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Traité de la Discrétion – Chapitre XXXVII, XXXVIII,, XXXIX, XL

XXXVII.- De la seconde condamnation, où l’homme est convaincu d’injustice et de faux jugements.

1.- Cette seconde condamnation a lieu, ma très chère fille, dans le moment suprême, où il n’y a plus de ressource. Quand paraît la mort, et que l’homme voit qu’il ne peut m’échapper, le ver de la conscience, engourdi par l’amour-propre, commence à se réveiller et à ronger l’âme, en la jugeant et en lui montrant l’abîme où elle va tomber par sa faute. Si l’âme alors avait assez de lumières pour connaître et pleurer sa faute, non pas à cause de la peine de l’enfer qui la menace, mais à cause de moi qu’elle a offensée, moi qui suis l’éternelle et souveraine bonté, l’âme trouverait encore miséricorde. Mais si elle passe cette limite de la mort sans ouvrir les yeux, sans espérer dans le sang de mon Fils, avec le seul remords de la conscience et le regret de son malheur, et non pas celui de mon offense, elle tombe dans la damnation éternelle.

2.- Alors elle est jugée rigoureusement par ma justice, et convaincue d’injustice et d’erreur: non seulement d’injustice et d’erreur générales parce qu’elle a suivi les sentiers coupables du monde, mais d’injustice et d’erreur particulières, parce qu’à son dernier moment, elle aura jugé sa misère plus grande que ma miséricorde. C’est (56) là le péché qui ne se pardonne ni en ce monde ni en l’autre. Elle a repoussé, méprisé ma miséricorde; et ce péché est plus grand que tous ceux qu’elle a commis. Le désespoir de Judas m’a plus offensé et a été plus pénible à mon Fils que sa trahison même. L’homme est surtout condamné pour avoir faussement jugé son péché plus grand que ma miséricorde; c’est pour cela qu’il est puni et torturé avec les démons éternellement.

3.- L’homme est convaincu d’injustice parce qu’il regrette plus son malheur que mon offense, car il est injuste en ne faisant pas ce qu’il me doit et ce qu’il se doit à lui-même. Il me doit l’amour et les larmes amères de son cœur pour l’injure qu’il m’a faite, et loin de me les offrir, il pleure, seulement par amour pour lui-même, la peine qu’il a méritée. Tu vois donc qu’il est coupable d’injustice et d’erreur, et qu’il est puni de l’une et de l’autre. Il a méprisé ma miséricorde, et ma justice le livre aux supplices avec ses sens et avec le démon, le cruel tyran dont il s’est rendu l’esclave par ces sens, qui devaient le servir, ils seront tourmentés ensemble comme ils ont péché ensemble l’homme sera tourmenté par mes ministres, les démons, que ma justice a chargés de torturer ceux qui font le mal.

XXXVIII.- Des quatre principaux supplices des damnés, auxquels se rapportent tous les autres.

1.- Ma fille, ma langue ne pourra jamais dire ce que souffrent ces pauvres âmes. Il y a trois vices principaux l’amour-propre, l’estime de soi-même et l’orgueil, qui en découle, avec toutes ses injustices, ses cruautés, ses débauches et ses excès; il y a aussi dans l’enfer quatre supplices qui surpassent tous les autres: le damné est d’abord privé de ma vision, et cette peine est si grande, que, s’il était possible, il aimerait mieux souffrir le feu et les autres tourments, et me voir, qu’être exempt de toute souffrance et ne pas me voir.

2.- Cette peine en produit une seconde, qui est le ver de la conscience qui la ronge sans cesse. Le damné voit que, par sa faute, il s’est privé de ma vue et de (57) la société des anges, et qu’il s’est rendu digne de la société et de la vue du démon.

3.- Cette vue du démon est la troisième peine, et cette peine double son malheur. Les saints trouvent leur bonheur éternel dans ma vision; ils y goûtent dans la joie la récompense des épreuves qu’ils ont supportées avec tant d’amour pour moi et tant de mépris pour eux-mêmes. Ces infortunés, au contraire, trouvent sans cesse leur supplice dans la vision du démon, parce qu’en le voyant ils se connaissent et comprennent ce qu’ils ont mérité par leurs fautes. Alors le ver de la conscience les ronge plus cruellement et les dévore comme un feu insatiable. Ce qui rend cette peine terrible, c’est qu’ils voient le démon dans sa réalité; et sa figure est si affreuse, que l’imagination de l’homme ne pourrait jamais le concevoir.

4.- Tu dois te rappeler que je te le montrai un seul instant au milieu des flammes, et que cet instant fut si pénible, que tu aurais préféré, en revenant à toi, marcher dans le feu jusqu’au jugement dernier plutôt que de le revoir; et cependant ce que tu en as vu ne peut te faire comprendre combien il est horrible, car la justice divine le montre bien plus horrible encore à l’âme qui est séparée de moi, et cette peine est proportionnée à la grandeur de sa faute.

5.- Le quatrième supplice de l’enfer est le feu. Ce feu brûle et ne consume pas, parce que l’âme, qui est incorporelle, ne peut être consumée par le feu comme la matière; ma justice veut que ce feu la brûle et la torture sans la détruire, et ce supplice est en rapport avec la diversité et la gravité de ses fautes.

6.- Ces quatre principaux tourments sont accompagnés de beaucoup d’autres, tels que le froid, le chaud et les grincements de dents. Voilà comment seront punis ceux qui, après avoir été convaincus d’injustice et d’erreur pendant, leur vie, ne se seront pas convertis et n’auront pas voulu, à l’heure de leur mort, espérer en moi et pleurer l’offense qu’ils m’avaient faite plus que la peine qu’ils avaient méritée. (59)

XXXIX. – De la troisième condamnation, qui aura lieu au jour du jugement.

1.- Il me reste à te parler de la troisième condamnation, qui aura lieu au dernier jour du jugement. Je t’ai parlé des deux autres, mais tu verras mieux, en connaissant la troisième, à quel point l’homme se trompe. Le jugement général renouvellera et augmentera le supplice de cette pauvre âme par la réunion de son corps, qui lui causera une confusion, une honte insupportable. Lorsqu’au dernier jour, le Verbe, mon Fils, viendra dans ma majesté juger le monde avec sa justice divine, il n’apparaîtra pas dans sa faiblesse, comme quand il naquit dans le sein d’une vierge, dans une étable, parmi des animaux, et mourut entre deux voleurs.

2.- Alors je cachais ma puissance en lui; je le laissai souffrir et mourir comme homme, sans que la nature divine fût séparée de la nature humaine, afin qu’il pût satisfaire pour vous. Il ne viendra pas ainsi au dernier jour; il viendra juger dans toute sa puissance et sa personnalité; toute créature sera dans l’épouvante, et il rendra à chacun ce qui lui est dû.

3.- Les malheureux damnés éprouveront à son aspect un tel supplice, une si grande terreur, que des paroles ne pourraient jamais l’exprimer; les justes éprouveront une crainte respectueuse mêlée d’une grande joie, le visage du juge ne changera pas, parce qu’il est immuable; selon la nature divine, il est une même chose avec moi; et selon la nature humaine, il est immuable encore, car il a revêtu la gloire de la résurrection. Mais le réprouvé ne le verra que d’un œil ténébreux et vicié. L’œil malade qui regarde la lumière du soleil n’y voit que ténèbres, tandis que l’œil sain en admire la splendeur. Ce n’est pas la faute du soleil, qui ne change pas plus pour l’aveugle que pour celui qui voit, mais c’est la faute de l’œil qui est malade. De même les damnés verront mon Fils dans les ténèbres, la confusion et la haine. Ce sera leur faute et non celle de la majesté divine avec laquelle il viendra juger le monde. (59)

 XL. – Les damnés ne peuvent vouloir ni désirer aucun bien.

1.- La haine des damnés est telle, qu’ils ne peuvent vouloir ni désirer aucun bien, mais ils blasphèment sans cesse contre moi. Pourquoi ne peuvent-ils désirer aucun bien? Parce qu’avec la vie de l’homme finit l’usage de son libre arbitre; il a perdu le temps qu’il avait pour pouvoir mériter. Quand, par le péché mortel, on meurt dans la haine, la justice divine enchaîne pour toujours à la haine l’âme, qui reste éternellement obstinée dans le mal qu’elle a commis, se dévorant elle-même et augmentant sa peine des peines de ceux dont elle a causé la damnation.

2.- Le mauvais riche demandait en grâce que Lazare allât trouver ses frères qui étaient restés dans le monde pour leur annoncer son supplice (S Luc, XVI, 27-28). Ce n’était pas par charité qu’il ne le faisait ni par compassion pour ses frères, puisqu’il était privé de charité et qu’il ne pouvait désirer rien d’utile à mon honneur et au salut des autres. Je t’ai dit que les damnés ne peuvent vouloir aucun bien à leur prochain, et qu’ils me blasphèment, parce que leur vie a fini dans la haine de Dieu et de la vertu.

3.- Pourquoi la demande du mauvais riche? Il la faisait parce qu’il avait été le plus grand parmi ses frères et qu’il leur avait fait partager les iniquités de sa vie. Il était ainsi cause de leur damnation, et il craignait de voir augmenter sa peine, leurs tourments devant s’ajouter aux siens; car ceux qui meurent dans la haine se dévorent éternellement entre eux dans la haine.

Traité de la Discrétion – Chapitre XXIX, XXX, XXXI, XXXII

XXIX.- Ce pont s’est élevé jusqu’au ciel le jour de l’Ascension, sans quitter cependant la terre.

1.- Lorsque mon Fils retourna vers moi, quarante jours après sa résurrection, le pont s’éleva de la terre, c’est-à-dire de la société des hommes. Il monta jusqu’au ciel par la vertu de ma nature divine et se fixa à ma droite, ainsi que l’ange le dit aux disciples le jour de l’Ascension, lorsqu’ils étaient comme morts, parce que leurs cœurs avaient quitté la terre pour le ciel avec la sagesse de mon Fils. Il ne faut pas vous arrêter davantage, leur dit-il, parce que le Seigneur Jésus est monté au ciel, où il est assis à la droite du Père.

2.- Lorsqu’il fut monté vers moi, avec son corps qui ne se sépara jamais de la divinité, j’envoyai aux hommes le grand maître, le Saint-Esprit, qui vint avec ma puissance, avec la sagesse du Fils, et avec sa clémence; car il est une même chose avec moi le Père et avec mon Fils; il complète la voie de la doctrine que ma vérité avait laissée dans le monde. Mon Fils n’était pas visible, mais sa doctrine y restait avec les vertus, qui sont les pierres vives fondées sur la doctrine pour former la voie de ce pont doux et glorieux. Il avait travaillé le premier, et ses œuvres avaient tracé la voie; car il vous a donné sa doctrine plutôt par ses exemples que par ses paroles; il agit avant de parler.

3.- La clémence du Saint-Esprit confirma cette doctrine en donnant aux disciples la force de confesser la vérité et d’enseigner la voie véritable, c’est-à-dire la doctrine de Jésus crucifié. Il convainquit par leur moyen le monde d’injustices et de faux jugements. Je t’expliquerai bientôt quels sont ces injustices et ces faux jugements.

4.- Je t’ai dit tout ceci afin qu’aucune erreur ne puisse obscurcir l’esprit, et qu’on ne dise pas : Le corps de Jésus-Christ est bien un pont par l’union de la nature divine avec la nature humaine, c’est la vérité; mais ce pont s’est séparé de nous en montant au ciel. Il était vraiment le chemin, du salut, et il nous enseignait la vérité par ses paroles et ses (45) exemples; maintenant, que nous est-il resté? Où trouver la voie? Je te le dirai pour ceux qui sont tombés dans cet aveuglement. La doctrine de mon Fils a été confirmée par les apôtres, prouvée par le sang des martyrs, illuminée par les docteurs, reconnue par les confesseurs, écrite par les évangélistes; et tous ces témoins en ont confessé la vérité dans le corps mystique de la sainte Église.

5.- Ils sont comme le flambeau placé sur le chandelier, pour montrer la voie de la vérité qui conduit à la vie dans une parfaite lumière. Non seulement ils l’ont enseignée, mais ils l’ont montrée en eux-mêmes, Chacun est assez éclairé pour connaître la vérité, s’il le veut, et s’il n’étouffe pas la lumière de sa raison par l’amour déréglé de soi-même. Oui, la doctrine de mon Fils, qui est la vérité, est restée dans le monde, comme une barque pour, sauver l’âme des tempêtes de la mer et la conduire au port du salut.

6.- Ainsi j’ai fait d’abord de mon Fils un pont pour le salut du monde, lorsqu’il conversait parmi les hommes; et lorsque le pont s’est élevé de la terre, il y est cependant resté, car c’est la voie de la doctrine inséparablement unie à ma puissance, à la sagesse du Fils et à la clémence du Saint-Esprit. La puissance donne la vertu de force à celui qui suit la voie; la sagesse donne la lumière pour connaître la vérité l’Esprit Saint donne l’amour qui chasse l’amour-propre sensuel de l’âme, et n’y laisse que l’amour de la vertu.

7.- Ainsi de toute manière, par lui-même ou par sa doctrine, mon Fils est la voie, la vérité, la vie, le pont qui vous conduit jusqu’au ciel. C’est ce qu’il voulait dire par ces paroles : » Je suis sorti du Père, et je suis venu d’ans le monde, et maintenant je quitte le monde, et je retourne vers le Père » (S. Jean, XVI, 28), et je viendrai vers vous; c’est-à-dire, mon Père m’a envoyé vers vous; et je me suis fait votre pont pour que vous passiez le fleuve, et que vous puissiez arriver à la vie. Et il ajoute : » Je reviendrai vers vous, je ne vous laisserai pas orphelins; mais je vous enverrai le Consolateur » (S. Jean, XIV, 18); c’est-à-dire, je retourne vers mon Père, et je reviendrai quand le Saint-Esprit, qui est appelé le Consolateur, viendra plus clairement vous montrer que je suis la voie de la vérité, et vous confirmer la doctrine que je vous ai donnée.

8.- II dit qu’il reviendra, et il revient; car le Saint-Esprit (46) ne vient pas seul, mais il vient avec la puissance du Père, avec la sagesse du Fils, et avec la clémence du Saint-Esprit. Tu vois donc qu’il revient, non pas visiblement, mais par sa vertu. Il fortifie la route de la doctrine, et cette route ne peut être détruite ou fermée à celui qui veut la suivre, parce qu’elle est sûre et solide, et qu’elle vient de moi, qui suis immuable. Vous devez donc suivre cette route avec courage et sans hésitation, puisque vous êtes éclairés par la lumière de la foi, dont vous a revêtus le saint baptême.

9.- Ainsi je t’ai clairement montré que le pont et la doctrine sont une même chose; et j’ai fait connaître aux ignorants Celui qui a ouvert cette voie de vérité et ceux qui l’enseignent. J’ai dit que c’étaient les apôtres, les évangélistes, les martyrs, les confesseurs, les saints docteurs, placés comme des lampes dans l’Église. Je t’ai expliqué comment mon Fils, en venant à moi, est retourné à vous, non pas visiblement, mais virtuellement, lorsque le Saint-Esprit descendit sur les disciples. Il ne retournera visiblement qu’au dernier jour du jugement, lorsqu’il viendra avec ma majesté et ma puissance pour juger le monde, lorsqu’il glorifiera les bons et récompensera les fatigues de leur âme et de leur corps, tandis qu’il punira d’une peine éternelle ceux qui auront commis le mal pendant leur vie.

10.- Maintenant je veux remplir ma promesse et te montrer ceux qui marchent imparfaitement, ceux qui marchent parfaitement et ceux qui avancent avec une plus grande perfection; comment ils marchent, et comment les méchants se noient dans le fleuve et tombent par leur faute dans les supplices et les tourments.

11.- Je vous conjure, mes fils bien-aimés, de passer sur le pont et non pas dessous, car ce n’est pas la voie de la vérité, mais celle du mensonge, que suivent les pécheurs dont je te parlerai; c’est pour les pécheurs que je vous conjure de m’adresser des prières, c’est pour eux que je réclame vos larmes et vos sueurs, afin qu’ils reçoivent de moi miséricorde. (47)

XXX.- L’âme, pleine d’admiration pour la miséricorde de Dieu, célèbre les dons et les grâces qu’en a reçu le genre humain.

1.- Alors cette âme, ivre d’amour, ne pouvait plus se contenir, et elle disait en présence de Dieu : O éternelle Miséricorde, qui couvrez toutes les fautes de vos créatures, je ne m’étonne plus si vous dites à ceux qui sortent du péché mortel et qui retournent à vous : Je ne me rappellerai pas vos offenses. O Miséricorde ineffable, je ne m’étonne plus si vous dites à ceux qui sortent du péché, puisque vous dites de ceux qui vous persécutent : Je veux que vous me priiez pour eux afin de pouvoir leur faire miséricorde.

2.- O Miséricorde, qui venez du Père, et qui gouvernez par votre puissance l’univers tout entier! O Dieu, c’est votre miséricorde qui nous a créés, qui nous a régénérés dans le sang de votre Fils; c’est votre miséricorde qui nous conserve; votre miséricorde a fait lutter votre Fils sur le bois de la croix. Oui, la mort a lutté contre la vie, la vie contre la mort. La vie a vaincu la mort du péché, et la mort du péché a ravi la vie corporelle de l’innocent Agneau. Qui est resté vaincu? la mort. Et quelle en fut la cause? votre miséricorde.

3.- Votre miséricorde donne la vie; elle donne la lumière qui fait connaître votre clémence en toute créature, dans les justes et dans les pécheurs. Votre miséricorde brille au plus haut des cieux, dans vos saints; et si je regarde sur la terre, votre miséricorde y abonde. Votre miséricorde luit même dans les ténèbres de l’enfer, car vous ne donnez pas aux damnés tous les tourments qu’ils méritent.

4.- Votre miséricorde adoucit votre justice; par miséricorde, vous nous avez purifiés dans le sang de votre Fils; par miséricorde, vous avez voulu habiter avec vos créatures à force d’amour. Ce n’était pas assez de vous incarner, vous avez voulu mourir; ce n’était pas assez de mourir, vous avez voulu descendre aux enfers et délivrer les saints, pour accomplir en eux votre vérité et votre miséricorde. Votre bonté a promis de récompenser ceux qui vous servaient fidèlement, et vous êtes descendu aux limbes pour tirer de peine (48) ceux qui vous avaient servi, et leur rendre le fruit de leurs travaux.

5.- Votre miséricorde vous a forcé à faire encore davantage pour l’homme : vous vous êtes donné en nourriture, afin que nous ayons un secours dans notre faiblesse, et que, malgré notre oublieuse ignorance, nous ne perdions pas le souvenir de vos bienfaits; tous les jours vous vous offrez à l’homme dans le Sacrement de l’autel, dans le corps mystique de la sainte Église. Et qui a fait cela? votre miséricorde. O Miséricorde, le cœur s’enflamme en pensant à vous; de quelque côté que je me tourne, je ne trouve que miséricorde, O Père éternel, pardonnez à mon ignorance qui ose parler devant vous; mais l’amour de votre miséricorde me servira d’excuse auprès de votre bonté.

XXXI.- De l’indignité de ceux qui passent par le fleuve. – L’âme qui suit cette route est un arbre de mort, dont les racines tiennent à quatre vices principaux.

1.- Lorsque cette âme eut un peu, par ces paroles, dilaté son cœur dans la miséricorde divine, elle attendit humblement l’accomplissement de la promesse qui lui avait été faite, et Dieu continua de la sorte : Ma fille bien-aimée, tu as parlé devant moi de ma miséricorde, parce que je te l’ai fait goûter et voir en te disant : » C’est pour ceux qui m’offensent que je vous demande de m’adresser vos prières « . Mais sois persuadée que, sans aucune comparaison, ma miséricorde est beaucoup plus grande envers vous que tu ne peux le voir; car ta vue est imparfaite et finie, tandis que ma miséricorde est infinie et parfaite. Il y a donc entre ton appréciation et la réalité toute la distance du fini à l’infini.

2.- J’ai voulu te faire connaître cette miséricorde et aussi la dignité de l’homme, que je t’ai déjà expliquée, afin de te faire mieux comprendre la méchanceté et l’indignité des pécheurs qui passent par la route inférieure. Ouvre donc l’œil de ton intelligence, et regarde ceux qui se noient volontairement dans le fleuve du monde; vois l’abîme où ils tombent par leur faute.

3.- Ils sont devenus d’abord infirmes et malades, parce que, dès qu’ils conçoivent le péché mortel dans leur âme et (49) qu’ils l’enfantent par leurs œuvres, ils perdent la vie de la grâce : et comme les morts sont insensibles et n’ont d’autre mouvement que ceux qui leur viennent de l’extérieur, ceux qui sont noyés dans le fleuve de l’amour déréglé du monde sont morts à la grâce; et parce qu’ils sont morts, leur mémoire perd le souvenir de ma miséricorde; l’œil de leur intelligence ne voit plus, ne reconnaît plus ma vérité; car la sensibilité est détruite, et l’intelligence est livrée à la mort de l’amour des sens. Leur volonté aussi est morte à ma volonté, parce qu’elle n’aime que des choses mortes, Les trois puissances de l’âme étant mortes, toutes leurs opérations actuelles et mentales sont mortes, quant à la grâce; l’âme ne peut se défendre de ses ennemis et n’échappe qu’autant que je la secoure moi-même.

4.- Toutes les fois, il est vrai, que ce mort, en qui reste encore le libre arbitre, demandera mon secours pendant sa vie mortelle, il pourra l’obtenir, mais il ne pourra rien par lui-même. Il est cause de son impuissance; il a voulu asservir le monde, et il a été asservi, par une chose qui n’est pas, c’est-à-dire par le péché; car le péché n’est rien que la privation de la grâce, comme l’aveuglement est la privation de la lumière. Ceux qui le commettent sont esclaves du péché. Je les avais faits des arbres d’amour par la vie de la grâce, et ils se sont faits des arbres de mort; car ils sont morts, comme je te l’ai dit.

5.- Sais-tu où est la racine de cet arbre? Dans l’élévation de l’orgueil, qu’entretient l’amour-propre. La mœlle est l’impatience, dont le fils est l’aveuglement. Ce sont ces quatre vices qui tuent l’âme de celui qui est devenu un arbre de mort, parce qu’il n’a pas puisé la vie dans la grâce; à l’intérieur de l’arbre se nourrit le ver de la conscience, que l’homme vivant dans le péché sent bien peu, parce qu’il est aveuglé par l’amour-propre. Les fruits de cet arbre sont mortels, car ils ont tiré la sève de la racine empoisonnée de l’orgueil.

6.- La pauvre âme est pleine d’ingratitude, et de là vient tout le mal. Si elle était reconnaissante des bienfaits reçus, elle me connaîtrait; si elle me connaissait, elle se connaîtrait elle-même et resterait dans mon amour; mais elle est si aveugle, qu’elle veut se fixer sur ce fleuve, sans s’apercevoir que cette eau qui passe ne peut la soutenir. (50)

XXXII.- Les fruits de cet arbre sont aussi variés que les péchés; et d’abord du péché de la chair.

1.- Cet arbre donne autant de fruits empoisonnés qu’il y a de sortes de péchés. Il y en a qui servent de pâture aux animaux immondes : ce sont ceux que commettent ces hommes qui abusent de leur esprit et de leur corps; ils se vautrent dans la boue de la chair, comme les pourceaux dans la fange. O âme abrutie, qu’as-tu fait de ta dignité? tu as été faite la sœur des anges, et tu es devenue une brute grossière! Ces pécheurs sont tombés si bas, que non seulement moi, qui suis la pureté suprême, je ne puis les souffrir, mais que les démons, dont ils se sont faits les amis et les serviteurs, ne peuvent les regarder commettre leur impureté.

2.- Aucun péché n’est plus abominable et ne détruit plus la lumière de l’intelligence. Les philosophes eux-mêmes le savaient, non par la lumière de la grâce qu’ils n’avaient pas, mais par celle que la nature leur donnait; et comme ils comprenaient que ce péché obscurcissait l’intelligence, ils gardaient la continence afin de pouvoir mieux étudier. Ils jetaient aussi les richesses loin d’eux, pour que le souci des richesses ne troublât pas leur cœur. Ce n’est pas ce que fait l’aveugle et faux chrétien, qui a perdu la grâce par sa faute.

Traité de la Discrétion – Chapitre XXV, XXVI, XXVII, XXVIII

XXV. – L’âme rend grâces à Dieu et le prie de lui montrer ceux qui passent sur le pont et ceux qui n’y passent pas.

1.- Alors cette âme, dans son ardent amour, s’écriait : Ô douce et ineffable Charité, qui ne s’enflammerait pas (39) à tant d’amour? Quel cœur pourrait se défendre d’en être consumé? O abîme de charité, vous aimez si éperdument vos créatures, qu’il semble que vous ne pouvez vivre sans elles ; et cependant vous êtes notre Dieu, qui n’a pas besoin de nous. Notre bien n’ajoute rien à votre grandeur, car vous êtes immuable ; notre mal ne peut vous atteindre, car vous êtes l’éternelle et souveraine bonté. Qui vous porte donc à tant de miséricorde? L’amour, et non pas le devoir, ni le besoin que vous avez de nous. Nous ne sommes que des enfants coupables et de mauvais débiteurs.

2.- Oui, je ne m’aveugle pas, ô souveraine Vérité, j’ai fait le mal, et vous êtes puni pour moi ; je vois le Verbe, votre Fils, attaché et cloué à la croix, et vous m’en avez fait un pont, ainsi que vous me l’avez montré à moi votre misérable servante. C’est pour cela que mon cœur se brise, et il ne se brise pas autant que le voudrait l’ardent désir qui m’enflamme pour vous. Je me rappelle que vous vouliez me montrer quels sont ceux qui passent sur ce pont et ceux qui n’y passent pas. Qu’il plaise à votre bonté de le faire. Je serai bienheureuse de le voir et de l’entendre.

XXVI.- Le pont a trois degrés, qui sont trois états de l’âme. – Explication de cette parole : » Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi «

1.- Alors le Dieu éternel, afin d’exciter et d’enflammer de plus en plus cette âme pour le salut des hommes, lui répondit : Avant de te montrer ce que je veux te montrer et ce que tu me demandes, je vais te dire comme est fait ce pont. Je t’ai dit qu’il tient du ciel à la terre par l’union que j’ai faite avec l’homme, qui est formé du limon de la terre. Ce pont, qui est mon Fils unique, a trois degrés. Deux furent faits sur le bois de la sainte Croix, et le troisième est dans la grande amertume qu’il ressentit lorsqu’il fut abreuvé de fiel et de vinaigre. A ces trois degrés correspondent trois états de l’âme que je t’expliquerai bientôt.

2.- Le premier degré c’est ses pieds, qui signifient I ‘affection ; les pieds portent le corps, comme l’affection porte l’âme. Ces pieds percés doivent te servir de degrés pour arriver (40) au côté, qui est le second degré où te sera révélé le secret du cœur, car dès que l’âme s’est élevée à l’affection des pieds, elle commence à goûter l’affection du cœur ; elle fixe l’œil de l’intelligence dans le cœur entrouvert de mon Fils, où elle trouve la perfection de l’amour. Son amour est parfait, car ce n’est pas l’intérêt qui l’inspire. En quoi pouvez-vous lui être utile, puisqu’il est une même chose avec moi?

3.- Alors l’âme s’emplit d’amour en voyant qu’elle est tant aimée. Elle monte du second degré au troisième, c’est-à-dire à cette bouche pleine de douceur où elle trouve la paix, après la Grande Guerre qu’avaient causée ses fautes. Le premier degré la détache des affections de la terre et la dépouille du vice ; le second degré la remplit d’amour pour la vertu ; le troisième lui fait goûter la paix.

4.- Ce pont a trois degrés, afin qu’en montant le premier et le second vous puissiez arriver au dernier. Il est élevé, pour que l’eau qui passe ne puisse vous nuire, et qu’il n’y ait en vous aucun poison du péché. Ce pont touche au ciel, et il n’est pourtant pas séparé de la terre. Sais-tu quand il a été élevé? Au moment où mon Fils a été sur le bois de la très sainte Croix, sans que sa nature divine fût séparée de la bassesse de votre humanité. C’est ainsi que, malgré son élévation, il n’a pas été séparé de la terre ; car ses deux natures étaient unies et mêlées ensemble. Personne ne pouvait passer sur ce pont avant qu’il fût élevé en haut ; et c’est pourquoi mon Fils a dit :  » Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (S. Jean, XII, 32).

5.- Lorsque ma bonté vit que vous ne pouviez être attirés d’une autre manière, j’ordonnai qu’il fût élevé sur l’arbre de la Croix, et que l’humanité fût battue sur cette enclume, pour qu’elle fût délivrée de la mort et revêtue de la vie de la grâce. Mon Fils a attiré toute chose en montrant l’amour ineffable qu’il avait pour vous ; car le cœur de l’homme est toujours attiré par l’amour. Il ne pouvait vous montrer un plus grand amour qu’en donnant sa vie pour vous. Cet amour doit donc faire violence à l’homme, si son aveuglement et son ingratitude n’y mettent pas obstacle. Il a dit que quand il serait élevé de terre il attirerait toute chose à lui, et c’est la vérité.

6.- Ceci doit s’entendre de deux manières. Premièrement (41) si l’amour attire le cœur de l’homme, avec lui sont attirées toutes les puissances de l’âme, la mémoire, l’intelligence et la volonté. Dès que ces trois puissances sont unies et assemblées en mon nom, toutes les autres opérations, actuelles et mentales, se fixent et s’unissent en moi par l’effet de l’amour. L’âme s’élève à la suite de l’amour crucifié. Ainsi ma Vérité s’est donc bien exprimée en disant : » Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi » ; car, dès qu’il attire le cœur et les puissances de l’âme, il attire tous leurs actes.

7.- Secondement, tout a été créé pour le service de l’homme. Les choses créées ont été faites pour lui être utiles et fournir à ses besoins. La créature raisonnable n’est pas faite pour les choses créées, mais pour moi, afin qu’elle me serve de tout son cœur et de toutes ses forces. Dès que l’homme est attiré, tout est attiré, puisque tout est fait pour lui. Il fallait donc que le pont fût élevé et qu’il eût des degrés, pour que vous puissiez monter plus facilement.

XXVII.- Ce pont est bâti de pierres qui signifient les véritables vertus. – Ceux qui passent sur le pont vont à la vie, ceux qui passent dessous vont à la mort.

1.- Ce pont est bâti avec des pierres, pour que la pluie n’en intercepte pas le passage. Et quelles sont- ces pierres? Ce sont les vertus sincères et véritables. Ces pierres n’étaient pas réunies avant la Passion de mon Fils ; aussi personne ne pouvait parvenir à sa fin, même en suivant la bonne route. Le ciel n’était pas encore ouvert avec la clef du sang, et la pluie de la justice empêchait de passer. Mais les pierres furent taillées et posées, sur le corps de mon Fils bien-aimé qui est le pont : il les réunit, et, pour les cimenter, il détrempa la chaux avec son sang, c’est-à-dire que le sang fut mêlé à la chaux de la Divinité par la force et le feu de la charité.

2.- Ma puissance posa les pierres des vertus sur mon Fils, parce que toute vertu est éprouvée en lui ; c’est de lui qu’elle reçoit la vie. Personne ne peut acquérir la vertu qui manifeste la vie de la grâce, si ce n’est par lui, c’est-à-dire s’il ne suit ses traces et sa doctrine. Il a posé les vertus comme les pierres vives de l’édifice ; il les a fortement cimentées avec son sang, afin que tous les fidèles pussent passer sûrement (42) et sans craindre servilement la pluie de la justice divine, parce qu’ils sont abrités par la miséricorde. La miséricorde est descendue du ciel dans l’incarnation de mon Fils. Et comment a-t-elle ouvert le ciel? avec la clef de son sang.

3.- Ainsi, tu le vois, le pont est construit de pierres ; il est abrité par .la miséricorde, et dessus se trouve l’hôtellerie et le jardin de la sainte Église qui distribue le pain de vie et donne à boire le sang précieux, afin que mes créatures qui passent ne défaillent pas dans leur pèlerinage. C’est ma charité qui vous fait distribuer ainsi le sang et le corps de mon Fils bien-aimé, homme et Dieu tout ensemble.

4.- Quand le pont est passé ; on arrive à la porte qui en fait aussi partie ; c’est par elle que tous doivent entrer, car il a dit : » Je suis la voie, la vérité, la vie. (S. Jean, XIV, 6). Qui va par moi ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie ». ( S. Jean, VIII, 12 ). Personne ne peut venir à moi si ce n’est par lui. C’est la vérité. Et si tu te le rappelles, je te l’ai montré en te faisant voir la voie. Il a dit qu’il était la voie, et c’est la vérité ; je t’ai fait voir cette voie sous la forme d’un pont. Il a dit qu’il est la vérité, et cela est, car il est uni à moi qui suis la vérité. Celui qui le suit marche par la vérité et la vie ; et celui qui suit cette vérité reçoit la vie de la grâce et ne peut mourir de faim, car la vérité devient sa nourriture.

5.-Il ne peut tomber dans les ténèbres, parce qu’il est la lumière sans aucune erreur. La vérité confond et détruit le mensonge du démon, par qui Ève fut trompée. C’est ce mensonge qui a rompu la voie du ciel, et la vérité l’a réparée et consolidée avec son Précieux Sang. Ceux qui suivent cette voie sont les fils de la vérité, parce qu’ils suivent la Vérité, et ils passent par la porte de la vérité, et se trouvent unis en moi par mon Fils, qui est la porte, la voie, l’éternelle vérité, la paix infinie.

6.- Celui qui ne suit pas cette voie passe sous le pont, par la route du fleuve, qui n’est pas garnie de pierres et qui est tout inondée ; et parce que l’eau n’a aucune consistance, personne ne peut y marcher sans périr. Cette eau dangereuse est le monde, avec ses plaisirs et ses honneurs.

7.- L’âme n’y place pas ses affections sur la pierre solide (43), car elle aime d’un amour déréglé les créatures ; elle les aime et les possède hors de moi. Ces choses créées ressemblent à des eaux courantes, l’homme est entraîné comme elles ; il croit que ce sont les choses qu’il aime qui passent, et c’est lui qui va sans cesse vers la mort. Il voudrait se retenir et fixer sa vie dans les choses qu’il aime, mais tout lui échappe par la mort ou par ma providence.

8.- Ceux qui suivent la voie du mensonge sont les fils du démon, qui est, le père du mensonge ; et parce qu’ils passent par la porte du mensonge, ils tombent dans la damnation éternelle. Mais je t’ai montré la vérité et je t’ai montré le mensonge ; ma voie est la vérité, la voie du démon est le mensonge.

XXVIII.- Du bonheur de l’âme qui passe sur le pont.

1.- Ce sont les deux voies ; dans l’une et dans l’autre, on marche péniblement. Regarde combien l’homme est ignorant et aveugle : il veut passer- par le fleuve, et il a une autre route où tout ce qui est amer devient doux, et tout ce qui est pesant devient léger. Au milieu des ténèbres du corps, on y trouve la lumière, et ceux qui meurent y acquièrent la vie immortelle, car ils goûtent par l’amour et la lumière de la foi l’éternelle vérité, qui a promis le repos à ceux qui se fatiguent pour moi.

2.- Je suis fidèle, reconnaissant et juste ; je donne à chacun selon ses mérites ; tout bien est récompensé, et tout mal est puni. Le bonheur que possède celui qui suit la voie véritable, la langue ne pourra jamais le raconter, l’oreille l’entendre, et l’œil le contempler, car celui-là possède et goûte déjà le bien qui est préparé pour la vie du ciel.

3.- Qu’il est insensé celui qui méprise un si grand bien et préfère avoir, dès cette vie, un avant-goût de l’enfer, puisqu’il passe par le chemin du monde, où il ne trouve que des fatigues sans repos et sans jouissance, car ses péchés le privent de moi, qui suis le bien éternel et suprême.

4.- Tu as donc bien raison de gémir, et je veux que toi et mes autres serviteurs, vous pleuriez amèrement l’offense qui m’est faite, et que vous ayez compassion de ces pauvres aveugles qui perdent leurs âmes. Tu as vu et entendu comment (44) est fait ce pont, car je t’ai expliqué que mon Fils unique était le moyen qui unit la grandeur de Dieu à la bassesse de l’homme.

Traité de la Discrétion – Chapitre XXI, XXII, XXIII, XXIV

XXI.- Le chemin du ciel ayant été interrompu par la désobéissance d’Adam, Dieu a fait de son Fils un pont par lequel on peut passer.

1.- Je t’ai dit que j’avais fait du Verbe, mon Fils unique, un pont, et c’est la vérité. Je veux que vous sachiez, vous qui êtes mes enfants, que la route a été rompue par le péché et la désobéissance d’Adam. Personne ne pouvait arriver à la vie éternelle, l’homme ne rendait plus la gloire qu’il me devait et ne recevait plus le bien pour lequel je l’avais créé à mon image et ressemblance, et dès lors ma vérité ne s’accomplissait pas.

2.- Cette vérité était que je l’avais créé pour qu’il eût la vie éternelle, et qu’en participant à moi, il goûtât les ineffables douceurs de ma bonté suprême. Le péché l’empêchait d’arriver à ce but, et ainsi ma vérité n’était pas accomplie, parce que la faute avait fermé le ciel et la porte de la miséricorde. Cette faute produisit pour l’homme les épines, les souffrances et les tribulations.

3.- La créature trouva la révolte en elle-même, dès qu’elle se fut révoltée contre moi : la chair combattit l’esprit. L’homme, en perdant l’état d’innocence, devint un être immonde contre lequel toutes les choses créées se révoltèrent, tandis qu’elles lui auraient été toujours soumises, s’il se fût conservé dans l’état où je l’avais placé.

En ne s’y conservant pas, il a violé l’obéissance et mérité la mort éternelle de l’âme et du corps. Dès qu’il eut (34) péché; un fleuve plein de tempêtes se précipita sur lui et l’inonda de peines et de persécutions qui venaient de lui-même, du démon et du monde.

4.- Vous périssiez tous dans ce fleuve, car personne, par son propre mérite, ne pouvait atteindre la vie éternelle. Pour vous préserver de ce malheur, je vous ai donné mon Fils comme un pont sur lequel vous pouvez passer sans danger le fleuve et les orages de cette vie. Vois combien la créature me doit, et combien elle est aveugle en voulant toujours se noyer dans ce fleuve et en ne prenant pas le remède que je lui ai donné.

XXII.- Dieu invite l’âme à regarder la grandeur de ce pont, et comment il va de la terre au Ciel.

1.- Ouvre l’œil de ton intelligence, ma fille, et tu verras les pauvres aveugles, tu verras aussi les imparfaits et les parfaits qui me suivent dans la vérité; tu pleureras sur la perte des aveugles, et tu te réjouiras de la perfection de mes enfants bien-aimés. Tu verras comment font ceux qui marchent dans la lumière et ceux qui marchent dans les ténèbres; mais avant, je veux que tu regardes ce pont de mon Fils unique, et que tu voies sa grandeur qui s’étend du ciel à la terre, car il comble la distance qui est entre l’infini et votre humanité, il unit le ciel et la terre par l’union que j’ai faite des deux natures.

2.- Il fallait bien rétablir la route qui était rompue, comme je te l’ai dit, afin que vous arriviez à la vie, et que vous traversiez les flots amers du monde. La terre ne pouvait suffire à ce grand travail, qui devait vous faire passer le fleuve et vous procurer la vie éternelle. La nature de l’homme était incapable de satisfaire à la faute, et d’effacer la souillure du péché d’Adam qui corrompait et infectait tout le genre humain; il fallait l’unir à la grandeur de ma nature divine, afin qu’elle pût satisfaire pour tous les hommes; il fallait que la nature humaine souffrît la peine, et que la nature divine unie à cette nature humaine acceptât le sacrifice de mon Fils qui m’était offert pour vous, pour vous délivrer de la mort et vous donner la vie.

3.- La grandeur de la Divinité s’abaissa jusqu’à la terre (35) de votre humanité, et c’est cette union qui fit ce pont et rétablit la route. Pourquoi mon Fils s’est-il fait lui-même le chemin? C’est pour que vous puissiez jouir de la vie éternelle avec les anges. Mais pour acquérir le bonheur, il ne suffit pas que mon Fils soit devenu un pont, il faut encore vous en servir.

XXIII.- Tous sont des travailleurs que Dieu envoie travailler à la vigne de la sainte Église

1.- L’éternelle Vérité montrait à cette âme qu’elle nous avait créés sans nous, mais qu’elle ne pouvait nous sauver sans nous. Il faut pour cela faire un bon usage du libre arbitre et employer le temps à la pratique des vertus. Elle ajoutait : Vous devez tous passer sur ce pont; en cherchant sans cesse la gloire de mon nom dans le salut des âmes et en supportant toutes sortes de fatigues, à la suite du doux et tendre Verbe; sans cela vous ne pourrez jamais venir à moi.

2.- Vous êtes les ouvriers que j’ai envoyés travailler à la vigne de la sainte Église. Vous travaillez dans le corps universel de la religion chrétienne. Je vous y ai conduits par ma grâce lorsque je vous ai donné la lumière du saint baptême. Vous recevez ce baptême dans le corps mystique de l’Église, par les mains de ses ministres que j’ai envoyés travailler avec vous.

3.- Vous êtes dans le corps universel, et eux sont dans le corps mystique pour nourrir vos âmes et vous administrer le sang de mon Fils dans les sacrements que vous recevez d’eux, lorsqu’ils vous délivrent des épines du péché mortel et qu’ils sèment en vous la grâce. Ce sont les ouvriers qui travaillent à la vigne de vos âmes unie à la vigne de la sainte Église.

4.- Toute créature qui a la raison possède une vigne en elle-même : c’est la vigne de son âme, dont le libre arbitre est le vigneron tant que dure la vie. Dès que le temps est plissé, personne ne peut travailler ni bien ni mal; mais tant qu’il vit, il peut cultiver la vigne que je lui ai confiée. Chaque vigneron a reçu une force si grande, que le démon ni aucune créature ne peut le dépouiller sans son consentement. Il est devenu fort par le saint baptême (36) et il a reçu comme instruments l’amour de la vertu et la haine du péché. Cet amour et cette haine, il les trouve dans le sang, parce que, par amour pour vous et par haine pour le péché, mon Fils unique est mort et vous a donné son sang, qui vous communique la vie dans le baptême.

5.- Puisque vous êtes armés, votre libre arbitre doit se servir de ce fer, pendant qu’il est temps, pour arracher les épines du péché mortel et pour cultiver la vertu; sans cela vous ne recevriez pas le fruit du sang que doivent vous donner les ouvriers que j’ai mis dans la sainte Église pour ôter le péché mortel de la vigne de l’âme, et distribuer la grâce en administrant le sang dans les Sacrements établis par l’Église.

6.- Il faut donc exciter d’abord en vous la contrition du cœur, l’horreur du péché, l’amour de la vertu; et alors vous recevrez le fruit du sang. Mais vous ne le pouvez recevoir, si de votre côté vous n’êtes pas comme les rameaux de mon Fils unique, qui est Fa vigne; car il a dit : » Je suis la vigne véritable, mon Père est le vigneron et vous êtes les rameaux » (S. Jean, XV, 1-5); et cela est vrai.

7.- Je suis le vigneron, car tout ce qui a l’être est venu ou vient par moi. Ma puissance est infinie, c’est elle qui gouverne l’univers, et rien n’est fait ni ordonné sans moi. Je suis le vigneron qui ait mis mon Fils unique, la vigne véritable, dans la terre de votre humanité, afin que vous en soyez les rameaux qui portent le fruit.

8.- Celui qui ne portera pas le fruit de saintes et bonnes œuvres sera retranché de la vigne et se dessèchera; car, dès qu’il est séparé de la vigne, il perd la vie de la grâce et est jeté au feu éternel. Ainsi le rameau qui ne porte pas de fruit est retranché de la vigne et mis au feu; il ne peut servir à autre chose. Ceux qui sont retranchés par leur faute, et qui meurent dans le péché mortel, sont jetés par la justice divine, parce qu’ils sont inutiles, dans le feu qui dure éternellement.

9.- Ceux-là n’ont pas cultivé leur vigne; ils l’ont au contraire détruite ainsi que celle des autres. Non seulement ils ont négligé de produire des rejetons de vertus, mais encore ils ont ôté la semence de la grâce qu’ils avaient reçue dans la lumière du saint baptême, en participant au sang de mon Fils, qui est le vin que porte cette vigne (37) véritable, ils ont enlevé cette semence, et ils l’ont donnée en pâture aux animaux, c’est-à-dire à leurs nombreuses iniquités. Ils l’ont foulée aux pieds de I’amour déréglé avec lequel ils m’ont offensé, et ils ont nui à eux-mêmes et à leur prochain.

10.- Mes serviteurs n’agissent pas ainsi, et vous devez faire comme eux, c’est-à-dire être unis et greffés sur la vigne véritable, et alors vous porterez des fruits abondants, parce que vous participerez à la sève de la vigne.

11.- Si vous êtes dans mon Fils bien-aimé, vous êtes en moi, parce que je suis une même chose avec lui, et lui avec moi. En étant avec lui, vous suivrez sa doctrine, et en suivant sa doctrine, vous participerez à la substance du Verbe; c’est-à-dire vous participerez à la divinité unie à l’humanité, et vous puiserez un amour divin qui enivre l’âme fidèle. En vérité, je vous le dis, vous participerez à la substance de la vigne véritable.

XXIV.- Dieu taille les rameaux unis à la vigne véritable. – La vigne de chacun est tellement unie à celle du prochain, que personne ne peut cultiver ou endommager la sienne sans cultiver ou endommager celle du prochain.

1.- Apprends, ma fille, ma conduite envers mes serviteurs qui sont unis à mon Fils bien-aimé par leur fidélité à suivre sa doctrine. Je les taille pour qu’ils portent beaucoup de fruits, et que ce fruit soit excellent et non pas sauvage. Les rameaux de la vigne sont coupés par le vigneron, pour que le vin soit meilleur et plus abondant; et les branches qui ne portent pas de fruits sont retranchées et mises au feu. Je ferai de même, moi qui suis le vigneron véritable; je taille par la tribulation les serviteurs qui sont en moi, afin que leur vertu soit éprouvée et donne des fruits plus abondants et plus parfaits. Ceux qui sont stériles sont retranchés et jetés au feu.

2.- Les vrais ouvriers sont ceux qui cultivent bien leurs âmes; ils en arrachent l’amour-propre et retournent en moi la terre de leur cœur, pour y nourrir et y développer la semence de la grâce qu’ils ont reçue au saint baptême. En, cultivant leur vigne, ils cultivent celle du prochain; et ils (38) ne peuvent cultiver l’une sans l’autre; car, je l’ai dit, tout le bien et le mal se font par le moyen du prochain. Vous êtes mes ouvriers; je vous ai choisis; moi, je suis l’ouvrier éternel et suprême; et je vous ai unis et greffés à la vigne véritable par l’union que j’ai faite avec vous.

3.- Remarque, ma fille, que toutes les créatures raisonnables ont en elles une vigne naturellement unie à la vigne de leur prochain. Ces vignes sont tellement unies, qu’elles ne peuvent agir sans que le bien ou le mal qu’elles font ne leur soit commun. Vous formez tous la vigne universelle, qui est la société des fidèles unie à la vigne mystique de la sainte Église, où vous puisez la vie.

4.- Dans cette vigne est plantée la vigne de mon Fils unique, sur lequel vous devez être greffés. Si vous ne l’êtes pas, vous êtes rebelles à la sainte Église, et vous êtes comme les membres retranchés qui se corrompent sur-le-champ. Vous avez, il est vrai, le temps pour détruire cette corruption du péché par une contrition véritable et par le secours de mes ministres, qui sont les ouvriers chargés de distribuer le vin, c’est-à-dire le sang sorti de la vigne véritable. Ce sang est si pur et si parfait, qu’aucun défaut de celui qui l’administre ne peut en altérer la vertu.

5.- C’est la charité qui lie les rameaux avec les liens d’une humilité sincère, acquise par la connaissance de soi-même et de moi. Tu vois que je vous ai tous envoyés travailler, et je vous y invite de nouveau, parce que le monde décline, et que les épines s’y sont tellement multipliées, qu’elles étouffent la semence, et que les hommes ne veulent plus porter les fruits de la grâce.

6.- Je veux donc que vous soyez mes ouvriers, et que vous alliez avec zèle travailler aux âmes dans le corps mystique de la sainte Église. Je vous ai choisis pour cela, parce que je veux faire miséricorde au monde, pour lequel tu m’adresses de si ferventes prières.

Le Dialogue – Chapitres V, VI, VII, VIII

V.- Combien plaît à Dieu le désir de souffrir pour lui.

1.- Rien ne m’est plus agréable que le désir de souffrir jusqu’à la mort des peines et des épreuves pour le salut des âmes ; plus on souffre, plus on prouve qu’on m’aime ; l’amour fait connaître davantage ma vérité ; et plus on la connaît, plus on ressent de douleur des fautes qui m’offensaient. Ainsi, en me demandant de punir sur toi les péchés des autres, tu me demandes l’amour, la lumière, la connaissance de la vérité ; car l’amour se proportionne à la douleur, et augmente avec elle.

2.- Je vous ai dit : Demandez, et vous recevrez ; je ne refuserai jamais celui qui me demandera dans la vérité. L’ardeur de la divine charité est si unie dans l’âme avec la patience parfaite, que l’une ne peut y subsister sans l’autre. Dès que l’âme veut m’aimer, elle doit vouloir aussi supporter, par amour pour moi, toutes les peines que je lui accorderai, quelles que soient leur mesure et leur forme. La patience ne vit que de peines et la patience est la compagne inséparable de la charité. Ainsi donc, supportez tout avec courage ; sans cela vous ne sauriez être les époux de ma vérité, les amis de mon Fils, et vous ne pourriez montrer le désir que vous avez de mon honneur et du salut des âmes.

VI.- Toute vertu et tout défaut se développent par le moyen du prochain.

1.- Je veux que tu saches que toute vertu et tout défaut se développent par le moyen du prochain. Celui qui est dans ma disgrâce fait tort au prochain et à lui-même, qui est son principal prochain. Ce tort est général et particulier ; il est général parce que vous êtes obligé d’aimer votre prochain comme vous-même, et qu’en l’aimant, vous devez lui être utile spirituellement par vos (9) prières et vos paroles ; vous devez le conseiller et l’aider dans son âme et dans son corps, selon ses nécessités, au moins de désir, si vous ne pouvez le faire autrement.

2.- Celui qui ne m’aime pas n’aime pas son prochain, et ne l’aimant pas il ne peut lui être utile. II se fait tort, puisqu’il se prive de la grâce ; il fait tort au prochain, puisqu’il le prive des prières et des saints désirs qu’il devait m’offrir pour lui, et dont la source est mon amour et l’honneur de mon nom.

3.- Ainsi tout mal vient à l’occasion du, prochain qu’on n’aime pas, dès qu’on ne m’aime pas ; et quand on n’a plus cette double charité, on fait le mal puisqu’on n’accomplit plus le bien. À qui fait-on le mal, si ce n’est à soi-même ou au prochain? Ce n’est pas à moi, car le mal ne saurait m’atteindre, et je ne regarde fait à moi que celui qui est fait aux autres.

4.- On fait le mal contre soi-même, puisqu’on se prive de ma grâce, et qu’on ne peut par conséquent se nuire davantage. On fait le mal contre le prochain, puisqu’on ne lui donne pas ce qui lui est dû au nom de l’amour, et qu’on ne m’offre pas pour lui les prières et les saints désirs de la charité.

5.- C’est là une dette générale envers toute créature raisonnable ; mais elle est plus sacrée à l’égard de tous ceux qui vous entourent parce que vous êtes obligés de vous soutenir les uns les autres par vos paroles et vos bons, exemples, recherchant en toutes choses l’utilité de votre prochain, comme celle de votre âme, sans passion et sans intérêt. Celui qui n’agit pas ainsi manque de charité fraternelle, et fait par conséquent tort à son prochain ; non seulement il lui fait tort en ne lui faisant pas le bien qu’il pourrait lui faire, mais encore en le portant au mal.

6.- Le péché est actuel ou mental dans l’homme : il se commet mentalement lorsqu’on se délecte dans la pensée du péché, et lorsqu’on déteste la vertu par un effet de l’amour sensitif, qui détruit la charité qu’on doit avoir pour moi et pour le prochain. Dès qu’on a conçu ainsi le péché, on l’enfante contre le prochain de diverses manières, selon la perversité de la volonté sensitive. C’est quelquefois une cruauté spirituelle et corporelle : (10) elle est spirituelle, lorsqu’on se voit ou qu’on voit les créatures en danger de mort et de damnation par la perte de la grâce, et qu’on est assez cruel pour ne pas recourir à l’amour de la vertu et à la haine du vice.

7.- Quelquefois on pousse cette cruauté jusqu’à vouloir la communiquer aux autres : non seulement on ne lui donne pas l’exemple de la vertu, mais on fait l’office du démon, en retirant les autres de la vertu autant qu’on le peut, et en les conduisant au vice. Quelle cruauté plus grande peut-on exercer envers l’âme que de lui ôter ainsi la vie de la grâce et de lui donner la mort éternelle? La cruauté envers le corps a sa Source dans la cupidité. Non seulement on néglige d’assister son prochain, mais encore on le dépouille jusque dans sa pauvreté, soit par force, soit par fraude, en lui faisant racheter son bien et sa vie.

8.- O cruauté impitoyable, pour laquelle je serai sans miséricorde, si elle n’est pas rachetée par la compassion et la bienveillance envers le prochain! Elle enfante des paroles que suivent souvent la violence et le meurtre, ou bien des impuretés qui souillent et changent les autres en animaux immondes ; et ce n’est pas une personne ou deux qui sont infectées, ce sont tous ceux qui fréquentent et approchent seulement ce cruel corrupteur.

9.- Que n’enfante pas aussi l’orgueil, si avide de réputation et d’honneur! On méprise le prochain, on s’élève au-dessus de lui et on lui fait injure. Si l’on est dans une position supérieure, on commet l’injustice, et on devient le bourreau des autres.

10.- O ma fille bien-aimée, gémis sur toutes ces offenses et pleure sur tous ces morts, afin que tes prières les ressuscitent. Tu vois quand et comment les hommes commettent le péché contre le prochain et par son moyen. Sans le prochain, il n’y aurait pas de péchés secrets ou publics. Le péché secret, c’est de ne pas l’assister comme on doit le faire ; le péché public, c’est cette génération de vices dont je viens de parler. Il est donc vrai que toutes les offenses me sont faites par le moyen du prochain. (11)

VII.- Les vertus s’accomplissent par le moyen du prochain. – Pourquoi elles sont si différentes dans les créatures.

1.- Je t’ai dit que tous les péchés se font par le moyen du prochain ; leur cause est dans le défaut de la charité, qui seul fait naître, vivifie et développe toute vertu. L’amour-propre qui détruit la charité et l’amour du prochain est le principe et le fondement de tout mal. Le scandale, la haine, les cruautés, toutes les fautes viennent de cette racine mauvaise, qui empoisonne le monde entier, et qui trouble le corps de la sainte Église et toute la chrétienté.

2.- Je t’ai dit que les vertus avaient leur fondement dans l’amour du prochain, parce que c’est la charité qui donne la vie à toutes les vertus ; il est impossible d’acquérir aucune vertu sans la charité, c’est-à-dire sans mon amour.

3.- Dès que l’âme se connaît, elle trouve l’humilité et la haine de la passion sensitive, parce qu’elle connaît la loi mauvaise, qui captive la chair et combat sans cesse l’esprit. Elle conçoit alors de la haine et de l’horreur contre la sensualité, et elle s’applique avec zèle à la soumettre à la raison.

4.- Tous les bienfaits qu’elle a reçus de moi lui font comprendre la grandeur de ma bonté, et l’intelligence qu’elle en a lui donne l’humilité, parce qu’elle sait que c’est ma grâce seule qui l’a tirée des ténèbres et lui procure la clarté de cette lumière. Dès qu’elle a reconnu ma bonté, elle aime d’une manière désintéressée, et d’une manière intéressée d’une manière désintéressée, quant à son utilité particulière ; d’une manière intéressée quant à la vertu qu’elle a embrassée pour moi, parce qu’elle sait qu’elle ne me serait point agréable Si elle n’avait pas la haine du péché et l’amour de la vertu.

5.- Dès qu’elle m’aime, elle aime le prochain, sans cela son amour ne serait pas véritable ; car mon amour et l’amour du prochain ne font qu’un. Plus une âme m’aime, plus elle aime le prochain, parce que l’amour qu’on a pour lui procède de mon amour. (12)

6.- C’est là le moyen que je vous ai donné pour que vous exerciez et cultiviez en vous la vertu. Votre vertu ne peut m’être utile, mais elle, doit profiter au prochain. Vous montrez que vous avez ma grâce en m’offrant pour lui de saintes prières et les désirs ardents que vous avez de mon bonheur et du salut des âmes.

7.- L’âme qui est amoureuse de ma vérité ne cesse jamais d’être utile aux autres en général et en particulier, peu ou beaucoup, selon la disposition de celui qui reçoit, et selon l’ardent désir de celui qui demande et me force de donner. Je te l’ai dit, en t’expliquant que, sans l’ardent désir, la peine ne pouvait suffire, à expier la faute.

8.- Lorsque l’âme possède cet amour qu’elle puise en moi et qu’elle étend au prochain et au salut du monde entier, elle cherche à faire partager aux autres les avantages et la vie de la grâce qu’elle en retire. Elle s’applique à satisfaire aux besoins particuliers de ceux qui I’entourent. Elle montre la charité générale pour toutes les créatures. Elle veut servir ses proches en leur communiquant, selon leur nombre et leur mesure, les grâces dont je l’ai faite dépositaire et ministre, car j’ai charge les uns de faire le bien dans l’enseignement de la doctrine, sans avoir égard à leurs intérêts, et j’ai chargé les autres de le faire par les saints exemples que vous êtes tous obligés de leur donner pour l’édification du prochain.

9.- Ces vertus et bien d’autres, qu’il serait trop long de nommer, sont les fruits de l’amour véritable du prochain, je les donne à chacun d’une manière différente, afin qu’étant partagées entre tous, la vertu et la charité naissent de leur harmonieux ensemble.

10.- J’ai donné une vertu à celui-ci, et une autre vertu à celui-là ; mais aucune vertu ne peut être parfaite sans qu’on ait à un certain degré les autres ; car toutes les vertus sont liées ensemble, et chaque vertu est le commencement et le principe des autres. À l’un je donne la charité, à l’autre la justice, l’humilité ou une foi vive, la prudence, la tempérance, la patience ou la force. Je diversifie ainsi mes dons dans les âmes, distribuant à toutes des grâces spéciales. Mais dès que l’âme possède une vertu qu’elle pratique et qu’elle développe de préférence (13), cette vertu entraîne naturellement les autres ; car, comme je l’ai dit, toutes les vertus sont liées par les liens de la charité.

11.- Mes dons sont temporels ou spirituels. J’appelle temporels toutes les choses nécessaires à la vie de l’homme, et ces choses je les dispense avec une grande inégalité. Je ne les donne pas toutes à un seul, afin que des besoins réciproques deviennent une occasion de vertu et un moyen d’exercer la charité. II m’était très facile de donner à chacun ce qui est utile à son corps et à son âme ; mais j’ai voulu que tous les hommes eussent besoin les uns des autres pour devenir ainsi les ministres et les dispensateurs des dons qu’ils ont reçus de moi. Que l’homme le veuille ou non, il est forcé d’exercer la charité envers son prochain : seulement, si cette charité ne s’exerce pas par amour pour moi, elle ne sert de rien dans l’ordre de la grâce.

12.- Ainsi tu vois que c’est pour organiser la charité que j’ai rendu les hommes mes ministres, et que je les ai placés dans des états et des rapports si différents. Il y a bien des manières d’être dans ma maison, et l’amour est la seule chose que je vous demande ; car c’est en m’aimant qu’on aime le prochain, et celui qui aime le prochain accomplit la loi ; quiconque possède l’amour rend avec bonheur à son prochain tous les services qu’il peut lui rendre.

VIII. – Les vertus s’éprouvent et se fortifient par leurs contraires.

1.- Je t’ai dit que l’homme, en servant son prochain, prouve l’amour qu’il a pour moi. J’ajoute que c’est par le prochain qu’on pratique les vertus et surtout la patience, quand il en reçoit des injures. II exerce son humilité avec le superbe, sa foi avec l’incrédule, son espérance avec celui qui désespère, sa justice avec l’injuste, sa bonté avec le méchant, sa douceur avec celui qui est en colère.

2.- Le prochain est l’occasion de toutes les vertus, comme il est aussi celui de tous les vices. L’humilité (14) brille par l’orgueil, car l’humilité détruit l’orgueil et en triomphe. Le superbe ne peut nuire à celui qui est humble, et l’infidélité de celui qui ne m’aime pas et n’espère pas en moi ne peut nuire à celui qui m’est fidèle ni affaiblir la foi et l’espérance que lui donne mon amour. Elle les fortifie au contraire et les montre dans la charité qu’il a pour le prochain ; car, lorsque mon serviteur fidèle voit quelqu’un qui n’espère plus en lui et en moi, il ne cesse pas pour cela de l’aimer, et il demande au contraire son salut avec plus d’ardeur. Celui qui ne m’aime pas ne peut avoir foi en moi ; son espérance est dans la sensualité qui captive son cœur. Tu vois donc que c’est par l’infidélité et par le défaut d’espérance des autres que la foi s’exerce ; c’est là qu’elle trouve les occasions d’agir et de se développer.

3.- La justice aussi n’est pas détruite par l’injustice ; la patience de celui qui souffre montre au contraire la justice, comme la douceur et la résignation brillent d’un plus grand éclat dans les orages de la colère : l’envie, le mépris et la haine sont aussi vaincus par la charité par le désir et la faim du salut des âmes.

4.- Non seulement ceux qui rendent le bien pour le mal montrent leur vertu, mais ils la communiquent souvent. Ils mettent les charbons ardents de la charité sur la tête de leur prochain ; ils chassent la haine qui s’était emparée de son cœur, et la colère se charge tout à coup en bienveillance c’est un miracle que produit l’affectueuse patience de celui qui supporte la colère du méchant et qui lui pardonne. La force et la persévérance ont leurs aliments dans l’injure et dans la calomnie des hommes qui, par la violence ou la séduction, veulent détourner mes serviteurs du chemin de la vérité. Celui qui est fort et persévérant le montre dans sa conduite envers le prochain ; celui qui succombe alors prouve que sa vertu n’est rien. (15)

Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 64, 65

SECONDE PARTIE – LE PURGATOIRE MYSTÈRE DE MISÉRICORDE

Chapitre 64

Moyens d’éviter le purgatoire – La confiance en Dieu – Saint François de Sales

Le cinquième moyen d’obtenir indulgence devant le tribunal de Dieu, c’est d’avoir une grande confiance dans sa miséricorde. J’ai mis, Seigneur, ma confiance en vous, dit le Prophète, et je ne serai point confondu (1). Certes, celui qui a dit au bon larron: Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis, mérites bien que nous ayons en lui une confiance sans bornes. Saint François de Sales avouait qu’à ne considérer que sa misère, il ne méritait que l’enfer; mais plein d’une humble confiance en la miséricorde de Dieu et dans les mérites de Jésus-Christ, il espérait fermement partager un jour le bonheur des élus. «Et que ferait Notre-Seigneur de sa vie éternelle, disait-il, s’il ne la donnait aux pauvres, petites et chétives créatures comme nous, qui ne voulons espérer qu’en sa souveraine bonté? Vive Dieu! J’ai cette confiance bien ferme au fond du cœur: que nous vivrons éternellement avec Dieu. Nous serons un jour tous ensemble au ciel: il faut prendre courage, nous irons bientôt là-haut. Il faut disait-il encore, mourir entre deux oreillers, l’un de l’humble confession que nous ne méritons que l’enfer; l’autre d’une entière confiance que Dieu dans sa miséricorde nous donnera son paradis.

Ayant rencontré un jour un gentilhomme, effrayé à l’excès des jugements de Dieu, il lui dit: « Quiconque a un vrai désir de servir Notre-Seigneur et de fuir le péché, ne doit nullement se tourmenter de la pensée de la mort et du jugement. S’il faut craindre l’une et l’autre, ce ne doit pas être- de cette crainte qui abat et déprime la vigueur de l’âme; mais d’une crainte mêlée de confiance, et par cela douce. Espérez en Dieu: qui espère en lui ne sera point confondu.

Saint-Philippe-de-Néri et la sœur Scolastique

On lit dans la vie de Saint-Philippe-de-Néri qu’étant allé un jour au monastère de Sainte-Marthe, à Rome, une des religieuses, appelée Scolastique, désira lui parler en particulier. Cette fille était tourmentée depuis longtemps d’une pensée de désespoir qu’elle n’avait osé découvrir à personne; mais pleine de confiance dans les lumières du Saint, elle résolut de lui ouvrir son cœur. Lorsqu’elle fut près de lui, avant qu’elle eût ouvert la bouche, l’homme de Dieu lui dit en souriant: « C’est bien à tort, ma fille, que vous vous croyez dévouée aux flammes éternelles: le paradis est à vous! Je ne puis le croire, mon Père, répondit-elle en poussant un profond soupir – Vous ne le croyez pas? C’est là votre folie: vous allez le voir. Dites-moi, Scolastique, pour qui Jésus-Christ est-il mort? – Il est mort pour les pécheurs. – Et maintenant, dites-moi, êtes-vous une sainte? – Hélas! répondit-elle en pleurant, je suis une grande pécheresse. – Ainsi donc, Jésus-Christ est mort pour vous, et assurément c’est pour vous ouvrir le ciel: il est donc bien clair que le paradis est à vous.

Car pour vos péchés, vous les détestez, je n’en ai aucun doute. – La bonne religieuse, touchée de ces paroles commença à respirer. La lumière rentra dans son âme, la tentation se dissipa, et depuis ce moment, cette douce parole: Le paradis est à vous, ne cessa de la remplir de confiance et de joie. De la mort et du jugement. S’il faut craindre l’une et l’autre, ce ne doit pas être de cette crainte qui abat et déprime la vigueur de l’âme; mais d’une crainte mêlée de confiance et par cela douce. Espérez en Dieu: qui espère en lui ne sera point confondu.

Chapitre 65

Moyens d’éviter le purgatoire – Acceptation sainte de la mort – Le Père Aquitanus -.

Le sixième moyen d’éviter le purgatoire, c’est l’acceptation humble et soumise de la mort, comme expiation de nos péchés; c’est l’acte généreux par lequel on fait à Dieu le sacrifice de sa vie, en union avec le sacrifice de Jésus- Christ sur la croix.

Veut-on un exemple de ce saint abandon De la vie entre les mains du Créateur? Le 2 décembre 1638 mourut à Brisach, sur la rive droite du Rhin, le Père Georges Aquitanus, de la Compagnie de Jésus. Deux fois il- se dévoua au service des pestiférés. Il arriva qu’à deux époques différentes la peste exerça ses ravages avec tant de fureur, qu’on ne pouvait guère approcher des malades sans être atteint de la contagion. Tout le monde fuyait et abandonnait les mourants à leur malheureux sort; mais le Père Aquitanus, mettant sa vie entre les mains de Dieu, se fit le serviteur et l’apôtre des malades: il s’employa tout entier à les soulager et à leur administrer les sacrements.

Dieu le conserva durant la première période; mais lorsque la peste eut repris avec recrudescence, et que l’homme de Dieu fut accouru une seconde fois au milieu des malades, le Seigneur accepta son sacrifice.

Alors, quand, victime de sa cl1arité, il était étendu sur son lit de mort, on lui demanda s’il faisait volontiers à Notre-Seigneur le sacrifice de sa vie? — « Oh! Répondit-il plein de joie, si j’en avais des millions à lui offrit, il sait bien de quel cœur je les lui donnerais. »

Un tel acte, on le comprend est bien méritoire aux yeux de Dieu. Ne ressemble-t-il pas à l’acte de suprême charité, accompli par les martyrs qui meurent pour Jésus- Christ, et qui efface, comme le Baptême, tous les péchés toutes les dettes ? Personne, dit le Sauveur, ne peut témoigner un plus grand amour, qu’en donnant sa vie pour ses amis (Joan. XV, 13.).

Saint Alphonse de Liguori

Pour produire cet acte, précieux en cas de maladie, il est utile, pour ne pas dire nécessaire, que le malade connaisse son état et sache que sa fin approche. C’est donc lui causer un grand préjudice, lorsque par une fausse délicatesse, on le tient dans l’illusion. Il faut, dit Saint Alphonse dans sa Pratique du confesseur, faire en sorte avec prudence que le malade connaisse le danger de son état.

Si le malade se berce lui-même d’illusions, si au lieu de se remettre entre les mains de Dieu, il ne songe qu’à guérir. Lors même qu’il recevrait tous les sacrements, il se fait à lui-même un tort déplorable.

La vénérable Françoise de Pampelune et la mourante non résignée

On lit dans la Vie de la vénérable Mère Françoise du Saint-Sacrement, religieuse de Pampelune (Par Joachim de Sainte-Marie. Rossign. Merv. 26.), qu’une âme fut condamnée à un long purgatoire pour n’avoir pas, eu au lit de la mort, une vraie soumission à la volonté, divine. C’était une jeune personne, d’ailleurs pleine de piété; mais quand la main glacée de la mort voulut cueillir sa jeunesse dans sa fleur, elle éprouva dans sa nature les plus vives résistances, et n’eut pas le courage de se remettre entre les mains, toujours bonnes, de son Père céleste: elle ne voulait pas mourir encore! Elle n’en mourut pas moins; et la vénérable Mère Françoise, si fréquemment visitée par les âmes des défunts connut que celle-ci eut à expier par de longues souffrances son manque de soumission aux décrets de son Créateur.

Le Père Vincent Caraffa et le condamné

La Vie du Père Caraffa (Par le Père Bartoli. Rossign. Merv. 97. p.340) nous fournit un exemple plus consolant. Le P. Vincent Caraffa, général de la Compagnie de Jésus, fut appelé à préparer à la mort un jeune Seigneur condamné au dernier supplice et qui se croyait voué à la mort injustement. Mourir à la fleur de l’âge, quand on est riche, heureux, et que l’avenir nous sourit, c’est dur, il faut l’avouer; toutefois un criminel, en proie aux remords de sa conscience, pourrait s’y résigner et accepter le châtiment pour expier son forfait; mais un innocent!

Le Père avait donc une tâche difficile à remplir. Néanmoins, aidé de la grâce, il sut si bien prendre le malheureux, il lui parla avec tant d’onction des fautes de sa vie passée et de la nécessité de satisfaire à la divine justice, il lui fit si bien comprendre comment Dieu permettait ce châtiment temporel pour son bien, qu’il dompta sa nature révoltée et changea complètement les sentiments de son cœur. Le jeune homme, envisageant son supplice comme une expiation qui lui obtiendrait le pardon de Dieu, monta sur l’échafaud, non seulement avec résignation, mais avec une joie toute chrétienne. Jusqu’au dernier moment, jusque sous la hache du bourreau il bénissait en implorant sa miséricorde, à la grande édification du peuple qui assistait à son supplice.

Or, au moment où sa tête tombait, le Père Caraffa vit son âme monter triomphante au ciel. Il alla trouver aussitôt la mère du condamné, et, pour la consoler, il lui raconta ce qu’il avait vu. Il en était si transporté de joie, que, de retour dans sa cellule, il ne cessait de s’écrier: Oh! le bienheureux! oh! le bienheureux!

La famille voulait faire célébrer un grand nombre de messes pour le repos de son âme: « C’est superflu, répondit le Père; il faut plutôt remercier Dieu et nous réjouir: car je vous déclare que cette âme n’a pas même passé par le purgatoire. » – Un autre jour, qu’il était occupé à quelque travail, il s’arrêta tout à coup, changeant de visage et regardant vers le ciel comme s’Il y apercevait un spectacle merveilleux; puis on l’entendit s’écrier: 0 l’heureux sort l O l’heureux sort I Et comme son compagnon lui demandait l’expiation de ces paroles: Eh! mon Père, répondit-il, c’est l’âme du supplicié qui m’est apparue dans la gloire, Oh! que sa résignation lui a été profitable! »

La sœur Marie de Saint-Joseph et la Mère Isabelle

La sœur Marie de Saint-Joseph, une des quatre premières Carmélites qui embrassèrent la réforme de sainte Thérèse, était une religieuse de grande vertu. La fin de sa carrière approchait, et Notre-Seigneur voulant que sa sainte épouse fût reçue en triomphe dans le ciel aussitôt après son dernier soupir, acheva de purifier et d’embellir son âme par les souffrances, qui marquèrent la fin de sa vie.

Les quatre derniers jours qu’elle passa sur cette terre, elle perdit la parole et l’usage de ses sens; elle était en proie à une douloureuse agonie; les religieuses avaient le cœur navré de la voir en cet état. La mère Isabelle de Saint-Dominique, prieure du couvent, s’approchant de la malade, lui suggéra de faire beaucoup d’actes de résignation et d’abandon entre les mains de Dieu.

Sœur Marie de Saint-Joseph entendit et fit intérieurement ces actes, mais sans pouvoir donner aucun signe extérieur.

Elle mourut dans ces saintes dispositions et, le jour même de sa mort, tandis que la mère Isabelle entendait la messe, priant pour le repos de son âme, Notre-Seigneur lui montra Sa fidèle épouse couronnée de gloire, en lui disant: Elle est du nombre de ceux qui suivent l’Agneau, Marie de Saint Joseph de son côté, remercia la mère Isabelle de tout le bien qu’elle lui avait fait à l’heure de la mort. Elle ajouta que les actes de résignation, qu’elle lui avait suggérés, lui avaient mérité une grande gloire en paradis, et l’avaient exemptée des peines du purgatoire (Vie de la Mère Isabelle,l. 3. C. 7.).

Saint Jean de la Croix – Douceur de la mort des Saints

Quel bonheur de ne quitter cette misérable vie. Que pour entrer dans la vie véritable et bienheureuse! Tous nous pouvons avoir ce bonheur, en employant les moyens que Jésus-Christ dans sa miséricorde nous fournit pour satisfaire en ce monde et pour préparer parfaitement nos âmes à paraître devant lui. L’âme ainsi préparée est remplie à sa dernière heure de la plus douce confiance: elle a comme un avant-goût du ciel; elle éprouve ce que Saint Jean de la Croix a écrit de la mort d’un saint dans la Vive flamme de l’amour: Le parfait amour de Dieu, dit-il, rend la mort agréable, et y fait trouver les plus grandes douceurs. L’âme qui aime, est inondée d’un torrent de délices, lorsqu’elle voit approcher le moment où elle va jouir de la pleine possession de son Bien-Aimé. Sur le point d’être affranchie de la prison du corps qui se brise, il lui semble ‘qu’elle contemple déjà la gloire céleste, et que tout ce qui est en elle se transforme en amour.»

PROTESTATION DE L’AUTEUR.

Pour nous conformer au décret d’Urbain VIII Sanctissimum, du 15 mars 1525, nous déclarons que, si nous avons cité en ce livre des faits, que nous présentons comme surnaturels, on ne doit attacher à notre opinion qu’une autorité personnelle et privée; l’appréciation de ces sortes de faits appartenant à l’autorité suprême de l’Église.

Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 62, 63

Chapitre 62

Moyens d’éviter le purgatoire – Mortification chrétienne – Saint Jean Berchmans

Le troisième moyen de bien satisfaire en ce monde, c’est la pratique de la mortification chrétienne et l’obéissance religieuse.

Nous portons toujours dans nos corps la mortification de Jésus, dit l’Apôtre, afin que la vie de Jésus se manifeste aussi dans nos corps (II Cor.IV, 10). Cette mortification de Jésus que le chrétien doit porter en lui, c’est, dans un sens large, la part qu’il doit prendre aux souffrances de son divin Maître, en souffrant en union avec lui les, peines qui se rencontrent dans la vie, ou que l’on peut volontairement s’imposer.

La première et la meilleure mortification est celle s’attache à nos devoirs journaliers, la peine que nous devons prendre, l’effort que nous devons faire pour bien remplir tous les devoirs de notre état, et supporter les contrariétés de chaque jour. Lorsque S. Jean Berchmans disait que sa principale mortification était la vie commune, il ne disait pas autre chose, parce que la vie commune pour lui résumait tous les devoirs de son état.

Au reste, celui qui sanctifie les devoirs et les peines de chaque jour, et qui pratique ainsi la mortification fondamentale, ira bientôt plus loin, et s’imposera des privations et des peines volontaires, pour racheter les peines de l’autre vie.

Les moindres mortifications, les plus légers sacrifices, surtout quand ils se font par obéissance, sont d’un grand prix auprès de Dieu.

La Bienheureuse Émilie de Yerceil et la religieuse s’ennuyant au. Chœur

La bienheureuse Émilie, dominicaine, prieure du monastère de Sainte-Marguerite à Verceil, inspirait Il ses religieuses l’esprit d’obéissance parfaite, en vue du purgatoire. Un des points de la règle interdisait de boire hors des repas, Il moins d’une permission expresse de la supérieure. Or celle-ci, sachant, ce que nous avons vu plus haut, combien le sacrifice d’un verre d’eau a de valeur auprès de Dieu, avait pour pratique ordinaire de la refuser, afin de fournir à ses sœurs l’avantage d’une mortification facile; mais elle avait soin de leur adoucir ce refus en leur disant d’offrir leur soif Il Jésus, tourmenté d’une soif si cruelle sur la croix; elle leur conseillait aussi de souffrir cette peine légère en vue du purgatoire afin d’être moins tourmentées par les ardeurs des flammes expiatrices.

Il y avait dans sa communauté une sœur appelée Marie-Isabelle, qui avait l’esprit trop dissipé, aimait trop les conversations et autres distractions extérieures. Il en résultait qu’elle avait peu de goût pour la prière, qu’elle était négligente à l’office et s’acquittait à contrecœur de ce devoir capital. Aussi ne montrait-elle aucun empressement à se rendre au chœur; mais dès que l’office était fini, elle sortait la première. Un jour qu’elle s’en allait ainsi à la hâte et passait devant la stalle de la Prieure, celle-ci l’arrêta: « Où donc allez-vous si vite, ma bonne sœur 1lui dit-elle, et qui vous presse de sortir avant toutes les autres « La sœur, prise au dépourvu, garda d’abord respectueusement le silence; puis elle avoua avec humilité qu’elle s’ennuyait à l’office et qu’il lui paraissait bien long: – « C’est fort bien, reprit la Prieure; mais s’il vous en coûte tant de chanter, commodément assise, les louanges de Dieu au milieu de vos sœurs, comment ferez-vous dans le purgatoire, quand vous serez retenue au milieu des flammes. Pour vous épargner cette terrible épreuve, ma chère fille, je vous ordonne à l’avenir, de ne plus quitter votre ‘place que la dernière.

La sœur se soumit avec simplicité, comme une véritable enfant d’obéissance; elle en fut bien récompensée.

Le dégoût qu’elle avait éprouvé jusqu’alors pour des choses de Dieu la quitta et fit place à une dévotion pleine de douceur. De plus, comme Dieu le fit connaitre à la Bienheureuse Émilie, étant morte à quelque temps de là, elle obtient une grande diminution des peines qui l’attendaient dans l’autre vie: Dieu lui compta comme autant d’heures du purgatoire, les heures qu’elle avait passées dans la prière en esprit d’obéissance (Diario domenic. 3 mai. Cf. Mer ». 60.)

Chapitre 63

Moyens d’éviter le purgatoire – Les sacrements. – Les recevoir promptement – Effet médicinal de l’Extrême-onction

Nous avons indiqué comme quatrième moyen de satisfaire en ce monde, l’usage des sacrements, et surtout la réception sainte et chrétienne des derniers sacrements à l’approche de la mort.

Le divin Maître nous avertit dans l’Évangile de nous bien préparer à la mort, afin qu’elle soit précieuse à ses yeux et le digne couronnement d’une vie chrétienne. Son amour pour nous lui fait souhaiter ardemment, que nous sortions de ce monde pleinement purifié, débarrassé de toute dette envers Ia divine justice, et qu’en paraissant devant Dieu; nous soyons trouvés dignes d’être admis parmi les élus sans avoir besoin de passer par le purgatoire. C’est à cette fin que, d’ordinaire, il nous accorde, avant de mourir, les souffrances d’une maladie, et qu’il a institué des sacrements, pour nous aider à sanctifier ces souffrances et pour nous disposer parfaitement à paraître devant sa face.

Les sacrements qu’on doit recevoir en temps de maladie sont au nombre de trois: la confession, que l’on peut faire aussitôt que l’on veut; le saint Viatique et l’Extrême- Onction, que l’on peut recevoir dès qu’il y a danger de mort.’ Cette circonstance du danger de mort doit s’entendre largement et dans le sens d’une appréciation morale: il n’est pas nécessaire qu’il y ait un danger imminent de mourir, ou que tout espoir de guérison soi~ perdu; il ne faut pas même que le danger de mort soit certain, il suffit qu’il soit probable et prudemment supposé; lors même qu’il n’y aurait pas d’autre infirmité que la vieillesse (voir une brochure approuvée par tous les Évêques de Belgique et intitulée: Les médecins et les familles, Bruxelles, maison Gœmaere).

Les effets des sacrements bien reçus répondent à tous les besoins, à tous les désirs légitimes des malades, ces divins remèdes purifient l’âme de ses péchés et augmentent son trésor; de grâce sanctifiante; ils fortifient le malade et l’aident à supporter ses maux avec patience, à triompher des assauts du démon au moment suprême, et à faire généreusement à Dieu le sacrifice de sa vie.

– De plus, outre les effets qu’ils produisent, sur l’âme, les sacrements exercent la plus salutaire influence sur le corps. L’Extrême-onction surtout soulage le malade et adoucit ses douleurs; elle lui rend même la santé, si Dieu le juge, expédient pour son salut.

Les sacrements sont donc pour les fidèles un secours immense, un bienfait inestimable. Aussi n’est-il pas étonnant que l’ennemi des âmes mette tout en œuvre pour les priver d’un si grand bien. Ne pouvant enlever les sacrements à l’Église il tâche de les enlever aux malades, en faisant en sorte qu’ils ne les reçoivent pas, ou qu’ils les reçoivent tardivement et en perdent tous les avantages. Hélas! que d’âmes se laissent prendre dans ce piège!

Que d’âmes, pour n’avoir pas reçu promptement les sacrements, tombent en enfer, ou, du moins, dans les plus profonds abîmes du purgatoire!

Pour éviter ce malheur, le premier soin du chrétien, en cas de maladie, doit être de songer aux sacrements et de les recevoir le plus promptement possible.

Nous disons qu’il faut recevoir les sacrements promptement, tandis que le malade possède encore l’usage de ses facultés, et nous appuyons sur cette circonstance: en voici les raisons

1° En recevant les sacrements promptement, le malade ayant encore assez de forces pour s’y bien préparer, en recueillera tout le fruit.

2° Il a besoin d’être muni le plus tôt possible de ces divins secours, pour supporter les douleurs, vaincre les tentations, et sanctifier le précieux temps de la maladie.

3° Ce n’est qu’en recevant bien à temps les saintes Huiles, qu’il en peut ressentir les effets pour la guérison corporelle. Car il faut ici remarquer un point capital: le remède sacramentel de l’Onction sainte produit son effet sur la maladie, à la manière des remèdes médicaux. Semblable à un médicament exquis, il seconde la nature, dans laquelle il suppose encore une certaine vigueur; en sorte que l’Extrême-onction ne peut exercer sa vertu médicinale, quand la nature est trop affaiblie et la vie presque éteinte. Aussi, bien des malades succombent, parce qu’ils diffèrent jusqu’à l’extrémité de recevoir ce sacrement; tandis qu’il n’est pas rare de voir se guérir ceux qui se hâtent de le demander.

Saint Alphonse de Liguori

Saint Alphonse (Praxis confess, n. 274) parle d’un malade, qui ne reçut que fort tard Extrême-Onction, et mourut bientôt après.

Or, Dieu fit connaître, dit le saint Docteur, par voie de révélation, que s’il eût reçu ce Sacrement plus tôt, il aurait recouvré la santé.

Toutefois l’effet le plus précieux des derniers sacrements est celui qu’ils produisent sur l’âme: ils la purifient des restes du péché et lui ôtent, ou du moins diminuent ses dettes de peines temporelles, ils la fortifient pour supporter saintement les souffrances, ils la remplissent de confiance en Dieu et l’aident à accepter la mort des mains de Dieu, en union avec celle de Jésus-Christ.

Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 60, 61

Chapitre 60

Moyens d’éviter le purgatoire – Charité et miséricorde

Nous venons de voir le premier moyen d’éviter le purgatoire, une tendre dévotion envers Marie; le second moyen consiste dans la charité et les œuvres de miséricorde sous toutes les formes. Beaucoup de péchés lui sont remis, dit le Sauveur en parlant de Madeleine, parce qu’elle a beaucoup aimé (1), – Bienheureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde (2), – Ne jugez point et vous ne serez point jugés; ne condamnez point et vous ne serez pas condamnés; remettez, et il vous sera remis {3); – Si vous remettez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous remettra à vous aussi vos péchés (4), Donnez à quiconque vous demande; donnez et il vous sera donné: car on usera pour vous de la même mesure dont vous aurez usé pour les autres (0) – Faites-vous des amis avec les richesses de l’iniquité, afin que, lorsque vous viendrez à quitter ce monde, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels (6), – Et le Saint-Esprit dit par la bouche du Prophète-Roi:,11eureux celui qui s’occupe du pauvre et de l’indigent: au jour mauvais le Seigneur le délivrera (7).

Toutes ces paroles indiquent clairement que la charité, la miséricorde, la bienfaisance, soit, envers les pauvres, soit envers les pécheurs, soit envers les ennemis et ceux qui nous font du mal, soit enfin envers les défunts qui sont dans une si grande nécessité, nous fera trouver miséricorde au tribunal du souverain Juge.

Le prophète Daniel et le roi de Babylone

Les riches de ce monde ont beaucoup à craindre: Malheur à vous, riches, dit le Fils de Dieu, parce que vous avez votre consolation. Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous gémirez et vous pleurerez (Luc, VI, 24). Certes ces paroles d’un Dieu doivent faire trembler les heureux du siècle; mais s’ils veulent, ils ont dans leurs richesses même une grande ressource de salut: ils peuvent racheter leurs péchés et leurs terribles dettes par de généreuses aumônes. Que mon conseil ô roi, dit Daniel à l’orgueilleux Nabuchodonosor, vous soit agréable: rachetez vos péchés par l’aumône, et vos iniquités: par la miséricorde envers les pauvres (Dan, IV, 24). – Car l’aumône, dit Tobie à son fils, délivre de tout péché et de la mort, et elle ne laissera point l’âme aller dans les ténèbres. L’aumône sera une grande confiance devant le Dieu Très-Haut, pour tous ceux qui l’auront faite (Tob IV, 11). – Le Sauveur confirme tout cela, et il va presque plus loin, lorsqu’il dit aux Pharisiens: Toutefois, faites l’aumône de ce que vous avez, et tout sera pur pour vous (Luc, XI, 41).

Quelle n’est donc pas la folie des riches qui ont en main un moyen si facile d’assurer leur avenir, et ne songent pas à l’employer? Quelle folie de ne pas faire bon usage d’une fortune dont il faudra rendre compte à Dieu?

Quelle folie d’aller brûler en enfer ou en purgatoire pour laisser une fortune à des héritiers avides et ingrats, qui ne donneront au défunt peut-être pas une prière, ni une larme, ni même un souvenir!

Saint Pierre Damien et Jean Patrizzi

Ils sont mieux avisés ces chrétiens, qui comprennent qu’ils ne sont devant Dieu que les dispensateurs des biens qu’ils ont reçus de lui; qui ne songe qu’à en disposer selon les vues mêmes de Jésus-Christ à qui ils en devront tendre compte; qui enfin s’en servent pour se faire des amis, des défenseurs, des protecteurs (dans l’éternité. Voici ce que rapporte Saint Pierre Damien dans un de ses opuscu1es (opusc. 34). Un Seigneur romain appelé Jean Patrizzi, venait de mourir. Sa vie, quoique chrétienne, avait été comme celle de la plupart des riches, fort différente de celle du divin Maitre, pauvre, souffrant, couronné d’épines; mais heureusement, il s’était montré fort charitable pour les indigents, allant parfois jusqu’à se dépouiller de ses vêtements pour les couvrir. Peu de jours après sa mort, un saint prêtre étant en prière, fut ravi en esprit et transporté dans la basilique de Sainte-Cécile, l’une des plus célèbres de Rome. Là il aperçut une troupe de célestes vierges, sainte Cécile, sainte Agnès, sainte Agathe et autres, qui se groupèrent autour d’un trône magnifique où vint s’asseoir la Reine des Cieux environnée d’une cour nombreuse d’anges et de bienheureux.

En ce moment parut une pauvre petite femme, vêtue d’une méchante robe, mais ayant sur les épaules une fourrure précieuse. Elle se mit humblement aux pieds de la céleste Reine, joignant les mains, les yeux pleins de larmes, et dit en soupirant: « Mère des miséricordes, au nom de votre ineffable bonté. Je vous supplie d’avoir pitié du malheureux Jean Patrizi, qui vient de mourir et qui souffre cruellement dans le purgatoire.

– Trois fois elle répéta la même prière, y mettant chaque fois plus de ferveur, mais sans recevoir, aucune réponse. Enfin, élevant encore la voix, elle ajouta: « Vous avez bien, ô très-miséricordieuse Reine, que je suis cette mendiante qui, à la porte de votre grande basilique, demandait l’aumône dans le cœur de l’hiver, sans autre vêtement qu’un misérable haillon. Oh! comme je tremblais de froid! C’est alors que Jean, imploré par moi au nom de Notre-Dame, ôta de ses épaules et me donna cette précieuse fourrure, s’en privant lui-même pour me couvrir. Une si grande charité, faite en votre nom, ô Marie, ne mérite-t-elle pas quelque indulgence? »

À cette touchante requête, la Reine du Ciel jeta sur la suppliante un regard plein d’amour. « L’homme pour lequel tu pries, lui répondit-elle, est condamné pour longtemps à de rudes souffrances à cause de ses nombreux péchés. Mais comme il a eu deux vertus spéciales, la miséricorde envers les pauvres et la dévotion pour mes autels, je veux user de condescendance en sa faveur. »

À ces paroles toute la sainte assemblée témoigna sa joie et sa reconnaissance envers la Mère de miséricorde.

Patrizzi fut amené: il était pâle, défiguré, chargé de chaînes qui lui déchiraient les membres. La Vierge le regarda un moment avec une tendre compassion, puis ordonna de lui ôter ses chaînes et de lui donner des vêtements de gloire, afin qu’il pût se joindre aux saints et bienheureux qui environnaient son trône. Cet ordre fut exécuté à l’instant, et tout disparut.

Le saint prêtre qui avait joui de cette vision, à partir de ce moment, ne cessa plus de prêcher la clémence de Notre-Dame envers les pauvres âmes souffrantes, surtout envers celles qui ont eu une grande dévotion pour son culte et une grande charité pour les pauvres (Ross. Merv.12 p.327).

Chapitre 61

Moyens d’éviter le purgatoire – La charité – La Bienheureuse Marguerite et les âmes souffrantes

Parmi les révélations que le Sauveur a faites à la Bienheureuse Marguerite Marie touchi1nt le purgatoire, il en est une qui fait connaître les peines particulièrement sévères infligées pour le manque de charité. Un jour, raconte, Mgr Languet, Notre-Seigneur montra à sa Servante une quantité d’âmes souffrantes, privées du secours de la Sainte Vierge et des Saints, et même de la visite de leurs anges gardiens: c’était, lui dit le divin Maître, la punition de leur manque d’union avec leurs supérieurs, et de certaines mésintelligences. Plusieurs de ces âmes étaient destinées à rester longtemps dans d’horribles flammes. La Bienheureuse reconnut aussi beaucoup d’âmes qui avaient vécu dans la religion, et qui, à cause de leur manque d’union et de charité envers leurs frères, étaient privées de leurs suffrages et n’en recevaient aucun secours.

S’il est vrai que le Seigneur punit sévèrement les âmes qui ont oublié la charité; il sera d’une miséricorde ineffable pour celles qui auront pratiqué cette vertu de son Cœur. Ayez surtout, nous dit-il, par la bouche de son Apôtre S. Pierre. Ayez surtout une charité persévérante, les uns pour les autres; car la charité couvre la multitude des péchés (1 Pet. IV, 8.). – Écoutons encore Mgr Languet dans la Vie de la Bienheureuse Marguerite Marie.

C’est la Mère Greffier, dit-il, qui, dans le mémoire qu’elle a écrit sur la Bienheureuse après sa mort, atteste le fait suivant. Je ne puis l’omettre à cause des circonstances particulières qui ont manifesté la vérité de la révélation, faite en cette circonstance à la servante de Dieu.

La novice et son père

Le père d’une des novices en fut l’occasion. Ce gentilhomme était décédé récemment, et on le recommanda aux prières de la communauté, La charité de Sœur Marguerite, alors maitresse des novices l’engagea à prier plus particulièrement pour lui.

La novice vint encore quelques jours après le recommander à ses prières. « Ma fille, lui dit alors sa sainte maitresse, tenez-vous en repos: votre père est en état de nous faire part de ses prières sans avoir besoin des nôtres. – Elle ajouta: « Demandez à Madame votre mère quelle est l’action généreuse que fit son mari avant sa mort: cette action lui a rendu le jugement de Dieu favorable.

L ‘action dont parlait la servante de Dieu était ignorée de la novice: personne à Paray ne connaissait les circonstances d’une mort arrivée loin de cette ville. La novice ne vit sa mère qu’assez longtemps après, le jour de sa profession. Elle demanda alors quel était cet acte de générosité chrétienne que son père avait fait avant de mourir.

« Lorsqu’on lui apporta le saint Viatique, répondit sa mère, le boucher de la ville se joignit à ceux qui accompagnaient le Saint-Sacrement, et se mit dans un coin de la chambre. Le malade l’ayant aperçu l’appela par son nom, lui dit de s’approcher, et lui serrant amicalement la main avec une humilité peu commune dans les gens de condition, il lui demanda pardon pour quelques paroles trop dures qu’il lui avait dites quelque temps auparavant, et il voulut que tout le monde fût témoin de la satisfaction qu’il lui en faisait. » – Sœur Marguerite avait appris de Dieu seul ce qui s’était passé dans cette circonstance; et la novice, connut par-là la vérité si consolante de ce qu’elle lui avait dit touchant l’heureux état de son père.

Ajoutons que Dieu, par cette révélation, a voulu nous montrer une fois de plus que la charité couvre la multitude des péchés et nous fera trouver indulgence au jour de la justice.

Une âme qui avait souffert sans se plaindre.

La Bienheureuse Marguerite reçut du divin Maître une autre communication relative à la charité, II lui montra l’âme d’une défunte dont l’expiation ne devait être que peu rigoureuse; et il lui dit, qu’entre toutes les bonnes œuvres que cette personne avait faites, il avait eu particulièrement égard à certaines humiliations qu’elle avait subies dans le monde: parce qu’elle les avait souffertes en esprit de charité, non seulement sans se plaindre, mais même sans en parler; le divin Maître ajouta que pour, récompense, il lui avait été doux et favorable à son jugement.

Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 58, 59

Chapitre 58

Moyens d’éviter le purgatoire – Privilèges du saint Scapulaire.  La Sabbatine

D’après ce qui précède, la Sainte Vierge a attaché au saint scapulaire deux grands privilèges; de leur côté les Souverains-Pontifes y ont ajouté les plus riches indulgences. Nous ne dirons rien ici des indulgences; mais nous croyons utile de faire bien connaître les deux privilèges précieux connus, l’un sous le nom de la préservation, l’autre sous celui de la délivrance ou de la sabbatine.

Le premier est l’exemption des peines de l’enfer: ln hoc moriens œternum non patietur incendium, celui qui mourra avec cet habit, ne souffrira lilas le feu de l’enfer.

Il est évident que ceux qui mourraient en état de péché mortel, même revêtus du scapulaire, ne seraient point exempts de la damnation; et tel n’est pas le sens de la promesse de Marie, Cette Bonne Mère a promis de disposer miséricordieusement les choses de manière que ceux qui meurent revêtus de ce saint habit, auront une grâce efficace pour se confesser dignement et pleurer leurs fautes; ou que, s’ils sont surpris par une mort subite, ils auront le temps et la volonté de faire un acte de contrition par- faite. On ferait un volume des faits miraculeux qui témoignent de l’accomplissement de cette promesse, contentons-nous d’en citer l’un ou l’autre.

Le vénérable Père de la Colombière

Le Vénérable Père Claude de la Colombière rapporte qu’une jeune personne pieuse d’abord, et portant le saint scapulaire; eut le malheur de s’éloigner du bon chemin, par suite de lectures imprudentes et de la fréquentation de compagnies dangereuses, elle fut entraînée dans de graves désordres et allait tomber dans le déshonneur. Au lieu de se tourner vers Dieu et de recourir à la Sainte Vierge, qui est le refuge des pécheurs, elle s’abandonna à un sombre désespoir. Le démon lui suggéra bientôt un remède à ses maux, l’affreux remède du suicide, qui devait la soustraire à ses misères temporelles en la plongeant dans les supplices éternels. Elle courut donc à la rivière, et revêtue encore de son scapulaire elle se précipita dans les eaux. Chose étonnante, elle surnagea au lieu d’enfoncer, et ne trouvait point la mort qu’elle cherchait. Un pêcheur qui l’aperçut voulut accourir pour la sauver; mais la malheureuse le prévint, elle ôta son scapulaire, le jeta loin d’elle, et s’enfonça aussitôt. Le pêcheur ne put la sauver, mais il trouva le scapulaire et reconnut que cette livrée sacrée avait d’abord empêché cette pécheresse de mourir dans l’acte de son criminel suicide.

Hôpital de Toulon

À l’hôpital de Toulon se trouvait un officier fort impie qui refusait de voir le prêtre. Il approchait de la mort et tomba dans une sorte de léthargie. On profita de cet état pour lui mettre un scapulaire, à son insu. Il revint bientôt à lui et dit avec fureur: « Pourquoi avez-vous mis du feu sur moi, un feu qui me brûle? Ôtez-le, ôtez-le. » – On enleva le saint habit, et le moribond retomba dans son assoupissement. On invoqua la Sainte Vierge et on essaya encore une fois de revêtir ce malheureux pécheur de son saint habit. Il s’en aperçut, l’arracha avec rage, el l’ayant jeté loin de lui en blasphémant, il expira.

Le second privilège, celui de la sabbatine ou de la délivrance, consiste a être délivré du purgatoire par la Sainte Vierge le premier samedi après la mort. Pour jouir de ce privilège il faut observer certaines conditions, savoir: 1- Garder la chasteté propre à son état. 2- Réciter le petit office de la Sainte Vierge. Ceux qui récitent l’office canonial satisfont par-là même, ceux qui ne savent pas lire, doivent à la place de l’office, observer les jeûnes prescrits par l’Église et faire maigre tous les mercredis, vendredis et samedis. 3° En cas de nécessité, l’obligation de l’office, l’abstinence et le jeûne, peuvent être commués en d’autres œuvres pieuses par ceux qui en ont le pouvoir.

Tel est le privilège de la délivrance avec les conditions pour en jouir. Si l’on se rappelle ce qui a été dit plus haut des rigueurs du purgatoire et de sa durée, on trouvera que ce privilège est bien précieux et les conditions bien faciles.

Nous savons que des doutes ont été soulevés sur l’authenticité de la Bulle sabbatine; mais, outre la tradition constante et la pieuse pratique des fidèles, le grand Pape Benoît XIV, dont.la science éminente et la modération doctrinale sont connues, se prononce en sa faveur.

Sainte Thérèse

De plus, les Annales des Carmes rapportent des faits miraculeux en grand nombre, qui confirment la promesse faite par la Reine des Cieux, l’illustre sainte Thérèse, dans un de ses ouvrages, dit avoir vu une âme délivrée le premier samedi, pour avoir fidèlement observé pendant sa vie les conditions de la sabbatine.

Chapitre 59

Une dame d’Otrante

A Otrante, ville du royaume de Naples, une Dame de la haute société éprouvait le plus sensible bonheur à suivre les prédications d’un Père Carme, grand promoteur de la dévotion envers Marie. Il assurait à ses auditeurs que tout chrétiens portant pieusement le scapulaire et observant les pratiques prescrites, rencontrerait la divine Mère au sortir de la vie, et que cette grande consolatrice des affligés viendrait, le samedi suivant; le délivrer de toute souffrance pour l’emmener avec elle au séjour de la gloire. Frappée de si précieux avantages, cette dame prit aussitôt l’habit du saint!) Vierge, fermement résolue d’observer fidèlement les règles de la confrérie. Sa piété prit de grands accroissements: elle priait Marie jour et nuit, mettant en elle toute sa confiance, lui rendant toutes sortes d’hommages: Entre autres faveurs qu’elle lui demandait, elle implorait celle de mourir un samedi, afin d’être aussitôt délivrée du purgatoire. Elle fut exaucée.

Quelques années après, étant tombée malade, malgré l’assurance contraire des médecins, elle déclara que son mal était grave et la conduirait à la mort. « J’en bénis Dieu, ajouta-t-elle, dans l’espérance d’être bientôt avec lui. » – Sa maladie fit en effet de tels progrès, que les médecins la jugèrent sur le point de mourir, et déclarèrent à l’unanimité qu’elle ne passerait pas le jour, qui était un mercredi. Vous vous trompez encore, dit la malade, je vivrai trois jours de plus, et ne mourrai que samedi.

L’événement justifia sa parole. Regardant les jours de souffrances qui lui restaient comme un trésor inestimable, elle en profita pour se purifier et augmenter ses mérites.

Le samedi venu, elle rendit l’âme à son Créateur. Sa fille, très-pieuse aussi, était inconsolable de la perte qu’elle avait faite. Comme elle priait dans son oratoire pour l’âme de sa chère mère, et qu’elle versait d’abondantes larmes, un grand serviteur de Dieu, favorisé habituellement de communications surnaturelles vint la trouver et lui dit: « Cessez de pleurer, mon enfant ou plutôt, que votre tristesse se change en joie. Je viens vous assurer de la part de Dieu, qu’aujourd’hui samedi, grâce au privilège accordé aux confrères du saint Scapulaire, votre mère est montée au ciel et a été admise parmi les élus. Consolez-vous donc et bénissez l’auguste Vierge Marie, Mère des miséricordes. »

Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 54, 55

Chapitre 54

Avantages – Pensée salutaire – Satisfaire en cette vie plutôt qu’en l’autre

Outre les avantages que nous venons de considérer, la charité envers les défunts est singulièrement salutaire à ceux qui la pratiquent, parce qu’elle leur inspire la ferveur dans le service de Dieu et leur suggère les plus saintes pensées. Songer aux âmes du purgatoire c’est songer aux peines de l’autre vie, c’est se rappeler que tout péché demande son expiation, soit en cette vie soit en l’autre.

Or qui ne comprend qu’il vaut mieux satisfaire ici, puisque les châtiments futurs sont si terribles? Une voix semble sortir du purgatoire et nous dire cette sentence de l’Imitation: Il vaut mieux extirper maintenant nos vices, et expier nos péchés, que de remettre à les expier en l’autre monde (lmit.l,.24). On se rappelle aussi cette autre parole, qui se lit au même chapitre: Là, une heure dans le tourment, sera plus terrible qu’ici-bas cent années de la plus amère et de la plus rigoureuse pénitence. »

Saint Augustin et Saint Louis Bertrand

– Alors, pénétré d’une crainte salutaire, on souffre volontiers les peines de la vie présente, et on dit à Dieu, avec S. Augustin et S. Louis Bertrand: Domine, hic ure, hic seca, hic non parcas, ut in œternum parcas: Seigneur, appliquez ici-bas le fer et le feu, ne m’épargnez point en cette vie, afin que vous m’épargniez en l’autre.

Le chrétien rempli de ces pensées, regarde les tribulations de la vie présente et en particulier les souffrances parfois bien douloureuses de la maladie, comme un purgatoire sur la terre, qui pourra le dispenser du purgatoire après la mort.

Le Frère Lourenço

 Le 6 janvier 1676, mourut à Lisbonne, âgé de soixante- dix-neuf ans, le serviteur de Dieu Gaspar Lourenço, frère coadjuteur de la Compagnie de Jésus, et porter de la maison Professe de cet Institut, il était rempli de charité pour les pauvres et pour les âmes du purgatoire, Il se dépensait sans ménagement au service des malheureux, et leur enseignait, merveilleusement à bénir Dieu de la misère qui devait leur valoir le ciel. Lui-même était si pénétré du bonheur de souffrir pour Notre-Seigneur, qu’il se crucifiait presque sans mesure et ajoutait encore à ses austérités, la veille des jours de Communion. A l’âge de soixante-dix-huit ans, il n’acceptait aucun adoucissement aux jeûnes et aux abstinences de l’Église, et ne laissait passer aucun jour sans se flageller au moins deux fois Jusque dans sa dernière maladie, le Frère infirmier s’aperçut que les approches mêmes de Ia mort ne lui avaient pas fait quitter son cilice: tant il désirait mourir sur la croix.

Les seules douleurs de son agonie, qui fut cruelle, auraient dû lui tenir lieu des plus rudes pénitences, Quand on lui demandait s’il souffrait beaucoup? Je fais mon purgatoire avant de partir pour le ciel, répondait-il d’un air radieux. – Le Frère Lourenço était né le jour de l’Épiphanie; et Notre-Seigneur lui avait révélé que ce beau jour devait être aussi celui de sa mort. Il en désigna même l’heure, dès la nuit précédente; et comme l’infirmier en le visitant vers l’aube du jour, lui disait avec un, sourire de doute: « N’est-ce donc pas aujourd’hui, mon Frère que vous comptez aller jouir de Dieu? – Oui, répondit-il, dès que j’aurai une dernière fois reçu le corps de mon Sauveur. Il reçut en effet la sainte communion; et à peine eut-il commencé son action de grâces, qu’il expira sans, effort, et sans agonie.

Il y a donc tout lieu de croire qu’il parlait avec une connaissance surnaturelle de la vérité, lorsqu’il disait: Je fais mon purgatoire avant de partir de ce monde.

Le Père Michel de la Fontaine

 Un autre serviteur de Dieu reçut de la Sainte Vierge elle-même l’assurance que les souffrances, terrestres lui tiendraient lieu de purgatoire. Je parle du Père Michel de la Fontaine, qui s’endormit du sommeil des justes le 11 février 1606 à Valence en Espagne. II fut un des premiers missionnaires qui travaillèrent au salut des peuples du Pérou. Son plus grand soin en instruisant les nouveaux convertis, était de leur inspirer une horreur souveraine du péché, et de les porter à la dévotion envers la Mère de Dieu en leur parlant des vertus de cette admirable Vierge, et en leur enseignant la manière de réciter le chapelet.

Marie de son côté ne lui refusait pas ses faveurs. Un jour que, épuisé de fatigue, Il gisait étendu sur la poussière, n’ayant pas la force de se relever, il fut visité par Celle que l’Église appelle avec raison la Consolatrice des affligés. Elle ranima son courage en lui disant: Confiance, mon Fils: Vos fatigues vous tiendront lieu de purgatoire; supportez saintement vos peines, et au sortir de cette vie, votre âme sera reçue dans le séjour des Bienheureux. Cette vision fut pour le père de la Fontaine, durant le reste de sa vie, et surtout à l’heure de sa mort, une source abondante de consolation. En reconnaissance de cette faveur, il pratiquait chaque semaine quelque pénitence extraordinaire. Au moment où il expira, un religieux d’une éminente vertu vit son âme monter au ciel, dans la compagnie de la Sainte Vierge, du prince des Apôtres, de S. Jean l’Évangéliste et de saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus.

Chapitre 55

Avantages – Enseignements salutaires – La Bienheureuse Marie-des-Anges

Outre les saintes pensées que suggère la dévotion envers les âmes, celles-ci contribuent parfois elles-mêmes directement au bien spirituel de leurs bienfaiteurs. Dans la vie (Par le Chan, Labis Tournai, Casterman.) de la bienheureuse Marie-des-Anges, de l’Ordre du Carmel, il est dit qu’on croirait à peine combien étaient fréquentes les apparitions d’âmes du purgatoire, qui venaient implorer son secours, puis la remercier de leur délivrance. Souvent elles s’entretenaient avec la Bienheureuse, lui donnaient des avis utiles pour elle ou pour ses sœurs, et lui révélaient même des, choses de l’autre monde. Le mercredi dans l’octave de l’Assomption, écrit-elle, comme je faisais l’oraison du soir, une de nos bonnes sœurs m’apparut; elle était vêtue de blanc, environnée de gloire et de splendeur, et si belle, que je ne trouve ici-bas rien à quoi la comparer. Redoutant quelque illusion du démon, je me munis du signe de la croix mais elle me fit un sourire et disparut peu après, Je priai Notre-Seigneur de ne pas permettre que je fusse trompée par le démon. La nuit suivante, la sœur m’apparut encore, m’appela par mon nom et me dit: « Je viens de la part de Dieu pour vous faire savoir que je jouis des biens éternels; dites à notre mère Prieure qu’il n’entre pas dans les desseins de Dieu qu’elle sache ce qui doit lui arriver; dites-lui encore de mettre sa confiance en S. Joseph et dans les âmes du purgatoire. Ayant ainsi parlé elle disparut.

Saint Pierre Claver, le nègre malade et le chapelet

Saint Pierre Claver, l’apôtre des nègres de Carthagène, fut aidé par les âmes du purgatoire dans l’œuvre de son apostolat, Il n’abandonnait pas les âmes de ses chers nègres après la mort: pénitences, prières, messes, indulgences, « il leur appliquait, dit le P. Fleurian, historien de sa vie, tout ce qui dépendait de lui. Aussi arrivait-il souvent que ces âmes affligées, sûres de son crédit auprès de Dieu, venaient lui demander le secours de ses prières. La délicatesse et l’incrédulité de notre siècle ajoute le même auteur, ne m’empêcheront pas d’en rapporter ici quelques traits. Ils paraîtront peut-être dignes de la raillerie des esprits-forts; mais ne suffit-il pas de reconnaître un Dieu maître de ces sortes d’événements, et que d’ailleurs ils soient bien attestés pour qu’ils puissent trouver place dans une histoire écrite pour des lecteurs chrétiens?

Un nègre malade, qu’il avait retiré dans sa chambre et couché dans son lit, ayant entendu la nuit de grandes plaintes, la frayeur le fit courir promptement au Père CIaver, qui pour lors était à genoux en oraison: « 0 mon Père, lui dit-il; quel est donc ce grand bruit qui m’effraye ainsi et qui m’empêche de dormir! Retournez, mon fils, lui répondit le saint homme, et dormez sans crainte. » – Alors; l’ayant aidé à se remettre au lit, et lui ayant posé la couverture sur la tête, II ouvrit la porte de la chambre, dit quelques paroles, et tout à coup les plaintes cessèrent. Plusieurs autres nègres étant occupés à travailler dans une habitation éloignée de la ville, un d’eux alla pour couper du bois sur une montagne voisine. Comme il approchait de la forêt, il entendit que, du haut d’un arbre, on l’appelait par son nom. Il leva les yeux vers l’endroit d’où partait la voix, et ne voyant personne, il voulut s’enfuir pour rejoindre ses compagnons; mais il fut arrêté à un passage étroit par un spectre effrayant, qui commença â décharger sur lui de grands coups, avec un fouet garni de fer tout rouge de feu, en lui disant: Pourquoi n’as-tu pas ton chapelet ? Porte-le désormais et le dis pour les âmes du purgatoire. » – Le fantôme lui ordonna ensuite de demander à la maîtresse de l’habitation quatre écus qu’elle lui devait, et de les porter au P. Claver, pour faire dire des messes à son intention; après quoi il disparut.

Cependant au bruit des coups et aux cris du nègre, ses compagnons étant accourus, ils le trouvèrent plus mort que vif, et encore tout meurtri des coups qu’il avait reçus, sans pouvoir leur dire une parole. On le porta à l’habitation, où la maîtresse avoua qu’elle était effectivement redevable de la somme en question à un nègre qui était mort peu de temps auparavant. Le P. Claver ayant été informé de tout ce détail, fit dire les messes qu’on demandait, et donna un chapelet au nègre, qui ne manqua plus de le porter sur lui et de le réciter dans fa suite.

Avantages – Enseignements salutaires – Sainte Madelaine de Pazzi et la sœur Benoîte

Sainte Madeleine de Pazzi reçut dans l’apparition d’une défunte les plus belles instructions sur les vertus religieuses, Il y avait dans son couvent une sœur, appelée Marie-Benoîte, qui se distinguait par sa piété, son obéissance et toutes les autres vertus qui font l’ornement des âmes saintes. Elle était si humble, dit le P. Cépari, et avait un tel mépris d’elle-même, que, sans la discrétion des Supérieurs, elle eût fait des extravagances, dans le seul but de se faire la réputation d’une tète sans prudence et sans jugement. Elle disait, à ce propos, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’être jalouse de saint Alexis, qui avait su trouver le moyen de mener une vie cachée et méprisable aux yeux du monde. Elle était si souple et si prompte à l’obéissance, qu’elle courait comme un enfant au moindre signe de la volonté des supérieures; et que celles-ci avaient besoin, dans les ordres qu’elles lui donnaient, d’user d’une grande circonspection, de peur qu’elle n’allât au-delà de leurs désirs. Enfin elle était parvenue à exercer sur ses passions et sur tous ses appétits un tel empire, qu’il serait difficile d’imaginer une mortification plus parfaite., Cette bonne sœur mourut presque subitement, après quelques heures seulement de maladie. Le lendemain, qui était un samedi, lorsqu’on célébrait la sainte messe pour son âme, les religieuses ayant commencé à chanter le Sanctus, Madeleine fut ravie en extase. Pendant ce ravissement, Dieu lui fit voir cette âme dans la gloire sous une forme corporelle: elle était ornée d’une étoile d’or, qu’elle avait reçue en récompense de son ardente charité. Tous ses doigts étaient chargés d’anneaux précieux, à cause de la fidélité à toutes ses règles et du soin avec lequel elle avait, sanctifié ses actions les plus ordinaires. Elle portait sur la tête, une très riche couronne, parce qu’elle avait beaucoup ainsi l’obéissance et les souffrances pour Jésus-Christ. Enfin: elle surpassait en gloire une grande multitude de vierges et elle contemplait Jésus- Christ avec une singulière familiarité, parce qu’elle avait tant aimé l’humiliation, selon cette parole du Sauveur: Celui qui s’abaisse sera élevé ( Matth.XXIII, 12.). – Telle fut la sublime leçon que reçut la Sainte, en récompense de sa charité pour les défunts.

Le Père Paul Hoffée

La pensée du purgatoire nous presse de travailler avec ardeur et de fuir les moindres fautes pour éviter les terribles expiations de l’autre vie. Le Père Paul Hoffée, qui mourut saintement à Ingolstadt, l’an 1608, se servait de ce stimulant pour lui-même et pour les autres. Il ne perdait jamais de vue le purgatoire et ne cessait de soulager les âmes, qui lui apparaissaient fréquemment pour solliciter ses suffrages. Comme il fut longtemps supérieur de ses frères en religion, il les exhortait souvent à le sanctifier d’abord eux-mêmes pour mieux sanctifier ensuite les autres, et à ne jamais négliger la moindre prescription de leurs règles; puis il ajoutait avec une grande simplicité « Je crains bien, sans cela, que vous ne veniez un jour, comme plusieurs autres, me demander des prières pour vous tirer du purgatoire. »

 Dans ses derniers moments, il ne faisait plus que s’entretenir avec Notre-Seigneur, sa sainte Mère et les Saints. Il fut sensiblement consolé par la visite d’une très sainte âme, qui l’avait précédé de deux ou trois jours à peine dans le ciel, et l’invitait à venir lui-même pour jouir enfin, de la vue et de l’amour éternel de Dieu (Ménologe de la Compagnie de Jésus, Ii décemb.).

Quand nous disons que la pensée du purgatoire nous fait employer les moyens de l’éviter, nous supposons évidemment que nous avons à craindre d’y tomber. Or cette crainte est-elle fondée? – Pour peu qu’on réfléchisse à la sainteté requise pour entrer au ciel, et à la faiblesse humaine, source de tant de souillures, on comprend aisément que cette crainte n’est que trop fondée. D’ailleurs, les faits qu’on a lus plus haut, ne montrent-ils pas que les âmes les plus saintes, très-souvent ont encore une expiation à subir en l’autre vie?

Le vénérable Père de la Colombière

Le Vénéré Père Claude de la Colombière mourut saintement à Paray, le 15 février 1682, comme le lui avait prédit la Bienheureuse Marguerite Marie. Dès qu’il eut expiré une fille dévote vint annoncer sa mort à sœur Marguerite. La sainte religieuse, sans s’émouvoir et sans se répandre en regrets, dit simplement à cette personne: Allez prier Dieu pour lui, et faites-en sorte que partout on prie pour le repos de son âme: » Le Père était mort à cinq heures du matin. Le même jour, sur le soir, elle écrivit à la même personne un billet en ces termes: Cessez de vous affliger, invoquez-le. Ne craignez rien. Il est plus puissant pour vous secourir que jamais. Ces deux avis font présumer qu’elle avait été avertie surnaturellement de la mort de ce saint homme et de son état dans l’autre vie.

La paix et la tranquillité de sœur Marguerite à la mort d’un directeur qui lui avait été si utile, fut une autre Sorte de miracle. La bienheureuse n’aimait rien qu’en Dieu et pour Dieu; Dieu lui tenait lieu de tout, et consumait en elle, par le feu de son amour, toute sorte d’attachement.

La supérieure fut elle-même surprise, de sa tranquillité sur la mort du saint missionnaire, et encore plus de ce qu’elle ne lui demandait point la permission de faire quelque pénitence extraordinaire pour le repos de son âme, comme elle avait coutume de faire à la mort de ceux qu’elle avait connus, et pour qui, elle croyait devoir s’intéresser plus particulièrement. La Mère supérieure en demanda la cause à la servante de Dieu, qui lui répondit tout simplement: « Il n’en a pas besoin. Il est en état de prier Dieu pour nous, étant bien placé dans le ciel par la bonté et miséricorde du Cœur sacré de Notre Seigneur Jésus-Christ. Seulement, ajouta-t-elle, pour satisfaire à quelque négligence qui lui était restée dans l’exercice du divin amour, son âme a été privée de voir Dieu dès la sortie de son corps, jusqu’au moment où il fut déposé dans le tombeau. »

Louis Corbinelli

Nous ajouterons, encore un exemple, celui du célèbre Père Corbinelli. Ce saint personnage ne fut pas exempté du purgatoire. Il est vrai qu’il ne s’y arrêta point, mais il eut besoin d’y passer avant d’être admis devant la face de Dieu. Louis Corbinelli, de la Compagnie de Jésus, mourut en odeur de sainteté dans la maison professe de Rome, l’an1591, presqu’en même temps que S. Louis de Gonzague. La mort tragique de Henri Il, roi de France, l’avait désabusé du siècle, et décidé à se consacrer entièrement à Dieu. L’an 1559 de grandes fêtes se célébraient à Paris pour le mariage de la princesse Élisabeth, fille de Henri II. Entre autres réjouissances, on avait organisé un tournoi, où figurait la fleur de ta noblesse, l’élite de la chevalerie française. Le roi s’y montra au milieu d’une cour splendide. Parmi les spectateurs, accourus de l’étranger, se trouvait le jeune Louis Corbinelli, venu de Florence, sa patrie, pour assister à ces brillantes fêtes. Corbinelli contemplait avec admiration la gloire du monarque Français, aux faites de la grandeur et de la prospérité, lorsqu’il le vit tomber soudain, frappé d’un coup mortel par un jouteur imprudent. La lance mal dirigée de Montgomery avait percé le roi, qui expirait baigner dans son sang. En un clin d’œil toute cette gloire s’évanouissait, et la magnificence royale se couvrait d’un linceul. Cet événement fit sur Corbinelii une impression salutaire: voyant à découvert la vanité des grandeurs humaines, il renonça au monde et embrassa l’état religieux dans la Compagnie de Jésus. Sa vie fut celle d’un saint et sa mort remplit de joie ceux qui en furent témoins. Elle arriva peu de jours avant celle de S. Louis de Gonzague alors malade au collège romain. Le jeune Saint annonça au Cardinal Bellarmin que l’âme du père Corbinelli était entrée dans la gloire; et comme le Cardinal lui demanda si elle n’avait pas passé par Je purgatoire?  Elle y a passé, répondit-il, mais sans s’y arrêter.