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Traité de la Discrétion – Chapitre XIII, XIV, XV, XVI

XIII.- L’âme consolée dans sa peine, et fortifiée dans ses espérances par les paroles de Dieu, prie pour la sainte Église et pour tous les hommes.

1.- Alors cette âme se sentit embrasée d’un ardent désir et d’un amour ineffable pour la bonté infinie de Dieu. Elle voyait et connaissait l’étendue de cette charité, qui avait bien voulu répondre avec tant de douceur à ses demandes et les exaucer, en adoucissant par l’espérance la douleur que lui avaient causée les offenses contre Dieu, le malheur de l’Église et la connaissance de sa propre misère. Elle cessait ses larmes, mais elle en versait bientôt de nouvelles lorsque Dieu lui montrait la voie de la perfection, les péchés commis contre lui, et le danger que couraient les âmes.

2.- La connaissance que cette âme avait d’elle-même lui faisait mieux connaître Dieu, parce qu’elle lui montrait sa bonté; et elle voyait dans la douce connaissance de Dieu, comme dans un miroir, sa dignité et son indignité sa dignité, car la création l’avait faite à l’image de Dieu, et cela par grâce et non par mérite; son indignité, car elle était tombée d’elle-même dans le péché. L’âme apercevait ses souillures dans la pureté divine, et elle désirait les effacer. Plus cette lumière et cette connaissance augmentaient, plus sa douleur augmentait; mais plus aussi elle diminuait par l’espérance que lui donnait la vérité.

3.- Ainsi que le feu s’accroît à mesure qu’on l’alimente, l’ardeur de cette âme grandissait au point qu’il eût été impossible au corps de la supporter, et que la mort serait venue, si elle n’avait puisé sa force en celui qui est la force suprême. Purifiée par les flammes de la charité qu’elle trouvait dans la connaissance de Dieu et d’elle-même, de plus en plus excitée par l’espérance du salut du monde et de la réforme de l’Église, dont elle voyait la lèpre et les misères, elle s’éleva avec confiance devant le Seigneur, et lui dit comme autrefois Moïse : Seigneur, jetez les regards (24) de votre miséricorde sur votre peuple et sur le corps mystique de la sainte Église. Si vous pardonnez à tant de créatures, si votre bonté infinie les retire du péché mortel et de l’éternelle damnation, vous serez plus glorifié que si vous ne pardonnez qu’à moi, misérable, qui vous ai tant offensé, qui suis l’occasion et l’instrument de tant de mal.

4.- Je vous en conjure, ineffable Charité, vengez-vous sur moi et faites miséricorde à votre peuple. Je gémirai en votre présence jusqu’à ce que vous m’ayez exaucée. À quoi me sert d’avoir la vie, si votre peuple est dans la mort, si votre épouse, qui doit être la lumière, reste dans les ténèbres, et cela par ma faute plutôt que par celle des autres créatures? Aussi je vous en conjure, faites miséricorde à votre peuple, au nom de cet amour qui vous a porté à créer l’homme à votre image et à votre ressemblance.

5.- En disant cette ineffable parole : » Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance « , et en l’accomplissant, vous avez voulu faire participer l’homme à votre adorable Trinité. Vous lui avez donné la mémoire, pour qu’il retînt vos bienfaits et qu’il participât à votre puissance. Ô Père éternel, vous lui avez donné l’intelligence, pour qu’il comprît votre bonté et qu’il participât à la sagesse de votre Fils unique; vous lui avez donné la volonté, pour qu’il aimât ce que l’intelligence verrait et connaîtrait de la vérité, et qu’il participât à l’ardeur du Saint-Esprit. Et qu’est-ce qui vous a fait élever l’homme à une si haute dignité? C’est cet amour, incompréhensible avec lequel vous avez regardé en vous-même votre créature; vous, vous êtes passionné pour elle, vous l’avez créée, vous lui avez donné l’être, afin de la faire jouir de vous, qui êtes le Bien suprême.

6.- Le péché qu’elle a commis l’a fait déchoir du rang où vous l’aviez placée; sa révolte l’a mise en opposition avec votre bonté, et nous sommes devenus vos ennemis. Alors le même amour qui vous avait porté à nous créer, vous a porté à relever le genre humain de l’abîme où il était tombé. La paix a remplacé la guerre; vous nous avez donné le Verbe, votre Fils unique, qui nous a réconciliés avec vous. Il a été notre justice, parce qu’Il a pris sur lui nos injustices; il s’est fait obéissant pour nous, (25) en revêtant, lorsque vous le lui avez ordonné, la chair de notre humanité.

7.- O abîme de charité, comment le cœur ne se brise-t-il pas en voyant tant de grandeur unie à tant de bassesse? Nous étions faits à votre image, et vous vous faites à la nôtre, en vous unissant à l’homme, en cachant votre divinité sous la chair misérable et corrompue d’Adam; et pourquoi? Par amour. Dieu se fait homme, et l’homme devient Dieu. Au nom de cet amour qui vous presse, faites miséricorde, je vous en supplie, à toutes vos créatures.

XIV.- Dieu se plaint des péchés des chrétiens, et particulièrement de ceux de ses ministres. – Du sacrement de l’Eucharistie et des bienfaits de l’Incarnation.

1.- Alors Dieu jeta un regard miséricordieux sur cette âme qui l’invoquait avec des larmes si ferventes; il se laissa vaincre par l’ardeur de ses désirs, et il lui dit : Ma bien douce fille, tes larmes sont toutes puissantes, parce qu’elles sont unies à ma charité et qu’elles sont répandues par amour pour moi. Je ne puis résister à tes désirs. Mais regarde les souillures qui déshonorent le visage de mon épouse. Elle porte comme une lèpre affreuse l’impureté, l’amour-propre, l’orgueil et l’avarice de ceux qui vivent dans leurs péchés. Tous les chrétiens en sont infectés, et le corps mystique de la sainte Église n’en est point exempt!

2.- Oui, mes ministres, qui se nourrissent du lait de son sein, ne songent pas qu’ils doivent le distribuer à tous les fidèles et à ceux qui veulent quitter les ténèbres de l’erreur et s’attacher à l’Église. Vois avec quelle ignorance, avec quelle ingratitude ils me servent. Combien sont indignes et irrespectueuses les mains qui reçoivent le lait de mon Épouse et le sang de mon Fils! Ce qui donne la vie leur cause la mort, parce qu’ils abusent de ce sang, qui doit vaincre les ténèbres, répandre la lumière et confondre le mensonge.

3.- Ce sang précieux est la source de tout bien; il sauve et rend parfait tout homme qui s’applique à le recevoir; il donne la vie et la grâce avec plus ou moins d’abondances, selon les dispositions de l’âme; mais il n’apporte que la mort à celui qui vit dans le péché. C’est la faute de celui qui vit dans le péché. C’est la faute de celui qui reçoit, et non pas (26) la faute du sang ou la faute de ceux qui l’administrent; ils pourraient être plus coupables sans en altérer la vertu; leur péché ne peut nuire à celui qui reçoit, mais à eux seulement, s’ils ne se purifient pas dans la contrition et le repentir;

4.- Oui, c’est un grand malheur de recevoir indignement le sang de mon Fils; c’est souiller son âme et son corps; c’est être bien cruel envers soi-même et envers le prochain; car c’est se priver de la grâce; c’est fouler aux pieds le bénéfice du sang reçu dans le baptême qui a lavé la tache originelle. Je vous ai donné le Verbe, mon Fils unique, parce que le genre humain tout entier était corrompu par le péché du premier homme, et que, sortis de la chair viciée d’Adam, vous ne pouviez plus acquérir la vie éternelle.

5.- J’ai voulu unir ma grandeur infinie à la bassesse de votre humanité, afin de guérir votre corruption et votre mort, et de vous rendre la grâce qu’avait détruite le péché. Je ne pouvais souffrir comme Dieu la peine que ma justice réclamait pour le péché, et l’homme était incapable d’y satisfaire. S’il le pouvait dans une certaine mesure pour lui, il ne le pouvait pas pour les autres créatures raisonnables; et d’ailleurs sa satisfaction ne pouvait être complète, puisque l’offense était commise contre moi, qui suis la bonté infinie.

6.- Il fallait racheter l’homme malgré sa faiblesse et sa misère, et c’est pour cela que j’ai envoyé le Verbe mon Fils, revêtu de votre nature déchue, afin qu’il souffrît dans la chair même qui m’avait offensé, et qu’il apaisât ma colère en endurant la douleur jusqu’à la mort ignominieuse de la croix. Il satisfit ainsi à ma justice, et ma miséricorde put pardonner à l’homme, et lui rendre encore accessible la félicité suprême pour laquelle il avait été créé. La nature humaine unie à la nature divine racheta le genre humain, non seulement par la peine qu’elle supporta dans la chair d’Adam, mais par la vertu de la Divinité, dont la puissance est infinie.

7.- Cette union des deux natures m’a rendu agréable le sacrifice de mon Fils, et j’ai accepté son sang, mêlé à la Divinité et tout embrasé du feu de cette charité, qui l’attachait et le clouait à la croix. La nature humaine satisfit au péché par le mérite de la nature divine : la tache originelle d’Adam disparut, et il n’en resta qu’un penchant au mal, et une faiblesse (27) des sens qui est dans l’homme comme la cicatrice d’une plaie.

8.- La chute d’Adam vous avait mortellement blessés; mais le grand médecin, mon Fils unique, est venu pour vous guérir; il a bu le breuvage amer que l’homme ne pouvait boire à cause de sa faiblesse; il a fait comme la nourrice qui prend une médecine pour guérir son enfant, parce qu’elle est grande et forte, et que son enfant ne peut en supporter l’amertume. Mon Fils a pris aussi, dans la grandeur et la force de la Divinité unie à votre nature, l’amère médecine du Calvaire, la mort douloureuse de la croix, pour guérir ses enfants et leur rendre la vie que le péché avait détruite.

9.- Il reste seulement une trace du péché originel que vous a donné la naissance; cette trace même est effacée presque entièrement par le baptême, qui contient et donne la vie de la grâce que lui communique le glorieux et précieux sang de mon Fils. Dès que l’âme reçoit le saint baptême, le péché originel disparaît, et la grâce y entre. Le penchant au mal, qui est la cicatrice du péché originel, s’affaiblit même, et l’âme peut le vaincre si elle le veut. Elle peut recevoir et augmenter la grâce dans la mesure du désir qu’elle aura de m’aimer et de me servir.

10.- La grâce du saint baptême lui laisse toute sa liberté pour le bien et pour le mal … Quand vient le moment de jouir du libre arbitre, elle peut en user dans toute la plénitude de sa volonté; et cette liberté, conquise par le sang glorieux de mon Fils, est si grande, que ni le démon ni les créatures ne peuvent lui faire commettre la moindre faute sans son consentement. La servitude du péché est détruite, et l’homme peut dominer ses sens et acquérir le bonheur pour lequel il a été créé.

11.- Ô homme misérable, qui te délecte dans la boue comme le fait l’animal, et qui méconnaît la grandeur du bienfait que tu as reçu de ma bonté! O malheureuse créature, tu ne pouvais recevoir davantage au milieu des ténèbres épaisses de ton ignorance. (28)

XV.- Le péché est plus gravement puni depuis la Passion de Jésus-Christ. – Dieu promet de faire miséricorde, en considération des prières et des souffrances de ses serviteurs.

1.- Tu le vois, ma fille bien-aimée, les hommes ont été régénérés dans le sang de mon Fils et rétablis dans la grâce, mais ils la méconnaissent et s’enfoncent de plus en plus dans le mal; ils me poursuivent de leurs outrages et méprisent mes bienfaits. Non seulement ils repoussent ma grâce, mais ils me la reprochent, comme si j’avais d’autres buts que leur sanctification. Plus ils s’endurciront, et plus ils seront punis; et leur châtiment sera plus terrible qu’il ne l’aurait été avant la Rédemption, qui a effacé la tache du péché originel. N’est-il pas juste que celui qui a beaucoup reçu doive beaucoup?

2.- L’homme a reçu beaucoup. Il a reçu l’être, il a été fait à mon image et à ma ressemblance, il devait m’en rendre gloire, et il ne l’a pas fait pour se glorifier lui-même. Il a violé les ordres que je lui avais donnés, et il est devenu mon ennemi. J’ai détruit par l’humilité son orgueil; j’ai abaissé ma divinité jusqu’à revêtir votre humanité; je vous ai délivrés de l’esclavage du démon; je vous ai rendus libres. Non seulement je vous ai donné la liberté, mais j’ai fait l’homme Dieu, comme j’ai fait Dieu homme, en unissant la nature divine à la nature humaine.

3.- Ne me doivent-ils donc rien, ceux qui ont reçu le trésor de ce sang précieux qui les a rachetés, et la dette n’est-elle pas plus grande après la Rédemption qu’avant?

Les hommes sont obligés de me rendre gloire et honneur en suivant la parole incarnée de mon Fils : ils me doivent l’amour envers moi et envers le prochain. Ils me doivent des vertus sincères et véritables, et s’ils ne s’acquittent pas, plus ils me doivent et plus ils m’offensent.

4.- Ma justice alors demande que je proportionne la peine à l’offense et que je les frappe d’une damnation éternelle. Aussi le mauvais chrétien est-il beaucoup plus puni que le païen. Le feu terrible de ma vengeance, qui brûle sans consumer, le torture davantage, et le ver rongeur de la conscience le dévore plus profondément. Quels que soient leurs (29) tourments, les damnés ne peuvent perdre l’être; ils demandent la mort sans pouvoir l’obtenir, le péché ne leur ôte que la vie de la grâce. Oui, le péché est plus puni depuis la Rédemption qu’avant, parce que les hommes ont plus reçu. Les malheureux n’y pensent pas, et se font mes ennemis après avoir été réconciliés dans le sang précieux de mon Fils.

5.- Il y a cependant un moyen d’apaiser ma colère; mes serviteurs peuvent l’arrêter par leurs larmes et la vaincre par l’ardeur de leurs désirs : c’est ainsi que tu en as triomphé, parce que je t’en ai donné la puissance, afin de pouvoir faire miséricorde au monde. Oui, j’excite moi-même dans mes serviteurs une faim et une soif dévorantes du salut des âmes, parce que leurs larmes tempèrent les rigueurs de ma Justice. Versez donc des larmes abondantes; puisez-les dans l’océan de ma charité, et lavez avec des larmes la face de mon épouse bien-aimée. Vous lui rendrez cette beauté que ne donnent pas la guerre et la violence, mais que procurent les humbles et douces prières de mes serviteurs et les larmes qu’ils répandent dans l’ardeur de leurs désirs. Oui, je satisferai ces désirs; j’éclairerai avec la lumière de votre patience les ténèbres des méchants. Ne craignez pas les persécutions du monde; je serai toujours avec vous, et ma providence ne vous manquera jamais.

XVI.- L’âme, à la vue de la bonté divine, prie pour l’Église et pour le monde.

1.- Alors cette âme, excitée par ces paroles qui l’éclairaient, se présenta pleine de joie devant la Majesté divine. Elle se confiait dans sa miséricorde, et l’amour ineffable qu’elle ressentait lui faisait comprendre que Dieu désirait pardonner aux hommes, malgré tous leurs outrages. C’était pour le pouvoir qu’il demandait à ses amis de lui faire une sainte violence, et qu’il leur apprenait le moyen d’apaiser les rigueurs de sa justice.

2.- Alors toute crainte se dissipait; elle ne redoutait plus les persécutions du monde, puisque le Seigneur devait l’assister et combattre pour elle. L’ardeur de ses désirs augmentait, et ses prières s’étendaient au monde tout entier. (30) Non seulement elle priait pour le salut des chrétiens et des infidèles qui tiennent à l’Église, mais encore comme Dieu l’y poussait pour la conversion de tous les hommes. Miséricorde, criait-elle, ô Père éternel ! miséricorde pour ces pauvres brebis dont vous êtes le bon pasteur. Ne tardez pas à faire miséricorde au monde; hâtez-vous, car il se meurt, parce que les hommes n’ont pas l’union de la charité envers vous ni envers eux-mêmes; ils ne s’aiment pas d’un amour fondé sur vous, ô éternelle Vérité!

Traité de la Discrétion – Chapitre IX, X, XI, XII

IX.- On doit s’attacher plus aux vertus qu’à la pénitence. – La discrétion tire sa vie de l’humilité; elle rend à chacun ce qui lui est dû.

Nous donnons au mot discrétion toute I’étendue qu’il a dans la langue théologique. Il signifie le discernement qui règle la mesure et les rapports de toutes les vertus. Voir les Conférences de Cassien, 2e conférence.

1.- Les œuvres douces et saintes que je réclame de mes serviteurs sont les vertus intérieures d’une âme éprouvée, plutôt que les vertus qui s’accomplissent au moyen du corps, par les abstinences et les mortifications : ce sont là les instruments de la vertu plutôt que la vertu. Celui qui les emploie sans la vertu me sera peu agréable, et même, s’il les emploie sans discrétion en s’attachant d’une manière exagérée à la pénitence, il nuira véritablement à la perfection.

2.- Le fondement de la perfection est l’ardeur de mon amour, une sainte haine de soi-même, une humilité vraie, une patience parfaite, et toutes ces vertus intérieures de l’âme qui s’unissent à un désir insatiable de ma gloire et du salut des âmes. Ces vertus prouvent que la volonté est morte, et que la sensualité est vaincue par l’amour. C’est avec cette discrétion qu’on doit faire pénitence : la vertu est le but principal ; la pénitence n’est qu’un moyen pour l’atteindre, et il faut toujours l’employer dans la seule mesure du possible.

3.- En s’appuyant trop sur la pénitence, on nuit à sa perfection, parce qu’on ne suit pas la lumière de la connaissance de soi-même et de ma souveraine bonté, et qu’on n’obéit pas (16) à la vérité en dépassant les bornes de ma haine ou de mon amour.

4.- La discrétion n’est autre chose qu’une connaissance vraie que l’âme doit avoir d’elle-même et de moi, et c’est dans cette connaissance qu’elle prend racine ; elle a un rejeton qui est lié et uni à la charité. Elle en a beaucoup d’autres, comme un arbre a beaucoup de rameaux, mais ce qui donne la vie à l’arbre et aux rameaux, c’est la racine ; cette racine doit être plantée dans la terre de l’humilité, qui porte et nourrit la charité, où est enté le rejeton et l’arbre de la discrétion.

5.- La discrétion ne serait plus une vertu et ne produirait pas de fruits de vie si elle n’était plantée dans l’humilité, parce que l’humilité vient de la connaissance que l’âme a d’elle-même. Aussi t’ai-je dit que la racine de la discrétion était une connaissance vraie de soi-même et de ma bonté, qui fait rendre à chacun ce qui lui est dû le plus justement possible.

6.- L’âme me rend ce qui m’est dû en rendant gloire et louange à mon nom, en m’attribuant les grâces et les dons qu’elle sait avoir reçus de moi ; elle se rend à elle-même ce qui lui est dû en reconnaissant qu’elle n’est pas, que son être lui vient uniquement de ma grâce, et tout ce qu’elle a de plus vient de moi et non pas d’elle. Il lui semble qu’elle est ingrate pour tant de bienfaits, qu’elle est coupable d’avoir si peu profité du temps et des grâces reçues, et qu’elle mérite d’en être sévèrement punie. Elle conçoit alors un regret violent et une profonde haine de ses défauts.

7.- Voici ce que fait la discrétion fondée sur la connaissance de soi-même et sur une humilité vraie. Sans l’humilité l’âme ne serait pas juste, et son défaut de discrétion aurait sa source dans l’orgueil, comme la discrétion a la sienne clans l’humilité. Elle me déroberait mon honneur en se l’attribuant à elle-même, et elle m’attribuerait ce qui lui appartient en se plaignant et en murmurant injustement de ce que j’ai fait pour elle et pour mes autres créatures. Elle se scandaliserait également de moi et du prochain.

8.- Ceux qui ont la discrétion n’agissent point ainsi. Lorsqu’ils m’ont rendu et qu’ils se sont rendu justice, ils accomplissent aussi leur devoir envers le prochain en l’aimant d’une charité sincère, en priant pour lui avec une humble persévérance, comme il faut le faire les uns (17) pour les autres ; en lui donnant tous les enseignements et les bons exemples, les conseils et les secours qui sont nécessaires à son salut. Quelle que soit la position de l’homme, qu’il commande ou qu’il obéisse, s’il a cette vertu, tout ce qu’il fera pour le prochain sera fait avec discrétion et charité, car ces deux choses sont inséparables : elles reposent sur une humilité sincère, qui vient de la connaissance de soi-même.

X. – La charité, l’humilité et la discrétion sont inséparables, et l’âme doit les posséder.

1.- Sais-tu dans quel rapport sont ces trois vertus? Suppose un cercle tracé sur la terre, et au milieu un arbre avec un rejeton qui lui serait uni ; l’arbre se nourrit de la terre contenue dans la largeur du cercle ; s’il en était arraché, il mourrait et ne pourrait donner de fruits tant qu’il n’y serait pas replanté. L’âme aussi est un arbre fait pour l’amour et qui ne peut vivre que d’amour. Si l’âme n’a pas l’amour divin d’une parfaite charité, elle ne donnera pas de fruits de vie, mais des fruits de mort. Il faut que sa racine se nourrisse dans le cercle d’une véritable connaissance d’elle-même, et cette connaissance la fixe en moi, qui n’ai ni commencement ni fin. Quand tu tournes dans un cercle, tu n’en trouves ni le commencement ni la fin, et cependant tu t’y vois renfermée.

2.- Cette connaissance que l’âme a de moi et d’elle-même repose sur la terre d’une véritable humilité, dont l’étendue est proportionnée à celle du cercle de cette connaissance qu’elle a de moi en elle. Sans cela, le cercle ne serait pas sans commencement et sans fin ; il aurait un commencement, puisqu’il commencerait à la connaissance d’elle-même, et finirait dans la confusion, parce que cette connaissance serait séparée de moi.

3.- L’arbre de la charité se nourrit de l’humilité et produit le rejeton d’une véritable discrétion, ainsi que je te l’ai montré. La moelle de l’arbre, c’est-à-dire de la charité dans l’âme, est la patience qui prouve que je suis dans l’âme et que l’âme est en moi. Quand cet arbre est ainsi planté, il porte des fleurs d’une éclatante vertu et les parfums les plus délicieux ; (18) il donne des fruits excellents à tous ceux qui désirent suivre et imiter mes serviteurs ; il rend ainsi honneur et gloire à mon nom et il accomplit le but de la création. Il arrive à son terme, à moi qui suis la vie véritable, et rien ne peut le dépouiller s’il n’y consent pas. Tous les fruits de cet arbre sont inséparables, et ils viennent de la discrétion.

XI.- La pénitence doit être le moyen d’acquérir la vertu et non le but principal de l’âme. – Des lumières de la discrétion en diverses circonstances.

1.- Les fruits que je demande d’une âme doivent prouver la réalité de la vertu au temps de l’épreuve. Souviens-toi de ce que je t’enseignais autrefois, lorsque tu désirais faire de grandes pénitences ; tu me disais : » Que pourrais-je faire, que pourrais-je endurer pour vous « ? Je te répondais intérieurement : » J’aime peu de paroles, mais beaucoup d’œuvres » afin de te faire comprendre que je m’attache peu à celui dont la bouche me dit : » Seigneur, Seigneur, que puis-je faire pour vous « ? et qui désire par amour pour moi mortifier son corps par la pénitence, sans vaincre et tuer sa volonté. Ce que je préfère, ce sont les actes d’une courageuse patience et les œuvres d’une vertu intérieure, qui agit toujours sous’ l’influence de la grâce ; tout ce qu’on fait en dehors de ce principe, je le regarde comme de simples paroles, parce que ce sont des actes bornés, et moi, qui suis l’infini, je veux des actes et un amour sans borne.

2.- Je veux que les œuvres de pénitence et les autres pratiques corporelles soient le moyen et non pas le but de l’âme ; si c’était le but, ce serait un acte borné, comme la parole qui sort des lèvres et qui n’existe plus, quand elle ne sort pas avec l’amour de l’âme qui conçoit et enfante véritablement la vertu. Si ce que j’appelle une parole est uni à l’ardeur de la charité, alors cette parole me devient agréable, parce qu’elle n’est pas seule, mais qu’elle est accompagnée d’une discrétion véritable, et que l’acte du corps est un moyen et non pas le but principal.

3.- Il ne convient pas que le but principal de l’âme soit dans la pénitence et dans les autres œuvres extérieures, car ces œuvres sont finies et s’accomplissent dans le temps ; il faut quelquefois que la créature les abandonne ou qu’on (19) les lui défende. Les circonstances et l’ordre des supérieurs peuvent l’exiger : les accomplir alors serait, non pas un mérite, mais une grande offense. Tu vois donc que ce sont des œuvres bornées, qu’il faut prendre pour moyen et non pour but ; car, en les prenant pour but, l’âme serait vide lorsqu’il faudrait les laisser.

4.- Aussi mon Apôtre, le glorieux Saint Paul, dit dans son Épître, de mortifier le corps et de tuer la volonté, c’est-à-dire de dompter le corps en macérant la chair lorsqu’elle veut se révolter contre l’esprit. Mais la volonté a besoin d’être entièrement vaincue, détruite et soumise à ma volonté. On triomphe ainsi de la volonté par le moyen de la vertu de discrétion, qui fait que l’âme déteste ses fautes et sa sensualité en acquérant la connaissance d’elle-même ; c’est là l’arme victorieuse qui tue l’amour-propre né de la volonté.

5.- Ceux qui agissent ainsi m’offrent non seulement des paroles, mais encore beaucoup d’œuvres, et en disant beaucoup, je n’en fixe pas le nombre, parce que la charité fait naître toutes les vertus, et l’âme qui y est affermie ne doit pas connaître de limites. Je n’exclus pas non plus les paroles, mais je dis qu’elles doivent être peu nombreuses, parce que les œuvres extérieures sont bornées. Elles me sont agréables cependant, lorsqu’elles sont le moyen de la vertu et non pas le but principal.

6.- Il faut bien se garder de mesurer la perfection sur la pénitence. Celui qui tue son corps par la mortification peut être moins parfait que celui qui le traite plus doucement. La vertu et le mérite ne consistent pas dans l’acte ; car que deviendrait celui qui, pour une cause légitime, ne pourrait l’accomplir? La vertu et le mérite sont dans la charité unie à la discrétion, et la discrétion ne met pas de bornes à la charité, parce que je suis la souveraine et éternelle Vérité.

7.- Il ne peut y avoir de mesure à. mon amour, mais il y en a à l’amour du prochain : c’est la lumière de la discrétion, née de la charité, qui le règle ; car il n’est jamais permis de commettre une faute dans l’intérêt même du prochain. Si l’on pouvait par un seul péché retirer le monde entier de l’enfer ou produire un grand bien, il ne faudrait pas commettre ce péché, parce que la charité ne serait pas discrète, et qu’on ne doit pas faire le mal pour le bien et l’utilité du prochain. (20)

8.- Une sainte discrétion apprend aux puissances de l’âme à me servir avec courage ; elle enseigne à aimer le prochain avec ardeur et à donner la vie du corps pour le salut des âmes, si l’occasion s’en présente. Elle fait souffrir mille tourments pour procurer aux autres la vie de la grâce, et elle sacrifie le nécessaire même pour les assister et les secourir dans leurs nécessités corporelles.

9.- C’est ainsi qu’agit la discrétion dans la lumière que lui donne la charité. Toute âme qui veut vivre de ma grâce doit avoir pour moi un amour sans borne et sans mesure, et avec cet amour aimer le prochain selon les règles de la charité, sans jamais commettre de faute pour lui être utile.

10.- C’est l’enseignement de Saint Paul lorsqu’il dit que la charité bien ordonnée est de commencer par soi-même ; autrement on ne servirait pas parfaitement le prochain ; car lorsque la perfection n’est pas dans l’âme, tout ce qu’elle fait pour elle et pour les autres est imparfait. Serait-il convenable que, pour sauver des créatures qui sont finies et créées, on m’offensât, moi qui sais le Bien éternel et infini? La faute ne pourrait jamais être compensée par le bien qu’elle procurerait ; ainsi on ne doit jamais la commettre.

11.- La véritable charité le comprend, parce qu’elle porte avec elle la lumière d’une sainte discrétion. Cette lumière dissipe les ténèbres, détruit l’ignorance, prépare toutes les vertus et devient le principal moyen. Elle est une prudence qui ne peut s’égarer, une force qui est invincible, une persévérance qui unit les extrêmes, le ciel à la terre, parce qu’elle conduit de ma connaissance à la connaissance de soi-même, et de mon amour à l’amour du prochain.

12.- Elle échappe par l’humilité à tous les pièges du tentateur, et par la prudence à toutes les séductions des créatures. Sa main, qui n’a d’autre arme que la patience, triomphe du démon et de la chair avec l’aide de cette douce et bonne lumière, parce qu’elle connaît sa fragilité, et que, la connaissant, elle a pour elle la haine qu’elle mérite. Dès lors elle dédaigne, méprise et foule aux pieds le monde ; elle en reste maîtresse.

13.- Tous les tyrans de la terre ne peuvent ôter la vertu d’une âme ; leurs persécutions, au contraire, la fortifient et l’augmentent. Cette vertu que mon amour a fait naître s’éprouve et se développe par le prochain ; car si elle ne se manifestait (21) pas dans l’occasion, si elle ne répandait pas ses clartés sur les créatures, ce serait une preuve qu’elle ne viendrait pas de la vérité. La vertu ne peut être parfaite et utile que par l’intermédiaire du prochain.

14.- L’âme est comme une femme qui conçoit un fils si elle ne le met pas au monde, si elle ne le montre pas aux hommes, son époux ne peut pas dire qu’il a un fils. Et moi qui suis l’époux de l’âme, si elle n’enfante pas ce fils de la vertu dans la charité du prochain, si elle ne le montre pas quand l’occasion le demande, ne peut-on pas dire qu’elle est stérile? Ce que j’ai dit des vertus, on peut le dire des vices ; ils s’exercent tous par l’intermédiaire du prochain.

XII.- Dieu promet aux souffrances de ses serviteurs le repos et la réforme de l’Église.

1.- Ma souveraine bonté t’a montré la vérité et la doctrine par laquelle tu peux acquérir une grande perfection et la conserver. Je t’ai dit comment tu devais satisfaire à la faute et à la peine, en toi et en ton prochain. La souffrance que supporte une créature attachée à un corps mortel ne peut satisfaire à la faute et à la peine, si elle n’est pas unie à une charité sincère, à une contrition véritable et à une haine profonde du péché. La souffrance, lorsqu’elle est unie à la charité, ne satisfait pas par sa propre vertu, mais par la vertu de la charité et du regret qu’on a de ses péchés. La charité s’acquiert par la lumière de l’intelligence et par la sincérité du cœur qui se fixe en moi, qui suis la Charité. Je t’ai expliqué ces choses lorsque tu m’as demandé de souffrir.,

2.- Je t’ai enseigné comment mes serviteurs doivent s’offrir à moi en sacrifice ; ce sacrifice doit être à la fois et corporel et spirituel. Le vase n’est pas séparé de l’eau quand on la présente au maître. L’eau sans le vase ne pourrait lui être présentée, et le vase sans l’eau lui serait inutile. Vous devez donc m’offrir le vase de toutes les peines que je vous envoie, sans en choisir le lieu, le temps ‘et la mesure, qui dépendent de mon bon plaisir. Mais ce vase doit être plein, c’est-à-dire que vous devez endurer les peines avec amour, avec résignation, et supporter avec (22) patience les défauts du prochain, ne haïssant que le péché. Votre vase alors est plein de l’eau de ma grâce qui donne la vie, et je reçois avec délices ce présent que me font mes épouses, les âmes fidèles. J’accepte leurs ardents désirs, leurs larmes, leurs soupirs, leurs ferventes prières et ces preuves de leur amour apaisent ma colère contre mes ennemis et les hommes pervers, qui commettent contre moi tant d’offenses.

3.- Ainsi donc, souffrez avec courage jusqu’à la mort ; œ sera le signe évident de votre amour pour moi. Après avoir mis la main à la charrue, ne regardez pas en arrière par crainte de quelque créature ou de quelque tribulation. Réjouissez-vous au contraire dans vos épreuves ; le monde se complaît dans ses injustices ; pleurez-les, et celles qui m’offensent vous offensent, et celles qui vous offensent m’offensent. Ne suis-je pas devenu une seule chose avec vous?

4.- Je vous ai donné mon image et ma ressemblance. Lorsque vous avez perdit la grâce par le péché, pour vous rendre la vie, j’ai uni ma nature à la vôtre en revêtant votre humanité. Vous avez mon image, et j’ai pris la vôtre en me faisant homme. Je suis donc une même chose avec vous, et si l’âme veut bien m’aimer, si elle ne me quitte pas par le péché mortel, elle est en moi, et moi en elle. C’est pour cela que le monde la persécute, parce que le monde n’a pas ma ressemblance et qu’il a persécuté mon Fils unique jusqu’à la mort ignominieuse de la Croix. Il agit de même envers vous ; il vous poursuit et vous poursuivra jusqu’à la mort, parce qu’il ne m’aime pas ; si le monde m’avait aimé, il vous aimerait ; mais réjouissez-vous, car votre joie sera grande dans le ciel.

5.- En vérité, je vous le dis, plus la tribulation abondera dans le corps mystique de la sainte Église, plus aussi abondera la douceur de la consolation. Et quelle sera cette douceur? Ce sera la réforme et la sainteté de ses ministres qui fleuriront pour la gloire et l’honneur de mon nom, et qui élèveront vers moi le parfum de toutes les vertus. Ce sont les ministres de mon Église qui seront réformés, et non pas mon Église, car la pureté de mon épouse ne peut être diminuée et détruite par les fautes de ses serviteurs.

6.- Réjouis-toi donc, ma fille, avec le directeur de ton âme et avec mes autres serviteurs ; réjouissez-vous dans (23) votre douleur. Moi qui suis la Vérité éternelle, je vous promets de vous soulager. Après la douleur viendra la consolation, parce que vous aurez beaucoup souffert pour la réforme de la sainte Église.

Le Dialogue – Chapitres I, II, III, IV

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ, DE LA DOUCE VIERGE MARIE, DU GLORIEUX PATRIARCHE DOMINIQUE.

I.- Une âme, avide de la gloire de Dieu et du prochain, s’applique humblement à la prière ; elle adresse quatre demandes à Dieu, lorsqu’elle lui est unie par la charité.

1.- Une âme qui désire ardemment l’honneur de Dieu et le salut du prochain s’applique d’abord aux exercices ordinaires et se renferme dans l’étude de sa propre fragilité, afin de mieux connaître la bonté de Dieu à son égard. Cette connaissance fait naître l’amour, et l’amour cherche à suivre et à revêtir la vérité.

2.- Rien ne donne plus la douceur et la lumière de la vérité qu’une prière humble et continuelle, qui a pour fondement la connaissance de Dieu et de soi-même. Cette prière unie l’âme en lui faisant suivre les traces de Jésus crucifié, et en la rendant un autre lui-même par la tendresse du désir et par l’intimité de l’amour. Notre-Seigneur n’a-t-il pas dit : » Si quelqu’un m’aime, il gardera mes commandements » ; et ailleurs : » Celui qui m’aime (1) est aimé de mon Père : je l’aimerai et je me manifesterai à lui ; il sera une même chose avec moi, et moi avec lui » (S. Jean, XIV, 21).

3.- Nous trouvons dans l’Écriture plusieurs paroles semblables, qui nous prouvent que l’âme, par l’effet de l’amour de Dieu, devient un autre lui-même ; et pour nous en convaincre, voici ce qu’une servante de Dieu, étroitement unie à lui dans la prière, avait appris de son bon Maître au sujet de l’amour infini qu’il porte à ceux qui le servent :

4.- » Ouvre l’œil de ton intelligence, lui disait-il, regarde en moi, et tu verras la dignité et la beauté de ma créature raisonnable. Entre toutes les grâces dont j’ai embelli l’âme en la créant à mon image et ressemblance, admire le vêtement nuptial de la charité et l’ornement des vertus que portent ceux qui me sont continuellement unis par l’amour. Si tu me demandes qui sont ceux-là, je te répondrai, ajoutait le très doux et très aimable Verbe de Dieu, ceux-là sont d’autres moi-même qui ont voulu perdre et détruire leur volonté pour se conformer à la mienne, et l’âme s’unit à moi en toute chose « . Il est donc bien vrai que l’âme s’unit à Dieu par l’amour.

5.- Lorsque cette âme voulut connaître plus clairement la vérité, afin de pouvoir la suivre davantage, elle fit à Dieu le Père quatre demandes humbles et ferventes :

la première était pour elle, parce qu’elle comprenait qu’on ne peut être utile au prochain par son enseignement, ses exemples et ses prières, si l’on n’acquiert pas la vertu soi-même ; la seconde demande était pour la réforme de la sainte Église ; la troisième demande était pour l’univers entier, afin d’obtenir surtout le salut et la paix de ces chrétiens qui insultent et persécutent l’Église avec tant d’acharnement ; par la quatrième demande, elle implorait le secours de la divine Providence pour tous les hommes et pour un cas particulier.

II. – Dieu augmente le désir de l’âme en lui montrant la misère du monde.

1.- Ce désir de l’honneur de Dieu et du salut des hommes était grand et continuel ; mais il s’accrut bien (2) davantage lorsque la Vérité suprême lui eut montré la misère du monde, les périls et les vices où il est plongé ; elle le comprit aussi en recevant une lettre dans laquelle son père spirituel lui expliquait la peine et la douleur immense que doivent causer l’outrage fait à Dieu, la perte des âmes et les persécutions contre la sainte Église.

2.- L’ardeur de son désir augmentait alors ; elle pleurait l’offense de Dieu, mais elle se réjouissait aussi dans l’espérance que la miséricorde infinie voudrait bien arrêter de semblables malheurs. Et parce que, dans la sainte communion, l’âme s’unit plus doucement à Dieu et connaît davantage la vérité, puisqu’alors elle est en Dieu, et Dieu est en elle, comme les poissons qui sont dans la mer en sont eux-mêmes pénétrés, cette âme avait hâte d’arriver au lendemain matin, afin de pouvoir entendre la messe.

3.- C’était une fête de la Sainte Vierge : dès que le jour eut paru et que la messe fut sonnée, elle y courut avec tous les désirs qui l’agitaient ; elle avait une telle connaissance de sa faiblesse et de ses imperfections, qu’elle croyait être la principale cause de tout le mal qui se faisait dans le monde, et cette connaissance lui inspirait une horreur d’elle-même et une soif de la justice qui la purifiaient de toutes les taches qu’elle apercevait en elle. Elle disait : Ô Père éternel, je m’accuse moi-même devant vous, punissez-moi de mes offenses ; et puisque je suis la cause principale des peines que supporte mon prochain, faites-les-moi souffrir, je vous en conjure.

III. – Les œuvres de l’homme sont insuffisantes pour expier et mériter dès qu’elles sont séparées de la charité.

1.- L’éternelle Vérité acceptait le désir de cette âme et l’attirait en haut comme l’offrande des sacrifices de l’Ancien Testament, lorsque le feu du ciel descendait et prenait ce qui était agréable à Dieu. La douce Vérité faisait de même en cette âme ; elle lui envoyait le feu de l’Esprit-Saint qui consumait le sacrifice du désir qu’elle lui avait offert, et elle lui disait : Ne sais-tu pas, ma fille, que toutes les peines que souffre et que peut souffrir une âme dans cette vie, sont incapables d’expier la faute (3) la plus légère? L’offense faite à moi, qui suis le Bien infini, demande une satisfaction infinie.

2.- Je veux que tu saches que toutes les peines ne sont pas données en cette vie pour expier, mais pour corriger. Ce sont les moyens que prend un père pour changer un enfant qui l’offense. La satisfaction est dans l’ardeur d’une âme qui se repent véritablement, et qui hait le péché. La contrition parfaite satisfait à la faute et à la peine, non par la douleur qu’on éprouve, mais par le désir infini qu’on ressent.

3.- Celui qui est infini veut un amour et une douleur infinis. Il veut la douleur infinie de l’âme, d’abord pour les offenses qu’elle a faites à son Créateur, et ensuite pour celles qu’elle voit commettre par le prochain. Ceux qui ont ce désir infini, et qui me sont par conséquent unis par l’amour, gémissent amèrement : lorsqu’ils m’offensent ou qu’ils me voient offenser, Leurs peines, spirituelles ou corporelles, de quelque côté qu’elles viennent, acquièrent un mérite infini et satisfont à la faute qui méritait une peine infinie, quoique ces œuvres elles-mêmes soient finies et accomplies dans le temps qui est fini. Ils ont agi avec un désir infini et leurs peines ont été supportées avec une contrition, un regret de l’offense infini, et c’est pour cela que la satisfaction est parfaite.

4.- C’est ce qu’explique Saint Paul lorsqu’il dit « J’aurais beau parler la langue des anges et des hommes, prophétiser, donner tout mon bien aux pauvres, et livrer mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, tout cela ne me servira de rien » (I Cor., XIII, 1-3, ). L’Apôtre prouve par là que les œuvres finies sont incapables d’expier et de mériter sans le concours de la charité.

IV.- Le désir et la contrition du cœur satisfont à la faute et à la peine pour soi et pour les autres, quelquefois à la faute seulement et non à la peine.

  1. Je t’ai montré, ma fille bien-aimée, que la faute n’est pas punie par la seule peine qu’on souffre dans le temps comme expiation, mais par la peine qui vient de l’amour et de la contrition du cœur. Ainsi l’efficacité (4) n’est pas dans la peine, mais dans le désir de l’âme ; et ce désir, comme toutes les autres vertus, n’a de valeur et de force qu’en Jésus-Christ, mon Fils unique ; sa mesure est l’amour que l’âme a pour lui et sa fidélité à suivre ses traces. C’est là le seul et véritable moyen.
  2. Les peines ne satisfont à la faute que par ce doux et intime amour qui naît de la connaissance de ma bonté, et par cette amère et profonde contrition du cœur qui vient de la connaissance de soi-même et de ses fautes. Cette connaissance produit la haine et la fuite du péché et de la sensualité. Elle fait comprendre qu’on est digne de toutes sortes de châtiments et qu’on ne mérite aucune consolation.
  3. La très douce Vérité disait encore : Oui, la contrition du cœur et les sentiments d’une patience sincère et d’une humilité véritable, font que l’âme se trouve digne de peines et indigne de récompenses ; l’humilité porte à tout souffrir avec patience, et c’est en cela que consiste la satisfaction.
  4. Tu me demandes des peines pour satisfaire aux offenses que commettent contre moi les créatures, et tu désires me connaître et m’aimer, moi qui suis la Vérité suprême et la Source de la vie. Le moyen d’acquérir ma connaissance et de goûter ma vérité éternelle, c’est de ne jamais sortir de la connaissance de toi-même. En t’abaissant dans la vallée de l’humilité, tu me connaîtras en toi, et tu trouveras dans cette connaissance tout ce qui te sera nécessaire.
  5. Aucune vertu ne peut exister sans la charité et sans l’humilité, qui est la gouvernante et la nourrice de la charité. La connaissance de toi-même te donnera l’humilité, parce que tu verras que tu n’as pas l’être par toi-même, mais par moi, qui vous aimais jusque dans les profondeurs du néant ; et cet amour ineffable que j’ai eu pour vous a voulu vous renouveler dans la grâce en vous lavant et vous recréant par ce sang que mon Fils unique a répandu avec tant d’ardeur. C’est ce sang qui enseigne la vérité à celui qui a dissipé le nuage de l’amour-propre par la connaissance de soi-même ; et ce sang est l’unique maître.
  6. L’âme, en recevant ces leçons, éprouve un amour (5) immense, et cet amour lui cause une peine continuelle, non pas une peine qui l’afflige et la dessèche, mais qui l’engraisse au contraire. Elle a connu ma vertu, et ses fautes, l’ingratitude et l’aveuglement des hommes ; elle en ressent une peine inexprimable, mais elle souffre parce qu’elle aime ; sans l’amour elle ne souffrirait pas ainsi. Dès que vous aurez connu ma vérité, il faudra supporter jusqu’à la mort les tribulations, les injures et les affronts de toutes sortes, en l’honneur et à la gloire de mon nom.
  7. Souffrez ces épreuves avec une vraie patience, avec une douleur sincère de tout ce qui m’offense, avec un amour ardent de tout ce qui peut glorifier mon nom. Vous satisferez ainsi à vos fautes et à celles de mes autres serviteurs. Vos peines, rendues efficaces par la puissance de la charité, pourront expier et mériter pour vous et pour les autres. Pour vous, vous recevrez le fruit de la vie ; les fautes qui vous sont échappées seront effacées, et je ne me rappellerai pas que vous les avez commises pour les autres, je prendrai votre charité en considération, et je leur donnerai selon les dispositions avec lesquelles ils les recevront. À ceux qui écouteront avec respect et humilité mes serviteurs, je remettrai la faute et la peine, parce qu’ils parviendront à la connaissance et à la contrition de leurs péchés.
  8. Les prières et les ardents désirs de mes serviteurs seront pour eux des semences de grâces ; en les recevant humblement ils en profiteront à des degrés différents, selon les efforts de leur volonté. Oui, ils seront pardonnés à cause de vos saints désirs, à moins que leur obstination soit telle, qu’ils veuillent être séparés de moi par le désespoir et qu’ils méprisent le sang de mon Fils, qui les a rachetés avec tant d’amour.
  9. Quel fruit en retireront-ils? Le fruit qu’ils en retireront, c’est que, contraint par les prières de mes serviteurs, je les éclairerai ; j’exciterai les aboiements de leur conscience, et je leur ferai sentir la bonne odeur de la vertu, en leur rendant douce et profitable la société de mes amis.
  10. Quelquefois je permettrai que le monde leur laisse entrevoir ses misères, les passions qui l’agitent (6) et le peu de stabilité qu’il présente, afin que leurs désirs s’élèvent aux choses supérieures et qu’ils se dirigent vers le ciel, leur patrie. J’emploierai mille moyens ; l’œil ne saurait voir, la langue raconter, et le cœur imaginer toutes les ruses qu’invente mon amour pour leur donner ma grâce et les remplir de ma vérité. J’y suis poussé par cette inépuisable charité qui me les a fait créer, et aussi par les prières, les désirs et les angoisses de mes serviteurs. Je ne puis rester insensible à leurs larmes, à leurs sueurs et à leurs humbles demandes ; car c’est moi-même qui leur fais aimer ainsi leur prochain et qui leur inspire cette douleur de la perte des âmes.
  11. Je ne puis cependant pas remettre la peine, mais seulement la faute, à ceux qui, de leur côté, ne sont pas disposés à partager mon amour et l’amour de mes serviteurs. Leur contrition est parfaite comme leur amour, et ils n’obtiennent pas comme les autres la satisfaction de la peine, mais seulement le pardon de la faute ; car il faut qu’il y ait rapport entre celui qui donne et celui qui reçoit. Ils sont imparfaits, et ils reçoivent imparfaitement la perfection des désirs et des peines qui me sont offerts pour eux.
  12. Je t’ai dit qu’ils recevaient avec le pardon encore d’autres grâces, et c’est la vérité ; car, lorsque la lumière de la conscience et les autres moyens que je viens d’indiquer leur ont fait remettre leur faute, ils commencent à connaître leur intérieur et à vomir la corruption de leur péché ; ils se purifient et obtiennent de moi des grâces particulières.
  13. Ceux-là sont dans la charité commune, qui acceptent en expiation les peines que je leur envoie ; et s’ils ne font point résistance à la clémence du Saint-Esprit, ils quittent le péché et reçoivent la vie de la grâce. Mais par ignorance et par ingratitude, ils méconnaissent ma bonté et les fatigues de mes serviteurs ; tout ce qu’ils ont reçu de ma miséricorde leur tourne en ruine et en condamnation. Ce n’est pas la miséricorde qui leur fait défaut ni le secours de ceux qui l’ont humblement obtenue pour eux, mais c’est leur libre arbitre qui a malheureusement rendu leur cœur dur comme le diamant. Cette dureté, ils peuvent la vaincre (7) tant qu’ils sont maîtres de leur libre arbitre, ils peuvent réclamer le sang de mon Fils et l’appliquer sur leur cœur pour l’attendrir, et ils recevront le bénéfice de ce sang qui a payé pour eux.
  14. Mais s’ils laissent passer le délai du temps, il n’y aura plus de remède, parce qu’ils n’auront point fait fructifier le trésor que je leur avais confié en leur donnant la mémoire pour se rappeler mes bienfaits, l’intelligence pour voir et connaître la vérité, et l’amour pour les attacher à moi, qui suis cette Vérité éternelle que l’intelligence leur avait fait connaître ! C’est là le trésor que je vous ai donné et qui doit me rapporter ; ils le vendent et l’aliènent au démon, qui devient leur maître et le propriétaire de tout ce qu’ils ont acquis pendant la vie. Ils ont rempli leur mémoire de plaisirs et de souvenirs déshonnêtes ; ils sont souillés par l’orgueil, l’avarice, l’amour-propre et la haine du prochain, qui leur devient insupportable ; ils ont même persécuté mes serviteurs, et toutes ces fautes ont égaré leur intelligence dans le désordre de la volonté. Ils tomberont avec le démon dans les peines de l’enfer, parce qu’ils n’auront pas satisfait à leurs fautes par la contrition et la haine du péché.
  15. Ainsi tu vois que l’expiation de la faute est dans la parfaite contrition du cœur, et non dans les souffrances temporelles ; non seulement la faute, mais la peine qui en est la suite, est remise à ceux qui ont cette contrition parfaite, et en général, comme je te l’ai dit, ceux qui sont purifiés de la faute, c’est-à-dire qui sont exempts de péchés mortels, reçoivent la grâce ; mais s’ils n’ont pas une contrition suffisante et un amour capable de satisfaire â. la peine, ils vont souffrir dans le purgatoire.
  16. Tu vois que la satisfaction est dans le désir de l’âme unie à moi, le Bien infini, et qu’elle est petite ou grande selon la mesure de l’amour de celui qui fait la prière et du désir de celui qui reçoit. C’est cette mesure de celui qui m’offre et de celui qui reçoit qui est la mesure de ma bonté. Ainsi, travaille à augmenter les flammes de ton désir, et ne te lasse pas un instant de crier humblement vers moi et de m’offrir pour ton prochain (8) d’infatigables prières. Je le dis pur toi et pour le père spirituel que je t’ai donné sur terre, afin que vous agissiez avec courage et que vous mouriez à toutes sortes de sensualités.

La cité mystique de Dieu – Chapitre XIII

Comme la conception de la très-sainte Marie fut annoncée par le saint archange Gabriel, et comme pour cela Dieu prévint sainte Anne d’une faveur singulière.

177. Les demandes de saint Joachim et de sainte Anne arrivèrent à la présence et au trône de la très-heureuse Trinité, où, étant exaucées et acceptées, la volonté divine fut manifestée aux anges bienheureux, comme si, à notre façon de concevoir, les trois personnes divines eussent parlé à eux, et leur eussent dit: «Nous avons déterminé par notre bénignité que la personne du Verbe prenne chair humaine, pour réa parer en elle tout le genre humain: nous l’avons a manifesté et promis aux prophètes, nos serviteurs, a afin qu’ils le prédissent au monde. La malice et les a péchés des vivants sont arrivés à un tel excès, qu’ils nous obligeraient d’exécuter la rigueur de a notre justice: mais notre bonté et notre miséricorde surpassent toutes leurs méchancetés, qui ne peuvent éteindre notre charité . Ayons égard qu’ils sont les ouvrages de nos mains, et que nous les avons créés à notre image et ressemblance , afin qu’ils fussent héritiers et participants de notre gloire éternelle. Considérons les agréables services que nos serviteurs et amis nous ont rendus, et le grand nombre de ceux qui se distingueront en nos louanges, et en la pratique de tout ce qui sera de notre bon plaisir. Jetons singulièrement notre vue sur Celle qui doit être élue entre toutes, qui sera la plus agréable, et l’objet de nos délices et de nos complaisances, et qui doit recevoir en son sein la personne du Verbe, et le revêtir de la mortalité de la chair humaine. Et puisque l’œuvre en laquelle nous devons manifester les trésors de notre Divinité au monde doit commencer, c’est maintenant le temps propre d’exécuter ce mystère. Joachim et Anne ont trouvé grâce devant nous; c’est pourquoi nous les a regardons avec miséricorde, et les prévenons par la vertu de nos dons et de nos grâces. Ils ont été fidèles en toutes sortes d’épreuves, ils ont rendu a témoignage de la vérité, et leurs âmes se sont rendues agréables en notre présence par leur sincère candeur. Que Gabriel, notre ambassadeur, leur aille donner des nouvelles de consolation et de joie, pour eux et pour tout le genre humain, et leur annonce que notre bénignité les a regardés et les a choisis pour l’accomplissement de nos desseins.»

178 Les esprits célestes ayant connu cette volonté et ce décret du Très-Haut, le saint archange Gabriel adorant et honorant sa divine Majesté en la manière que ces très-pures et spirituelles substances le font, étant humilié devant le trône de la très-sainte Trinité, il en sortit une voix intelligible qui lui dit; «Gabriel, illuminez, vivifiez et consolez Joachim et Anne, nos serviteurs, et dites-leur que leurs prières sont arrivées à notre présence, et que notre clémence les exaucées Promettez-leur qu’ils recevront un fruit de bénédiction par la faveur de notre droite, et qu’Anne concevra et enfantera une fille à laquelle nous donnons le nom de MARIE.»

179. Plusieurs mystères et secrets qui concernaient cette ambassade furent révélés à (archange saint Gabriel, recevant ce commandement du Très-Haut, qui le fit descendre incontinent du ciel empyrée pour s’acquitter de sa mission. Il apparut à saint Joachim, qui était en oraison, et lui dit; «Homme juste et équitable, le Très-Haut a vu de son trône royal vos désirs, et a exaucé vos prières et vos larmes: il vous rend heureux en la terre. Anne, voire épouse, concevra et enfantera une fille qui sera bénie entre toutes les femmes, et que toutes les nations reconnaîtront comme bienheureuse . Celai qui est le Dieu éternel, incréé et créateur de tontes choses, très-équitable en ses jugements, très-puissant et très-fort, m’envoie vers vous, d’autant que vos œuvres et vos aumônes lui ont été agréables. La charité attendrit le cœur du Tout-Puissant, et hâte ses miséricordes; c’est pourquoi il veut enrichir avec libéralité votre maison et votre famille par la fille qu’Anne concevra, à laquelle le même Seigneur donne le nom de MARIE. Elle doit être dès a son enfance consacrée à Dieu dans son temple, comme vous le lui avez promis. Elle sera grande, a élue, puissante et remplie du Saint-Esprit; et sa conception sera miraculeuse à cause de la stérilité d’Anne; et cette fille sera en sa vie et en ses œuvres a un prodige de grâces et de bénédictions. Louez, Joachim, le Seigneur pour un tel bienfait, et exaltez son saint nom, car il n’a rien opéré de si grand en aucune nation. Vous monterez au temple de Jérusalem pour y rendre vos actions de grâces; et, en témoignage de cette vérité et de cette bonne nouvelle que je vous annonce, vous rencontrerez votre sœur Anne à la porte d’Or, qui ira au temple pour le même sujet. Je vous avertis que cette ambassade est merveilleuse, car la conception de cette fille réjouira le ciel et la terre.»

180. Saint Joachim reçut cette apparition en un sommeil mystérieux qu ïl eut dans la longue prière qu’il fit, afin que cette ambassade fût conforme à celle que saint Joseph, époux de la très-sainte Vierge, reçut ensuite, quand il lui fut manifesté qu’elle était enceinte par l’opération du Saint-Esprit . Le très-heureux saint Joachim revint de ce sommeil tout rempli de joie et de consolation; et, par une prudente précaution, il cacha dans son cœur le secret du grand Roi; il s’en alla au temple par un commandement exprès, où il se prosterna avec une vive foi et une forte espérance en la présence du Très-Haut, et, tout pénétré qu’il était de tendresse et de reconnaissance, lui rendit des actions de grâces, et y adora ses jugements impénétrables .

181. Au même temps que ceci arrivait à saint Joachim, sainte Anne était dans une contemplation très-sublime, et tout absorbée cri Dieu et dans le mystère qu’elle attendait de l’incarnation dit Verbe éternel, dont le même Seigneur lui avait donné de très-hautes connaissances, et communiqué une lumière infuse toute particulière. Elle demandait à sa Majesté, avec une humilité profonde et une vive foi, que la venue du Réparateur du genre humain fût avancée, faisant cette prière; «Roi de très-haute majesté, et Seigneur de tout ce qui est créé, je désirerais, quoique vile a et abjecte créature (mais pourtant ouvrage de vos mains), obliger votre infinie bonté au prix de cette vie que j’ai reçue de vous, Seigneur, d’avancer le temps de notre salut. O quel bonheur, si votre clémence inépuisable s’inclinait à notre grand besoin, et si nos yeux avaient la consolation de voir le Réparateur et le Rédempteur des hommes! Souvenez-vous, Seigneur, des anciennes miséricordes que vous avez pratiquées envers votre peuple, lui promettant votre Fils unique, et que cette délibération de votre amour infini vous y oblige; que ce jour si désiré arrive avant que nous achevions les nôtres. Est-il bien possible que le Très Haut veuille descendre de son trône céleste! Est-il possible qu’il ait une mère sur la terre! Quelle femme sera si heureuse et si fortunée! Oh! qui la pourrait voir! Qui serait digne de servir ses servante! Bienheureuses les nations qui la verront et qui pourront se prosterner à ses pieds et l’adorer. Combien douce sera sa vue! Combien sera charmante sa conversation! Heureux les yeux qui la verront; heureuses les oreilles qui entendront ses discours, et la famille qui aura le glorieux avantage de lui donner une Mère. Que ce décret, Seigneur, s’exécute maintenant, et que votre divine volonté s’accomplisse.»

182. Sainte Aune s’occupait en de semblables oraisons et colloques après les connaissances qu’elle reçut de cet ineffable mystère, et elle en communiquait toutes les raisons à son ange gardien, qui lui apparaissait souvent, et principalement dans cette occasion, en laquelle il se fit voir plus éclatant qu’à l’ordinaire. Le Très-Haut ordonna que l’ambassade de la conception de sa très-sainte Mère frit en quelque chose semblable à celle qui se devait faire ensuite touchant son ineffable incarnation; parce que sainte Anne s’occupait à méditer avec une humble ferveur sur le bonheur de celle qui devait être mère de la Mère du Verbe incarné; et la très-sainte Vierge formait les mêmes souhaits et les mêmes actes touchant celle qui devait être mère de Dieu, comme je le dirai eu son lieu: le même ange faisant sous une forme humaine les deux ambassades, bien que l’apparition qui se fit à la Vierge Marie fût avec plus d’éclat et avec plus de mystère.

183. Le saint archange Gabriel se présenta à sainte Anne sous une forme humaine, plus beau et plus reluisant que le soleil, et lui dit; «Anne, servante du Très-Haut, je suis l’ange du conseil de sa divine Majesté, envoyé des cieux par son infinie bonté, qui regarde toujours favorablement les humbles qui habitent la terre . La prière persévérante est bonne, et l’humble confiance lui est agréable. Le Seigneur a exaucé vos demandes, parce qu’il est près de ceux qui l’invoquent avec une foi vive et une ferme espérance , et qui attendent avec patience et avec résignation les effets de sa miséricorde. Que s’il tarde quelquefois d’accomplir les souhaits et les prières des justes, et s’il semble ne vouloir pas leur accorder ce qu’ils lui demandent, ce n’est que pour les disposer à l’obtenir de sa bonté beaucoup plus avantageusement. La prière et l’aumône sont des clefs qui ouvrent les trésors du Roi tout-puissant, et attirent les richesses de ses miséricordes sur ceux qui l’invoquent . Vous et Joachim avez demandé un fruit de bénédiction, et le Très-Haut a déterminé de vous le donner autant admirable que saint, et de vous accorder beaucoup plus que vous ne lui avez demandé, en vous enrichissant de ses dons célestes; parce que vous étant humiliés dans vos demandes, le Seigneur, satisfaisant vos désirs, se veut exalter avec magnificence: car la créature ne lui saurait être plus agréable que lorsqu’elle lui demande avec humilité et confiance, sans douter de son pouvoir infini. Persévérez dans vos prières, et demandez sans casse le remède du genre humain, afin d’obliger le Seigneur de vous exaucer. Moise , par la persévérance de sa prière, rendit son peuple victorieux. Esther, par la prière et par la confiance, le délivra de la mort. Judith, par la même prière, fut fortifiée et encouragée pour réussir dans une aussi difficile exécution que celle qu’elle devait entreprendre pour la défense d’Israël; et elle en vint à bout, n’étant qu’une femme faible. David vainquit Goliath, parce qu’il pria en invoquant le nom du Seigneur . Élie obtint le feu du ciel pour son sacrifice, et il ouvrait et fermait les cieux par sa prière . L’humilité, la foi et les aumônes de Joachim aussi bien que les vôtres sont montées jusqu’au qu’au trône du Très-Haut, qui m’a envoyé, comme l’un de ses ministres angéliques, pour vous combler de joie et de consolation par les bonnes nouvelles que je vous annonce; parce que sa divine Majesté vous veut rendre bienheureuse, en vous choisissant pour mère de celle qui doit concevoir et enfanter le a Fils unique du Père éternel. Vous enfanterez une fille qui s’appellera MARIE par une ordonnance divine. Elle sera bénie entre toutes les femmes, et remplie du Saint-Esprit. Elle sera la nuée qui vous doit donner la rosée du ciel pour le soulagement des mortels, et les prophéties de vos anciens pères s’accompliront en elle. Elle sera la porte de la vie a et du salut pour les enfants d’Adam. Et vous saurez que j’ai annoncé à Joachim qu’il aurait une fille qui sera bienheureuse et bénie; mais le Seigneur lui a caché le mystère, ne lui manifestant pas quelle dût être mère du Messie. C’est pourquoi vous devez garder ce secret: et vous irez au plus tôt au a temple, pour y rendre grâces au Très-Haut de tant de faveurs que sa puissante et libérale droite vous a faites. Vous rencontrerez Joachim à la porte d’Or, où vous confèrerez avec lui des assurances que vous avez reçues de votre enfantement. Mais pour vous, qui êtes bénie du Seigneur, son infinie Majesté veut vous visiter et enrichir par ses plus singulières a grâces; il parlera à votre cour dans la solitude , et donnera le principe à la loi de grâce, en donnant l’être dans votre sein à Celle qui doit donner la chair mortelle au Seigneur immortel par la forme humaine qu’il en recevra. Et la véritable loi de miséricorde sera écrite dans cette humanité unie au Verbe par son sang .»

184. Afin que la faiblesse de l’humble cœur de sainte Anne pût supporter la grande admiration et la joie extraordinaire que lui causait la nouvelle que cet ambassadeur céleste lui donnait, elle fut fortifiée par le Saint-Esprit: ainsi elle la reçut avec une consolation inconcevable de son âme. Ensuite elle s’en alla au temple de Jérusalem, où elle rencontra saint Joachim, comme l’ange le leur avait prédit. Ils y rendirent tous deux des actions de grâces à l’auteur de cette merveille, et ils y offrirent des dons et des sacrifices particuliers. Ils y reçurent de nouvelles illustrations de la grâce de l’Esprit divin, et ils s’en retournèrent en leur maison remplis de consolations célestes, s’entretenant des faveurs qu’ils venaient de recevoir du Très-Haut par le ministère de son saint ange Gabriel, qui leur avait annoncé et promis à chacun en particulier, de la part du Seigneur, qu’il leur donnerait une fille qui serait la plus éminente en bonheur et en gloire. Et ils se communiquèrent dans cette occasion l’ordre qu’ils avaient reçu du même ange, de se marier ensemble pour le plus grand service de Dieu. Ils différèrent vingt ans de se communiquer ce secret, et ils ne le firent qu’après que l’ange leur eut promis la succession d’un telle fille. Ils renouvelèrent ensuite leurs vœux de l’offrir au temple, qu’ils y monteraient tous les ans dans un semblable jour, avec des offrandes extraordinaires, et qu’ils l’emploieraient en de divines louanges, en des actions de grâces et en aumônes. Ce qu’ils exécutèrent après; et ils ne cessèrent de rendre honneur et gloire au Très-Haut.

185. La prudence de sainte Anne lui fit garder le secret caché, sans jamais découvrir à saint Joachim, ni à aucune autre créature, que sa fille dût être la mère du Messie. Et le saint père n’en connut autre chose durant tout le cours de sa vie, sinon qu’elle serait une grande et mystérieuse femme; mais le Très-Haut le lui manifesta seulement quelques moments avant sa mort, comme je le dirai en son lieu. Et quoique j’aie reçu de grandes pénétrations et de sublimes conna4ssances des vertus et de la sainteté de ces deux saints parents de la Reine du ciel, je ne m’arrête point à déclarer ce que tous les fidèles doivent supposer, pour passer à mon principal dessein.

186. La première conception du corps qui devait servir à la Mère de la grâce, ayant été faite, et avant que de créer son âme très-sainte, Dieu fit une faveur singulière à sainte Anne. Elle eut une vision ou apparition intellectuelle de sa divine Majesté qui lui arriva d’une façon très-relevée; et, lui communiquant dans cette vision de grandes connaissances et des dons particuliers de grâces, il la disposa et la prévint par de très-douces bénédictions . Par la parfaite pureté qu’il lui communiqua, il spiritualisa tout son corps, et éleva son âme à un tel degré de perfection, que dès ce jour elle ne s’occupa à aucune chose humaine qui pût l’empocher d’unir toutes ses affections et toutes ses puissances à Dieu, sans le perdre jamais de vue. Le Seigneur lui dit, pendant qu’il lui départait, ces faveurs: «Anne, ma chère servante, je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob: ma bénédiction et ma lumière éternelle est avec toi. J’ai formé l’homme pour l’élever de la poussière, pour le faire héritier de ma gloire et participant de ma Divinité. Quoique je l’aie enrichi de plusieurs dons et que je l’aie mis en un état très-parfait, il a tout perdu en écoutant le serpent. Mais, oubliant par un effet de ma bonté son ingratitude, je veux réparer son dommage, et accomplir ce que j’ai promis à mes serviteurs et à mes prophètes, de leur envoyer mon Fils unique et leur rédempteur. Les cieux sont fermés, les anciens pères sont détenus sans pouvoir jouir de ma face, et sont privés du prix de ma gloire éternelle, que je leur ai promis: l’inclination de ma bonté infinie est comme violentée en ne se communiquant pas au genre humain. Je voudrais déjà user de ma miséricorde libérale à son égard, et lui donner la personne du Verbe éternel, afin qu’il se fasse homme, naissant d’une femme qui soit mère et vierge immaculée, pure, bénie et sainte sur toutes les créatures; et, pour en venir à l’exécution, je te fais mère de cette mienne et unique élue .»

187. Je ne puis pas facilement expliquer les effets que causèrent ces paroles du Très-Haut dans le cœur candide de sainte Anne, ayant été la première des mortels à qui le ministère de sa très-sainte fille fut révélé: qu’elle serait Mère de Dieu, et que celle qui était choisie pour le plus grand ouvrage de la puissance divine serait conçue dans son sein. Il était convenable aussi qu’elle en fût informée, parce qu’elle devait enfanter et élever avec tous ses soins cette mystérieuse fille, et afin qu’elle sût estimer le trésor qu’elle possédait. Elle écouta avec une humilité profonde la voix du Seigneur, et répondit avec une sainte crainte: «Seigneur Dieu éternel, c’est le propre de votre bonté immense, et l’ouvrage de votre puissant bras, de tirer le pauvre et le méprisé de la confusion . Je me reconnais, Seigneur, indigne de telles a miséricordes et de tels bienfaits. Que peut faire ce petit vermisseau en votre présence? Je ne puis vous offrir en actions de grâces que votre être même et votre propre grandeur, et en sacrifice, que mon âme et toutes mes puissances. Faites, Seigneur, de moi selon votre sainte volonté, puisque je m’y abandonne entièrement. Je voudrais être aussi dignement vôtre, que les grandes faveurs que vous me faites le méritent; mais que ferai-je, moi qui suis indigne d’être la servante de celle qui doit être mère de votre Fils unique et ma fille? Je confesserai, Seigneur, toujours cette vérité, dont je suis pénétrée, aussi bien que mon extrême pauvreté, qui ne m’empêchera pas de me prosterner aux pieds de vos immenses grandeurs pour y attendre les effets de votre miséricorde, puisque vous êtes un père pitoyable et le Dieu tout-puissant. Rendez-moi telle, Seigneur, que la dignité dont vous m’honorez le demande.»

188. Sainte Anne eut une merveilleuse extase dans cette vision, où elle reçut des connaissances très-profondes de la loi de nature, de la loi écrite et de la loi évangélique. Elle y découvrit comment la nature divine, dans le Verbe éternel, se devait unir à la nôtre; comment la très-sainte humanité serait élevée à l’être de Dieu, et plusieurs autres mystères de ceux qui se devaient opérer en l’incarnation du Verbe divin: le Très-Haut la disposant, par ces illustrations et par d’autres dons de grâces, pour la conception et la création de l’âme de sa très-sainte fille, qui devait être Mère de Dieu.

La cité mystique de Dieu – Chapitre XII

Comme le genre humain s’étant multiplié, les clameurs des justes s’augmentèrent pour demander la venue du Messie, et les péchés s’accrurent aussi, et Dieu envoya au monde deux flambeaux dans la nuit de la loi ancienne pour annoncer la loi de grâce.

163. La postérité d’Adam s’étendit en grand nombre, et partant, les justes et les injustes se multiplièrent; et les saints augmentèrent leurs cris pour demander le Rédempteur, pendant que les pécheurs se rendaient indignes d’un tel bienfait par leurs crimes. Le peuple du Très-Haut et le triomphe du Verbe qui se devait faire homme, étaient déjà arrivés aux termes que la volonté divine avait marqués pour la venue du Messie; parce que le règne du péché avait si fort étendu sa malice sur les enfants de perdition, qu’il ne trouvait quasi plus de limites: c’est pourquoi le temps convenable au remède était arrivé. Les justes en augmentant leurs mérites avaient augmenté leurs couronnes; les prophètes et les saints pères connaissaient, par une joie extraordinaire que la divine lumière leur causait, que le salut et la présence de leur Restaurateur s’approchaient; et redoublant la ferveur de leurs cris, demandaient à Dieu que les prophéties et les promesses qu’il avait faites à son peuple fussent accomplies. Et ils représentaient devant le trône de 1a divine miséricorde la longue et ténébreuse nuit du péché dans laquelle il avait vécu dès la création du premier homme, et l’aveuglement des idolâtries, dans lequel tout le reste du genre humain était enseveli .

164. Lorsque l’ancien serpent eut infecté tout l’univers par son source venimeux, et qu’il semblait jouir de la paisible possession des mortels; quand eux-mêmes, s’éloignant de la lumière de la raison naturelle et de celle qu l’ancienne loi écrite leur pouvait fournir , au lieu de chercher la véritable Divinité, en feignaient plusieurs fausses, et que chacun se forgeait un dieu à sa fantaisie, sans faire réflexion que la confusion de tant de dieux était contraire à la perfection, su bel ordre et à la tranquillité de l’âme; quand par ces erreurs la malice, l’ignorance et l’oubli du vrai Dieu s’étaient déjà naturalisés, et cette mortelle langueur ou léthargie qui remplissait le monde, était si fort négligée, que les misérables et aveuglés malades n’ouvraient pas seulement la bouche pour en demander le remède; quand l’orgueil était sur le trône, et le nombre des forts presque infini , et que le superbe Lucifer faisait ses efforts pour boire les eaux du Jourdain les plus pures ; quand Dieu était le plus offensé par toutes ces injures et le moins honoré des hommes; et lorsque l’attribut de sa justice avait le plus de sujet de réduire tout ce qui est créé dans son premier néant:

165. Dans un tel état où les choses se trouvaient, le Très Haut (à notre façon de concevoir) tourna sa vue vers l’attribut de sa miséricorde, et fit pencher le poids de son incompréhensible équité du côté de la loi de clémence, voulant être plus adouci par sa même bonté, par les clameurs et par les services des justes et des prophètes de son peuple, qu’irrité par la méchanceté et par les offenses de tous les autres pécheurs. Il détermina donc de donner Jans cette nuit si rigoureuse de la loi ancienne des gages assurés du jour de la grâce, envoyant deux flambeaux très-reluisants su monde, qui annonçassent la prochaine aurore du Soleil de justice, Jésus-Christ notre Sauveur. Ces deux flambeaux furent saint Joachim et sainte Anne, que la volonté divine avait préparés et créés, afin qu’ils fussent faits selon son cœur. Saint Joachim avait sa maison, sa famille et ses parents à Nazareth, petite ville de Galilée. II fut toujours juste, saint et éclairé d’une grâce spéciale et d’une lumière céleste. Il pénétrait plusieurs mystères des Écritures et des anciens prophètes, et par ses continuelles et ferventes prières il demandait à. Dieu l’accomplissement de ses,promesses; et sa foi et sa charité pénétraient les cieux. Il était très-humble en lui-même, pur, d’une fort grande sincérité et de saintes manières; homme grave et sérieux, et d’une modestie et honnêteté incomparables.

166. Sainte Anne avait sa maison en Bethléhem; elle était une fille très-chaste, très-humble et très-belle, et dès son enfance, sainte, modeste et remplie de vertus. Elle reçut aussi du Très-Haut de grandes et de fréquentes illustrations, et s’occupait toujours à contempler les choses divines, sans négliger ses affaires domestiques, auxquelles elle était infatigable; et par ces saintes occupations-elle-,arriva à la plus grande perfection de la vie active et de la contemplative. Elle avait une science infuse des Écritures saintes, et une connaissance profonde de leurs mystères les plus cachés; elle fut incomparable aux vertus infuses de foi, d’espérance et de charité. Prévenue de ces dons, elle priait continuellement pour avancer la venue du Messie; et ses prières furent si agréables au Seigneur, qu’elle pouvait mériter la réponse d’avoir blessé son cœur par un de ses cheveux , et avancé cet heureux temps, puisque sans aucun doute les mérites de sainte Anne ne contribuèrent pas peu à anticiper la venue du Verbe, tenant la plus haute place entre tous les saints du vieux Testament.

167. Cette femme forte fit aussi une fervente prière, afin que dans l’état de mariage le Très-Haut lui donnât un époux qui la secondât à garder la loi divine et à devenir plus parfaite en l’observance de ses préceptes; et en même temps que sainte Anne faisait cette prière au Seigneur, sa providence divine ordonna que saint Joachim la fit aussi, afin que ces deux requêtes fussent en même temps présentées devant le tribunal de la très-sainte Trinité, où elles furent exaucées et expédiées. Il fut aussitôt délibéré par une ordonnance divine que Joachim et Anne s’uniraient par le lien du mariage, et seraient les parents de celle qui devait être Mère de Dieu incarné. Et pour l’exécution de ce décret le saint archange Gabriel fut envoyé pour le manifester à l’un et à l’autre apparut en forme corporelle à sainte Anne lorsqu’elle était dans une fervente oraison, en laquelle elle demandait la venue du Sauveur du monde et le remède des hommes. Elle vit ce saint prince si resplendissant et d’une beauté si surprenante, qu’elle en reçut quelque trouble et une sainte crainte, accompagnée d’une joie intérieure que sa présence lui causait par les lumières qu’elle communiquait à son âme. La sainte se prosterna avec une profonde humilité pour honorer l’ambassadeur du ciel; mais il s’opposa à cette posture humiliante, et l’encouragea comme celle qui devait être l’arche de la véritable manne, la très-sainte Marie, Mère du Verbe éternel; car le Seigneur avait déjà découvert ce mystère caché au saint archange, lorsqu’il l’envoya pour faire cette ambassade, quoique les autres anges du ciel ne le pénétrassent point encore, parce que cette révélation ou illumination fut faite immédiatement du Seigneur au seul archange Gabriel, qui ne manifesta pas non plus alors ce grand mystère à sainte Anne; mais lui ayant demandé son attention, il lui dit; «Servante du Seigneur, le Très-Haut vous bénisse et soit votre a salut. Sa Majesté divine a exaucé vos prières, et veut que vous persévériez à demander la venue du Sauveur, et vous ordonne de recevoir Joachim pour votre époux; il est homme juste et agréable aux yeux du Seigneur, et vous pourrez persévérer avec lui en l’observance de sa divine loi et en son service. Continuez vos prières et vos demandes, et n’ayez point d’autre soin, car le même Seigneur en ordonnera l’exécution. Marchez par le droit chemin de a la justice; élevez votre cœur et votre esprit aux choses du ciel, priez toujours pour la venue du Messie, et réjouissez-vous dans le Seigneur, qui est votre salut.» L’ange disparut après cela, l’ayant laissée fort éclairée pour pénétrer plusieurs mystères des Écritures, et ayant rempli son âme de consolations et renouvelé la ferveur de son esprit.

168. L’archange n’apparut point ni ne parla pas à saint Joachim en forme corporelle comme à sainte Anne; mais l’homme de Dieu s’aperçut qu’il lui tenait ces discours en songe: «Joachim, soyez béni de la divine droite du Très-Haut, persévérez en vos désirs et pratiquez la justice et la perfection. Le Seigneur veut que vous receviez Anne pont votre épouse, car le Tout-Puissant a rempli son âme de a bénédictions. Ayez soin d’elle et estimez-la comme un précieux don que sa main libérale vous fait, et rendez grâces à sa Majesté divine de vous l’avoir, confiée.» En vertu de ces divines ambassades, Joachim demanda la très-chaste Anne pour épouse, et le mariage se fit, obéissant tous deux à la volonté de Dieu, sans pourtant que l’un découvrit son secret à l’autre, jusqu’à ce que quelques années fussent passées, comme je le dirai en son lieu. Les deux saints époux habitèrent à Nazareth, et y suivirent les voies du Seigneur. Ils se rendirent fort agréables au Très-Haut et sans reproches, donnant la plénitude des vertus à toutes leurs œuvres par leur justice et par leur sincérité. Ils faisaient tous les ans trois portions de leurs revenus. Ils offraient la première au temple de Jérusalem pour le culte du Seigneur; ils distribuaient la seconde aux pauvres, et destinaient la troisième pour l’honnête entretien de leur famille. Dieu augmentait leurs biens temporels, parce qu’ils les employaient avec beaucoup de libéralité et de charité.

169. La paix était inviolable entre eux; ils vivaient dans une grande conformité de mœurs, sans querelle et sans bruit. La très-humble Anne était soumise en toutes choses à la volonté de Joachim; et l’homme de Dieu allait avec une sainte émulation au-devant de tout ce qui pouvait être de l’inclination de sainte Anne: et ce n’était pas en vain qu’il se confiait entièrement à sa conduite . De manière qu’ils vécurent en une si parfaite charité, qu’ils n’eurent pendant toute leur vie qu’une même volonté. Et étant unis au nom du Seigneur , sa sainte crainte ne les abandonnait jamais: saint Joachim ne manquant pas d’obéir au commandement que l’ange lui avait fait d’honorer son épouse et d’en avoir un grand soin.

170. Le Seigneur prévint la vénérable sainte Anne de ses plus douces bénédictions , lui communiquant des dons très-sublimes de grâce et de science infuse, pour la disposer au grand bonheur qui lui devait arriver, d’être mère de celle qui le devait être du même Seigneur. Et comme les œuvres du Très-Haut sont parfaites et achevées, il la fit par conséquent digne mère de la, plus parfaite des créatures, qui devait être inférieure à Dieu seul en sainteté, et supérieure à toutes les pures créatures.

171. Ces saints mariés passèrent vingt ans sans avoir aucun enfant, ce qui était réputé en ce temps-là et parmi ce peuple comme une grande honte c’est pourquoi ils essuyèrent de leurs voisins et de leurs amis plusieurs opprobres; car on croyait que ceux qui n’avaient point d’enfants n’avaient aucune part à la venue du Messie qu’ils attendaient. Mais le Très-Haut, qui les voulut affliger et les disposer à la grâce qu’il leur préparait par le moyen de cette humiliation, leur donna la patience pour se conformer aveuglément à ses divines dispositions, et afin qu’ils semassent par des larmes et par des prières cet heureux fruit qu’ils devaient ensuite recueillir . Ils le demandèrent du plus profond de leur cœur, en ayant reçu un commandement exprès du Ciel; et ils firent un vœu particulier au Seigneur que, s’il- leur donnait un enfant, ils le lui offriraient dans le temple, et le consacreraient à son service comme un fruit de bénédiction qu’ils en auraient reçu.

172. Le vœu de cette offrande fut fait par une particulière inspiration du Saint-Esprit, qui ordonnait que celle qui devait servir de demeure au Fils unique du Père, fût offerte et comme consignée par ses propres parents au même Seigneur avant qu’elle reçût l’être. Car sils ne se fussent obligés par un veau particulier de l’offrir au temple avant que de la connaître et de la pratiquer, la voyant ensuite si aimable, si douce et si agréable, ils auraient eu toutes les peines imaginables de s’en séparer, et ne l’eussent offerte qu’à contre-cœur, à cause du grand amour qu’ils auraient eu pour elle. Par cette offrande le Seigneur ne satisfaisait pas seulement, selon notre façon de parler, cette espèce de jalousie qu’il avait déjà, que nul autre que lui n’eût aucune prétention sur sa très-sainte Mère; mais son amour se trouvait aussi satisfait dans le retardement de sa venue.

173. Ayant persévéré un an entier dans ces ferventes demandes, selon l’ordre qu’ils en avaient reçu du Seigneur, il arriva que saint Joachim alla au temple de.Jérusalem par une inspiration divine et par un commandement exprès, pour y offrir des prières et des sacrifices pour la venue du Messie, et pour obtenir le fruit qu’il désirait. Y étant arrivé avec d’autres du lieu de sa demeure pour y offrir, en présence du souverain prêtre, les dons accoutumés, un prêtre appelé Issachar fit une forte correction au vénérable vieillard de ce qu’il offrait avec les antres, étant stérile. Et parmi les raisons qu’il lui allégua, il lui dit: «Joachim, pourquoi te présentes-tu pour offrir, étant un homme inutile? Sépare-toi des autres et va-t’en; n’irrite point le Seigneur par tes offrandes et par tes sacrifices, car ils ne sont pas agréables à ses yeux.» Le saint homme, tout honteux et confus, s’adressa avec une humble et amoureuse affection au Seigneur, lui disant; «Mon souverain Seigneur et mon Dieu éternel, votre commandement et votre volonté m’ont fait venir au temple; celui qui y tient votre place me méprise; mes péchés ont mérité cet affront; je le reçois donc pour l’amour de vous: ne méprisez pas, Seigneur, l’ouvrage de vos mains .» Après quoi l’affligé Joachim sortant du temple (dans une assiette pourtant fort tranquille), s’en alla à une maison de campagne qu’il avait; et durant quelques jours qu’il passa dans cette solitude, il adressa ses soupirs su Seigneur, et lui fit cette prière:

174. «Dieu d’une éternelle majesté, de qui dépendent tout l’être et l’entière réparation du genre humain, prosterné en votre divine présence, je supplie votre bonté infinie de regarder d’un œil favorable l’affliction de mon âme, et d’exaucer mes prières et celles d’Anne votre servante. Vos yeux pénètrent tous nos souhaits: que si je ne mérite pas a d’être exaucé, ne rejetez pas mon humble épouse, Seigneur Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob nos

anciens pères; ne détournez point de nous votre a clémence, et ne permettez pas, puisque vous êtes Père, que je sois du nombre des rejetée et des a réprouvés en mes offrandes, comme inutile, parce que vous ne me donnez point de succession. Souvenez-vous, Seigneur, des sacrifices et des oblations de vos serviteurs et de vos prophètes tees anciens pères , et ayez présentes les œuvres que votre divine vue a trouvées en eux dignes de vous être agréables. Et puisque vous me commandez, Seigneur, que je vous demande avec confiance, comme au Tout-Puissant et infiniment riche en miséricordes, accordez-moi ce que je désire et vous demande par votre ordre; car en vous demandant j’obéis à votre sainte volonté, en quoi vous me a promettez d’exaucer ma prière. Que si mes péchés arrêtent vos miséricordes, éloignez de moi ce qui vous déplaît et cause cet empêchement. Vous êtes puissant, Seigneur Dieu d’Israël, et vous pouvez a opérer sans aucun obstacle tout ce qu’il vous plaira . Écoutez mes prières, et bien que ce soit un a pauvre et abject qui vous les fait, vous êtes infini et porté à, user de miséricorde envers les humbles Où trouverai-je mon refuge, sinon en vous, qui êtes le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs et le Tout-Puissant? Vous avez comblé vos enfants et vos serviteurs de dons et de bénédictions en leurs générations, et vous m’enseignez de désirer et d’espérer de votre libéralité ce que vous avez opéré envers mes frères. Si c’est votre bon plaisir de m’accorder ma demande, j’offrirai et je consacrerai à votre a saint temple et à votre service, le fruit de succession que je recevrai de votre main libérale. J’abandonne mon cœur et mon âme à votre divine volonté, et j’ai toujours désiré d’éloigner mes yeux de la vanité. Faites de moi tout ce qu’il vous plaira, et consolez, Seigneur, nos âmes, par l’accomplissement de notre espérance. Regardez du trône de votre Majesté cette misérable poussière, et daignez la relever, afin qu’elle vous glorifie et vous adore, et que votre sainte volonté soit accomplie en toutes choses, et non pas la mienne.»

175. Joachim fit cette demande dans sa solitude; cependant le saint ambassadeur déclara à sainte Anne qu’il serait agréable à la divine Majesté quelle lui demandât une succession d’enfants avec cette sainte intention et cette grande affection qu’elle avait de (obtenir. Et la sainte dame ayant connu que c’était la volonté de Dieu et celle de son époux Joachim, se prosternant avec une humble soumission et confiance en la présence du Seigneur, fit cette prière: «Très-haute Majesté, Seigneur, créateur et conservateur de toutes choses, que mon âme honore et adore a comme le Dieu véritable, infini, saint et éternel, je parlerai et je manifesterai en votre royale présence ma nécessité et mon affliction, quoique je ne sois que poussière et que cendre . Seigneur Dieu incréé, faites-nous dignes de votre bénédiction, en nous donnant un fruit saint que nous vous puissions offrir dans votre temple. Souvenez-vous, Seigneur, que votre servante Anne, mère de Samuel, était stérile, et que, par votre libérale miséricorde, elle reçut l’accomplissement de ses désirs . Je ressens dans mon cœur une force qui m’incite et me a provoque de vous demander d’user à mon égard de a la mime miséricorde. Exaucez donc, mon très-doux Seigneur, mon humble prière, et souvenez-vous des services, des offrandes et des sacrifices de mes anciens pères, et des faveurs que le bras de votre toute-puissance a opérées en eux. Je voudrais bien, Seigneur, vois présenter une oblation qui vous fût agréable et que vous pussiez accepter; mais la plus a grande que, je puisse vous offrir est mon âme, mes a puissances, mes sens, et tout l’être que vous m’avez donné. Et si, daignant me regarder de votre trône a divin, vous me donnez un enfant, je le consacre et a je l’offre dès à présent au temple pour vous servir. Jetez, Seigneur, Dieu d’Israël, les yeux de votre bénignité sur cette vile et pauvre créature, consolez votre a serviteur Joachim, accordez-nous cette demande; a et que votre sainte et éternelle volonté s’accomplisse en toutes choses.»

176. Saint Joachim et sainte Anne firent ces prières; et j’en ai reçu une telle intelligence et découvert une si grande sainteté en ces heureux parents, qu’il ne m’est pas possible de dire tout ce que j’en conçois et que j’en ressens, à cause de ma grande ignorance; on ne le peut pas tout raconter; aussi cela n’est-il pas nécessaire, puisque ce que j’en viens de dire suffit à mon propos. Que si l’on veut former de hautes conceptions de ces saints, l’on n’a qu’à les mesurer et les proportionner à la très-haute fin et su sublime ministère pour lesquels Dieu les avait choisis, qui était d’être les aïeux immédiats de notre Seigneur Jésus-Christ, et les parents de sa très-sainte Mère.

La cité mystique de Dieu – Chapitre XI

Que le Tout-Puissant en la création de toutes choses eut notre Seigneur Jésus-Christ et sa très-sainte Mère présents, et qu’il élut et favorisa son peuple figurant ces mystères.

133. La Sagesse, parlant de soi-même, dit au chapitre huitième des Proverbes, qu’elle se trouva présente en la création de toutes choses avec le Très-Haut. Et j’ai déjà dit que cette sagesse est le Verbe incarné, qui était présent avec sa très-sainte Mère lorsque Dieu déterminait dans son entendement divin la création de tout le monde; car dans cet instant non-seulement le Fils était avec le Père éternel et avec le Saint-Esprit en l’unité de la nature divine, mais aussi l’humanité qu’il devait prendre était, en premier lieu de tout ce qui est créé, prévue et désignée dans l’entendement du Père éternel; et avec son humanité, sa très-sainte Mère, qui devait la lui administrer du plus pur de son sang. En ces deux personnes tous ses ouvrages furent prévus, et à leur considération le Très-Haut s’obligeait, à notre façon de parler, de ne pas faire cas de toutes les ingratitudes que le genre humant et les anges mêmes qui prévariquèrent pouvaient commettre, et de ne pas laisser pourtant de procéder à la création de ce qui restait à faire, et des autres créatures qu’il préparait pour le service de l’homme.

134. Le Très-Haut regardait son Fils unique humanisé et sa très-sainte Mère comme des modèles qu’il venait de former par la grandeur de sa sagesse et de son pouvoir, pour sen servir comme d’originaux, sur lesquels il copiait tout le genre humain; et parce que ces deux images avaient une grande ressemblance à sa divinité, toutes les autres aussi, par rapport à ces deux modèles, seraient formées sur cette ressemblance de la Divinité. Il créa aussi les choses matérielles qui sont nécessaires à la vie humaine, mais avec une telle sagesse, que quelques-unes servissent aussi de symboles qui représentassent en quelque façon les deux objets, Jésus-Christ et Marie, sur lesquels il arrêtait principalement sa vue, et auxquels elles devaient servir. C’est pourquoi il fit ces deux grandes lumières du ciel, le soleil et la lune, afin qu’en divisant la nuit d’avec le jour , elles nous représentassent le Soleil de justice, Jésus-Christ, et sa très-sainte Mère, qui est belle comme la lune , lesquels divisent le jour de la grâce de la nuit du péché; et par ses continuelles influences le soleil éclairant la lune, les deux ensemble éclairent toutes les créatures, depuis le firmament et ses astres jusqu’au bout de l’univers.

135. Il créa les autres choses et en augmenta la perfection, voyant qu’elles devaient servir à Jésus-Christ, à la très-pure Marie, et à leur considération aux autres hommes; auxquels il prépara, avant que de les tirer du néant, une table fort délicate, très-abondante et très-assurée, et bien plus mémorable que celle d’Assuérus, parce qu’il les devait créer pour ses plaisirs, et les convier aux saintes délices de sa connaissance et de son amour: il ne voulut pas, comme discret et magnifique Seigneur, que le convié attendit, mais que ce fût tout une même chose d’être créé et de se trouver assis à la table de sa connaissance et de son amour, afin qu’il ne fût point distrait en ce qu’il lui était si important, que de reconnaître et de louer son Créateur tout-puissant.

136. Au sixième jour de la création, il forma et créa Adam comme dans un état de trente-trois ans; le même âge que notre Seigneur Jésus-Christ devait avoir au ‘temps de sa mort, si semblable en son corps et en son âme à sa très-sainte humanité, qu’à peine on l’aurait distingué. D’Adam il forma Ève, qui ressemblait si fort à la sainte Vierge, qu’elle la représentait en tous 1e traits de son visage et en sa personne. Le Seigneur regardait avec une extrême complaisance et avec un amour égal ces deux portraits des deux originaux qu’il devait créer en son temps; et, en leur considération, il donna de grandes bénédictions à leurs copies, comme pour entretenir avec eux et avec leurs descendants un commerce de charité, jusqu’à ce que le jour arrivât auquel il devait former Jésus et Marie.

137. Mais l’heureux. état auquel Dieu avait créé les deux premiers parents du genre humain dura fort peu: parce que, aussitôt qu’ils furent créés, l’envie du serpent, qui était comme à l’affût, s’éleva contre eux quoique Lucifer ne pût point apercevoir la formation d’Adam et d’Ève, comme il aperçut celle des autres créatures à l’instant qu’elles furent produites, car le Seigneur ne lui voulut point manifester l’ouvrage de la création de l’homme, ni la formation d’Ève de la côte d’Adam ; sa Majesté lui cachant tout cela l’espace de quelque temps, pendant lequel ils vécurent ensemble. Mais quand le démon eut vu la disposition admirable de la nature humaine sur tout le reste; la beauté de lame et celle du corps d’Adam et d’Ève, et qu’il eut connu l’amour paternel que le Seigneur leur portait, et qui les faisait maîtres et souverains de tout ce qui était créé, leur faisant espérer outre cela la vie éternelle, ce fut alors que la rage de ce dragon devint plus furieuse, et il n’y a aucune langue qui puisse exprimer les convulsions et les troubles que cette bête féroce eu conçut, son envie effrénée lui inspirant de leur ôter la vie. Il l’aurait fait comme un lion dévorant, s’il n’eut ressenti une force supérieure qui l’en empêchait mais il méditait et cherchait les moyens de les faire déchoir de la grâce du très-Haut et de les rendre rebelles à leur Créateur.

138. Lucifer s’éblouit ici et se trouva dans de grands doutes, parce que, comme le Seigneur lui avait manifesté dès le commencement que le Verbe se devait faire homme dans le sein de la très-sainte Vierge, sans lui déclarer ni en quel lieu, ni quand ce mystère se devait accomplir; il lui cacha la création d’Adam et la formation d’Ève, afin qu’il commençât dès lors à ressentir cette ignorance du mystère et du temps de l’incarnation. Or, comme sa colère et tous ses soins étaient tendus singulièrement contre Jésus-Christ et Marie, il douta qu’Adam ne fût sorti d’Ève, et qu’elle ne fût la Mère, et lui le Verbe incarné. Et le doute que le démon avait s’augmentait d’autant plus qu’il ressentait cette vertu divine qui l’empêchait de les offenser en leur vie. Mais comme il connut d’ailleurs les préceptes que Dieu leur fit incontinent (car ils ne lui furent point cachés, les découvrant dans la conférence qu’Adam et Ève en eurent ensemble), il sortait insensiblement de son doute, épiant les entretiens des deux premiers parents et sondant leur naturel, commençant dès lors à rôder autour d’eux comme un lion affamé , et à s’introduire dans leurs esprits par la connaissance de leurs inclinations. Néanmoins, jusqu’à ce qu’il en fût tout à fait désabusé, il chancelait toujours entre la haine irréconciliable qu’il portait à Jésus-Christ et à sa Mère, et la crainte qu’il avait d’être vaincu par lai: outre qu’il craignait que la Reine du ciel ne le vainquit, bien qu’elle ne fuit qu une pure créature, et non pas un Dieu.

139. Or, considérant le précepte qu’Adam et Ève avaient reçu, armé d’un mensonge trompeur, avec ce secours il résolut de les tenter, commençant de contredire et de s’opposer avec tous ses efforts à la volonté divine. Ce ne fut pas l’homme qu’il attaqua le premier, mais la femme, parce qu’il la connut d’un naturel plus délicat et plus faible; ayant plus d’espérance de remporter ses prétendus avantages sur elle, qu’il savait bien n’être pas aussi forte pour lui résister que Jésus-Christ, au cas qu’Adam l’eût été; outre qu’il avait conçu une très grande indignation contre elle, depuis le signe qu’il avait vu su ciel, et depuis les menaces que Dieu lui avait faites de cette femme. Toutes ces considérations l’entraînèrent et l’émurent plutôt contre Éve que contre Adam: avant que de se déclarer à elle, il lui envoya plusieurs pensées ou imaginations fortes et désordonnées comme ses avant-coureurs, pour la rendre en quelque façon disposée par les troubles que ses passions en recevraient. Et parce que j’en écrirai quelque chose dans un autre endroit, je ne m’étends pas ici à dire avec combien de violence et de cruauté il la tenta; il suffit a mon propos qu’on sache pour le présent ce que les Écritures saintes en disent, et c’est qu’il prit la forme d’un serpent, et que sous cette forme il parla à Ève , qui prêta l’oreille A sa conversation, qu’elle ne devait point écouter; puisqu’en l’écoutant et y répondant elle commença à y donner créance, et ensuite à transgresser le précepte pour soi, et enfin à persuader à son mari d’enfreindre la loi qu’il avait reçue, à son grand dommage et à celui de tous les autres, perdant potin eux et pour nous cet heureux état auquel le Très-Haut les avait mis.

140. Quand Lucifer vit leur chute, et que leur beauté intérieure par la grâce et la justice originelle s’était changée en la difformité du péché, le transport et le triomphe qu’il en témoigna à ses démons furent incroyables. Mais sa satisfaction ne fut pas de longue durée, parce qu’il connut d’abord avec combien de clémence (contre ce qu’il désirait) l’amour miséricordieux de Dieu s’était montré ù l’égard des criminels, et qu’il leur avait donné lieu de faire pénitence, d’en espérer le pardon et le retour de sa grâce; à quoi ils se disposaient par leur douleur et par leur contrition. Lucifer connut aussi qu’on leur rendait la beauté de la grâce et l’amitié du Seigneur, ce qui mit de nouveau dans le trouble tout l’enfer, voyant les heureux effets de la contrition. Et ses gémissements s’accrurent beaucoup plus, entendant la sentence que Dieu fulminait coutre les coupables, en laquelle le démon s’aveuglait, ne sachant à quoi se déterminer: et surtout ce lui fut un nouveau tourment d’ouïr qu’on lui renouvelait cette menace sur la terre: La femme t’écrasera la tête , comme elle lui avait été faite dans le ciel.

141. Les couches d’Ève se multiplièrent après le péché, par lequel se fit la distinction et la multiplication des bons et des mauvais, des élus et des réprouvés, les uns qui suivent Jésus-Christ notre Rédempteur et notre Maître, et les autres Satan. Les élus suivent leur chef par la foi, l’humilité, la charité, la patience et par toutes les vertus: et pour remporter le triomphe il sont secourus, aidés et embellis de la divine grâce et des dons que le même Seigneur et restaurateur de tous leur a mérités. Mais les réprouvés, sans recevoir des bienfaits et des faveurs semblables de leur cruel maître, ni en attendre d’autre récompense que la peine et la confusion éternelle de l’enfer, le suivent par orgueil, par présomption, par ambition, par toutes sortes d’ impuretés et de méchancetés, qui partent du père du mensonge et de l’auteur du péché.

142. Nonobstant ce péché, l’ineffable bénignité du Très-Haut leur donna sa bénédiction, afin qu’avec elle ils crussent, et que le genre humain se multipliait. Mais sa divine providence permit que le premier enfantement d’Ève portât les prémices du premier péché en la personne de l’injuste Caïn, et que le second figurait, en celle de l’innocent Abel , le réparateur du péché, notre Seigneur Jésus-Christ; commençant tout à la fois de le représenter en la figure et en l’imitation, afin qu’en la personne du premier juste commençassent la loi et la doctrine de Jésus-Christ, dont tous les autres doivent être disciples, en souffrant pour la justice et étant laits et opprimés des pécheurs, des réprouvés et de leurs propres frères . C’est pourquoi la patience, l’humilité et la douceur eurent leurs prémices en Abel; et en Caïn, l’envie et toutes les méchancetés qu’il pratiqua pour le bonheur du juste et pour sa propre perte, le méchant triomphant, et le bon endurant; et l’on trouve en ces spectacles le commencement de ceux qui devaient ensuite arriver dans le monde, composé de deux villes bien contraires, de Jérusalem pour les justes, et de Babylone pour les réprouvés, chacune ayant son chef pour le bonheur des uns et pour le malheur des autres.

143. Le Très-Haut voulut aussi que le premier Adam fût la figure du second en la manière de la création; puisque, par préférence au premier, il créa pour lui et ordonna la république de toutes les créatures, dont il le faisait le seigneur et le chef: ainsi il laissa passer plusieurs siècles avant que d’envoyer son Fils unique, afin qu’il trouvât eu la multiplication du genre humain un peuple dont il devait être 1e chef, le maître et le roi naturel, et afin qu’il ne fût pas un seul moment sans royaume et sans sujets; la sagesse divine disposant toutes choses avec cet ordre admirable, et voulant que celui qui avait été le premier dans l’intention, fût le dernier dans l’exécution.

144. Le temps s’approchant auquel le Verbe devait descendre du sein du l’ère éternel pour se revêtir de notre mortalité, Dieu élut et prévint un peuple choisi et très-noble, le plus admirable de tous ceux qui l’avaient précédé et qui devaient le suivre; et dans ce peuple une lignée illustre et sainte, dont le Verbe devait descendre selon la chair humaine. Je ne m’arrête pas à raconter cette généalogie de notre Seigneur Jésus-Christ, parce que cela n’est pas nécessaire et que les saints Évangélistes en font une assez ample mention . Je dis seulement, avec toutes les louanges que je puis rendre au Très-Haut, qu’il m’a découvert en plusieurs: occasions et en divers temps le grand amour qu’il porta à son peuple, les faveurs qu’il lui fit et les mystères qu il renfermait, comme ils ont ensuite été manifestés en sa sainte Église, sans que celui qui s’était constitué défenseur et protecteur d’Israël, ait jamais discontinué ses soins.

145. Il suscita des prophètes et de très-saints patriarches qui nous devaient montrer et annoncer de loin ce que nous possédons présentement, afin que nous l’honorions, connaissant la grande estime qu’ils firent de la loi de grâce, et avec combien d’élans et d’ardeur ils la souhaitèrent et la demandèrent. Dieu manifesta à ce peuple son esprit immuable par plusieurs révélations, et ils nous le manifestèrent par les Écritures, qui renferment des mystères immenses que nous devions développer et contraire par la foi, le Verbe incarné les ayant tous accomplis et autorisés, nous laissant par là une doctrine fidèle et assurée, et l’aliment spirituel des Écritures saintes pour sou Église. Et bien que les prophètes et les justes de ce peuple n’aient pu jouir de la vue corporelle de Jésus-Christ, néanmoins le Seigneur leur fut très-libéral en se manifestant à eux par les prophéties et en excitant leurs affections, afin qu’ils sollicitassent sa venue et et qu’ils demandassent la rédemption de tout le genre humain. L’assemblage uniforme de toutes ces prophéties, de tous les mystères et de tous les soupirs des anciens Pères, étaient pour le Très-Haut une musique très-harmonieuse qui raisonnait au plus profond de son sein; de manière (qu’à notre façon de parler) il suspendait le temps, et ne laissait pas de le hâter pour descendre sur la terre et pour venir converser avec les hommes.

146. Sans me trop arrêter sur ce que le Seigneur m’en a fait connaître, et pour arriver aux préparations que je cherche et que ce Seigneur fit pour envoyer le Verbe humanisé et sa très-sainte Mère au monde, je les dirai succinctement, selon l’ordre des Écritures saintes. La Genèse contient ce qui regarde le commencement et la création du monde pour le genre humain; le partage des terres et des peuples, le châtiment et la restauration du genre humain, la confusion des langues, l’origine du peuple élu, sa descente en Égypte; et plusieurs autres grands mystères que Dieu déclara à Moïse, afin de, nous faire connaître par son moyen l’amour et la justice qu’il avait montrés dès le commencement aux hommes, pour les attirer à sa connaissance et à son service, et pour marquer ce qu’il avait déterminé de faire à l’avenir.

147. L’Exode contient les aventures du peuple élu, les plaies et les châtiments que Dieu envoya pour le racheter avec mystère, la sortie d’Égypte et le passage de la mer, la loi écrite donnée avec tant d’appareils et de merveilles; et plusieurs autres, mystères qu’il opéra pour son peuple, affligeant quelquefois ses ennemis et d’autres fois ce même peuple, châtiant les uns comme un juge sévère, corrigeant l’autre comme un très-bon père, lui enseignant à connaître ses bienfaits dans les afflictions. Il fit de grands prodiges par la verge de Moïise, qui figurait la croix, ou le Verbe incarné devait être l’agneau sacrifié pour le remède des uns et pour la ruine des autres , comme la verge l’était et le fut en la mer Rouge, défendant le peuple en élevant autour de lui des remparts d’eau, et y faisant périr les Égyptiens. Et ainsi il formait un tissu avec tous ces mystères de la vie des saints, mêlée de joies et de pleurs, de tristesse et de consolation; copiant avec une sagesse infinie et une providence admirable toutes ces mystérieuses vicissitudes, sur la vie et sur la mort prévue de notre Seigneur Jésus-Christ.

148. Dans le Lévitique on décrit et on ordonne plusieurs sacrifices et cérémonies légales pour apaiser Dieu, parce qu’ils signifiaient l’Agneau qui se devait sacrifier pour tous, et ensuite nous immoler avec lui à sa Majesté divine, lorsqu’il exécuterait dans le temps la vérité de ces sacrifices et de ces figures. Il déclare aussi les vêtements du souverain prêtre Aaron, figure de Jésus-Christ, quoiqu’il ne doive pas être d’un ordre si inférieur, mais selon l’ordre de Melchisédech .

149. Les Nombres contiennent les demeures du désert, figurant la conduite que le Père voulait garder avec la’ sainte Église, avec son Fils unique fait homme et avec la sacrée Vierge; et aussi avec les autres juges; car, selon les divers sens, ils sont tous renfermés dans ces événements de la colonne de feu, de la manne, de la pierre dont l’eau sortit, et de plusieurs autres grands mystères qu’ils contiennent en d’autres choses. Ils renferment aussi les mystères qui sont attachés aux divers nombres, contenant en tout de très-profonds secrets.

150. Le Deutéronome est comme une seconde loi, qui n’est pas différente, mais réitérée d’une autre manière, et une figure plus singulière de la loi évangélique; parce que l’incarnation du Verbe devant être différée (par les secrets jugements de Dieu et pour les raisons de convenance connues à sa divine sagesse), ce même Dieu renouvelait et préparait des lois qui eussent quelque, conformité avec celles qu’il devait ensuite établir par son Fils unique.

151. Josué introduit le peuple de Dieu en la terre de promission, et la lui distribue, ayant passé le Jourdain, faisant des actions héroïques et figurant assez clairement notre Rédempteur, tant en son nom qu’en ses œuvres; en quoi il représenta la destruction des royaumes que le démon possédait, et la séparation qui se fera des bons d’aveu les méchants au dernier jour.

152. Après Josué (le peuple avant déjà pris possession de la terre promise et désirée, qui représentait premièrement et singulièrement l’Église que Jésus-Christ s’était acquise par le prix de son sang), suit le livre des juges, que Dieu ordonnait pour la conduite de son peuple, particulièrement dans les guerres qu’il souffrait des Philistins et des autres ennemis ses voisins, pour ses péchés et ses idolâtries continuelles; mais il le protégeait et le délivrait quand il se convertissait à lui par la pénitence et par le changement de vie. On raconte dans ce livre ce que firent ces deux femmes fortes et vaillantes, Débora et Jabel, l’une jugeant le peuple et le délivrant d’une grande oppression; l’autre contribuant à la victoire qu’il remporta sur ses ennemis: toutes ces histoires étant des figures manifestes et des témoignages évidents de ce qui se passe dans l’Église.

153. En suite du livre des Juges, nous lisons ceux des Rois, que les Israélites demandèrent pour se conformer au gouvernement des autres peuples. Ces livres contiennent de grands mystères de la venue du Messiel a mort du grand prêtre Héli et celle du roi Saül signifient l’abrogation de la loi ancienne. Sadoc et David figurent le nouveau règne et la prêtrise de Jésus-Christ et l’Église, avec le petit nombre qu’il devait y avoir en comparaison du reste du monde. Les autres rois d’Israël et de Juda et leurs captivités dénotent d’autres grands mystères de cette sainte Église.

154. Dans ces temps vint le très-patient Job, dont les paroles sont si mystérieuses, qu’il n’y en a aucune sans quelque profond mystère de la vie de notre Seigneur Jésus-Christ, de la résurrection des morts et du jugement dernier, en la même chair que chaque homme aura eue dans le monde; de la violence, des ruses et des attaques du démon. Et surtout Dieu le proposa à tous les mortels comme un miroir de patience, afin que nous apprissions tous par ses exemples comment nous devons souffrir les afflictions après la mort de Jésus-Christ, que nous avons présente, puisque, avant quelle arrivât et le prévoyant de si loin, ce saint l’imita avec tant de patience.

155. Mais en la grande multitude des prophètes que Dieu envoya à son peuple pendant le règne de ses rois, car il en avait alors un plus grand besoin, il se trouve tant de mystères, que le Très-Haut n’en laissa aucun de ceux qui regardent la venue du Messie et sa loi,, qu’il ne lui révélât et déclarât, ayant tenu la même conduite avec les anciens pères et patriarches, quoique d’une manière plus éloignée. Et tout cela n’aboutissait qu’à multiplier les représentations et les images du Verbe incarné, lui préparer un peuple et figurer la loi qu’il devait établir.

156. Il mit en dépôt entre les mains des trois grands patriarches Abraham, Isaac et Jacob, de grands et de très précieux gages, pour pouvoir, s’appeler le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, voulant s’honorer de ce nom pour les honorer eux-mêmes, manifestant leur dignité, leurs excellentes vertus et les divins secrets qu’il leur avait confiés, afin qu’ils donnassent à Dieu un nom si honorable. Il éprouva le patriarche Abraham en lui commandant de sacrifier Isaac , pour faire cette représentation si claire de ce que le Père éternel devait faire avec son Fils unique. Mais quand ce père obéissant voulut exécuter le sacrifice, le même Seigneur qui l’avait ordonné l’en empêcha, afin que l’exécution d’une action si héroïque fût réservée au seul Père éternel, sacrifiant en effet son Fils unique, et qu’il fût dit qu’Abraham ne l’avait fait qu’en la seule menace; en quoi il parait que le zèle de l’amour divin fut fort comme la mort . Mais il n’était pas convenable qu’une figure si expresse restât imparfaite; c’est pourquoi elle fut achevée par le sacrifice qu’Abraham fit du bélier, qui figurait aussi l’Agneau qui devait ôter les péchés du monde .

157. Il montra à Jacob cette mystérieuse échelle chargée de divers secrets et de sens mystiques . Le plus grand fut qu’elle représentait le Verbe humanisé, qui est la voie et l’échelle par où nous montons au Père, duquel il descendit pour nous visiter; et par son moyen les anges qui nous éclairent et qui veillent à notre garde, montent et descendent, nous portant en leurs mains ; afin que nous ne soyons pas maltraités des pierres des erreurs, des hérésies et des vices dont le chemin de la vie mortelle est rempli; ne laissant pas de monter malgré ces obstacles en sûreté, par cette échelle avec la foi et l’espérance, depuis cette sainte Église, qui est la maison de Dieu et la porte du ciel et de la sainteté, jusqu’au lieu de notre bonheur.

158. Il montra à Moïse, pour le constituer dieu de Pharaon et chef de son peuple, ce buisson mystique qui était ardent sans se consumer , pour marquer en prophétie la personne divine cachée sous notre humanité, sans que l’humain dérogent au divin, et sans que le divin consumât ce qui était humain. Et outre ce mystère la virginité perpétuelle de la Mère du Verbe y était aussi figurée, non-seulement quant au corps, mais aussi quant à l’âme; car pour être fille d’Adam, revêtue et dérivée de cette nature embrasée du premier péché, elle n’en serait point souillée ni offensée.

159. Il fit aussi David selon le modèle de son cœur , afin qu’il pût dignement chanter les miséricordes du Très-Haut , comme il le fit, comprenant dans ses psaumes tous les mystères, non-seulement de la loi de grâce, mais aussi de la loi écrite et de la loi naturelle. Les témoignages, les jugements et les œuvres du Seigneur n’étant pas seulement en sa bouche, mais en ayant aussi le cœur pénétré pour les méditer jour et nuit . Et par le pardon qu’il fit des injures, il fut une vive image ou figure de Celui qui devait pardonner les nôtres; c’est pourquoi il reçut les plus claires et les plus assurées promesses de la venue du Rédempteur du monde.

160. Salomon, roi pacifique, et en cela figure du véritable Roi des rois, fit éclater sa sagesse en manifestant par diverses écritures les mystères de Jésus-Christ, singulièrement dans la métaphore des Cantiques, où il renfermait les mystères du Verbe incarné, de sa très-sainte Mère, de l’Église et des fidèles. Il enseigna aussi en différentes manières la morale pour régler les mœurs, et plusieurs autres écrivains ont reçu dé cette fontaine les eaux de vérité et de vie.

161. Mais qui pourra dignement exagérer le bienfait du Seigneur, d’avoir tiré de son peuple la glorieuse troupe de ses saints prophètes, auxquels la Sagesse éternelle a abondamment élargi la grâce de prophétie, éclairant son Église par tant de flambeaux, qui commencèrent de nous montrer de fort loin le Soleil de justice et les rayons qui devaient rejaillir de ses œuvres en la loi de grâce? Les deux grands prophètes Isaïe et Jérémie furent choisis pour nous annoncer, avec autant de douceur que de force, les mystères de l’incarnation du Verbe, de sa naissance, de sa vie et de sa mort. Isaïe nous promit qu’une vierge concevrait et enfanterait, et nous donnerait un fils qui s’appellerait Emmanuel , et qu’un petit enfant naîtrait pour nous, qui porterait son empire sur ses épaules , annonçant avec tant de clarté tout ce qui reste de la vie de Jésus-Christ, que sa prophétie parut un évangile. Jérémie déclara la nouvelle merveille que Dieu devait opérer dans une fille, qu’elle aurait en son sein un fils, qui seul pouvait être le Christ, Dieu et homme parfait . Il annonça qu’il serait vendu, il décrivit sa passion, ses opprobres et sa mort. La réflexion que je fais sur ces prophètes me remplit d’admiration. Isaïe demande que le Seigneur envoie de la pierre du désert au mont de la fille de Sion , l’Agneau qui doit dominer le monde, parce que cet Agneau, qui est le Verbe incarné, était, quant à la divinité, au désert du ciel, qui est ainsi appelé à cause qu’il n’y avait point encore d’hommes. Et il s’appelle pierre à cause de la situation, de la fermeté et du repos éternel dont il jouit. Le mont où il demande qu’il vienne est, au sens mystique, la sainte Église, et premièrement la très-sainte Vierge, fille de la vision de paix, qui est Sion. Et le prophète l’interpose pour médiatrice pour obliger le Père éternel d’envoyer l’Agneau son Fils unique, parce qu’il n’y avait personne dans tout le reste du genre humain qui pût l’obliger si fort f avancer l’incarnation, que le mérite d’une si excellente mère, qui devait avoir la gloire de revêtir cet Agneau de la peau et de la toison de sa très-sainte humanité: et c’est ce que contient cette très-douce prière et cette prophétie d’Isaïe.

162. Ézéchiel vit aussi cette mère vierge en la figure ou métaphore de cette porte fermée, qui ne devait être ouverte que pour le seul Dieu d’Israël, et par laquelle aucun, autre homme n’entrerait. Habacuc contempla notre Seigneur Jésus-Christ en la croix, et prophétisa par de profonds discours les mystères de la rédemption et les effets admirables de la passion et de la mort de notre Rédempteurs Joël St la description de la terre des douze tribus, figure des douze apôtres qui devaient être chefs de tous les enfants de’ l’Église. Il annonça aussi la venue du Saint-Esprit sur les serviteurs et les servantes du Très-Haut, marquant le tempe de la venue et de la vie de Jésus-Christ. Tous les autres prophètes l’annoncèrent par différents endroits, parce que le Très-Haut voulut que tout ce qui concernait la rédemption du genre humain fût dit, prophétisé et figuré si longtemps auparavant et si copieusement, que toutes ces œuvres admirables pussent rendre témoignage de l’amour et, du soin que Dieu eut pour les hommes, et combien il prétendait d’enrichir son Église, ôter à notre tiédeur et à notre lâcheté toute d’excuses, puisque pour les seules ombrés et figures, ces anciens pères et prophètes furent enflammés de l’amour divin, et rendirent au seigneur des cantiques de louange et de gloire; et nous, qui nous trouvons dans la vérité et dans le beau jour de la grâce, sommes ensevelis dans un oubli criminel de tant de bienfaits, et abandonnons la lumière pour chercher les ténèbres.

La cité mystique de Dieu – Chapitre VII

De quelle manière le Très-Haut commença ses ouvres, et comme il créa les choses matérielles pour l’homme et les anges et les hommes, afin qu’ils fissent un peuple dont le Verbe humanisé fût le chef.

80. La cause de toutes les causes et le créateur de tout ce qui a l’être est Dieu; il commença par la puissance de son bras toutes ses œuvres merveilleuses au temps que sa volonté avait déterminé. Moïse raconte l’ordre et le principe de cette création dans le premier chapitre de la Genèse; et parce que le Seigneur m’en a donné l’intelligence, je dirai ici ce qu’il faudra pour nous faire trouver les couvres et les mystères de l’incarnation du Verbe et de notre rédemption dans leur source.

81. La lettre du chapitre premier de la Genèse est celle-ci: «Dans le commencement Dieu créa le ciel et la terre. Et la terre était vide et sans fruits, et les ténèbres étaient sur la face de l’abîme, et l’Esprit du Seigneur était porté sur les eaux. Et Dieu dit: «Que la lumière soit faite; et la lumière fut faite. Et a Dieu vit que la lumière était bonne; et il la sépara des ténèbres, et il appela la lumière jour, et les a ténèbres nuit, et il fut fait un jour du soir et du matin .» En ce premier jour, Moïse dit que Dieu créa dans le commencement le ciel et la terre, parce que ce principe fut celui que Dieu tout-puissant donna étant dans son être immuable, comme sortant de soi pour créer hors de lui-même les créatures, qui commencèrent alors à recevoir l’être en elles-mêmes, et Dieu commença à se récréer en ses ouvrages comme en des couvres également parfaites. Et afin que l’ordre en fût aussi très-parfait, avant que de donner l’être aux créatures intellectuelles et raisonnables, il forma le ciel pour les anges et pour les hommes, et la terre où premièrement les mortels devaient être passagers. Ce ciel et cette terre furent des lieux si proportionnés à leurs fins et si parfaits, que, comme le prophète David dit avec bien de la raison: «Les cieux publient la gloire de Dieu, et le firmament et la terre annoncent les rouvres de ses mains ,» les cieux; avec leurs beautés, manifestent sa magnificence et sa gloire, parce qu’ils sont le dépôt du prix qui est destiné pour les saints. Le firmament de la terre annonce qu’il y doit avoir des créatures et des hommes pour l’habiter et pour aller par elle à leur Créateur. Et avant que de les créer, le Très-Haut veut préparer et créer le nécessaire pour cela et pour le temps qu’il leur devait accorder de vivre; afin que par tous les endroits ils se trouvent forcés d’obéir et d’aimer leur Créateur et leur bienfaiteur, et qu’ils connaissent par ses ouvrages son admirable nom et ses perfections infinies .

82. Moïse dit que la terre était vide , ce qu’il ne dit pas du ciel, parce qu’en celui-ci Dieu créa les anges dans l’instant dont Moïse dit: Dieu a dit: Que la lumière soit faite; et la lumière fut faite . Car il ne parle pas seulement de la lumière matérielle, mais aussi des lumières angéliques ou intellectuelles. Et il n’en fit pas une plus claire mention que de les signifier sous ce nom, à cause du facile penchant que les Hébreux avaient d’attribuer la divinité à des choses nouvelles et moins nobles que les esprits angéliques. Mais la métaphore de la lumière fut fort juste et fort propre pour nous signifier la nature angélique et pour nous faire mystiquement entendre la lumière de la science et de la grâce dont ils furent éclairés en leur création. Dieu créa, conjointement avec le ciel empyrée, la terre pour y former l’enfer en son centre; car dans le même instant qu’elle fut créée, il se trouva par la divine disposition au milieu dé ce globe des cavernes fort profondes et spacieuses, capables de contenir l’enfer, les limbes et le purgatoire. En même temps il fut créé dans l’enfer un feu matériel et toutes les autres choses qui y servent à présent pour tourmenter les damnés. Le Seigneur devait ensuite séparer la lumière des ténèbres et appeler la lumière jour, et les ténèbres nuit ; et cela n’arriva pas seulement entre la nuit et le jour naturel, mais entre les bons et les mauvais anges; car il donna aux bons la lumière éternelle de sa vision, et il l’appela jour, et jour éternel; il appela les mauvais nuit du péché, et ils furent précipités dans les ténèbres éternelles de l’enfer, afin que nous connussions tous combien furent unies la libéralité miséricordieuse du Créateur et du Vivificateur dans la récompense, et la justice du très-équitable Juge dans le châtiment.

83. Les anges furent créés en grâce dans le ciel empyrée, afin que par son secours leur mérite précédât le prix de la gloire qui leur était préparée; car, bien qu’ils fussent dans le lieu de gloire, la Divinité ne leur avait pas été découverte face à face et avec une claire connaissance, jusqu’à ce que ceux qui furent obéissants à la divine volonté l’eurent mérité par la grâce. Ainsi ces bienheureux anges aussi bien que les autres apostats demeurèrent fort peu dans cet état de passage; parce que leur création, leur état et leur terme furent divisés en trois demeures ou en trois stations, et même par quelque intervalle en trois instants. Dans le premier ils furent tous créés et ornés de la grâce et de dons, se trouvant de très-belles et très-parfaites créatures. A cet instant succéda une station, dans laquelle la volonté de leur Créateur leur fut à tous proposée et intimée; il leur fut imposé une loi et un précepte d opérer, de le reconnaître pour leur souverain Seigneur, et d’arriver à la fin pour laquelle il les avait créés. Dans cette demeure ou intervalle, cette fameuse bataille que saint Jean rapporte au chapitre 12 de l’Apocalypse, arriva entre saint Michel et ses anges, avec le dragon et les siens; les bons anges persévérant en la grâce méritèrent la félicité éternelle; et les désobéissants se révoltant contre Dieu méritèrent les peines qu’ils souffrent.

84. Et bien qu’en cette seconde demeure le tout eût pu se passer fort brièvement, selon la manière d’agir de la nature angélique et du pouvoir divin; néanmoins il me fut découvert que la charité du Très-Haut le suspendit et leur proposa par quelque intervalle le bien et le mal, la vérité et le mensonge, le juste et l’injuste, sa grâce et la malice du péché, l’amitié et l’inimitié de Dieu, la récompense et le châtiment éternels, la perte de Lucifer et de tous ses adhérents; sa Majesté leur montra même l’enfer et ses tourments, tellement qu’ils n’ignorèrent rien: car en leur nature si noble et si excellente, toutes les choses créées et terminées se peuvent voir comme elles sont en elles-mêmes, de sorte qu’ils virent, avant que de déchoir de la grâce, le lieu du châtiment. Et bien qu’ils ne connussent pas de la même façon le prix de la gloire, ils en eurent pourtant une autre connaissance, aussi bien que de la promesse manifeste et expresse du Seigneur; de façon que le Très-Haut eut de quoi justifier sa cause, et opérer selon sa souveraine justice et équité. Et parce que tant de bonté et de justification ne suffirent pas pour retenir Lucifer et ses sectateurs dans leur devoir, ils furent, comme des obstinés, châtiés et précipités au profond des malheureuses cavernes infernales, et les bons furent confirmés en grâce et dans la gloire éternelle. Tout cela arriva dans le troisième instant, auquel il fut connu véritablement que Dieu seul était impeccable par nature; puisque l’ange, qui en a une si excellente et qui la reçut enrichie et ornée de tant de dons de science et de grâce, ne laissa pas de pécher et de se perdre. Que deviendra, après cette fatale expérience, la fragilité humaine, si le pouvoir divin ne la défend et si elle l’oblige de l’abandonner?

85. Il nous reste de savoir le motif que Lucifer et ses confédérés eurent en leur péché (qui est ce que je cherche), et d’où naquit leur désobéissance et leur chute. Sur quoi j’ai appris qu’ils purent commettre plusieurs péchés, secundum reatum (ou dans cet intervalle que leur révolte dura, jusqu’à ce que Dieu prononça sa sentence), bien qu’ils ne commirent pas les actes de tous; mais il leur resta l’habitude de ceux qu’ils commirent par leur volonté dépravée, pour tous les mauvais actes, en sollicitant les autres et approuvant le péché qu’ils ne pouvaient opérer par eux-mêmes. Et suivant la mauvaise affection que Lucifer eut alors, il tomba dans un amour très-déréglé de lui-même, qui lui vint de se voir avec de plus grands dons de grâce et avec une plus excellente beauté de nature que les autres anges inférieurs. Il â arrêta trop dans cette connaissance, et la complaisance qu’il eut de lui-même le retarda et l’attiédit en la reconnaissance qu’il devait à Dieu, comme l’unique cause de tout ce qu’il avait reçu. Et se contemplant dans ses propres, ingrates et réitérées réflexions, il eut une nouvelle et criminelle complaisance pour sa beauté et pour ses grâces; il se les attribua et les aima comme siennes; et cette affection propre et désordonnée ne le fit pas seulement se révolter avec ce qu’il avait reçu d’une vertu supérieure; mais elle l’obligea aussi d’envier et de désirer les autres dons et les excellences qu’il n’avait pas. Et parce qu’il ne put les obtenir, il conçut une indignation et une haine implacable contre Dieu qui l’avait tiré du néant, et contre toutes ses créatures.

86. De là la désobéissance, la présomption, l’injustice, l’infidélité, le blasphème, et presque quelque espèce d’idolâtrie prirent leur origine, car cet ingrat désira pour soi l’adoration et l’honneur qu’on doit à Dieu. Il blasphéma contre sa divine grandeur et contre sa sainteté; il manqua à la foi et à la fidélité qu’il lui devait; il prétendit de détruire toutes les créatures, et il présuma de venir à bout de tout cela et de plusieurs autres choses. Ainsi son orgueil croit et persévère toujours , bien que sa témérité soit plus grande que son pouvoir , parce qu’il ne peut croître en celui-ci; et dans le péché un abîme en attire un autre . Lucifer fut le premier ange qui pécha, comme il contre par le chapitre 14 d’Isaïe; et celui-ci persuada les autres de le suivre, et c’est de là qu’on l’appelle prince des démons: ce n’est pas par sa nature qu’il reçoit ce titre, car elle ne pouvait pas le lui procurer; mais par son péché. Et les malheureux révoltés ne furent pas seulement d’un ordre ou hiérarchie, mais de chacune il y en eut plusieurs qui furent précipités.

87. Pour déclarer comme il m’a été manifesté quel honneur et quelle excellence Lucifer désira et envia par son orgueil, je dirai que, comme l’équité, le poids et la mesure se trouvent dans les œuvres de Dieu , sa providence détermina avant que les anges pussent tendre à des fins diverses, de leur manifester immédiatement après leur création la fin pour laquelle il les avait créés, avec une nature si relevée et si parfaite. Et cette illustration leur arriva de cette manière: ils eurent premièrement une très-claire connaissance de l’être de Dieu, un en substance et trois en personnes, et ils reçurent commandement de l’adorer et de l’honorer comme leur Créateur et leur souverain Seigneur, infini en son être et en ses attributs. Ils se soumirent et obéirent tous à ce précepte, mais avec quelque distinction; car les bons anges obéirent par amour et par justice, se soumettant d’une volonté affectueuse, admettant et croyant ce qui était au-dessus de leurs forces, et y obéissant avec joie. Mais Lucifer ne s’y soumit que parce qu’il crut le contraire impossible. Il ne le fit pas avec une parfaite charité, parce qu’il partagea sa volonté entre lui-même et la vérité infaillible du Seigneur; et cela lui rendit ce précepte en quelque façon violent et difficile, et fit qu’il ne l’accomplit pas avec une affection pleine d’amour et de justice; ainsi il se disposa à n’y pas persévérer. Et bien que cette lâcheté qu’il eut à opérer ces premiers actes avec difficulté, ne le privassent pas de la grâce, sa mauvaise disposition commença pourtant de là; car sa vertu et son esprit en furent ralentis et affaiblis, sa beauté même perdit de son éclat; et je crois que l’effet que cette lâcheté et cette difficulté causèrent en Lucifer, fut semblable à celui que le péché véniel délibéré cause en l’âme; mais je n’assure pas qu’il pécha alors mortellement ni véniellement, parce qu’il accomplit le commandement de Dieu; mais cet accomplissement fut lâche et imparfait, et la force de la raison y eut plus de part que l’amour et que l’inclination volontaire d’obéir, et c’est ce qui le disposa à tomber.

88. En second lieu, Dieu leur manifesta qu’il devait créer une nature humaine et des créatures raisonnables et inférieures, afin quelles l’aimassent, le craignissent et l’honorassent, comme leur auteur et leur bien éternel; qu’il devait favoriser beaucoup cette nature; que la seconde personne de la très-sainte Trinité devait s’incarner, se faire homme, et élever la nature humaine à l’union hypostatique et à la personne divine; qu’ils devaient reconnaître, honorer et adorer ce suppôt, Homme-Dieu, non-seulement en tant que Dieu, mais conjointement en tant qu’homme, et que les mêmes anges devaient être ses inférieurs et ses serviteurs en grâces et en dignité. Il leur fit connaître la convenance, l’équité, la justice et la raison qu’il y avait en cela; d’autant que l’acceptation des mérites prévus de cet Homme-Dieu leur avait mérité la grâce qu’ils possédaient et la gloire qui ils possèderaient; il leur fit aussi connaître qu’ils avaient été créés, et que toutes les autres créatures le seraient pour sa même gloire, parce qu’il devait être supérieur à toutes; et que celles qui seraient capables de connaître Dieu et de jouir de lui, devaient être son peuple et les membres de ce chef, pour le reconnaître et l’honorer. Et ils reçurent ensuite un commandement de se soumettre à tout cela.

89. Tous les bons anges se soumirent à ce précepte, y donnèrent leur consentement et y applaudirent avec une humble et amoureuse affection de toute leur volonté. Mais Lucifer y résista par son orgueil et par son envie, et provoqua ses adhérents à faire de même; ce qu’ils firent en effet en le suivant par cette désobéissance au divin commandement. Ce mauvais prince leur persuada qu’il serait leur chef, et qu’ils auraient une principauté indépendante et séparée de Jésus-Christ l’envie et l’orgueil ayant bien pu causer un tel aveuglément en un ange et une affection si désordonnée, qu’elle a été cause que la contagion du péché s’est communiquée à tant d’autres.

90. Ici se donna cette grande bataille que saint Jean dit s’être donnée dans le ciel . Car les anges obéissants, animés d’un ardent zèle de défendre la gloire du Très-Haut et l’honneur du Verbe humanisé prévu, demandèrent licence et comme l’agrément du Seigneur pour résister et contredire au dragon; et cette permission leur fut accordée. Mais il arriva ici un autre mystère; parce que, quand il fut proposé à tous les anges qu’ils devaient obéir su Verbe incarné, il leur fut fait un troisième commandement de recevoir conjointement une femme pour supérieure, dans le sein de laquelle le Fils unique du Père prendrait chair humaine; il leur fut dit que cette femme devait être leur Reine et la Maîtresse de toutes les créatures humaines, et qu’elle devait être distinguée au-dessus de toutes les créatures angéliques et humaines, et les surpasser en dons de grâce et de gloire. Les bons anges, en obéissant à ce précepte du Seigneur, augmentèrent leur humilité, et avec elle ils le reçurent, et louèrent le pouvoir et les mystères du Très-Haut. Mais l’orgueil et la présomption de Lucifer et de ses confédérés s’augmentèrent par ce mystérieux précepte; et il désira pour soi avec une fureur effrénée l’honneur d’être le chef de tout le genre humain et de tous les ordres angéliques, et que si cela devait s’accomplir par le moyen de l’union hypostatique, ce fût avec lui.

91. Il résista avec d’horribles blasphèmes sur ce qu’il devait être inférieur à la Mère du Verbe incarné et notre Reine; se tournant avec une effrénée indignation contre l’auteur de ces merveilles, et provoquant les autres, ce dragon leur dit; «Ces préceptes sont injustes et injurieux à ma grandeur; et s’adressant à Dieu, il ajouta: «Je persécuterai et détruirai, Seigneur, cette nature que vous regardez avec tant d’amour, et à qui vous destinez de si grandes faveurs; j’emploierai pour cela tout mon pouvoir et tous mes soins, et j’abattrai cette femme Mère du Verbe de l’état honorable que vous lui promettez, et je renverserai vos desseins.»

92. Cette superbe présomption irrita si fort le Seigneur, qu’en humiliant Lucifer, il lui dit; «Cette femme que tu n’as pas voulu honorer, t’écrasera la tête , et tu seras par elle vaincu et abattu. Et si par ton orgueil la mort entre su monde , par l’humilité de cette femme, la vie et le salut des mortels y entreront; et je tirerai de la nature, et de l’espèce du Fils et de la Mère, ceux qui doivent jouir des récompenses et des couronnes que tu as perdues, aussi bien que tes adhérents.» Le dragon ne répondait à tout cela, et contre tout ce qui lui était déclaré de la divine volonté et de ses décrets, qu’avec une superbe et téméraire indignation, en menaçant tout le genre humain. Et les bons anges connurent le juste courroux du Très-Haut contre Lucifer et contre les autres apostats; et ils combattaient contre eux avec les armes de l’entendement, de la raison et de la vérité.

93. Le Tout Puissant opéra ici un autre merveilleux mystère; car, après avoir manifesté par intelligence à tous les anges le grand ouvrage de l’union hypostatique, il leur montra la très-sainte Vierge en un signe ou espèce, à la manière de nos visions imaginaires, selon notre façon de concevoir. Ainsi il leur fit connaître et leur représenta la pure nature humaine en une femme très-parfaite, en laquelle le puissant bras du Très-Haut devait être plus admirable qu’en tout le reste des créatures, parce qu’il déposait en elle les grâces et les dons de sa droite en un degré supérieur et éminent. Ce signe de la Reine du ciel et Mère da Verbe humanisé, fut manifesté à tous les anges, bons et mauvais. Les bons furent ravis d’admiration à sa vue et lui donnèrent des cantiques de louanges, et dès lors ils commencèrent à défendre l’honneur de Dieu humanisé et de sa très-sainte Mère, armés par cet ardent zèle et par le bouclier impénétrable de ce signe. Au contraire, le dragon et ses alliés conçurent une fureur et une rage implacable contre Jésus-Christ et sa très-sainte Mère; de sorte qui il arriva tout ce qui est contenu au chapitre 12 de l’Apocalypse, dont je mettrai la déclaration comme elle m’a été communiquée, en celui qui suit.

Les Instructions Spirituelles de Saint Séraphim de Sarov

Dieu

Saint Séraphim de Sarov

Dieu est un feu qui réchauffe et enflamme les cœurs et les entrailles. Si nous sentons dans nos cœurs le froid qui vient du démon – car le démon est froid – ayons recours au Seigneur et il viendra réchauffer notre cœur d’un amour parfait, non seulement envers lui, mais aussi envers le prochain. Et la froidure du démon fuira devant sa Face. Là où est Dieu, il n’y a aucun mal… Dieu nous montre son amour du genre humain non seulement quand nous faisons le bien, mais aussi quand nous l’offensons méritant sa colère…Ne dis pas que Dieu est juste, enseigne saint Isaac le Syrien… David l’appelait » juste « , mais son Fils nous a montré qu’il est plutôt bon et miséricordieux. Où est sa Justice? Nous étions des pécheurs, et le Christ est mort pour nous (Homélie 90).

Des raisons pour lesquelles le Christ est venu en ce monde

  1. L’amour de Dieu pour le genre humain. » Oui, Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16).
  2. Le rétablissement dans l’homme déchu de l’image divine et de la ressemblance à cette image, comme le chante de l’Église (Premier Canon de Noël, chant 1).
  3. Le salut des âmes. » Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17).

De la foi

Avant tout, il faut croire en Dieu, » car il existe et se fait le rémunérateur de ceux qui le cherchent » (He 11, 6). La foi, selon saint Antioche, est le début de notre union à Dieu… La foi sans les œuvres est morte (Jc 2, 26). Les œuvres de la foi sont : l’amour, la paix, la longanimité, la miséricorde, l’humilité, le portement de croix et la vie selon l’Esprit. Seule une telle foi compte. Il ne peut pas y avoir de vraie foi sans œuvres.

De l’espérance

Tous ceux qui espèrent fermement en Dieu sont élevés vers lui et illuminés par la clarté de la lumière éternelle. Si l’homme délaisse ses propres affaires pour l’amour de Dieu et pour faire le bien, sachant que Dieu ne l’abandonnera pas, son espérance est sage et vraie. Mais si l’homme s’occupe lui-même de ses affaires et se tourne vers Dieu seulement quand il lui arrive malheur et qu’il voit qu’il ne peut s’en sortir par ses propres moyens – un tel espoir est factice et vain. La véritable espérance cherche, avant tout, le Royaume de Dieu, persuadée que tout ce qui est nécessaire à la vie d’ici-bas sera accordé par surcroît. Le cœur ne peut être en paix avant d’avoir acquis cette espérance.

De l’amour de Dieu

Celui qui est arrivé à l’amour parfait de Dieu vit en ce monde comme s’il n’y vivait pas. Car il se considère comme étranger à ce qu’il voit, attendant avec patience l’invisible… Attiré vers Dieu, il n’aspire qu’à le contempler…

De quoi faut-il munir l’âme ?

– De la parole de Dieu, car la parole de Dieu, comme dit Grégoire le Théologien, est le pain des anges dont se nourrissent les âmes assoiffées de Dieu.

Il faut aussi munir l’âme de connaissances concernant l’Église : comment elle a été préservée depuis le début jusqu’à nos jours, ce qu’elle a eu à souffrir. Il faut savoir ceci non dans l’intention de gouverner les hommes, mais en cas de questions auxquelles on serait appelé à répondre. Mais surtout il faut le faire pour soi-même, afin d’acquérir la paix de l’âme, comme dit le Psalmiste : » Paix à ceux qui aiment tes préceptes, Seigneur « , ou » Grande paix pour les amants de ta loi » (Ps 118, 165).

De la paix de l’âme

Il n’y a rien au-dessus de la paix en Christ, par laquelle sont détruits les assauts des esprits aériens et terrestres. » Car ce n’est pas contre les adversaires de chair et de sang que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes » (Ep 6, 12). Un homme raisonnable dirige son esprit à l’intérieur et le fait descendre dans son cœur. Alors la grâce de Dieu l’illumine et il se trouve dans un état paisible et suprapaisible : paisible, car sa conscience est en paix ; suprapaisible, car au-dedans de lui il contemple la grâce du Saint-Esprit…

Peut-on ne pas se réjouir en voyant, avec nos yeux de chair, le soleil ? D’autant plus grande est notre joie quand notre esprit, avec l’œil intérieur, voit le Christ, Soleil de Justice. Nous partageons alors la joie des anges. L’Apôtre a dit à ce sujet » Pour nous, notre cité se trouve dans les cieux » (Ph 3, 20). Celui qui marche dans la paix, ramasse, comme avec une cuiller, les dons de la grâce. Les Pères, étant dans la paix et dans la grâce de Dieu, vivaient vieux. Quand un homme acquiert la paix, il peut déverser sur d’autres la lumière qui éclaire l’esprit… Mais il doit se souvenir des paroles du Seigneur : » Hypocrite, enlève d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour enlever la paille de l’œil de ton frère » (Mt 7, 5).

Cette paix, Notre Seigneur Jésus Christ l’a laissée à ses disciples avant sa mort comme un trésor inestimable en disant : » Je vous laisse ma paix, je vous donne la paix » (Jn 14, 27). L’Apôtre en parle aussi en ces termes : » Et la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ » (Ph 4, 7).Si l’homme ne méprise pas les biens de ce monde, il ne peut avoir la paix. La paix s’acquiert par des tribulations. Celui qui veut plaire à Dieu doit traverser beaucoup d’épreuves. Rien ne contribue plus à la paix intérieure que le silence et, si possible, la conversation incessante avec soi-même et rare avec les autres. Nous devons donc concentrer nos pensées, nos désirs et nos actions sur l’acquisition de la Paix de Dieu et crier incessamment avec l’Église : » Seigneur ! Donne-nous la paix ! «

Comment conserver la paix de l’âme ?

De toutes nos forces il faut s’appliquer à sauvegarder la paix de l’âme et à ne pas s’indigner quand les autres nous offensent. Il faut s’abstenir de toute colère et préserver l’intelligence et le cœur de tout mouvement inconsidéré. Un exemple de modération nous a été donné par Grégoire le Thaumaturge. Abordé, sur une place publique, par une femme de mauvaise vie qui lui demandait le prix de l’adultère qu’il aurait soi-disant commis avec elle, au lieu de se fâcher, il dit tranquillement à son ami : Donne-lui ce qu’elle demande. Ayant pris l’argent, la femme fut terrassée par un démon. Mais le saint chassa le démon par la prière.

S’il est impossible de ne pas s’indigner, il faut au moins retenir sa langue… Afin de sauvegarder la paix, il faut chasser la mélancolie et tâcher d’avoir l’esprit joyeux… Quand un homme ne peut suffire à ses besoins, il lui est difficile de vaincre le découragement. Mais ceci concerne les âmes faibles. Afin de sauvegarder la paix intérieure, il faut éviter de juger les autres. Il faut entrer en soi-même et se demander «

Où suis-je ? « Il faut éviter que nos sens, spécialement la vue, ne nous donnent des distractions : car les dons de la grâce n’appartiennent qu’à ceux qui prient et prennent soin de leur âme.

De la garde du cœur

Nous devons veiller à préserver notre cœur de pensées et d’impressions indécentes. » Plus que sur toute chose, veille sur ton cœur, c’est de lui que jaillissent les sources de la vie » (Pr 4, 23). Ainsi naît, dans le cœur, la pureté. » Bienheureux les cœur purs, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8).Ce qui est entré de bon dans le cœur, nous ne devons pas inutilement le répandre à l’extérieur : car ce qui a été amassé ne peut être à l’abri des ennemis visibles et invisibles que si nous le gardons, comme un trésor, au fond du cœur.

Le cœur, réchauffé par le feu divin, bouillonne quand il est plein d’eau vive. Si cette eau a été versée à l’extérieur, le cœur se refroidit et l’homme est comme gelé.

De la prière

Ceux qui ont décidé de vraiment servir Dieu doivent s’exercer a garder constamment son souvenir dans leur cœur et à prier incessamment Jésus Christ, répétant intérieurement : Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur… En agissant ainsi, et en se préservant des distractions, tout en gardant sa conscience en paix, on peut s’approcher de Dieu et s’unir à lui. Car, dit saint Isaac le Syrien, à part la prière ininterrompue, il n’y a pas d’autre moyen de s’approcher de Dieu (Homélie 69).

A l’église, il est bon de se tenir les yeux fermés, pour éviter les distractions ; on peut les ouvrir si l’on éprouve de la somnolence ; il faut alors porter son regard sur une icône ou sur un cierge allumé devant elle. Si pendant la prière notre esprit se dissipe, il faut s’humilier devant Dieu et demander pardon… car, comme dit saint Macaire » l’ennemi n’aspire qu’à détourner notre pensée de Dieu, de sa crainte et de son amour » (Homélie 2).
Lorsque l’intelligence et le cœur sont unis dans la prière et que l’âme n’est troublée par rien, alors le cœur s’emplit de chaleur spirituelle, et la lumière du Christ inonde de paix et de joie tout l’homme intérieur.

De la lumière du Christ

Afin de recevoir dans son cœur la lumière du Christ il faut, autant que possible, se détacher de tous les objets visibles. Ayant au préalable purifié l’âme par la contrition et les bonnes œuvres, ayant, pleins de foi au Christ crucifié, fermé nos yeux de chair, plongeons notre esprit dans le cœur pour clamer le Nom de Notre Seigneur Jésus Christ ; alors, dans la mesure de son assiduité et de sa ferveur envers le Bien-Aimé, l’homme trouve dans le Nom invoqué consolation et douceur, ce qui l’incite à chercher une connaissance plus haute.

Quand par de tels exercices l’esprit s’est enraciné dans le cœur, alors la lumière de Christ vient briller à l’intérieur, illuminant l’âme de sa divine clarté, comme le dit le prophète Malachie : » Mais pour vous qui craignez son Nom, le soleil de justice brillera, avec le salut dans ses rayons » (Ml 3, 20). Cette lumière est aussi la vie, d’après la parole de l’Évangile : » De tout être il était la vie, et la vie était la lumière de hommes » (Jn 1, 4).

Quand l’homme contemple au-dedans de lui cette lumière éternelle, il oublie tout ce qui est charnel, s’oublie lui-même et voudrait se cacher au plus profond de la terre afin de ne pas être privé de ce bien unique – Dieu.

De l’attention

Celui qui suit la voie de l’attention ne doit pas se fier uniquement à son propre entendement, mais doit se référer aux Écritures et comparer les mouvements de son cœur, et sa vie, à la vie et à l’activité des ascètes qui l’ont précédé. Il est plus aisé ainsi de se préserver du Malin et de voir clairement la vérité.

L’esprit d’un homme attentif est comparable à une sentinelle veillant sur la Jérusalem intérieure. A son attention n’échappe ni » le diable (qui) comme un lion rugissant, rôde cherchant qui dévorer » (1 P 5, 8), ni ceux qui » ajustent leur flèche à la corde pour viser dans l’ombre les cœurs droits » (Ps 10, 2). Il suit l’enseignement de l’Apôtre Paul qui a dit : » C’est pour cela qu’il vous faut endosser l’armure de Dieu, afin qu’au jour mauvais vous puissiez résister » (Ep 6, 13). Celui qui suit cette voie ne doit pas faire attention aux bruits qui courent ni s’occuper des affaires d’autrui… mais prier le Seigneur : » De mon mal secret, purifie-moi » (Ps 18, 13).

Entre en toi-même et vois quelles passions se sont affaiblies en toi ; lesquelles se taisent, par suite de la guérison de ton âme ; lesquelles ont été anéanties et t’ont complètement quitté. Vois si une chair ferme et vivante commence à pousser sur l’ulcère de ton âme – cette chair vivante étant la paix intérieure. Vois aussi quelles passions restent encore – corporelles ou spirituelles ? Et comment réagit ton intelligence ? Entre-t-elle en guerre contre ces passions, ou fait-elle semblant de ne pas les voir ? Et de nouvelles passions ne se sont-elles pas formées ? En étant ainsi attentif, tu peux connaître la mesure de la santé de ton âme.

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Extrait des Instructions spirituelles, dans Irina Goraïnoff, Séraphim de Sarov, Éditions Abbaye de Bellefontaine et Desclée de Brouwer, 1995.