Il vous est ordonné de m’aimer par dessus toutes choses et d’aimer le prochain comme vous-mêmes; il n’y a pas de commentaire qui ajoute: A moins qu’il ne vous fasse injure. Il a été dit au contraire par ma Vérité, que ce qu’elle a observé parfaitement, vous devez l’observer parfaitement vous-mêmes. Si vous ne l’observez pas, vous faites tort à votre âme en la privant de la grâce.

9. Prenez donc, oui, prenez la clef de l’obéissance à la lumière de la foi. Ne marchez pas dans l’aveuglement et la tiédeur, mais maintenez l’obéissance dans votre cœur avec l’ardeur de la charité, afin qu’un jour, avec les observateurs de la loi, vous goûtiez l’éternelle félicité.

Traité de la providence – Chapitre CLIII

CLIII.- L’âme remercie Dieu et le prie humblement de lui dire quelque chose sur la vertu d’obéissance.

1. Alors cette âme fut tout enivrée de la sainte pauvreté, toute dilatée, par l’éternelle et souveraine grandeur, toute transformée dans l’abîme de l’ineffable et infinie providence. Il lui semblait être délivrée de son corps, tant elle était ravie et embrasée par le feu de la charité. Son intelligence contemplait la Majesté divine, et elle disait à Dieu le Père:

2. O Père éternel, ô Feu, abîme de Charité, éternelle Beauté, éternelle Sagesse, éternelle Bonté, éternelle Clémence! Espérance et Refuge des pécheurs, Largesse inestimable, Bien éternel, infini! O feu d’amour! avez-vous donc besoin de votre créature? Il me semble qu’elle vous manque; car vous agissez comme si vous ne pouviez vivre sans elle, vous qui êtes la vie dont vit toute chose, et sans laquelle rien ne peut vivre. Pourquoi donc vous passionner ainsi pour votre créature? Pourquoi l’aimer éperdument, vous qui êtes heureux en vous-même? Pourquoi vous plaire en elle, en être avide et affamé, désirer tant son salut, la chercher d’une manière si admirable, lorsqu’elle vous fuit? Vous vous approchez, elle s’éloigne. Pouviez-vous venir plus près, puisque vous avez revêtu votre Verbe de notre humanité?

3. Que dirais-je encore? je balbutie, je pousse des cris vers vous. Ah! oui, je ne puis plus parler, parce que la langue est trop faible pour exprimer ce que l’âme éprouve et comprend lorsqu’elle vous désire, vous, le Bien suprême, infini. N’est-il pas juste que je répète cette parole de l’apôtre saint Paul: « Non, l’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, le cœur n’a pas senti ce que j’ai vu, ce que Dieu prépare à ceux qui l’aiment ». Mais qu’as-tu vu? J’ai vu les secrets de Dieu, dont l’homme ne peut parler, que dis-je! non, je ne puis y parvenir avec des sens si lourds et si charnels. Je dirai seulement, ô mon âme, que tu as vu et goûté les profondeurs inénarrables de la souveraine et éternelle Providence.

4. Et maintenant je vous rends grâces, ô Père, de l’immense bonté que vous avez montrée envers moi, qui en suis si indigne. Mais, parce que je sais que vous voulez bien satisfaire tous les saints désirs, et que votre Vérité ne peut tromper, je souhaite que vous m’expliquiez un peu la vertu d’obéissance et son excellence, ainsi que vous me l’avez promis, afin que je me passionne pour elle et que je ne m’en éloigne jamais. Qu’il plaise à votre Majesté de me parler de sa perfection, du lieu où je pourrai la trouver, de ce qui peut me la faire perdre et de ce qui peut me la procurer; par quel signe saurai-je que je la possède ou que j’en suis privée?

Traité de la providence – Chapitre CL, CLI, CLII

CL.- Des maux que causent la possession et le désir déréglé des richesses.

1. Vois, ma fille bien-aimée, quelle honte et quel sujet de confusion pour les hommes. Des chrétiens se passionnent misérablement pour les richesses, tandis que la raison leur est donnée pour acquérir les biens éternels. Ils ne font pas même ce que faisaient les philosophes pour acquérir une science inutile. Parce qu’ils comprenaient que les richesses étaient un obstacle pour eux, ils les méprisaient et les repoussaient. Ces chrétiens au contraire semblent vouloir s’en faire un dieu, et il est évident qu’ils sont plus affligés de perdre ces richesses temporelles que de me perdre, moi qui suis le souverain Bien.

2. Si tu y réfléchis, tu verras que tous les maux viennent du désir déréglé d’amasser des richesses. Ce désir enfante l’orgueil, qui fait que l’homme veut dominer; l’injustice, qui le rend coupable envers lui et les autres; l’avarice, qui le pousse par la soif de l’or à dépouiller son frère, et à ravir à l’Église même les biens qui sont payés du sang précieux de mon Fils. De là procèdent aussi le trafic de la chair du prochain, et le trafic du temps que font les usuriers qui vendent comme des voleurs ce qui ne leur appartient pas. De là viennent la gourmandise et cette avidité d’aliments inutiles qui produisent l’impureté; car, sans ces excès, tomberait-on souvent dans de si grandes misères?

3. Combien le désir d ces richesses n’engendre-t-il pas d’homicides, de haines, de trahisons, de cruautés envers le prochain, et aussi d’infidélités envers moi! Car les hommes s’imaginent que c’est par leur propre vertu qu’ils acquièrent et possèdent leurs biens, tandis que c’est uniquement de ma providence qu’ils les reçoivent. Ils poussent l’ingratitude jusqu’à ne pas espérer en moi, mais seulement dans le néant de leurs richesses. Leur aveuglement est tel, qu’ils ne voient pas Combien ils s’abusent, puisque dès cette vie, je les prive souvent, pour leur bien, de ces richesses, que la mort, du reste, finit toujours par enlever; ils reconnaissent alors que leur espérance était vaine et sans fondement.

4. Le désir déréglé des richesses rend l’homme pauvre et tue en lui la vie de la grâce. Il devient cruel pour lui-même, et perd ce qu’il y avait d’infini dans son cœur; car au lieu d’être en moi, qui suis le Bien suprême et infini, son désir se borne et s’unit à une chose finie et méprisable. Il ne peut plus jouir du goût délicieux de la vertu et du suave parfum de la pauvreté; il,a perdu l’empire sur lui-même en se faisant l’esclave des richesses; il est insatiable, parce qu’il aime des choses inférieures à lui-même, car les créatures sont faites pour servir l’homme et non pour en être servies. L’homme ne doit servir que moi, qui suis sa fin.

5. A combien de travaux, de peines et de dangers l’homme se soumet, sur terre et sur mer, afin d’amasser des richesses, non seulement pour suffire à ses besoins, mais pour satisfaire son luxe, sa concupiscence et son avarice, pour revenir vivre dans sa patrie au milieu de la splendeur et de la gloire; et il ne se donne pas la moindre peine pour acquérir les vertus, qui sont les véritables richesses de l’âme. Il a étouffé sous ces vains trésors le cœur avec lequel il devait me servir, et sa conscience est écrasée par tous ses injustes profits.

6. Vois donc à quel esclavage et à quelle misère il est réduit. Encore si sa fortune était stable; mais rien n’est plus mobile et plus trompeur. Celui qui est riche aujourd’hui sera pauvre demain, li est maintenant au faite des honneurs, il sera tout à l’heure dans la fange. Le monde le respecte et l’honore à cause de ses fausses richesses; mais dès qu’il les a perdues, il ne trouve que des mépris et des traitements sans pitié; car on l’aimait pour ses richesses et non pour ses vertus; s’il avait été aimé pour quelques vertus, il n’eût pas perdu l’estime et l’amour de ses semblables, parce qu’en perdant ses richesses il eût conservé ses vertus.

7. Oh! combien cette âme est chargée de pesants fardeaux! Ils sont si lourds, qu’elle ne peut courir dans la route de son pèlerinage, ni passer par la porte étroite. Ma Vérité incarnée vous a dit dans l’Évangile qu’il est plus facile à un chameau d’entrer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux (S. Marc. X, 25). Ceci regarde tous ceux qui désirent et qui possèdent les richesses avec un amour déréglé; car il est beaucoup de pauvres qui désirent et qui possèdent aussi par la volonté tout l’univers qu’ils ne peuvent avoir. Ceux-là n’entreront point assurément, parce que la porte est humble et petite. Il faut auparavant déposer son fardeau, retrancher l’amour déréglé du monde, et courber humblement la tète. Il est impossible d’entrer autrement; car il n’y a pas d’autre chemin pour arriver à la vie.

8. Il y a bien un autre chemin plus large qui conduit à la damnation éternelle, et ceux qui le: suivent sont des aveugles qui ne voient pas leur ruine irréparable. Ils ont, dès Cette vie, un avant-goût de l’enfer; ils souffrent de toute manière, car ils désirent plus qu’il ne peuvent avoir; ils sont tourmentés de ce qu’ils n’ont pas, et torturés de ce qu’ils perdent. La douleur de leur perte a pour mesure l’ardeur coupable avec laquelle ils possèdent. Ils perdent aussi la charité, l’amour de leurs frères et ne prennent aucun soin d’acquérir des vertus. O corruption du monde, non pas des choses qui s’y trouvent, car je les ai créées bonnes et parfaites, mais corruption de l’amour charnel et déréglé qui les possède. Ta langue, ma fille bien-aimée, ne saura jamais dire tous les maux qui viennent des richesses; ces malheureux aveugles les voient et les éprouvent, et ils ne veulent pas reconnaître leur sort épouvantable.

CLI.- Excellence de la pauvreté spirituelle, et comment Jésus-Christ en a donné l’exemple.

1. Je veux, ma fille, te faire comprendre davantage le trésor de la pauvreté volontaire spirituelle. Qui en connaît la valeur? Les pauvres, mes serviteurs bien-aimés, qui, pour marcher plus facilement et pour entrer par la porte étroite, rejettent le fardeau de la richesse. Les uns le font réellement et mentalement, ils observent les préceptes et les conseils de fait et d’esprit; les autres gardent les préceptes réellement et les conseils mentalement, ils se dépouillent seulement de l’amour des richesses; ils ne les possèdent pas avec un amour déréglé, mais avec une sainte crainte, tellement qu’ils n’en sont pas les possesseurs avares, mais qu’ils en sont les distributeurs pour secourir les pauvres.

2. Les premiers sont plus parfaits que les seconds parce qu’ils sont plus libres et portent des fruits meilleurs; ils font briller davantage ma providence, comme je te l’expliquerai en te parlant de la vraie pauvreté. Les uns et les autres baissent humblement la tête et se font saintement petits. Je t’ai déjà parlé des seconds; je vais t’entretenir seulement des premiers.

3. Je t’ai montré que tout le mal, toutes les peines dans cette vie et dans l’autre viennent de l’amour déréglé des richesses: tu sauras qu’au contraire tout bien, toute paix, tout repos naît de la vraie pauvreté. Contemple mes chers pauvres, et admire dans quelle joie sainte ils passent leurs jours; jamais ils ne sont tristes que des offenses qui me sont faites, et cette tristesse, au lieu de les affliger, nourrit leur âme. Ils ont par la pauvreté, trouvé la richesse suprême; ils ont quitté d’épaisses ténèbres pour jouir de la lumière parfaite. Parce qu’ils ont abandonné la misère du monde, ils jouissent d’une joie sans borne, et ils échangent contre des biens méprisables des trésors immortels. Aussi goûtent-ils une grande consolation à souffrir pour la justice.

4. Leurs rapports avec les créatures raisonnables sont pleins d’amour, et ils ne font acception de personne. Où brillent la vertu et l’espérance, si ce n’est où brûle le feu d’une vraie charité? Aussi, à la lumière de la foi qu’ils ont puisée en moi, qui suis l’éternelle et souveraine Félicité, ils ont renoncé aux espérances et aux consolations du monde, et ils ont embrassé comme une tendre épouse la vraie pauvreté avec toutes ses servantes. Les servantes de la pauvreté sont l’abaissement, le mépris de soi-même et l’humilité sincère qui servent et nourrissent dans l’âme l’amour de la pauvreté.

5. C’est cette fidèle espérance et cette ardente charité qui poussent mes vrais serviteurs à fuir les vanités du monde, les richesses et leur propre satisfaction: c’est en les méprisant que mon glorieux apôtre saint Matthieu quitta brusquement sa banque et laissa les grandes richesses qu’il avait dans le monde pour suivre sans délai ma Vérité incarnée. Mon Fils vous a enseigné à aimer et à suivre la pauvreté, et il vous l’a prêchée non seulement par ses paroles, mais par ses exemples; car, depuis le premier jour de sa naissance jusqu’au dernier instant de sa vie, toutes ses actions vous ont enseigné cette grande doctrine.

6. C’est pour vous qu’il a épousé la pauvreté, lui qui est la Félicité suprême par l’union de la nature divine, lui qui est un avec moi, la Richesse infinie. En le contemplant pauvre et humilié, songe que c’est un Dieu fait homme et revêtu de la bassesse de votre humanité. Vois cet aimable Verbe naissant dans une étable pendant que sa Mère, la bienheureuse Vierge Marie, était en voyage, pour vous montrer, à vous qui êtes voyageurs, que vous devez vous arrêter dans l’étable de la connaissance de vous-même, afin d’y renaître lorsque la grâce m’aura fait naître dans vos âmes.

7. Tu le vois au milieu de deux animaux et dans une telle misère, que Marie n’avait pas même de quoi le couvrir; elle Je défendait contre la rigueur du froid avec l’haleine de ces animaux, et le réchauffait avec du foin. Lui, qui est le feu de la charité parfaite, il voulut avoir froid dans son humanité, et souffrir pendant toute sa vie avec et sans ses disciples. Quelquefois la faim forçait ses disciples à égrener des épis pour prendre quelque nourriture.

8. Au dernier jour de son existence, il fut dépouillé de ses vêtements et flagellé à la colonne; il supporta sur la Croix la soif et toutes les douleurs avec une ineffable patience. Il fut réduit à une telle extrémité, que la terre et Je bois lui manquèrent pour reposer sa tête, et qu’il fut obligé de l’incliner sur son épaule. Dans l’ivresse de son amour, il fit avec son Sang précieux un bain au genre humain. De son corps sacré entrouvert il versa ce Sang à grands flots, et tira de son extrême pauvreté les trésors les plus abondants.

9. Pendant qu’il était ainsi cloué au bois misérable de la Croix, il répandait avec une générosité infinie ses richesses sur toutes les créatures raisonnables; en goûtant l’amertume du fiel, il vous procurait une douceur incomparable; la tristesse qui l’accablait devenait votre consolation, et les clous qui l’attachaient à la Croix vous délivrèrent des liens du péché mortel. En se faisant esclave par amour, il vous affranchit de l’esclavage du démon; lorsqu’il fut vendu, il vous racheta de son sang; et lorsqu’il accepta la mort, il vous donna la vie.

10. Il vous a bien enseigné l’amour; car il ne pouvait mieux vous prouver la grandeur de son amour qu’en donnant sa vie pour vous, qui étiez ses ennemis et les ennemis de son Père. L’homme pécheur semble l’ignorer, puisqu’il m’offense et tient si peu compte d’un si grand prix. Il vous a aussi enseigné la véritable humilité, car il s’est humilié jusqu’à la mort ignominieuse de la Croix il vous a donné l’exemple de l’abaissement, car il a supporté des injustices et. Des affronts sans nombre; il vous a donné l’exemple dé la vraie pauvreté, car il a dit lui-même dans l’Évangile: « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel des nids; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête ».

11. Qui connaît ces choses? celui qui a la sainte lumière de la foi; et où se trouve cette foi? dans les pauvres qui sont pauvres d’intention; dans ceux, qui ont choisi la pauvreté comme une royale épouse, en jetant les vaines richesses qui causent les ténèbres de l’infidélité. Cette reine a un royaume que rien ne peut troubler. La paix y réside et la justice y abonde, parce que tout ce qui cause l’injustice On est éloigné; les murailles de sa cité sont puissantes, parce qu’elles ne sont pas faites d’une terre molle, ni bâties sur le sable, de manière qu’elles puissent être renversées par le moindre vent: elles sont appuyées sur la pierre inébranlable, qui est Jésus-Christ mon Fils. La lumière y est sans ténèbres et la chaleur sans hiver, parce que la mère de cette grande reine est la charité infinie de Dieu.

12. Les ornements de la Cité sont les liens de l’affection et les douceurs de la miséricorde, parce que le tyran des richesses, qui est si cruel, en a été chassé. L’amour du prochain établit entre tous les habitants les plus bienveillants rapports. On y trouve aussi une prudence longue et persévérante: la cité est gardée par des sentinelles vigilantes, parce que l’âme qui épouse cette reine, possède toutes les richesses éternelles; elle ne peut les posséder en possédant les richesses de la terre; car si la mort, c’est-à-dire l’amour des richesses, entrait dans cette âme, elle perdrait sur-le-champ sa fortune, et serait par le fait même exilé de la cité et plongée dans la plus grande misère. Mais si elle reste fidèle à son épouse, elle partage toujours avec elle ses trésors.

13. Qui voit ces merveilles? l’âme qui a la lumière de la foi: la pauvreté revêt celui qui l’épouse d’une admirable pureté. Elle lui enlève les vaines richesses qui la souillaient; elle l’éloigne des sociétés mauvaises et lui en procure de bonnes; elle le guérit des engourdissements de la négligence, et chasse loin de lui les embarras du monde. Elle lui ôte l’amertume des richesses de la vie présente et lui en laisse la douceur: les épines tombent, et la rose reste dans toute sa beauté. Elle purge l’âme de toutes les humeurs corrompues de l’amour déréglé, et la dispose à se nourrir des vertus, qui ont une douceur extrême. Elle lui donne deux serviteurs qui font tout dans sa maison; la haine et l’amour. La haine des vices et de la sensualité la purifie de tonte souillure, et l’amour des vertus se charge de l’embellir, en effaçant toute inquiétude servile, et en y mettant la paix d’une sainte crainte.

14. Dès qu’elle s’est attachée à la pauvreté, l’âme trouve toutes les vertus, les grâces, les douceurs et les consolations qu’elle peut désirer. Elle ne craint pas d’ennemis, car personne ne peut lui faire la guerre; elle ne craint pas la faim et les privations, parce que la foi l’éclaire, et que son espérance est en moi, son Créateur, qui donne toutes les richesses, et qui nourrit toutes les créatures par les soins de ma providence. A-t-on jamais vu ou entendu dire qu’un de mes vrais serviteurs, un époux fidèle de la pauvreté soit mort de faim? Non, certainement; mais beaucoup sont morts au milieu de leurs richesses, parce qu’ils ne se confiaient pas en moi.

15. Je ne manque jamais à mes pauvres bien-aimés qui ne cessent jamais d’espérer en moi. Je veille toujours sur eux comme un bon et tendre père. Avec quelle joie et quelle liberté d’âme ils viennent à moi! parce qu’ils savent, à la lumière de là foi, que, depuis le premier jusqu’au dernier jour de la vie, ma providence ne cesse d’agir dans toutes les choses spirituelles ou temporelles.

16. Quelquefois, il est vrai, je permets qu’ils souffrent parce que je veux qu’ils grandissent dans la foi et clans l’espérance d’être largement récompensés de toutes leurs peines. Mais je ne les abandonne dans aucune nécessité; ils éprouvent toujours ma providence infinie, et goûtent le lait d’une douceur divine. Loin de craindre l’amertume de la mort corporelle, ils la demandent avec un ardent désir parce qu’ils sont déjà morts aux sens comme aux richesses, et qu’ils aiment éperdument la vraie pauvreté, qu’ils ont prise pour épouse. Ils vivent tous les jours dans ma volonté, ils sont prêts à tout souffrir, la chaleur, le froid, la nudité, la faim, la soif, les mépris, les affronts; ils soupirent même après la mort, parce qu’ils voudraient donner leur vie, par amour pour moi, qui suis leur vie, et verser leur sang par amour du sang répandu pour eux.

17. Contemple mes pauvres apôtres et mes glorieux martyrs: Pierre, Paul, Étienne, et Laurent qui semblait être, non pas sur du feu, mais sur des fleurs douces et odoriférantes. Il disait en riant à son bourreau: « Ce côté est cuit, tourne l’autre et mange ». La flamme ardente de la charité divine étouffait le feu méprisable qui attaquait son corps. Les pierres d’Étienne ne lui semblaient-elles pas des roses? Quelle était la cause de ces prodiges? L’amour qui leur avait fait épouser la royale pauvreté. Ils avaient abandonné tout l’univers par amour pour moi; ils l’avaient choisie à la sainte lumière de la foi, avec une espérance ferme et une prompte obéissance. Ils obéissaient aux conseils et aux préceptes de mon Fils bien-aimé spirituellement et réellement.

18. Ils désiraient la mort et ils supportaient la vie avec peine, non pas pour fuir le travail, mais pour s’unir à moi, qui suis leur fin. Pourquoi ne craignaient-ils pas la mort, que l’homme craint naturellement? Parce que leur épouse, la vraie pauvreté, les rassurait, en leur ôtant tout amour de leur corps et des richesses de la terre; ils avaient saintement foulé aux pieds et vaincu l’amour naturel par la lumière de l’amour divin surnaturel. Comment dans cet état un homme pourrait-il se plaindre de la mort du corps, lui qui désire perdre la vie, qu’il trouve amère et longue? Comment aurait-il quelque regret de perdre ces frivoles richesses qu’il méprise depuis si longtemps avec tant d’ardeur? Qu’y a-t-il d’étonnant? Celui qui n’aime pas une chose ne la regrette pas; il se réjouit plutôt quand il perd ce qu’il déteste. De quelque côté que tu regardes, tu trouveras mes chers pauvres goûtant la paix et le repos parfaits.

19. Dans les malheureux, au contraire, qui possèdent les richesses du monde avec un amour si déréglé, tu trouveras le désordre et des peines insupportables, quoiqu’il n’en paraisse souvent rien à l’extérieur. Qui n’eût pas cru que Lazare était dans la plus grande détresse, et que le riche maudit était dans la paix et la joie? Il n’en était rien cependant: le riche souffrait plus au milieu de son abondance temporelle que le pauvre Lazare, dévoré par la lèpre. Dans Lazare, la volonté propre était morte; il vivait en moi, qui le soulageais et le consolais de ses peines. Dans le riche, au contraire, sa volonté était vivante et devenait son tourment. Lorsque Lazare était repoussé par les hommes et surtout par le mauvais riche, lorsqu’il n’avait personne pour laver ses blessures et lui porter le moindre Secours ma providence envoyait quelque animal sans raison, qui léchait ses ulcères. A la fin de leur vie, la lumière de la foi montre Lazare dans la gloire, et le riche au milieu des supplices de l’enfer.

20. Oui, les riches sont dévorés par la tristesse, et mes chers pauvres sont plongés dans une sainte joie. Je les tiens près de mon cœur, je les nourris du lait de mes consolations. Parce qu’ils ont tout quitté par amour pour moi, je me donne à eux tout entier. L’Esprit Saint est pour eux comme une mère tendre qui prend soin de leur âme et de leur corps partout où ils se trouvent. J’envoie même des animaux sauvages pour les servir, quand ils en ont besoin. Lorsqu’un solitaire est malade, je fais en sorte qu’un autre solitaire aille le visiter et l’assister. Tu sais bien que plusieurs fois je t’ai forcée de sortir de ta cellule contre ton habitude, pour secourir quelques pauvres malades. Toi-même, n’as-tu pas éprouvé ainsi ma providence? Et quand tu n’avais aucune créature pour t’assister, t’ai-je fait défaut, moi qui suis ton créateur?

21. Non, jamais je ne manque à ceux qui espèrent en moi: ma douce providence leur est assurée, homme est dans les délices et la magnificence. Il donne à son corps les soins et les mets recherchés; il est cependant toujours malade. Mais si, par amour pour moi, il se méprise lui-même, s’il embrasse la pauvreté volontaire et ne garde qu’un vêtement pour couvrir son corps, pourquoi retrouve-t-il la force et la santé? Rien ne semble lui nuire, et il devient insensible au froid, au chaud et à la nourriture la plus grossière. C’est que ma providence se charge de lui, dès qu’il se confie entièrement à mes soins, en mourant à lui-même. Tu vois, ma chère fille, dans quel repos vivent mes pauvres bien-aimés.

CLII.-  Résumé de ce qui a été dit sur la providence.

1. Je t’ai dit, ma chère fille, quelque chose sur ma providence, qui assiste de toute manière les créatures. Je t’ai montré que dès l’instant où j’ai créé le premier monde, et que j’ai fait le second, qui est l’homme, à mon image et ressemblance, j’ai toujours manifesté ma providence; et tout ce que j’ai fait, que je fais et que je ferai, doit servir à votre salut, parce que je veux votre sanctification et que je dispose tout pour cette fin.

2. Les méchants ne le voient pas, parce qu’ils se sont privés de la lumière; ils ne comprennent rien et se scandalisent de moi. Je les supporte avec patience, je les attends jusqu’au dernier instant, fournissant aux besoins des pécheurs comme à ceux des justes, dans toutes les choses spirituelles et temporelles.

3. Je t’ai dit quelques mots de l’imperfection des richesses, et de la misère où elles conduisent ceux qui les possèdent avec: un amour déréglé. Je t’ai parlé de l’excellence de la pauvreté, et de l’abondance des richesses que cette pauvreté procure à l’homme qui l’a choisie pour épouse. Elle a pour compagne et pour sœur l’abaissement, dont je t’entretiendrai en te parlant de l’obéissance. Je t’ai montré combien cette vertu me plaît, et combien elle est l’objet des tendres soins de ma providence.

4. Tout ce que je t’ai dit à la louange de cette grande vertu, et de la sainte foi qui fait parvenir l’âme à cet état supérieur, doit augmenter ton espérance et te porter à frapper sans cesse à la porte de ma miséricorde. Sois fermement persuadée que je remplirai ton désir et celui de mes serviteurs et de,mes amis qui souffrent tant de peines jusqu’à la mort. Prends courage et réjouis-toi en moi, parce que je suis ton défenseur et ton consolateur en toute chose. Tu vois que j’ai répondu à ce que tu m’avais demandé sur ma providence, en te montrant que je pourvois avec bonté à tous les besoins de mes créatures; et tu sais que je ne méprise jamais vos saints désirs.

Traité de la providence – Chapitre CXLVII, CXLVIII, CXLIX

CXLVII.- De ceux qui jettent plus parfaitement que les autres les filets dans la mer.

1. Ainsi tu vois à la lumière de ton intelligence avec quelle providence ma Vérité incarnée, pendant tout le temps qu’elle a conversé avec les hommes, accomplissait ses actes et ses mystères. Tu dois comprendre ce qu’il faut faire et ce que fait une âme qui est arrivée à la perfection. Mais remarque que les uns agissent plus parfaitement que les autres, selon qu’ils obéissent à mon Verbe avec un cœur plus ardent, avec une lumière plus parfaite, et avec une espérance qu’ils ne placent pas en eux, mais uniquement en leur Créateur.

2. Celui qui obéit aux préceptes et aux conseils mentalement et réellement, jette plus parfaitement ses filets que celui qui observe les préceptes réellement, et les conseils mentalement car celui qui n’observe pas les conseils mentalement ne peut observer les préceptes réellement, parce qu’il sont liés ensemble, comme je l’ai expliqué. Celui qui jette les filets parfaitement prend aussi parfaitement les âmes: les parfaits dont je t’ai parlé en prennent abondamment et avec une grande perfection.

3. Leurs moyens deviennent excellents, par cette bonne garde et cette vigilance que le libre arbitre établit à la porte de la volonté. Tous leurs sens rendent un accord doux et harmonieux, qui s’échappe de la cité de l’âme, dont toutes les portes sont à la fois ouvertes et fermées. La porte de la volonté est fermée à l’amour-propre, mais ouverte au désir de ma gloire et à l’amour du prochain. L’intelligence est fermée aux vanités, aux délices et aux misères du monde qui sont comme une nuit profonde pour celui qui les aime et en use contre l’ordre; mais elle est ouverte à la lumière qui brille dans ma Vérité incarnée. La mémoire est fermée à tout souvenir du monde ou d’elle-même, pour tout ce qui regarde la vie matérielle; mais elle se rappelle avec amour et reconnaissance les bienfaits dont je la comble tous les jours.

4. Alors cette âme chante un cantique délicieux, en s’accompagnant sur un instrument dont la prudence a si bien disposé les cordes, qu’elles rendent toutes une sainte harmonie pour la gloire et l’honneur de mon nom. Cette harmonie est produite par les grandes cordes, qui sont les puissances de l’âme, et par les petites, qui sont les sens extérieurs du corps. Elles sont toutes d’accord entre elles, ainsi que je te l’ai dit en te parlant des hommes méchants, dont tous les sens rendent un son de mort, parce qu’ils sont au pouvoir de l’ennemi, tandis que les parfaits rendent un son de vie, parce qu’ils ont pour alliées les vertus véritables, qui leur font faire des œuvres saintes.

5. Tout membre accomplit parfaitement la charge qui lui est confiée: l’œil sert à voir, l’oreille à entendre, l’odorat à sentir, le palais à goûter, la langue à s’exprimer, les mains à toucher, les pieds à marcher; et il en résulte comme un son mélodieux qui sert au prochain, à ma gloire et aux âmes pour lesquelles se font les bonnes œuvres. Tous les sens obéissent au moindre mouvement de l’âme, comme un instrument délicieux qui m’est agréable, et qui plaît aussi aux anges, et à tous ceux qui l’entendent dans la joie de leur cœur, parce que chacun profite du bien des autres.

6. Les parfaits plaisent au monde lui-même, qu’il le veuille ou ne le veuille pas, car les méchants ne peuvent s’empêcher d’entendre aussi la douceur de cette harmonie: beaucoup même en sont tellement captivés, qu’ils abandonnent la mort pour retourner à la vie. Tous mes saints ont pris des ailes par cette harmonie. Le premier qui l’ait fait entendre est mon Verbe bien-aimé, lorsqu’il a revêtu votre humanité, et que l’unissant à la divinité il a joué sur la Croix cette musique ineffable qui ravit le genre humain. Il a vaincu ainsi le démon, son adversaire, en lui ôtant le pouvoir qu’il avait eu si longtemps sur l’homme par sa faute.

7. Vous êtes tous les disciples de ce bon Maître, vous qui rendez des sens harmonieux. C’est avec sa douce méthode que les glorieux Apôtres ont conquis tant d’âmes eu semant par tout le monde cette parole qu’ils avaient apprise de mon Fils bien-aimé. C’est à la même harmonie que les martyrs, les confesseurs, les docteurs et les vierges doivent les mêmes conquêtes. La vierge Ursule fit entendre des accords si délicieux, qu’elle séduisit à elle seule onze mille vierges et une multitude d’autres âmes.

8. Ainsi font tous les saints d’une manière ou d’une autre. Qui agit en eux? Ma providence. C’est elle qui leur donne l’instrument, la science et les moyens de s’en servir. Tout ce que je fais, tout ce que je permets pendant leur vie est pour qu’ils perfectionnent leurs instruments, afin que les hommes en profitent et ne se privent pas de cette lumière qui leur est nécessaire, en l’obscurcissant par les ténèbres de l’amour-propre et du plaisir des sens.

CXLVIII.- Providence de Dieu envers ses créatures dans cette vie et dans l’autre.

1. Maintenant, ma fille bien-aimée, dilate ton cœur, et que ton intelligence contemple à la lumière de la foi avec quel amour ma providence a créé l’homme, et tout préparé pour qu’il puisse jouit de mon suprême et éternel bonheur. J’ai tout disposé pour l’âme et le corps, pour les imparfaits et pour les parfaits, pour les bons et pour les mauvais, temporellement et spirituellement, au ciel et sur la terre, dans la vie qui passe et dans celle qui ne finit jamais.

2. Dans cette vie, où vous êtes étrangers et voyageurs, je vous ai liés par les liens de la charité; car l’homme est forcément uni à son semblable. S’il veut s’en séparer en manquant de charité, il lui est uni cependant par la nécessité. Afin de vous unir par les œuvres en même temps que par l’amour, je n’ai pas donné à chacun ce qui est nécessaire à son existence, de sorte que celui qui par le péché perd l’amour du prochain ne peut s’en séparer à cause de ses besoins. Vous êtes ainsi tous liés ensemble par des actes de charité. L’ouvrier a nécessairement recours au laboureur, et le laboureur à l’ouvrier; l’un se sert de l’autre parce qu’il ne sait pas faire ce qu’il fait. De même le religieux a besoin du séculier, et le séculier du religieux; l’un ne peut agir sans l’autre: il en est ainsi du reste des hommes.

3. Ne pouvais-je pas donner à chacun tout ce qui lui est nécessaire? Si, assurément; mais j’ai voulu que chacun fût soumis à son semblable, afin que tous soient contraints de s’unir par un échange de bons services. J’ai montré la grandeur et la bonté de ma providence en eux, et ils préfèrent marcher dans les ténèbres de leur propre faiblesse.

4. Les membres de votre corps doivent vous faire rougir, car ils ont en eux l’union, qui vous manque. Quand la tête a besoin de la main, la main ne lui aide-t-elle pas sur-le-champ? Si le doigt, qui est si peu considérable dans le corps, vient à souffrir quelque chose, la tête lui refuse-t-elle son secours parce qu’elle est plus noble et plus considérable? Elle ne néglige au contraire aucun moyen de lui être utile par la vue, par l’ouïe ou par la parole. Tous les membres agissent ainsi entre eux.

5. Pourquoi l’homme orgueilleux ne fait-il pas de même lorsqu’il voit le pauvre, malade et manquant de tout? N’est-ce pas un de ses membres? Et cependant, loin de l’assister de ses biens, il ne lui fait même pas l’aumône d’une bonne parole; il n’a pour lui que des reproches, et il s’en détourne comme d’une chose qui lui donne des nausées. Il regorge de richesses, et il laisse son semblable mourir de faim, Il ne songe pas que sa cruauté déplorable est d’une odeur infecte en ma présence, et que le fond des enfers est destiné à sa corruption.

6. Ma providence secourt le pauvre d’une autre manière et c’est au poids de sa pauvreté que lui seront comptées d’abondantes richesses. Le riche au contraire sera durement repris par ma Vérité, ainsi qu’il est annoncé dans l’Évangile; et s’il ne se corrige, il entendra cette parole: J’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu; j’étais infirme et en prison, et vous ne m’avez pas visité. (S. Mt. XXV, 42).

7. Dans ce moment terrible, il lui sera inutile de dire: Je ne vous ai jamais vu, et si je vous avais vu, j’aurais tout fait pour vous bien volontiers. Ce misérable ne savait-il pas que mon Fils a déclaré dans l’Évangile que ce qui serait fait par amour pour Dieu au plus petit des hommes, il le tiendrait fait à lui-même? Ce sera donc justement qu’il partagera avec les démons un supplice éternel; car j’ai tout disposé sur la terre pour qu’il évite ce malheur.

8. Si tu contemples le ciel, tu verras avec quel ordre et quel amour ma providence a tout réglé parmi les anges et les bienheureux qui ont mérité havie éternelle par le sang de l’Agneau. Aucun ne jouit seul du bonheur que je lui ai donné, mais tous participent au bonheur de chacun, afin qu’unis par une charité parfaite, le plus grand jouisse du bonheur du plus petit, et le plus petit du bonheur du plus grand. Je dis le plus petit quant à la mesure de la béatitude, car le plus petit est aussi rassasié que le plus grand; tous à des degrés différents jouissent de la plénitude du bonheur.

9. Oh! combien la charité est forte au ciel, combien-elle unit tous les êtres en moi! Tous reconnaissent en moi la source de cette charité qu’ils ont reçue avec cette sainte crainte et ce respect que je leur ai inspirés; ils brûlent d’ardeur en moi, et comprennent toute la grandeur que je leur ai donnée.

10. C’est dans une joie ineffable que les anges communiquent avec les bienheureux, et les bienheureux avec les anges. Tous jouissent en commun de leur bonheur dans l’union de la charité la plus parfaite, et ils en ressentent une ivresse, une béatitude que l’esprit ne pourra jamais comprendre, car en moi il n’y a aucune cause de tristesse; au ciel tout est doux, l’amertume en est bannie, parce que pendant la vie et dans la mort même, ils m’ont goûté par l’amour dans la charité véritable du prochain. Qui a ordonné ces choses? C’est ma sagesse et les soins admirables de ma providence.

11. Si maintenant tu regardes le purgatoire, tu y trouveras aussi mon ineffable providence assistant les pauvres âmes qui, dans leur ignorance, Ont méconnu le prix du temps; car depuis qu’elles sont séparées du corps, elles ne peuvent plus acquérir de mérite. Ma providence permet que vous, qui êtes encore sur terre, vous puissiez les secourir par les aumônes, les jeûnes, les prières, par toutes les bonnes œuvres faites en état de grâce, et surtout par le Sacrifice que mes ministres offrent à l’Autel. Ma miséricorde veut bien que vous abrégiez ainsi le temps de leur pénitence. N’est-ce pas là une grande grâce de ma bonté?

12. Je t’ai dit tout ce j’ai fait dans l’âme pour son salut, afin que tu aimes avec passion ma providence, et que tu te révèles en elle des lumières de la foi et de la fermeté de l’espérance, que tu te dépouilles de toi-même, et qu’en toute occasion tu te confies en moi sans aucune crainte servile.

CXLIX.- Providence de Dieu envers ses serviteurs pauvres, même dans les choses temporelles.

1. Maintenant, ma fille bien-aimée, je veux te dire quelque chose des moyens que je prends à l’égard des serviteurs qui espèrent en moi, pour les assister dans leurs besoins extérieurs. Je veille sur eux avec plus ou moins de sollicitude, selon qu’ils se sont plus ou moins parfaitement dépouillés d’eux-mêmes. Ma providence cependant ne manque à aucun, mais elle protège surtout mes chers pauvres, c’est-à-dire ceux qui sont véritablement, par la volonté, pauvres d’esprit et d’intention. Car beaucoup sont pauvres contre leur volonté: ceux-là sont riches quant à la volonté, mais ils sont mendiants dans la réalité, parce qu’ils n’espèrent pas en moi et qu’ils portent contre leur gré cette pauvreté que je leur donne comme une médecine pour leur âme: la fortune eût été pour eux un mal et une cause de damnation.

2. Si mes serviteurs sont pauvres, ils ne sont pas mendiants. Le mendiant n’a pas souvent ce qui lui est nécessaire, et il souffre de grandes privations: le pauvre n’est pas dans l’abondance, mais il a le nécessaire. Je ne manque jamais à ceux qui espèrent en moi. Quelquefois, cependant, je les réduis à une certaine extrémité, afin qu’ils voient et qu’ils comprennent plus clairement que je puis et que je veux fournir à tous leurs besoins. C’est ce qui fait, qu’ils se confient davantage à ma providence, et qu’ils s’attachent avec plus d’amour à la vraie pauvreté, leur épouse.

3. Alors, par des effets merveilleux de ma bonté, le Saint Esprit, qui désire toujours les assister, pourvoit à leurs besoins extérieurs même, en inspirant aux riches la pensée de les secourir: et ainsi la vie de mes chers pauvres est alimentée par cette compassion que je donne pour eux aux serviteurs du monde.

4. Quelquefois, il est vrai, afin de fortifier leur vertu et d’éprouver leur foi et leur patience, je souffre qu’ils reçoivent des injures et des affronts. Mais celui-là même qui les insulte est forcé par ma clémence à leur donner l’aumône et à les secourir. C’est là ce que ma providence fait en général pour mes chers pauvres. D’autres fois, pour mes grands amis et mes plus fidèles serviteurs, ma providence agit sans l’intermédiaire des créatures, directement, comme tu eu as fait l’expérience.

5. Ne l’as-tu pas entendu raconter de ton Père, le bienheureux Dominique, mon glorieux serviteur? Dans les premiers temps de son Ordre, à l’heure du repas, les Frères n’avaient rien à manger; mais comme il espérait en moi, et qu’il était certain de ma providence, il dit aux Frères de s’asseoir, et quand ils eurent obéi à leur Père, je n’abandonnai pas ceux qui espéraient en moi: j’envoyai deux,anges avec des pains très blancs qui fournirent abondamment plusieurs repas. Ma providence agit ainsi sans l’intermédiaire de l’homme, et par le seul acte de ma bonté.

6. Quelquefois aussi ma providence multiplie pour eux des quantités qui étaient insuffisantes. C’est ce qui arriva pour ta compagne, la bienheureuse Agnès, qui me servit depuis son enfance jusqu’au dernier instant de sa vie avec une humilité si sincère et une si ferme espérance, qu’elle n’eut jamais la moindre inquiétude pour elle et pour sa famille. Cette chère petite pauvre n’avait pour toute fortune qu’une foi vive, lorsque la glorieuse Vierge Marie lui donna l’ordre de bâtir un beau monastère, dans un lieu souillé par des femmes de mauvaise vie. Elle n’eut aucune inquiétude et ne dit pas: Comment pourrais-je accomplir une œuvre si difficile? Elle mit en moi toute sa confiance, et bâtit avec ma providence le monastère de religieuses, où elle plaça dix huit jeunes vierges qui n’avaient d’autres choses que ce que je leur envoyais.

7. Une fois cependant je les laissai trois jours sans pain, et elles ne mangèrent que des herbes. Tu pourrais t’en étonner et me dire: Comment avez-vous permis une telle extrémité, puisque vous m’avez assuré que vous ne manquiez jamais à ceux qui espèrent en vous? Il semble que votre providence a fait défaut en cette circonstance, puisque en général l’homme ne peut vivre d’herbes seulement, surtout lorsqu’il n’est pas arrivé à une grande perfection. La bienheureuse Agnès était assez parfaite, mais nous pouvons croire que toutes ses filles ne l’étalent pas autant.

8. Je te répondrai que j’ai agi de la sorte pour leur faire aimer avec plus d’ardeur et de perfection ma providence. Les imparfaits trouvèrent dans le miracle qui sui vit un puissant moyen d’acquérir la sainte lumière de la foi. Je puis d’ailleurs, en pareille circonstance, faire en sorte que le corps profite plus d’un peu d’herbes, ou de n’importe qu’elle autre substance, que du pain qu’il recevait auparavant, et de tout autre aliment que l’homme prépare pour se nourrir, N’en as-tu pas fait toi-même l’expérience? Je puis aussi faire alors une multiplication miraculeuse.

9. Après ces trois jours de disette, ma fidèle Agnès éleva vers moi son cœur et m’adressa cette prière: Mon bien-aimé Seigneur, mon tendre Père, mon éternel Époux, ne m’avez-vous pas ordonné de retirer de leur famille ces vierges, et les avez-vous réunies dans votre maison pour les laisser mourir de faim? Bon Maître, pourvoyez donc à leurs besoins.

10. C’était moi qui lui faisais faire cette prière; je me plaisais à éprouver sa foi et à exaucer son humble demande. Pour satisfaire son cœur qui s’élevait vers moi, j’inspirai à quelqu’un la pensée de lui porter cinq petits pains et je le lui révélai. Quand celui qui venait approcha de la porte, Agnès dit à une de ses filles: Ma fille, allez au tour et apportez le pain que le Seigneur nous envoie dans sa bonté. Dès que les pains furent apportés On se mit à table, et pendant qu’elle faisait le partage, je mis dans ses mains une telle puissance, que les pains se multiplièrent si abondamment, que toutes furent rassasiées, et qu’il en resta assez sur la table pour fournir largement aux repas suivants.

11. C’est par des moyens semblables que ma providence assiste mes serviteurs et mes amis qui sont devenus non seulement pauvres volontaires, mais encore pauvres d’esprit et d’intention; car il leur servirait peu de faire comme les anciens philosophes, qui, par le désir qu’ils avaient d’acquérir une science profane, méprisaient les richesses et se faisaient volontairement pauvres, comprenant, par leur expérience ou par la lumière naturelle, que cet embarras extérieur des richesses du monde devait les empêcher d’atteindre la perfection de la science, à laquelle tendait leur intelligence comme à leur fin dernière. Mais parce que cette pauvreté volontaire n’avait pas pour motif la gloire et l’honneur de mon nom, ces philosophes ne purent avoir la vie de la grâce et la perfection; ils n’eurent en partage que la mort éternelle.