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Le Dogme du Purgatoire – Première partie – Chapitres 1, 2, 3

Abbé François-Xavier Schouppe,s.j. (1823-1904) 
Le Dogme du Purgatoire illustré par des Faits et des Révélations Particulières

Chapitre préliminaire

But de l’ouvrage. – A quelle classe de lecteurs il s’adresse. – Ce qu’on est obligé de croire, ce qu’on peut croire pieusement, et ce qu’on est libre de ne pas admettre. – Visions et apparitions. – Crédulité aveugle et incrédulité outrée.

Le dogme du purgatoire est trop oublié de la plupart des fidèles; l’Église souffrante, où ils ont tant de frères à secourir, où ils doivent prévoir qu’ils passeront bientôt eux-mêmes, semble leur être étrangère.

Cet oubli, vraiment déplorable, faisait gémir saint François de Sales. « Hélas! » disait ce pieux docteur de l’Église, « nous ne nous souvenons pas assez de nos chers trépassés: leur mémoire semble périr avec le son des cloches. »

La cause principale en est dans l’ignorance et le manque de foi: nous avons au sujet du purgatoire des notions trop vagues, une foi trop faible.

Il nous faut donc considérer de plus près cette vie d’outre-tombe, cet état intermédiaire des âmes justes, non dignes encore d’entrer dans la Jérusalem céleste, afin de nous faire des notions plus distinctes et de raviver notre foi.

C’est le but de cet ouvrage: on s’y propose, non de prouver l’existence du purgatoire à des esprits sceptiques; mais de le faire mieux connaître aux pieux fidèles, qui croient d’une foi divine ce dogme révélé de Dieu. C’est à eux proprement que ce livre s’adresse, pour leur donner du purgatoire une idée moins confuse, je dirais volontiers une idée plus actuelle qu’on n’en a communément, en répandant sur cette grande vérité de la foi le plus de jour possible.

À cet effet nous possédons trois sources de lumière bien distinctes. Premièrement, la doctrine dogmatique de l’Église; ensuite la doctrine explicative des docteurs de l’Église; en troisième lieu, les révélations des Saints et les apparitions, qui viennent confirmer l’enseignement des docteurs.

  1. La doctrine dogmatique de l’Église au sujet du purgatoire, comprend deux articles que nous indiquerons plus bas au chapitre 3. Ces deux articles sont de foi, et doivent être crus par tout catholique.
  2. La doctrine des docteurs et théologiens, ou, si l’on veut, leurs sentiments et explications sur plusieurs questions relatives au purgatoire (voir aussi plus bas, chapitre 3 et suivants), ne s’imposent pas comme des articles de foi; on peut ne pas les admettre sans cesser d’être catholique. Toutefois il serait imprudent, téméraire même de s’en écarter; et c’est l’esprit de l’Église de suivre les opinions les plus communément enseignées par les docteurs.
  3. Les révélations des saints, appelées aussi révélations particulières, n’appartiennent pas au dépôt de la foi, confié par Jésus-Christ à son Église; ce sont des faits historiques basés sur le témoignage humain. Il est permis de les croire et la piété y trouve un aliment salutaire. On peut aussi ne pas les croire sans pécher contre la foi; mais s’ils sont constatés, on ne les peut rejeter sans offenser la raison: parce que la saine raison commande à tout homme de donner son assentiment à la vérité, quand elle est suffisamment démontrée.

Pour éclaircir davantage cette matière, expliquons d’abord la nature des révélations dont nous parlons.

Les révélations particulières sont de deux sortes: les unes consistent dans des visions, les autres dans des apparitions. On les appelle particulières, parce que, à la différence de celles qui se trouvent dans la sainte Écriture, elles ne font point partie de la doctrine révélée pour tous les hommes, et que l’Église ne les propose pas à croire comme des dogmes de foi.

Les visions proprement dites sont des lumières subjectives, que Dieu répand dans l’intelligence d’une créature pour lui découvrir ses mystères. Telles sont les visions des prophètes, celles de saint Paul, celles de sainte Brigitte et de beaucoup d’autres saints. Les visions ont lieu d’ordinaire dans l’état d’extase: elles consistent dans certains spectacles mystérieux, qui se présentent aux yeux de l’âme, et qui ne doivent pas se prendre toujours à la lettre. Souvent ce sont des figures, des images symboliques, qui représentent d’une manière proportionnée à notre intelligence des choses purement spirituelles, dont le langage ordinaire ne saurait donner une idée.

Les apparitions sont, au moins souvent, des phénomènes objectifs, qui ont un objet réel, extérieur. Telle fut l’apparition de Moïse et d’Élie sur le Thabor, celle de Samuël évoqué par la Pythonisse d’Endor, celle de l’ange Raphaël à Tobie, celle de beaucoup d’autres anges; enfin telles sont les apparitions des âmes du purgatoire.

Que les esprits des morts apparaissent quelquefois aux vivants, c’est un fait qu’on ne saurait nier. L’Évangile ne le suppose-t-il pas clairement ? Quand Jésus ressuscité apparut la première fois à ses disciples réunis, ceux-ci crurent voir un esprit. Le Sauveur, loin de dire que les esprits n’apparaissent pas, leur parle ainsi: Pourquoi êtes-vous troublés, et pourquoi ces pensées s’élèvent-elles dans vos cœurs ? Voyez mes mains et mes pieds, c’est moi-même; touchez et voyez, car un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’ai. Luc. XXIV, 37 suivants

Les apparitions des âmes qui sont au purgatoire, ont lieu fréquemment. On les trouve en grand nombre dans les Vies des saints, elles arrivent même parfois aux fidèles ordinaires. Nous avons recueilli et nous présentons au lecteur ceux de ces faits qui paraissent les plus propres à l’instruire ou à l’édifier.

Mais, nous demandera-t-on, tous ces faits sont-ils historiquement certains ? -Nous avons choisi les plus avérés (1). Si quelque lecteur en trouve dans le nombre qui lui semblent ne pouvoir soutenir la rigueur de la critique, il peut ne pas les admettre.

Toutefois, pour ne pas donner dans une sévérité excessive et voisine de l’incrédulité, il est bon de remarquer que, parlant en général, les apparitions des âmes ont lieu, et ne sauraient être révoquées en doute, qu’elles arrivent même fréquemment.

(1) C’est dans les vies des Saints, honorés comme tels par l’Église, et d’autres illustres serviteurs de Dieu, que nous avons recueilli la plupart des faits que nous citons. Le lecteur qui voudra contrôler ces faits et les estimer à leur juste valeur, pourra sans peine recourir aux premières sources à l’aide de nos indications. Si le récit est tiré d’une vie de Saint, nous indiquons le jour où son nom est marqué dans le martyrologe, ce qui suffit pour consulter les Acta Sanctorum. Si nous mentionnons quelque personnage vénérable, comme le P. Joseph Anchieta, apôtre et thaumaturge du Brésil, dont la vie n’est pas insérée dans les volumes des Bollandistes, il faudra recourir alors à des biographies et des histoires particulières. – Pour les traits que nous empruntons au P. Rossignoli, Merveilles divines dans les âmes du purgatoire (trad. Postel, Tournai, Casterman), ou qui, du moins, se retrouvent en cet ouvrage, nous nous contentons d’indiquer le numéro de la Merveille, parce que l’auteur y a marqué une ou plusieurs sources où lui-même a puisé.

« Ces sortes d’apparitions, dit l’abbé Ribet (La mystique divine, distinguée des contrefaçons diaboliques et des analogies humaines. Paris, Poussielgue), ne sont pas rares. Dieu les permet pour le soulagement des âmes, qui viennent exciter notre compassion, et aussi pour nous faire entendre à nous-mêmes combien sont terribles les rigueurs de sa justice contre les fautes que nous réputons légères. »

Saint Grégoire dans ses Dialogues rapporte plusieurs exemples, dont on peut, il est vrai, contester la pleine authenticité; mais qui, dans la bouche du saint Docteur, prouvent du moins qu’il croyait à la possibilité et à l’existence de ces faits. D’autres auteurs en grand nombre, non moins recommandables que saint Grégoire par la sainteté et la science, rapportent des faits analogues.

Au reste, ces sortes de récits surabondent dans l’histoire des saints: pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les tables des Acta Sanctorum. Toujours l’Église souffrante a imploré les suffrages de l’Église de la terre; et ce commerce, empreint de tristesse, mais aussi plein d’instruction, est pour l’une une source intarissable de soulagement, et pour l’autre une excitation puissante à la sainteté.

La vision du purgatoire a été accordée à plusieurs saintes âmes. Sainte Catherine de Ricci descendait en esprit au purgatoire toutes les nuits des dimanches; sainte Lidvine pénétrait pendant ses ravissements dans ce lieu d’expiation, et, conduite par son ange gardien, y visitait les âmes dans leurs tourments. Un ange conduit également la Bienheureuse Osanne de Mantoue à travers ces sombres abîmes. La Bienheureuse Véronique de Binasco, sainte Françoise de Rome et bien d’autres, reçoivent des visions tout à fait semblables, avec les mêmes impressions de terreur.

Plus souvent ce sont les âmes souffrantes elles-mêmes qui s’adressent aux vivants et réclament leur intercession. Plusieurs apparurent ainsi à la Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, à une foule d’autres saints personnages. Les âmes des défunts imploraient fréquemment la pitié de Denys le Chartreux. On demandait un jour à ce grand serviteur de Dieu combien de fois ces pauvres âmes lui apparaissaient ? « Oh ! cent et cent fois », répondit-il. »

Sainte Catherine de Sienne, pour épargner à son père les peines du purgatoire, s’était offerte à la justice divine pour souffrir à sa place durant la vie. Dieu l’exauça, lui infligea de vives douleurs d’entrailles jusqu’à la mort, et admit dans la gloire l’âme de son père. En retour, cette âme bienheureuse apparaissait fréquemment à sa fille, pour la remercier et lui faire les révélations les plus utiles. »

Les âmes du purgatoire, lorsqu’elles apparaissent aux vivants, se présentent toujours dans une attitude qui excite la compassion, tantôt sous les traits qu’elles avaient de leur vivant ou à leur mort, avec un visage triste, des regards suppliants, en habits de deuil, avec l’expression d’une douleur extrême; tantôt comme une clarté, une nuée, une ombre, une figure fantastique quelconque, accompagnée d’un signe ou d’une parole qui les fait reconnaître. D’autres fois, elles accusent leur présence par des gémissements, des sanglots, des soupirs, une respiration haletante, des accents plaintifs. Souvent elles apparaissent environnées de flammes. Quand elles parlent, c’est pour manifester leurs souffrances, pour déplorer leurs fautes passées, pour demander des suffrages, ou même pour adresser des reproches à ceux qui devraient les secourir.

Une autre sorte de révélation, ajoute le même auteur, se fait par des coups invisibles que reçoivent les vivants, par des frappements à la porte, des bruits de chaînes, des bruits de voix. Ces faits sont trop multipliés pour qu’on puisse les révoquer en doute: la seule difficulté est d’établir leur rapport avec le monde de l’expiation. Mais quand ces manifestations coïncident avec la mort de personnes chéries, et qu’elles cessent après qu’on a offert à Dieu des prières et des réparations, n’est-il pas raisonnable d’y voir des signes par lesquels ces âmes avertissent de leur détresse ?

Aux divers indices que nous venons de signaler, on reconnaîtra les pauvres âmes du purgatoire. Mais il est un cas où l’apparition devrait être tenue pour suspecte: c’est lorsqu’un pécheur scandaleux, surpris inopinément par la mort, vient implorer les prières des vivants pour être délivré du purgatoire. Le démon est intéressé à faire croire que l’on peut vivre dans les plus grands désordres jusqu’à la mort, et échapper cependant à l’enfer. Toutefois, même dans ces rencontres, il n’est pas défendu de penser que l’âme qui apparaît s’est repentie, et qu’elle est dans les flammes de l’expiation temporaire, ni, conséquemment de prier pour elle; mais il convient d’observer la plus grande réserve sur ces sortes de visions et sur la créance qu’on leur donne (Ribet, Mystique divine, t. II, chap. X.). »

Les détails dans lesquels nous venons d’entrer, suffisent pour justifier aux yeux du lecteur la citation des faits qu’il trouvera dans le cours de cet ouvrage.

Ajoutons que le chrétien doit se garder d’être trop incrédule dans les faits surnaturels, qui se rattachent aux dogmes de sa foi. Saint Paul nous dit que la charité croit tout (I. Cor. XIII, 7.), c’est-à-dire, comme expliquent les interprètes, tout ce que l’on peut croire prudemment, et dont la croyance ne saurait être nuisible. S’il est vrai que la prudence réprouve une crédulité aveugle et superstitieuse, il est vrai aussi qu’on doit éviter un autre excès, celui que le Sauveur reproche à l’Apôtre saint Thomas: Vous croyez, lui dit-il, parce que vous avez vu et touché; il fallait croire au témoignage de vos frères. En exigeant davantage vous avez été incrédule: c’est une faute, que doivent éviter tous mes disciples: Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu. Ne soyez pas incrédule mais croyant. (Joan. xx, 27.)

Bellarmin

Le théologien qui démontre les dogmes de la foi, doit être sévère dans le choix de ses preuves; l’historien aussi doit procéder avec une critique rigoureuse dans la relation des faits; mais, l’écrivain ascétique, quand il cite des exemples et des faits pour éclaircir les vérités et édifier les fidèles, n’est pas tenu à cette stricte rigueur. Les personnages les plus autorisés dans l’Église, tels que saint Grégoire, saint Bernard, saint François de Sales, saint Alphonse de Liguori, Bellarmin, et bien d’autres, aussi distingués par leurs lumières que par leur piété, n’ont pas connu en écrivant leurs excellents ouvrages, les exigences rigoureuses de notre époque, exigences qui ne constituent nullement un progrès.

En effet, si l’esprit de nos pères dans la foi était plus simple, quelle est la cause qui a fait disparaître parmi nous cette ancienne simplicité ? N’est-ce pas le rationalisme protestant, qui de nos jours se déteint sur beaucoup de catholiques ? N’est-ce pas cet esprit raisonneur et critique sorti de la réforme luthérienne, propagé par le philosophisme français, qui leur fait envisager les choses de Dieu d’une manière tout humaine, qui les rend froids et étrangers à l’esprit de Dieu ? Le vénérable abbé Louis de Blois, parlant des Révélations de sainte Gertrude, dit que « ce livre renferme des trésors. Les hommes orgueilleux et charnels, ajoute-t-il, qui n’entendent rien à l’esprit de Dieu, traitent de rêveries les écrits de la vierge sainte Gertrude, de sainte Mechtilde, sainte Hildegarde et autres; c’est qu’ils ignorent avec quelle familiarité Dieu se communique aux âmes humbles, simples et aimantes; et comment, dans ces communications intimes, il se plaît à illuminer ces âmes des pures lumières de la vérité sans aucune ombre d’erreur (Ludov. Blos. Epist. ad florentium, § 4.) ».

Ces paroles de Louis de Blois sont graves. Nous n’avons pas voulu encourir les reproches de ce grand maître de la vie spirituelle; et tout en évitant une crédulité blâmable, nous avons recueilli avec une certaine liberté les faits qui nous ont paru à la fois les plus avérés et les plus instructifs. Puissent-ils accroître dans ceux qui les liront, la dévotion envers les défunts ! Puissent-ils imprimer profondément dans les âmes la sainte et salutaire pensée du purgatoire !

PREMIÈRE PARTIE – LE PURGATOIRE, MYSTÈRE DE JUSTICE

Chapitre 1er

Le purgatoire dans le plan divin

Le purgatoire occupe une grande place dans notre sainte religion: il forme une des parties principales de l’œuvre de Jésus-Christ, et joue un rôle essentiel dans l’économie du salut des hommes.

Rappelons-nous que la sainte Église de Dieu, considérée dans sa totalité, se compose de trois parties: l’Église militante, l’Église triomphante et l’Église souffrante, ou le purgatoire. Cette triple Église constitue le corps mystique de Jésus-Christ, et les âmes du purgatoire ne sont pas moins ses membres que les fidèles sur la terre et les élus dans le ciel.

L’Église dans l’Évangile est appelée d’ordinaire le Royaume des cieux; or, le purgatoire, tout comme le ciel et l’Église terrestre, est une province de ce vaste Royaume.

Les trois Églises-sœurs ont entre elles des relations incessantes, une communication continuelle, qu’on appelle la communion des saints. Ces relations n’ont d’autre objet que de conduire les âmes à la gloire, terme final où tendent tous les élus. Les trois Églises s’entraident à peupler le Ciel, qui est la cité permanente, la Jérusalem glorieuse.

Si nous considérons les rapports que nous autres, membres de l’Église militante sur la terre, nous avons avec les âmes du purgatoire, ils consistent à les secourir dans leurs peines. Dieu nous a mis dans les mains les clefs de leurs prisons mystérieuses: c’est la prière pour les défunts, c’est la dévotion pour les âmes du purgatoire.

Chapitre 2

Prière pour les défunts

La prière pour les défunts, les sacrifices, les suffrages pour les morts font partie du culte chrétien, et la dévotion envers les âmes du purgatoire est une dévotion que le Saint-Esprit répand avec la charité dans le cœur des fidèles. C’est une pensée sainte et salutaire, dit l’Écriture, de prier pour les morts, afin qu’ils soient délivrés de leurs péchés (II Machab. XII, 46.).

Crainte et confiance

Pour être parfaite, la dévotion envers les défunts doit être animée tout à la fois d’un esprit de crainte et de confiance. D’un côté la sainteté de Dieu et sa justice nous inspirent une crainte salutaire; de l’autre, son infinie miséricorde, nous donne une confiance sans bornes.

Dieu est la sainteté même bien plus que le soleil n’est la lumière, et aucune ombre de péché ne peut subsister devant sa face. Vos yeux sont purs, dit le prophète, et ils ne peuvent supporter la vue de l’iniquité. (Habac. I) Aussi, quand l’iniquité se produit dans les créatures, la sainteté de Dieu en exige l’expiation; et lorsque cette expiation se fait dans toute la rigueur de la justice, elle est terrible. C’est pourquoi l’Écriture dit encore: Son nom est saint et terrible (Ps. 110): comme si elle disait: sa justice est terrible parce que sa sainteté est infinie.

La justice de Dieu est terrible et elle punit avec une extrême rigueur les fautes les plus légères. La raison en est que ces fautes, légères à nos yeux, ne le sont nullement devant Dieu. Le moindre péché lui déplaît infiniment, et à cause de la Sainteté infinie qui est offensée, la plus petite transgression prend des proportions énormes, réclame une énorme expiation. C’est ce qui explique la terrible sévérité des peines de l’autre vie, et ce qui doit nous pénétrer d’une sainte frayeur.

La crainte du purgatoire est une crainte salutaire: elle a pour effet de nous animer non seulement d’une charitable compassion pour les âmes souffrantes; mais encore d’un zèle vigilant pour nous-mêmes. Pensez au feu du purgatoire, et vous tâcherez d’éviter les moindres fautes; pensez au feu du purgatoire et vous pratiquerez la pénitence, pour satisfaire à la divine justice en ce monde plutôt qu’en l’autre.

Gardons-nous toutefois d’une crainte excessive et ne perdons pas la confiance. N’oublions pas la miséricorde de Dieu, qui n’est pas moins infinie que sa justice. Votre miséricorde, Seigneur, surpasse la hauteur des cieux, dit le prophète (Ps. 107); et ailleurs: Le Seigneur est plein de miséricorde et de clémence, il est patient et prodigue de miséricorde (Ps. 144). – Cette miséricorde ineffable doit calmer nos trop vives appréhensions, et nous remplir d’une sainte confiance, selon cette parole: In te Domine speravi, non confundar in œternum, j’ai mis en vous ma confiance, ô mon Dieu, jamais je ne serai confondu (Ps. 70). Si nous sommes animés de ce double sentiment, si notre confiance en la miséricorde de Dieu égale la crainte que nous inspire sa justice, nous aurons le véritable esprit de la dévotion envers les défunts.

Or ce double sentiment se puise naturellement dans le dogme du purgatoire bien compris, dogme qui renferme le double mystère de la justice et de la miséricorde: de la justice qui punit, de la miséricorde qui pardonne.

C’est à ce double point de vue que nous allons envisager le purgatoire et en illustrer la doctrine.

Chapitre 3

Le mot purgatoire

Le mot purgatoire se prend tantôt pour un lieu, tantôt pour un état intermédiaire entre l’enfer et le ciel. C’est proprement la situation des âmes qui, au moment de la mort, se trouvent en état de grâce, mais n’ont pas complètement expié leurs fautes, ni atteint le degré de pureté nécessaire pour jouir de la vision de Dieu.

Le purgatoire est donc un état passager, qui se termine à la vie bienheureuse. Ce n’est plus une épreuve, où l’on peut mériter et démériter; mais un état de satisfaction et d’expiation. L’âme est arrivée au terme de sa vie mortelle: cette vie était un temps d’épreuve, temps de mérite pour l’âme, et temps de miséricorde de la part de Dieu. Ce temps une fois expiré, il n’y a plus de la part de Dieu que justice; et l’âme de son côté ne peut plus ni mériter ni démériter. Elle est fixée dans l’état où la mort l’a trouvée; et comme elle a été trouvée dans la grâce sanctifiante, elle est sûre de ne plus déchoir de cet heureux état et de parvenir à la possession immuable de Dieu. Cependant, comme elle est chargée de certaines dettes de peines temporelles, elle doit satisfaire la divine justice en subissant ces peines dans toute leur rigueur.

Telle est la signification du mot purgatoire, et la situation des âmes qui s’y trouvent.

Doctrine catholique

Or l’Église propose à ce sujet deux vérités nettement définies comme dogmes de foi: premièrement, qu’il y a un purgatoire; secondement, que les âmes, qui sont dans le purgatoire, peuvent être secourues par les suffrages des fidèles, surtout par le saint sacrifice de la messe.

Concile de Trente – Questions controversées.

Outre ces deux points dogmatiques, il y a plusieurs questions doctrinales que l’Église n’a pas décidées, et qui sont plus ou moins clairement résolues par les docteurs. Ces questions se rapportent:

  1.  au lieu du purgatoire;
  2. à la nature des peines;
  3. au nombre et à l’état des âmes qui sont au purgatoire;
  4. à la certitude qu’elles y ont de leur béatitude;
  5. à la durée de leurs peines;
  6. à l’intervention des vivants en leur faveur et à l’application des suffrages de l’Église.

Comprendre le Rosaire afin de bien le prier

Notre Dame du Rosaire

Dans sa première lettre encyclique sur le Rosaire, le Pape Léon XIII en donne la définition : «revivre en notre âme la suite des mystères de notre salut et joindre à cette méditation une couronne mystique composée de dizaines d’avés séparés par des paters.»

Le Rosaire est composé d’une âme et d’un corps, le corps ce sont les paters et les avés, l’âme c’est la méditation des mystères.

Sans la méditation le Rosaire serait comme un corps sans âme, ou encore comme une rose sans parfum.

Il est donc important de comprendre comment s’articule cette union de l’âme et du corps du Rosaire, pour faire de cette prière une rose parfumée.

Saint-Thomas d’Aquin

Saint Thomas nous explique que la prière vocale comporte trois niveaux, trois niveaux d’attention:

  1. S’attacher à bien prononcer les paroles,
  2. Pénétrer le sens et,
  3. le plus important, fixer notre attention sur Dieu.

Ce troisième niveau s’appuie sur les deux premiers, les mots et leurs sens, et s’en sert comme d’un tremplin, pour monter jusqu’à la contemplation.

Par exemple l’âme s’appuie sur la répétition des paroles « que votre volonté soit faite » pour contempler le fiat de Marie à l’Annonciation ou bien encore sa résignation par au pied de la croix.

Ainsi il n’y a pas dissociation entre la contemplation du mystère et la parole récitée.

Examinons maintenant la méthode pédagogique du Rosaire : son mode et son but.

Tout d’abord son mode.

Comment agit-il ? Comme une goutte d’eau qui creuse la pierre sur laquelle elle tombe régulièrement et inlassablement, ainsi la méditation répétée des mystères du Rosaire, fait pénétrer les enseignements qui y sont contenus de plus en plus profondément dans notre âme. Elle finit par modeler l’âme à la ressemblance des modèles contemplés que sont Jésus et Marie. Saint-François de Sales prend une comparaison toute simple pour illustrer cela. De même, dit-il, que les enfants, à force d’entendre leur mère et de bégayer avec elle, apprennent à parler leur langage, de même, en demeurant près du Sauveur, par la méditation de ses paroles de ses actions et de ses affections, nous apprenons à parler, à faire et à vouloir comme lui.

Mais quel est le but de cette méthode ?

Former facilement des Saints, rapidement, en leur appliquant la grâce de Notre Seigneur pour les faire croitre spirituellement jusqu’à l’héroïcité. Vous le savez mes frères, que l’âme de Notre Seigneur, renferme une plénitude de grâces, qui s’est épanouie et manifestée à travers tous les actes de sa vie publique.

Or que fait le Rosaire ? Il nous met en contact avec les différentes phases de la vie de Notre Seigneur.

Comment faut-il le réciter ? D’une façon lente et réfléchie, nous dit un théologien du Rosaire, pour en faciliter l’intelligence à l’esprit et le sentiment au cœur.

S’il est assez facile d’éviter, ou de corriger, ce défaut de la précipitation, par contre il est plus difficile d’éviter les distractions, personne n’y échappe car elles proviennent de la faiblesse de notre nature.

Alors pratiquement, que convient-il de faire ? D’abord ne pas se décourager : même les saints ont éprouvé de telles difficultés. Ainsi Sainte Thérèse, c’est bien connu, qui aimait tant la Sainte Vierge, gémissait de ne pas bien réciter son chapelet. J’ai beau m’efforcer de méditer les mystères, disaient-elle, je n’arrive pas bien à fixer mon esprit. Finalement elle trouva la solution : maintenant je m’en désole moins, je pense que la très Sainte Vierge étant ma mère, elle doit voir ma bonne volonté.

Voila ce qui compte mes frères, la bonne Volonté ! Ne pas avoir de distractions délibérées, mais dès que nous nous apercevons que nous sommes distraits, revenons doucement à notre sujet, sans nous lasser, autant de fois que cela sera nécessaire.

Nous sommes convaincus, me direz-vous, que le Rosaire est un moyen exceptionnel efficace et rapide pour parvenir à la sainteté. Mais il n’en reste pas moins une méthode parmi d’autres et donc reste facultatif. Eh bien détrompez-vous mes frères, le Rosaire n’est pas facultatif. La Sainte Vierge elle-même, fait cette révélation au bienheureux Alain la Roche, apôtre dominicain du Rosaire au XVe siècle.

Écoutez bien. Sache mon fils, et fais le connaitre à tous, qu’un signe probable et prochain de damnation éternelle, est d’avoir de l’aversion, de la tiédeur, et de la négligence à dire la salutation angélique.

Parole terrible, mes frères, qui ne laisse aucune place à la tiédeur ou à la routine.

Extrait de Connaitre, aimer & pratiquer le Rosaire 

La Confrérie du Rosaire – Inscription

La Confrérie du Rosaire est une association destinée à répandre largement la dévotion du Rosaire. Elle est très ancienne – la première Confrérie fut établie à Valence en 1221, l’année de la mort de saint Dominique –, très riche en faveurs spirituelles et en privilèges divers que les papes n’ont cessé de lui accorder.

Fiche Inscription Confrérie – Format Microsoft Word

Fiche Inscription Confrérie – Format PDF

La confrérie du Rosaire

La confrérie du Rosaire

Origine et excellence de la prière du Rosaire

Une tradition constante et rappelée solennellement à diverses reprises par les papes nous dit que saint Dominique († 1221) est l’instituteur du Rosaire.
Ainsi, dans la bulle Consueverunt du 17 septembre 1569, inaugurant le grand mouvement en faveur du Rosaire qui devait aboutir, deux ans plus tard, à la célèbre victoire de Lépante, le pape saint Pie V écrivait :

« Le bienheureux Dominique (…) vécut lui-même dans des temps semblables aux nôtres, alors que l’hérésie des Albigeois exerçait ses ravages en France et en Italie, jetant dans l’aveuglement de l’impiété un si grand nombre de laïcs et sévissant avec fureur contre le clergé et les prêtres du Seigneur. Guidé par les exemples de ceux qui l’avaient précédé dans le service de Dieu et rempli de l’Esprit-Saint, Dominique leva lui aussi les yeux vers le ciel et fixa son regard sur la montagne sainte, c’est-à-dire sur la glorieuse Vierge Marie, l’auguste mère de Dieu. C’est elle qui, par l’enfantement du Christ, a brisé la tête du serpent infernal. Elle seule a détruit toutes les hérésies. Par le fruit de ses entrailles, c’est elle qui a sauvé le monde de la damnation que nous avait méritée la chute de nos premiers parents. De cette montagne sainte, sans le secours des humains, s’est détachée la pierre qui est le Christ ; et le fils de Marie, immolé sur l’arbre de la croix, a laissé s’épancher de ses blessures les eaux abondantes de la grâce.

« Plein de ces pensées, saint Dominique découvrit alors une méthode facile, accessible à tous, d’une incomparable piété, excellente pour prier Dieu et lui adresser nos supplications. Cette méthode s’appelle le Rosaire ou Psautier de la bienheureuse Vierge Marie. Elle consiste à honorer la mère de Dieu en lui offrant la récitation de la Salutation angélique répétée cent cinquante fois, par analogie aux cent cinquante psaumes de David. Les dizaines sont précédées chacune de l’Oraison dominicale et accompagnées de méditations, pendant lesquelles nous repassons en esprit toute la vie de Notre-seigneur Jésus-Christ.

« Tel est le rite qu’a créé saint Dominique et qu’il a propagé dans toutes les parties de l’Église romaine par l’intermédiaire de ses enfants, les religieux de l’Ordre des Frères Prêcheurs.

« Cette dévotion fut reçue avec faveur par les fidèles. Bientôt, au moyen de ces méditations et de ces prières, les cœurs devinrent tout brûlants des ardeurs de la charité ; on vit une multitude de personnes transformées par cette dévotion ; les ténèbres de l’hérésie disparurent, et la lumière de la foi brilla de nouveau dans le monde. Pour établir d’une manière durable ce culte de Marie, on fonda dans diverses localités, des Confréries érigées par les religieux de l’Ordre des Frères Prêcheurs députés à cet effet par leurs supérieurs, et dans lesquelles on reçut un grand nombre de confrères. »

Ce passage de la bulle Consueverunt est particulièrement remarquable. A lui seul, il constitue tout un traité du Rosaire, parce qu’il en détermine les éléments essentiels avec une clarté parfaite. Il nous indique :

  • 1º Le nom de cette dévotion : Rosaire ou Psautier de Marie.
  • 2º Sa matière, c’est-à-dire les cent cinquante salutations angéliques et les quinze oraisons dominicales récitées dans un certain ordre et par dizaines.
  • 3º Sa forme (au sens scolastique du mot, c’est-à-dire ce qui indique la nature spécifique) : la méditation des mystères de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
  • 4º Ses qualités. Cette dévotion est une méthode facile, accessible à tous, d’une admirable piété, excellente pour prier Dieu et pour honorer marie.
  • 5º Son auteur, saint Dominique, qui a conçu ce trésor par une inspiration divine.
  • 6º Ses ministres ou promoteurs, les Frères Prêcheurs, qui ont répandu cette dévotion dans toutes les parties de l’Église romaine.
  • 7º Son mode de propagation, c’est-à-dire son extension stable par les Confréries instituées avec le concours des Frères Prêcheurs.
  • 8º Et enfin les effets ou le but de cette dévotion, qui consiste à enflammer les cœurs par la méditation des mystères de la vie du Christ, à illuminer les esprits par les clartés de la foi, à ranimer ainsi dans les âmes les croyances et les vertus chrétiennes, à dissiper les ténèbres de l’erreur, et à faire briller d’un nouvel éclat dans le monde les splendeurs de la vérité révélée.

On voit, par ce dernier point, que l’efficacité du Rosaire est double :

— le Rosaire possède une merveilleuse efficacité d’intercession, tout spécialement contre l’hérésie et l’erreur qui s’attaquent aux âmes ;
— le Rosaire possède aussi une puissante efficacité de sanctification : il est une école de prière, de vertu et de sainteté chrétiennes.

Ce que le Rosaire a été et a fait par le passé, il doit continuer de l’être et de le faire de nos jours. Et cela dépend de tous et de chacun d’entre nous.
En ces temps d’apostasie que nous vivons, il nous faut, nous aussi, fixer nos regards sur la mère de Dieu – la montagne sainte – et nous remplir des pensées qui animaient saint Dominique et saint Pie V. C’est Notre-Dame, par Jésus le fruit de ses entrailles, qui, éternellement, a reçu le pouvoir de briser la tête du serpent Prince de ce monde. Dès lors, ce qu’elle a accompli au XIIIe siècle par l’intermédiaire de saint Dominique pour exterminer l’hérésie albigeoise, ce qu’elle a fait au XVIe siècle par l’entremise de saint Pie V pour endiguer le protestantisme et détruire le péril turc, elle peut, bien plus, elle veut continuer de le faire pour anéantir l’hérésie moderniste et le paganisme actuels – et elle le fera certainement – par le même et unique moyen du saint Rosaire.

Il faut être profondément convaincu de cette vérité fondamentale car elle détermine toute notre foi au Rosaire.

La Confrérie du Rosaire

La Confrérie du Rosaire est une association destinée à répandre largement la dévotion du Rosaire. Elle est très ancienne – la première Confrérie fut établie à Valence en 1221, l’année de la mort de saint Dominique –, très riche en faveurs spirituelles et en privilèges divers que les papes n’ont cessé de lui accorder.

Léon XIII, dans la Constitution Ubi Primum publiée le 2 octobre 1898 et qui constitue la « charte » de la Confrérie du Rosaire, en a fixé le but et la nature :

« La Confrérie du très saint Rosaire est instituée dans le but d’inciter un grand nombre d’hommes, unis par la charité fraternelle, à louer et à prier la Bienheureuse Vierge Marie, et à obtenir, par une oraison unanime, sa protection, en employant la très pieuse formule de prière d’où l’association elle-même a tiré son nom. Et c’est pourquoi, sans rechercher aucun gain, sans demander aucun argent, la Confrérie accepte des hommes de toute condition et n’établit entre eux aucun autre lien que celui de la récitation du Rosaire de Marie. Ce qui fait que chacun n’apportant que peu au trésor commun, en retire beaucoup… Tout confrère qui suit les règles de la Confrérie et qui s’acquitte de la récitation du Rosaire, réunit en intention tous les membres de la société, qui lui rendent, multiplié, le même office charitable. »

 La Confrérie du Rosaire est donc une véritable mutualité de prières et de bonnes œuvres.

Conditions d’admission

Pour faire partie de la Confrérie, il faut :

1. — être inscrit par un père dominicain ou un prêtre autorisé dans le registre d’une Confrérie canoniquement érigée ;

On doit inscrire impérativement son nom (prénom) de baptême (et pour des raisons de commodité pratique, son identité civile).
Tous (à condition d’être baptisé) peuvent être admis, les enfants eux-mêmes s’ils ont atteint l’âge de raison et sont capables de réciter le Rosaire. (Cependant, on ne peut pas inscrire quelqu’un contre son gré, ni un défunt.)

2. — méditer chaque semaine en entier le Rosaire de quinze dizaines (les trois séries de mystères).

On peut évidemment morceler ce Rosaire en le récitant partie par partie et, de même, chaque chapelet.
Il est vivement recommandé de suivre la coutume qui fait réciter les mystères joyeux le lundi et le jeudi, les mystères douloureux le mardi et le vendredi, et les mystères glorieux le mercredi, le samedi et le dimanche.
Cette obligation de méditer au moins le rosaire en entier chaque semaine n’empêche pas, bien au contraire, de méditer le chapelet tous les jours (soit deux Rosaires et un chapelet par semaine), ou même, pour ceux qui le peuvent, le Rosaire entier chaque jour. Cette dernière pratique est même l’idéal auquel il est recommandé de tendre petit à petit, dans la mesure du possible.
On se souviendra, à cet égard, des recommandations de Notre-Dame de Fatima : à six reprises, à chacune de ses apparitions, elle a dit aux enfants : « Je veux que vous récitiez le chapelet tous les jours. »
Pour être accomplie, cette obligation n’a pas à être ajoutée à la pratique quotidienne du chapelet ou aux autres obligations que chacun pourrait avoir contractées (Rosaire vivant, Rosaire perpétuel, Croisade du Rosaire, etc.) ;

3. — posséder un chapelet « rosarié », c’est-à-dire bénit par un père dominicain (ou un prêtre qui en a le pouvoir) avec la formule de bénédiction spéciale réservée à l’Ordre des Frères Prêcheurs. La récitation du Rosaire avec un tel chapelet rosarié (qu’il est souhaitable de conserver sur soi en permanence) ajoute des grâces et des privilèges spéciaux accordés par les papes depuis Benoit XIII.
Cependant, si ce dernier point manque, l’appartenance à la Confrérie et le gain des indulgences qui lui sont associées, sauf celles propres au chapelet rosarié, ne sont pas remises en cause.

A ces trois conditions principales, viennent s’ajouter des conditions facultatives : la réception des sacrements de pénitence et d’eucharistie au jour de la fête de la Confrérie (1er dimanche de chaque mois) et pour la fête du très saint Rosaire (7 octobre) ; la participation aux réunions ou aux processions de la Confrérie si elles existent ; la pratique des bonnes œuvres de la Confrérie, etc.

Aucune des règles de la Confrérie n’oblige sous peine de péché. Celui qui, malgré son engagement, manque à leur observation, se prive seulement des avantages et grâces correspondants. (Il peut néanmoins commettre une faute si ce manquement résulte d’une cause qui est elle-même une faute : paresse, négligence, etc.)

 Avantages de la Confrérie

L’appartenance à la Confrérie du Rosaire procure trois sortes d’avantages :

1. — Un amour croissant et une protection toute spéciale de Notre-Dame.

 Comme le dit saint Bernard : « Il ne périra pas, le dévot de Marie ». De même, saint Louis-Marie Grignion de Montfort a expliqué, dans son Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge ou dans son opuscule intitulé Le Secret de Marie, combien la vraie dévotion à la sainte Vierge est un moyen rapide, facile, direct et sûr de se sauver, de se sanctifier et de ramener beaucoup d’âmes. Or l’appartenance à la Confrérie du Rosaire, par les engagements qu’elle fait prendre, par la présence des autres confrères et les grâces qu’elle procure, encourage cette vraie dévotion et fait grandir dans l’amour de Marie.

2. — Une riche participation aux biens spirituels de tous.

 Comme on l’a lu plus haut dans les paroles de Léon XIII, chaque confrère « n’apportant que peu au trésor commun, en retire beaucoup ». Pourquoi ? Parce que ce trésor est immensément riche et commun à tous en vertu du mystère de la communion des saints. Le Rosaire et les mérites de chacun deviennent ainsi le trésor de tous.
De plus, les confrères du Rosaire jouissent d’une participation spéciale, durant leur vie et après leur mort, aux prières, messes, pénitences, bonnes œuvres de tous les membres présents et passés de la grande famille dominicaine. Ils bénéficient ainsi d’une multitude de saints protecteurs.

 3. — De nombreuses et précieuses indulgences.

Le Père Faber a appellé le Rosaire : « La reine des dévotions indulgenciées ». Ceci doit s’entendre surtout de la Confrérie du Rosaire que plus de trente papes ont enrichie d’indulgences. Ces indulgences peuvent être gagnées pour soi-même ou pour les âmes du Purgatoire.

L’indulgence plenière, si elle est totalement gagnée (cela dépend des dispositions de notre âme : selon que nous sommes purifiés de tout péché véniel et complètement dégagés de toute attache au péché ou non), remet toutes les peines temporelles encore dues par l’âme en état de grâce vivant sur cette terre ou retenue en purgatoire. L’indulgence partielle (et l’indulgence plénière qui n’est pas totalement gagnée) ne remet qu’une partie de ces peines.

Le catalogue des indulgences du Rosaire et de la Confrérie se trouve dans la Constitution Diuturni temporis du pape Léon XIII publiée le 5 septembre 1898 [1].

Voici quelques exemples d’indulgences plénières du Rosaire et de la Confrérie du Rosaire :

  • — Une indulgence plénière, une fois l’an, si l’on récite dévotement le chapelet avec un chapelet rosarié, à condition de s’être confessé et de communier.
  • — Une indulgence plénière à chaque fois que l’on récite dévotement le chapelet devant le saint Sacrement exposé (ou présent dans le tabernacle), à condition de s’être confessé et de communier.
  • — Une indulgence plénière chaque mois, le dernier dimanche du mois, à ceux qui récitent en commun, au moins trois fois par semaine, le chapelet, à condition de visiter une église ce même dimanche et d’y prier aux intentions du Souverain Pontife et de s’approcher des sacrements de pénitence et d’eucharistie.
  • — Deux indulgences plénières, pour l’admission dans la Confrérie. — Elles peuvent être gagnées, soit le jour même de l’admission, soit le dimanche ou le jour de fête qui suit. La première demande la confession et la communion comme conditions. La seconde exige que le nouveau confrère communie dans l’église ou dans la chapelle du Rosaire, qu’il récite cinq dizaines du Rosaire, et qu’il prie aux intentions du Souverain Pontife.
  • — Une indulgence plénière, chaque jour, pour les confrères qui disent le Rosaire entier dans l’espace de vingt-quatre heures, à condition de visiter une église ou un oratoire public.
  • — Une indulgence plénière, tous les jours, si, dans la journée, on récite le Rosaire entier pour le triomphe de l’Église sur ses ennemis. On peut séparer les dizaines, mais la communion et la visite d’une église ou d’une chapelle publique sont requises (S. Pie X, 12 juin 1907).
  • — Trois indulgences plénières, les premiers dimanches du mois, si les confrères prennent part à la procession du Rosaire, et/ou s’ils visitent la chapelle du Rosaire et prient aux intentions du Souverain Pontife, ou s’ils passent quelque temps en adoration devant le saint Sacrement exposé et prient aux intentions du Souverain Pontife.
  • — Une indulgence plénière à l’article de la mort si le confrère reçoit les sacrements de pénitence et d’eucharistie, ou s’il invoque, au moins de cœur ne pouvant le faire de bouche, le saint nom de Jésus, ou si, muni des sacrements et professant la foi de l’Église romaine, il récite le « Salve Regina » et se recommande à la très sainte Vierge.

Il existe également de très nombreuses indulgences partielles, par exemple : Pour chaque récitation du chapelet ; chaque jour, pour le fait d’avoir constamment sur soi ou avec soi un chapelet rosarié ; pour la visite d’un confrère malade, etc.

 Nota.— Pour obtenir les indulgences, il faut : 1. l’intention, au moins générale de les gagner ; 2. être en état de grâce ; 3. accomplir les actes indiqués, librement, de la manière prescrite.

La confession et la communion, si elles sont demandées, peuvent se faire dès la veille (ou dans les huit jours qui précèdent pour la confession), et pendant tout l’octave qui suit. Bien plus, les fidèles qui communient tous les jours, ou à peu près, et qui se confessent au moins deux fois par mois, ne sont pas tenus de se confesser une fois de plus pour gagner les indulgences.

Les intentions du Souverain Pontife sont fixées par l’Église, elles concernent la liberté accordée à l’Église et son exaltation, l’extermination des hérésies, l’extension du règne du Christ et la paix véritable entre les peuples, etc. Lorsqu’il est demandé de visiter une église et d’y prier aux intentions du Souverain Pontife, les prières prescrites sont : le Credo, dans certains cas, le Pater, l’Ave Maria et le Gloria Patri (qui peuvent être dits en français). En dehors de ces cas, la prière aux intentions du Souverain Pontife consiste à dire six Pater, Ave Maria et Gloria.

Quant aux visites à faire à la chapelle ou à l’autel du Rosaire pour y prier, si ce n’est pas possible, on peut obtenir de son confesseur de changer cette condition en une autre œuvre de piété.

Il convient de préciser qu’il n’est pas nécessaire de connaître le détail de toutes ces grâces et indulgences pour en bénéficier.

En conclusion, on se rappelera ces paroles de sœur Lucie de Fatima au père Fuentes, en 1957 [2] :

« La Très Sainte Vierge ne m’a pas dit que nous sommes dans les derniers temps du monde, mais elle me l’a fait voir pour trois motifs:

« Le premier parce qu’elle m’a dit que le démon est en train de livrer une bataille décisive avec la Vierge, et une bataille décisive est une bataille finale où l’on saura de quel côté est la victoire, de quel côté la défaite. Aussi, dès à présent, ou nous sommes à Dieu ou nous sommes au démon; il n’y a pas de moyen terme. »

« Le second parce qu’elle a dit, aussi bien à mes cousins qu’à moi-même, que Dieu donnait les deux derniers remèdes au monde : le saint Rosaire et la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, et ceux-ci étant les deux derniers remèdes, cela signifie qu’il n’y en aura pas d’autres. »

« Et, troisièmement, parce que toujours dans les plans de la divine Providence, lorsque Dieu va châtier le monde, il épuise auparavant tous les autres recours. Or, quand il a vu que le monde n’a fait cas d’aucun, alors comme nous dirions dans notre façon imparfaite de parler, il nous offre avec une certaine crainte le dernier moyen de salut, sa Très Sainte Mère. Car si nous méprisons et repoussons cet ultime moyen, nous n’aurons plus le pardon du Ciel, parce que nous aurons commis un péché que l’Évangile appelle le péché contre l’Esprit-Saint, qui consiste à repousser ouvertement, en toute connaissance et volonté, le salut qu’on nous offre. (…)

« La Très Sainte Vierge, en ces derniers temps que nous vivons, a donné une efficacité nouvelle à la récitation du Rosaire. De telle façon qu’il n’y a aucun problème, si difficile soit-il, temporel ou surtout spirituel, se référant à la vie personnelle de chacun de nous, de nos familles, des familles du monde ou des communautés religieuses, ou bien à la vie des peuples et des nations, il n’y a aucun problème, dis-je, si difficile soit-il, que nous ne puissions résoudre par la prière du saint Rosaire. Avec le saint Rosaire nous nous sauverons, nous nous sanctifierons, nous consolerons Notre-Seigneur et obtiendrons le salut de beaucoup d’âmes. »

Une Confrérie confiée à l’Ordre des Frères Prêcheurs

Voici en quels termes Léon XIII s’adressait au Maître de l’Ordre des Frères Prêcheurs, le 15 septembre 1883 (quinze jours après la publication de l’encyclique Supremi Apostolatus sur le Rosaire et l’institution du mois du Rosaire). Il exhortait les dominicains à « faire connaître et propager de toutes leurs forces la dévotion du Rosaire. Le Rosaire est à vous, il est votre bien propre, un héritage sacré et inaliénable ; par conséquent vous avez une mission spéciale de faire part aux autres de ce bien, de rendre le monde participant de ce trésor confié à votre sollicitude. »

Dans les maux actuels de l’Église (Que pourrait-on dire aujourd’hui !), « je ne juge – continuait le pape – rien de meilleur et de plus opportun que de recommander et de promouvoir cette manière de prier. »

En conséquence, pour réveiller la foi et ranimer l’esprit de prière et de sainteté, « que tous les enfants de saint Dominique se lèvent pour la lutte et que, comme des guerriers puissants, ils se préparent à user dans le combat des armes dont les a pourvus avec tant de prévoyance leur bienheureux Père. Voici ce qu’ils ont à faire : Qu’ils plantent partout le Rosaire de la bienheureuse Vierge Marie ; qu’ils le propagent et le cultivent avec zèle ; que, par leur soins assidus, les peuples soient enrôlés dans ces milices saintes où brillent les insignes du Rosaire ; que les fidèles apprennent à se servir de cette arme, à en faire un usage fréquent ; qu’ils soient instruits des bienfaits, des grâces, des privilèges de cette dévotion. »

Couvent dominicain de La Haye-aux-Bonshommes, F – 49240 Avrillé

[1] — Après Vatican II, les indulgences ont été réduites de manière considérable par l’Église conciliaire. D’après le dernier Enchiridion indulgentiarum (1999), la récitation du chapelet ne donne l’indulgence plénière que dans trois cas : récitation dans une église ou un oratoire, récitation en commun (en famille par exemple), ou récitation en union (par le moyen de la radio ou de la télévision) avec la récitation faite par le pape. Dans les autres cas on ne gagne qu’une indulgence partielle. Il n’est plus question de la Confrérie du Rosaire.
Etant donné le doute légitime qui porte sur les réformes post-conciliaires (n’a-t-on pas été jusqu’à introduire un nouveau « Je vous salue Marie » commençant par ces mots : « Réjouis-toi, Marie… » ?), les membres de la Confrérie du Rosaire peuvent à bon droit espérer recevoir de nombreuses grâces s’il se mettent dans les conditions prévues autrefois pour gagner l’indulgence plénière.
[2] — Frère Michel de la Trinité, Toute la vérité sur le troisième secret de Fatima, t. 3, Saint-Parres-les-Vaudes, CRC, 1985, p. 337-338.

Source

Les 15 Promesses de Notre Dame pour prier le très Saint Rosaire

1. Quiconque Me servira fidèlement par la récitation du Rosaire, recevra des grâces remarquables.

2. Je promets Ma protection spéciale et les plus grandes grâces à ceux qui réciteront le Rosaire.

3. Le Rosaire sera une armure puissante contre l’enfer; il détruira le vice, il fera diminuer les péchés et vaincra les hérésies.

4. Il fera fleurir la vertu et les bonnes œuvres; il obtiendra pour les âmes l’abondante miséricorde de Dieu; il retirera les cœurs des hommes de l’amour du monde et de ses vanités, et les élèvera au désir des choses éternelles. Oh, ces âmes se sanctifieront de cette façon-là.

5. L’âme qui se recommande à Moi par la récitation du Rosaire, ne périra pas.

6. Quiconque récitera le Rosaire avec dévotion, en s’appliquant à la considération des saints mystères, ne sera jamais vaincu par le malheur. Dieu ne le châtiera pas dans Sa justice. La mort ne le prendra pas au dépourvu; s’il est juste, il restera dans la grâce de Dieu et deviendra digne de la vie éternelle.

7. Quiconque aura une vraie dévotion envers le Rosaire ne mourra pas sans les Sacrements de l’Église.

8. Ceux qui sont fidèles à réciter le Rosaire auront durant leur vie et à la mort la lumière de Dieu et la plénitude de Ses grâces. Au moment de la mort ils participeront aux mérites des Saints en paradis.

9. Je délivrerai du purgatoire ceux qui ont été dévots au Rosaire.

10. Les enfants fidèles du Rosaire mériteront un haut degré de gloire dans le Ciel.

11. Vous obtiendrez tout ce que vous Me demanderez par la récitation du Rosaire.

12. Tous ceux qui propagent le saint Rosaire seront aidés par Moi dans leurs nécessités.

13. J’ai obtenu de Mon Divin Fils que tous les défenseurs du Rosaire auront pour intercesseurs la cour céleste entière durant leur vie et à l’heure de la mort.

14. Tous ceux qui récitent le Rosaire sont Mes fils, et les frères de Mon Fils unique Jésus-Christ.

15. La dévotion à Mon Rosaire est un grand signe de prédestination

La Cène Pascale – Réflexions sur la dernière Cène

La Cène Pascale – 1ère partie.

Vision du vendredi 9 mars 1945

C’est le commencement de la souffrance du Jeudi Saint.

Les apôtres – ils sont dix – s’occupent activement de préparer le Cénacle.

Judas, grimpé sur la table, regarde s’il y a de l’huile dans tous les lampions du grand lampadaire qui ressemble à une corolle de fuchsia double, car la tige de suspension est entourée de cinq ampoules qui ressemblent à des pétales, puis un second tour, plus bas, qui est une vraie couronne de petites flammes; puis il y a enfin trois petits lampions suspendus à des chaînettes qui semblent les pistils de la fleur lumineuse. Puis il saute par terre et aide André à disposer avec art la vaisselle sur la table sur laquelle on a étendu une nappe très fine. J’entends André qui dit : « Quel lin splendide ! »

Et l’Iscariote : « Un des meilleurs de Lazare. Marthe a voulu absolument l’apporter. »

« Et ces calices ? et ces amphores, alors ? » observe Thomas qui a mis le vin dans les amphores précieuses et les regarde avec admiration en se regardant dans leurs fines panses et il en caresse les poignées ciselées d’un œil de connaisseur.

« Qui sait quelle valeur, hein ? » demande Judas Iscariote.

« C’est travaillé au marteau. Mon père en serait fou. L’argent et l’or en feuilles se plient facilement à la chaleur. Mais traité ainsi… Un moment peut tout abîmer. Il suffit d’un coup mal donné. Il faut en même temps de la force et de la légèreté. Tu vois les poignées ? Elles sont tirées de la masse et ne sont pas soudées. Choses de riches… Pense que toute la limaille et le dégrossissement se perdent. Je ne sais pas si tu me comprends. »

« Hé ! si je comprends ! C’est comme fait un sculpteur. »

« Tout à fait cela. »

Tous admirent, puis retournent à leur travail. Tel dispose les sièges et tel autre prépare les crédences.

Pierre et Simon entrent ensemble.

« Oh ! vous êtes venus finalement ! Où êtes-vous allés de nouveau ? Après être arrivés avec le Maître et nous, vous vous êtes enfuis de nouveau » dit l’Iscariote.

« Encore une tâche avant l’heure » répond brièvement Simon.

« Tu es mélancolique ? »

« Je crois qu’avec ce qu’on a entendu en ces jours et de ces lèvres que jamais on ne trouve mensongères, il y en a bien une raison. »

« Et avec cette puanteur de… Bon ! tais-toi, Pierre » murmure Pierre entre ses dents.

« Toi aussi !… Tu me sembles fou depuis quelques jours. Tu as la figure d’un lapin sauvage qui sent derrière lui le chacal » répond Judas l’Iscariote.

« Et toi, tu as le museau de la fouine. Toi aussi, tu n’es pas très beau depuis quelques jours. Tu regardes d’une façon… Tu as même l’œil de travers… Qui attends-tu ou qu’espères-tu voir ? Tu sembles plein d’assurance, tu veux le faire paraître, mais tu as l’air de quelqu’un qui a peur » réplique Pierre.

« Oh ! Quant à la peur !… Tu n’es certainement pas un héros, toi non plus ! »

« Personne de nous ne l’est, Judas. Tu portes le nom du Macchabée, mais tu ne l’es pas. Moi, je dis avec mon nom : « Dieu fait grâce » , mais je te jure que j’ai en moi le tremblement de qui sait porter malheur et d’être surtout dans la disgrâce de Dieu. Simon de Jonas, rebaptisé « la pierre », est mou maintenant comme de la cire près du feu. Il ne se cramponne plus par sa volonté. Lui, que je n’ai jamais vu trembler dans les plus violentes tempêtes ! Matthieu, Barthélemy et Philippe semblent des somnambules. Mon frère et André ne font que soupirer. Les deux cousins, qui ont la douleur de la parenté avec celle de l’amour pour le Maître, regarde-les. Ils semblent déjà des vieillards. Thomas a perdu son entrain, et Simon semble redevenu le lépreux épuisé d’il y a maintenant trois ans tant il est creusé par la douleur, je dirais corrodé, livide, avili » lui répond Jean.

« Oui. Il nous a tous suggestionnés par sa mélancolie » observe l’Iscariote.

« Mon cousin Jésus, mon Maître et Seigneur et le vôtre, est et n’est pas mélancolique. Si tu veux dire par ce nom qu’il est triste à cause de la douleur excessive que tout Israël est en train de Lui donner, et que nous voyons, et l’autre douleur cachée que Lui seul voit, je te dis : « Tu as raison ». Mais si tu uses de ce terme pour dire qu’il est fou, je te l’interdis » dit Jacques d’Alphée.

« Et n’est-ce pas de la folie qu’une idée fixe de mélancolie ? J’ai fait aussi des études profanes, et je sais. Il a trop donné de Lui-même. Maintenant il a l’esprit épuisé. »

« Ce qui signifie de la démence. N’est-ce pas ? » demande l’autre cousin Jude, apparemment calme.

« Tout à fait cela ! Il avait bien vu ton père, juste de sainte mémoire, à qui tu ressembles pour la justice et la sagesse ! Jésus, triste destin d’une illustre maison trop vieille et frappée de sénilité psychique, a toujours eu une tendance à cette maladie, d’abord douce, puis toujours de plus en plus agressive. Tu as vu comme il a attaqué pharisiens et scribes, sadducéens et hérodiens. Il s’est rendu la vie impossible comme un chemin couvert d’éclats de quartz. Et c’est Lui qui les a semés. Nous… nous l’aimions tant que l’amour nous l’a caché. Mais ceux qui l’ont aimé sans l’idolâtrer : ton père, ton frère Joseph, et Simon au début, ont vu juste… nous devions ouvrir les yeux en les écoutant. Au contraire, nous avons été tous séduits par sa douce fascination de malade. Et maintenant… Hélas ! »

Jude Thaddée qui, aussi grand que l’Iscariote, est justement en face de lui et paraît l’écouter paisiblement, a un déclic violent et d’un puissant revers de main il couche Judas sur un des sièges et avec une colère contenue, sans éclat de voix, se penchant, siffle sur son visage de lâche, et Judas ne réagit pas, craignant peut-être que le Thaddée soit au courant de son crime : « Voilà pour la démence, reptile ! Et c’est seulement parce que Lui est à côté et que c’est le soir de Pâque que je ne t’étrangle pas. Mais réfléchis, réfléchis bien ! S’il Lui arrive du mal et qu’il n’est plus là pour arrêter ma force, personne ne te sauve. C’est comme si déjà tu avais la corde au cou et ce seront ces mains honnêtes et fortes d’artisan galiléen et de descendant du frondeur de Goliath qui feront ton affaire. Lève-toi, mollasson libertin ! Et surveille ta conduite. »

Judas se lève, livide, sans la moindre réaction. Et, ce qui me surprend, personne ne réagit au nouveau geste du Thaddée. Au contraire !… Il est clair que tous approuvent.

L’ambiance est à peine redevenue tranquille que Jésus entre. Il se présente au seuil de la petite porte par laquelle sa grande taille passe difficilement, met le pied sur le petit palier et, avec son sourire doux et triste, dit en ouvrant les bras : « La paix soit avec vous. » Sa voix est lasse comme celle de quelqu’un qui souffre physiquement et moralement.

Il descend, caresse la tête blonde de Jean qui est accouru près de Lui. Comme s’il ignorait tout, il sourit à son cousin Jude et il dit à l’autre cousin : « Ta mère te prie d’être doux avec Joseph. Tout à l’heure il a demandé aux femmes de mes nouvelles et des tiennes. Je regrette de ne l’avoir pas salué. »

« Tu le feras demain. »

« Demain ?… Mais j’aurai toujours le temps de le voir… Oh ! Pierre ! Nous allons rester finalement un peu ensemble ! Depuis hier, tu semblés pour Moi un feu follet. Je te vois, puis je ne te vois plus. Aujourd’hui je puis presque dire que je t’ai perdu. Toi aussi, Simon. »

« Nos cheveux plutôt blancs que noirs peuvent t’assurer que nous ne nous sommes pas absentés par désir de la chair » dit Simon avec sérieux.

« Bien que… à tout âge on peut avoir cette faim… Les vieux ! Pires que les jeunes… » dit l’Iscariote offensif.

Simon le regarde et il va répliquer. Mais Jésus le regarde aussi et dit : « Tu as mal aux dents ? Tu as la joue droite enflée et rouge. »

« Oui, j’ai mal. Mais ce n’est pas la peine de s’en occuper. »

Les autres ne disent rien, et l’affaire se termine ainsi.

« Avez-vous fait tout ce qu’il fallait faire ? Toi, Matthieu ? Et toi, André ? Et toi, Judas, as-tu pensé à l’offrande au Temple ? »

Les deux premiers, aussi bien que l’Iscariote, disent : « Tout est fait de ce que tu avais dit de faire pour aujourd’hui. Sois tranquille. »

« Moi, j’ai apporté les primeurs de Lazare à Jeanne de Chouza, pour les enfants. Ils m’ont dit : « Elles étaient meilleurs ces pommes ! » Elles avaient la saveur de la faim, celles-là ! Et c’était tes pommes » dit Jean souriant et rêvant.

Jésus aussi sourit à un souvenir…

« J’ai vu Nicodème et Joseph » dit Thomas.

« Tu les as vus ? Tu as parlé avec eux ? » demande l’Iscariote avec un intérêt exagéré.

« Oui. Qu’y a-t-il d’étrange ? Joseph est un bon client de mon père. »

« Tu ne l’avais pas dit avant… C’est pour cela que j’ai été étonné !… » Judas essaie de dépailler l’impression, qu’il avait donnée d’abord, de son inquiétude pour la rencontre de Joseph et de Nicodème avec Thomas.

« Il me semble étrange qu’ils ne soient pas venus ici pour te vénérer. Ni eux, ni Chouza, ni Manaën… Aucun des… »

Mais l’Iscariote, avec un faux rire, interrompt Barthélemy et il dit : « Le crocodile se terre quand il le faut. »

« Que veux-tu dire ? Qu’insinues-tu ? » demande Simon, agressif comme il n’a jamais été.

« Paix, paix ! Mais qu’avez-vous ? C’est la soirée pascale ! Jamais nous n’avons eu un si digne apparat pour consommer l’agneau. Consommons donc la cène dans un esprit de paix. Je vois que je vous ai beaucoup troublés par mes instructions de ces derniers soirs. Mais, vous voyez ? J’ai fini ! Maintenant je ne vous troublerai plus. Tout n’est pas dit de ce qui se rapporte à Moi. Seulement l’essentiel. Le reste… vous le comprendrez par la suite. Il vous sera dit… Oui. Il viendra Celui qui vous le dira ! Jean, va avec Judas et un autre, prendre les coupes pour la purification. Et puis assoyons-nous à table. » Jésus est d’une douceur déchirante.

Jean avec André, Jude Thaddée avec Jacques, apportent la vaste coupe, y versent l’eau et offrent l’essuie-mains à Jésus et à leurs compagnons qui font la même chose avec eux. La coupe (qui est un bassin de métal) est mise dans un coin.

« Et maintenant à vos places. Moi ici, et ici (à droite) Jean et de l’autre côté mon fidèle Jacques. Les deux premiers disciples. Après Jean ma Pierre forte et après Jacques celui qui est comme l’air. On ne le remarque pas, mais il est toujours présent et réconforte : André. Près de lui, mon cousin Jacques. Tu ne te plains pas, doux frère, si je donne la première place aux premiers ? Tu es le neveu du Juste dont l’esprit palpite et plane sur Moi en cette soirée plus que jamais. Aie la paix, père de ma faiblesse enfantine, chêne à l’ombre duquel se restaurèrent la Mère et le Fils ! Aie la paix !… Après Pierre: Simon… Simon, viens ici un moment. Je veux fixer ton visage loyal. Après, je ne te verrai plus que mal car les autres me couvriront ta figure honnête. Merci, Simon. De tout » et il l’embrasse.

Simon, quand il le laisse, va à sa place portant ses mains à son visage en marquant son affliction.

« En face de Simon, mon Bartholmaï, deux honnêtetés et deux sagesses qui se reflètent. Ils sont bien ensemble. Et tout près, toi, Jude mon frère. Ainsi je te vois… et il me semble être à Nazareth… quand quelque fête nous réunissait tous à une table… Et aussi à Cana… Tu te souviens ? Nous étions ensemble. Une fête… une fête de noces… le premier miracle… l’eau changée en vin… Aujourd’hui aussi une fête… et aujourd’hui aussi il y aura un miracle… le vin changera de nature… et il sera… »

Jésus se plonge dans ses pensées, la tête inclinée, et comme isolé dans son monde secret. Les autres le regardent et ne parlent pas.

Il relève la tête et fixe Judas Iscariote auquel il dit : « Tu seras en face de Moi. »

« Tu m’aimes à ce point ? Plus que Simon, que tu veux toujours m’avoir en face de Toi ? »

« Tellement. Tu l’as dit. »

« Pourquoi, Maître ? »

« Parce que tu es celui qui a fait plus que tous pour cette heure. »

Judas jette un regard changé sur le Maître et sur ses compagnons. Sur le premier avec un air de compassion, sur les autres avec un air de triomphe.

« Et à côté de toi, d’une part Matthieu, de l’autre Thomas. »

« Alors Matthieu à ma gauche et Thomas à ma droite. »

« Comme tu veux, comme tu veux » dit Matthieu. « Il me suffît d’avoir bien en face de moi mon Sauveur. »

« Le dernier, Philippe. Voilà, vous voyez ? Qui n’est pas à côté de Moi du côté d’honneur, a l’honneur d’être en face de Moi. »

Jésus, debout à sa place, verse dans le grand calice placé devant Lui (tous ont de hauts calices, mais Lui en a un beaucoup plus grand en plus de celui des autres. Ce doit être le calice rituel). Il verse le vin. Il l’élève, l’offre, le repose.

Puis tous ensemble demandent sur le ton du psaume : « Pourquoi cette cérémonie ? » Question de pure forme, on la comprend rituelle.

Jésus, en chef de famille, y répond : « Ce jour rappelle notre libération de l’Égypte. Que soit béni Jéovah qui a créé le fruit de la vigne ». Il boit une gorgée de ce vin qu’il a offert et passe le calice aux autres. Puis il offre le pain, en fait des morceaux, le distribue, ensuite les légumes trempés dans la sauce rougeâtre qui est dans quatre saucières.

Une fois terminée cette partie du repas, ils chantent des psaumes tous en chœur.

On apporte de la crédence sur la table et on place en face de Jésus le grand plateau de l’agneau rôti.

Pierre qui a le rôle de… première partie du chœur, si vous voulez, demande: « Pourquoi cet agneau ainsi présenté ? »

« En souvenir de quand Israël fut sauvé par l’agneau immolé. Le premier-né ne mourut pas là où le sang brillait sur les montants de la porte et sur l’architrave. Et ensuite, alors que l’Égypte pleurait ses fils premiers-nés qui étaient morts, depuis le palais royal jusqu’aux taudis, les hébreux, commandés par Moïse, se mirent en marche vers la terre de la libération et de la promesse. Les côtés déjà ceints, les sandales aux pieds, le bourdon en main, le peuple d’Abraham s’empressa de se mettre en marche en chantant les hymnes de la joie »

Tous se lèvent debout et entonnent : « Quand Israël sortit d’Égypte et la maison de Jacob du milieu d’un peuple barbare, la Judée devint son sanctuaire » et cætera.

Maintenant Jésus découpe l’agneau, verse un nouveau calice, le passe après en avoir bu. Puis ils chantent encore: « Enfants, louez le Seigneur. Que soit béni le Nom de l’Éternel maintenant et toujours dans les siècles. De l’orient à l’occident Il doit être loué » et cætera.

Jésus donne les parts en faisant attention que chacun soit bien servi, exactement comme un père de famille parmi ses fils qui lui sont tous chers. Il est solennel, un peu triste, alors qu’il dit : « J’ai ardemment désiré de manger avec vous cette Pâque. Cela a été mon désir des désirs depuis qu’éternellement j’ai été le « Sauveur ». Je savais que cette heure précéderait cette autre, et la joie de me donner mettait à l’avance ce soulagement à mon martyre…

J’ai ardemment désiré de manger avec vous cette Pâque car jamais plus je ne goûterai du fruit de la vigne jusqu’à ce que soit venu le Royaume de Dieu. Alors je m’assiérai de nouveau avec les élus au Banquet de l’Agneau, pour les noces des Vivants avec le Vivant. Mais y viendront seulement ceux qui auront été humbles et purs de cœur comme je le suis. »

« Maître, tout à l’heure tu as dit que qui n’a pas l’honneur de la place, a celui d’être en face de Toi. Comment alors pouvons-nous savoir qui est le premier d’entre nous ? » demande Barthélemy.

« Tous et personne. Une fois… nous revenions fatigués… avec la nausée de la rancœur des pharisiens. Mais vous n’étiez pas las pour discuter entre vous qui était le plus grand… Un enfant accourut près de Moi… un de mes petits amis… Et son innocence adoucit mon dégoût de tant de choses. Ce n’était pas pour dernière votre humanité opiniâtre. Où es-tu maintenant, petit Benjamin à la réponse sage, venue à toi du Ciel car, ange comme tu l’étais, l’Esprit te parlait ? Je vous ai dit alors : « Si quelqu’un veut être le premier qu’il soit le dernier et le serviteur de tous ». Et je vous ai donné en exemple l’enfant sage. Maintenant je vous dis : « Les rois des nations les dominent. Et les peuples opprimés, tout en les haïssant, les acclament et on les appelle les rois ‘Bienfaiteurs’, ‘Pères de la Patrie’, mais la haine couve sous le respect menteur ». Mais parmi vous qu’il n’en soit pas ainsi. Que le plus grand soit comme le plus petit, le chef comme celui qui sert. Qui, en fait, est le plus grand ? Celui qui est à table ou celui qui sert ? C’est celui qui est à table. Et pourtant, Moi je vous sers, et d’ici peu, je vous servirai davantage. Vous êtes ceux qui ont été avec Moi dans les épreuves, et Moi je dispose pour vous d’une place dans mon Royaume, de même que j’y serai Roi selon la volonté du Père, afin que vous mangiez et buviez à ma table éternelle et que vous soyez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Vous êtes restés avec Moi dans les épreuves… Il n’y a que cela qui vous donne de la grandeur aux yeux du Père. »

« Et ceux qui viendront ? Ils n’auront pas de place dans le Royaume ? Nous seuls ? »

« Oh ! que de princes dans ma Maison ! Tous ceux qui auront été fidèles au Christ dans les épreuves de la vie seront des princes dans mon Royaume, car ceux qui auront persévéré jusqu’à la fin dans le martyre de l’existence seront pareils à vous qui êtes restés avec Moi dans mes épreuves. Je m’identifie avec ceux qui croient en Moi.

La Douleur que j’embrasse pour vous et pour tous les hommes, je la donne comme enseigne à ceux qui sont particulièrement élus. Celui qui me sera fidèle dans la Douleur sera un de mes bienheureux, pareil à vous, ô mes aimés. »

« Nous avons persévéré jusqu’à la fin. »

« Tu le crois, Pierre ? Et Moi, je te dis que l’heure de l’épreuve n’est pas encore venue. Simon, Simon de Jonas, voilà que Satan a demandé de vous vanner comme le grain. J’ai prié pour toi, pour que ta foi ne vacille pas. Toi, quand tu te seras repenti, confirme tes frères. »

« Je sais que je suis un pécheur. Mais je serai fidèle à Toi jusqu’à la mort. Je n’ai pas ce péché. Je ne l’aurai jamais. »

« Ne sois pas orgueilleux, mon Pierre. Cette heure changera une infinité de choses qui avant étaient ainsi et qui maintenant seront différentes. Combien !… Elles apportent et imposent des nécessités nouvelles. Vous le savez. Je vous l’ai toujours dit, même quand nous allions par des chemins écartés, parcourus par des bandits : « Ne craignez pas, il ne vous arrivera aucun mal parce que les anges du Seigneur sont avec nous. Ne vous préoccupez de rien ». Vous rappelez-vous quand je vous disais : « N’ayez pas d’inquiétudes pour ce que vous devez manger et pour le vêtement. Le Père sait de quoi nous avons besoin » ? Je vous disais aussi : « L’homme est beaucoup plus qu’un passereau et que la fleur qui aujourd’hui est de l’herbe et demain est du foin. Et pourtant le Père a soin aussi de la fleur et du petit oiseau. Pouvez-vous alors douter qu’il n’ait pas soin de vous ? » Je vous disais encore : « Donnez à qui vous demande, à celui qui vous offense présentez l’autre joue ». Je vous disais : « N’ayez pas de bourse ni de bâton ». Parce que je vous ai enseigné l’amour et la confiance. Mais maintenant… Maintenant ce n’est plus ce temps. Maintenant je vous dis : « Vous est-il rien manqué jusqu’à maintenant ? Avez-vous jamais été offensés ? »

« Rien, Maître, Et Toi seul as été offensé. »

« Vous voyez donc que ma parole était vraie. Mais maintenant les anges ont tous été rappelés par leur Seigneur. C’est l’heure des démons… Avec leurs ailes d’or, eux, les anges du Seigneur, se couvrent les yeux, s’enveloppent et souffrent de ce que leurs ailes ne soient pas couleur du chagrin, car c’est une heure de deuil, de deuil cruel, sacrilège… Il n’y a pas d’anges sur la Terre ce soir. Ils sont près du trône de Dieu pour couvrir de leur chant les blasphèmes du monde déicide et les pleurs de l’Innocent. Et nous sommes seuls… Vous et Moi : seuls. Et les démons sont les maîtres de l’heure. Aussi maintenant nous allons prendre les apparences et les mesures des pauvres hommes qui se défient et n’aiment pas.

Maintenant que celui qui a une bourse prenne aussi une besace, que celui qui n’a pas d’épée vende son manteau et en achète une, car cela aussi est dit de Moi dans l’Écriture et doit s’accomplir : « Il a été compté parmi les malfaiteurs ». En vérité tout ce qui me concerne a son but. »

Simon, qui s’est levé pour aller au coffre où il a déposé son riche manteau — c’est en effet que ce soir tous ont pris leurs meilleurs habits, et ont par conséquent leurs poignards, damasquinés mais très courts, plutôt couteaux que poignards, à leurs riches ceintures — prend deux épées, deux épées véritables, longues, légèrement courbes, et les porte à Jésus : « Pierre et moi, nous sommes armés ce soir. Nous avons celles-ci, mais les autres n’ont que le court poignard »

Jésus prend les épées, les observe, en dégaine une et essaie le tranchant sur l’ongle. C’est une vue étrange et cela fait une impression encore plus étrange de voir cette arme féroce dans les mains de Jésus.

« Qui vous les a données ? » demande l’Iscariote alors que Jésus observe en silence. Et Judas paraît sur les épines…

« Qui ? Je te rappelle que mon père était noble et puissant. »

« Mais Pierre… »

« Eh bien ? Depuis quand dois-je rendre compte des cadeaux que je veux faire à mes amis ? »

Jésus lève la tête après avoir rengainé l’arme et la rend au Zélote.

« C’est bien, elles suffisent. Tu as bien fait de les prendre. Mais maintenant, avant que l’on boive le troisième calice, attendez un moment. Je vous ai dit que le plus grand est pareil au plus petit et que Moi je suis le serviteur à cette table, et que je vous servirai davantage. Jusqu’à présent je vous ai donné de la nourriture, service pour le corps. Maintenant je veux vous donner une nourriture pour l’esprit. Ce n’est pas un plat du rituel ancien. Il appartient au nouveau rite. J’ai voulu me baptiser avant d’être le « Maître ». Pour répandre la Parole, ce baptême suffisait. Maintenant le Sang sera répandu. Il faut un nouveau baptême même pour vous qui pourtant avez été purifiés, par le Baptiste en son temps, et même aujourd’hui au Temple. Mais cela ne suffit pas encore. Venez que je vous purifie. Suspendez le repas. Il y a quelque chose de plus élevé et de plus nécessaire que la nourriture donnée au ventre pour le remplir, même si c’est une nourriture sainte comme celle du rite pascal. Et c’est un esprit pur, disposé à recevoir le don du Ciel qui déjà descend pour se faire un trône en vous et vous donner la Vie. Donner la Vie à qui est pur. »

Jésus se lève, fait lever Jean pour sortir plus facilement de sa place, va à un coffre et quitte son vêtement rouge pour le plier et le déposer sur le manteau déjà plié, se ceint la taille d’un grand essuie-mains, puis va à un autre bassin encore vide et propre. Il y verse de l’eau, le porte au milieu de la pièce près de la table, et le met sur un tabouret. Les apôtres le regardent étonnés.

« Vous ne me demandez pas ce que je fais ? »

« Nous ne savons pas. Je te dis que nous sommes déjà purifiés » répond Pierre.

« Et je te répète que cela n’a pas importance. Ma purification servira à celui qui est déjà pur à être plus pur. »

Il s’agenouille, délace les sandales de l’Iscariote et lui lave les pieds l’un après l’autre. Il est facile de le faire car les lits-sièges sont tournés de façon que les pieds sont vers l’extérieur. Judas est stupéfait et ne dit rien. Seulement quand Jésus, avant de chausser le pied gauche et de se lever, fait le geste de lui baiser le pied droit déjà chaussé, Judas retire vivement son pied et frappe avec la semelle la bouche divine. Il le fait sans le vouloir. Ce n’est pas un coup fort, mais il me donne tant de douleur. Jésus sourit et à l’apôtre qui Lui demande : « T’ai-je fait mal ? Je ne voulais pas… Pardon », il dit : « Non, ami. Tu l’as fait sans malice et cela ne me fait pas mal. » Judas le regarde. Un regard troublé, fuyant…

Jésus passe à Thomas, puis à Philippe… il suit le côté étroit de la table et arrive à son cousin Jacques. Il le lave, et en se levant le baise au front. Il passe à André qui rougit de honte et fait des efforts pour ne pas pleurer, il le lave, le caresse comme un enfant. Puis c’est Jacques de Zébédée qui ne cesse de murmurer : « Oh ! Maître ! Maître ! Maître ! Tu t’anéantis, mon sublime Maître ! » Jean a déjà délacé ses sandales et alors que Jésus se penche pour lui essuyer les pieds, il s’incline pour baiser ses cheveux. Mais Pierre !… Il n’est pas facile de le persuader de se prêter à ce rite !

« Toi, me laver les pieds ? N’y pense pas ! Tant que je suis en vie, je ne le permettrai pas. Je suis un ver, tu es Dieu. Chacun à sa place. »

« Ce que je fais, tu ne peux le comprendre maintenant, mais par la suite, tu le comprendras. Laisse-moi faire. »

« Tout ce que tu veux, Maître. Veux-tu me couper le cou ? Fais-le. Mais me laver les pieds, tu ne le feras pas. »

« Oh ! mon Simon ! Tu ne sais pas que si je ne te lave pas tu n’auras pas part à mon Royaume ? Simon, Simon ! Tu as besoin de cette eau pour ton âme et pour le tant de chemin que tu dois faire. Tu ne veux pas venir avec Moi ? Si je ne te lave pas, tu ne viens pas dans mon Royaume. »

« Oh ! mon Seigneur béni Mais alors lave-moi tout entier ! Pieds, mains et tête ! »

« Celui qui, comme vous, a pris un bain n’a besoin que de se laver les pieds, puisqu’il est entièrement pur. Les pieds… L’homme avec ses pieds va dans les ordures. Et ce serait encore peu car, je vous l’ai dit, ce n’est pas ce qui entre et sort avec la nourriture qui souille, et ce n’est pas ce qui va sur les pieds, en route, qui contamine l’homme. Mais c’est ce qui couve et mûrit dans son cœur et sort de là pour contaminer ses actions et ses membres. Et les pieds de l’homme à l’âme impure vont aux orgies, à la luxure, aux commerces illicites, aux crimes… Ce sont donc parmi les membres du corps, ceux qui ont une grande partie à purifier… avec les yeux, avec la bouche… Oh ! homme ! homme ! Créature parfaite un jour, le premier ! Et ensuite tellement corrompu par le Séducteur ! Et il n’y avait pas de malice en toi, ô homme, et pas de péché !… Et maintenant ? Tu es tout entier malice et péché, et il n’y a pas de parties de toi qui ne pèche pas ! »

Jésus lave les pieds à Pierre, les baise, et Pierre pleure et il prend dans ses grosses mains les mains de Jésus, les passe sur ses yeux et les baise ensuite.

Simon aussi a quitté ses sandales et se laisse laver. Mais ensuite, quand Jésus va passer à Barthélemy, Simon s’agenouille et Lui baise les pieds en disant : « Purifie-moi de la lèpre du péché comme tu m’as purifié de la lèpre du corps, pour que je ne sois pas confondu à l’heure du jugement, mon Sauveur ! »

« Ne crains pas, Simon. Tu viendras dans la Cité céleste blanc comme la neige. »

« Et moi, Seigneur ? À ton vieux Bartholmaï que dis-tu ? Tu m’as vu sous l’ombre du figuier et tu as lu dans mon cœur . Et maintenant que vois-tu, et où me vois-tu ? Rassure un pauvre vieux qui craint de ne pas avoir la force et le temps pour arriver à ce que tu veux qu’il soit. » Barthélemy est très ému.

« Toi aussi, ne crains pas. J’ai dit alors : « Voici un vrai Israélite en qui il n’y a pas de fraude ». Maintenant je dis: « Voilà un vrai chrétien, digne du Christ ». Où je te vois ? Sur un trône éternel, vêtu de pourpre. Je serai toujours avec toi. »

C’est le tour de Jude Thaddée. Celui-ci, quand il voit Jésus à ses pieds, ne sait pas se contenir, il penche la tète sur son bras appuyé à la table et il pleure.

« Ne pleure pas, doux frère. Tu es maintenant comme quelqu’un qui doit supporter qu’on lui enlève un nerf et il te paraît ne pas pouvoir le supporter. Mais ce sera une brève douleur. Puis… oh ! tu seras heureux parce que tu m’aimes. Tu t’appelles Jude, et tu es comme notre grand Jude: comme un géant. Tu es celui qui protège. Tes actions sont du lion et du lionceau qui rugit. Tu découvriras les impies qui reculeront devant toi, et les gens iniques seront terrifiés. Moi, je sais. Sois courageux. Une éternelle union resserrera et rendra parfaite notre parenté dans le Ciel. » Il le baise lui aussi sur le front comme l’autre cousin.

« Je suis pécheur, Maître. Pas à moi… »

« Tu étais pécheur, Matthieu. Maintenant tu es l’Apôtre. Tu es une de mes « voix ». Je te bénis. Ces pieds, que de chemin ils ont fait pour avancer toujours, vers Dieu… L’âme les excitait et ils ont quitté tout chemin qui n’était pas mon chemin. Avance. Sais-tu où finit le sentier ? Sur le sein du Père qui est le mien et le tien »

Jésus a fini. Il enlève la serviette, se lave les mains dans de l’eau propre, reprend son vêtement, retourne à sa place et dit alors qu’il s’assied à sa place : « Maintenant vous êtes purs, mais pas tous. Seulement ceux qui ont eu la volonté de l’être. »

Il fixe Judas de Kériot qui fait semblant de ne pas entendre, occupé à expliquer à son compagnon Matthieu comment son père se décida à l’envoyer à Jérusalem, conversation inutile dont le seul but est de donner une contenance à Judas qui, malgré son audace, doit se sentir mal à l’aise.

Jésus pour la troisième fois verse du vin dans le calice commun. Il boit, fait boire. Puis il entonne et les autres font un chœur : « J’aime parce que le Seigneur écoute la voix de ma prière, parce qu’il tend son oreille vers moi. Je l’invoquerai toute ma vie. J’étais entouré des douleurs de mort » et cætera. Un moment d’arrêt, puis il recommence à chanter : « J’ai eu foi, c’est pour cela que j’ai parlé. Mais j’ai été fortement humilié. Et je disais dans mon trouble : « Tout homme est menteur ». Il regarde fixement Judas. La voix de mon Jésus, fatiguée ce soir, reprend sa force quand il s’écrie : « Elle est précieuse devant Dieu la mort des saints » et « Tu as brisé mes chaînes. Je te sacrifierai une hostie de louange en invoquant le nom du Seigneur » et cætera. Un autre bref arrêt dans le chant et puis il reprend : « Louez tous le Seigneur, ô nations; louez-le tous les peuples. Car elle s’est affermie sur nous sa miséricorde et la vérité du Seigneur dure éternellement ». Un autre arrêt bref et puis un long hymne: « Célébrez le Seigneur car Il est bon, car sa miséricorde dure éternellement … «

Judas de Kériot chante tellement faux que par deux fois Thomas lui redonne le ton de sa puissante voix de baryton et le regarde fixement. Les autres aussi le regardent car généralement il est bien dans le ton de sa voix, j’ai compris, qu’il en est orgueilleux comme du reste. Mais ce soir ! Certaines phrases le troublent au point qu’il chante faux et de même des regards de Jésus qui soulignent certaines phrases. L’une d’elles : « Il vaut mieux avoir confiance en Dieu que d’avoir confiance en l’homme. » Une autre : « Bousculé, j’ai vacillé et j’allais tomber, mais le Seigneur m’a soutenu. » Une autre c’est : « Je ne mourrai pas, mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur. » Et enfin ces deux, que je dis maintenant, étranglent la voix dans la gorge du Traître : « La pierre rejetée par les constructeurs est devenue la pierre d’angle » et « Béni celui qui vient au nom du Seigneur ! «

Le psaume fini, pendant que Jésus découpe des tranches de l’agneau et les présente, Matthieu demande à Judas de Kériot : « Mais tu te sens mal ? »

« Non. Laisse-moi tranquille. Ne t’occupe pas de moi. »

Matthieu hausse les épaules.

Jean, qui a entendu, dit : « Le Maître aussi n’est pas bien. Qu’as-tu mon Jésus ? Ta voix est faible comme celle d’un malade ou de quelqu’un qui a beaucoup pleuré » et il l’embrasse en restant la tête sur la poitrine de Jésus.

« Il a seulement beaucoup parlé, comme moi j’ai beaucoup marché et pris froid » dit Judas nerveux.

Et Jésus, sans lui répondre, dit à Jean : « Tu me connais désormais… et tu sais ce qui me fatigue… »

L’agneau est presque consommé. Jésus, qui a très peu mangé en buvant seulement une gorgée de vin à chaque calice et en buvant par contre beaucoup d’eau comme s’il était fiévreux, recommence à parler : « Je veux que vous compreniez mon geste de tout à l’heure. Je vous ai dit que le premier est comme le dernier, et que je vous donnerai une nourriture qui n’est pas corporelle. C’est une nourriture d’humilité que je vous ai donnée, pour votre esprit. Vous m’appelez Maître et Seigneur. Vous dites bien car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez le faire l’un pour l’autre. Je vous ai donné l’exemple afin que vous fassiez comme j’ai fait.

En vérité je vous dis : le serviteur n’est pas plus que le Maître, et l’apôtre n’est pas plus que Celui qui l’a fait tel. Cherchez à comprendre ces choses. Si ensuite, en les comprenant, vous les mettez en pratique vous serez bienheureux. Mais vous ne serez pas tous bienheureux. Je vous connais. Je sais qui j’ai choisi. Je ne parle pas de tous de la même manière, mais je dis ce qui est vrai. D’autre part doit s’accomplir ce qui est écrit à mon sujet: « Celui qui a mangé le pain avec Moi, a levé son talon sur Moi ». Je vous dis tout avant que cela n’arrive, pour que vous n’ayez pas de doutes sur Moi. Quand tout sera accompli, vous croirez encore davantage que Je suis Moi. Celui qui m’accueille, accueille Celui qui m’a envoyé: le Père Saint qui est dans les Cieux, et celui qui accueillera ceux que je lui enverrai il m’accueillera Moi-même. Car je suis avec le Père et vous êtes avec Moi… Mais maintenant accomplissons le rite. »

Il verse de nouveau du vin dans le calice commun et avant d’en boire et d’en faire boire il se lève, et tous se lèvent avec Lui et il chante de nouveau un des psaumes d’auparavant : « J’ai eu foi, et c’est pour cela que j’ai parlé… » et puis un autre qui n’en finit pas. Beau… mais sans fin ! Je crois le retrouver, pour le commencement et la longueur, dans le psaume 118 . Ils le chantent ainsi. Un morceau tous ensemble, puis à tour de rôle chacun dit un verset et les autres un morceau ensemble, et ainsi jusqu’à la fin. Je crois qu’à la fin ils ont soif !

Jésus s’assied, il ne s’allonge pas. Il reste assis, comme nous, et il parle : « Maintenant que l’ancien rite est accompli, je célèbre le nouveau rite. Je vous ai promis un miracle d’amour. C’est l’heure de le faire. C’est pour cela que j’ai désiré cette Pâque. Dorénavant voilà l’Hostie qui sera consommée dans un perpétuel rite d’amour. Je vous ai aimés pour toute la vie de la Terre, mes chers amis. Je vous ai aimés pour toute l’éternité, mes fils. Et je veux vous aimer jusqu’à la fin. Il n’y a pas de chose plus grande que celle-là. Rappelez-vous-en. Je m’en vais, mais nous resterons unis pour toujours grâce au miracle que maintenant j’accomplis. »

Jésus prend un pain encore entier, le met sur le calice rempli. Il bénit et offre l’un et l’autre, puis il partage le pain, en fait treize morceaux et en donne un à chacun des apôtres en disant: « Prenez et mangez. Ceci est mon Corps. Faites ceci en mémoire de Moi qui m’en vais. »

Il donne le calice et dit : « Prenez et buvez. Ceci est mon Sang. Ceci est le calice du nouveau pacte dans le Sang et par mon Sang qui sera répandu pour vous pour la rémission de vos péchés et pour vous donner la Vie. Faites ceci en mémoire de Moi. »

Source

La Cène Pascale – 2ème partie

Vision du vendredi 9 mars 1945

Jésus est extrêmement triste. Tout sourire, toute trace de lumière, de couleur l’ont quitté. Il a déjà un visage d’agonie. Les apôtres le regardent anxieusement.

 Puis il se lève en disant :

«Ne bougez pas, je reviens tout de suite.»

Il prend le treizième morceau de pain et la coupe, et sort du Cénacle.

«Il va trouver sa Mère» murmure Jean.

Et Jude soupire :

«Pauvre femme !»

Pierre demande tout bas :

«Tu crois qu’elle sait ?

– Elle sait tout. Elle a toujours tout su.»

Ils chuchotent tous comme devant un mort.

«Croyez‑vous donc que, vraiment… demande Thomas, qui ne veut pas encore y croire.

– Tu en doutes ? C’est son heure, répond Jacques, fils de Zébédée.

– Que Dieu nous donne la force de rester fidèles, soupire Simon le Zélote.

– Oh ! moi…» commence Pierre.

Mais Jean, qui est aux aguets, murmure :

«Chut ! Le voici.»

Jésus rentre. Il a dans les mains la coupe vide. C’est à peine s’il reste, au fond, une trace de vin et, sous la lumière du lampadaire, elle ressemble vraiment à du sang.

Judas, qui a la coupe devant lui, la regarde, comme fasciné, puis il détourne les yeux. Jésus l’observe, et il a un frisson que ressent Jean, appuyé comme il l’est sur sa poitrine.

«Dis‑moi, mais tu trembles ! s’écrie‑t‑il.

– Non. Je ne tremble pas de fièvre…

Je vous ai tout dit et je vous ai tout donné. Je ne pouvais vous donner davantage. C’est moi‑même que je vous ai donné.»

Il a son doux geste des mains qui, jointes au‑début, se séparent et s’écartent tandis qu’il baisse la tête comme pour dire : “Excusez‑moi si je ne puis davantage. C’est ainsi.”

«Je vous ai tout dit, et je vous ai tout donné. Je le répète, le nouveau rite est accompli. Faites ceci en mémoire de moi. Je vous ai lavé les pieds pour vous apprendre à être humbles et purs comme votre Maître. Car je vous dis qu’en vérité les disciples doivent être comme leur Maître. Souvenez‑vous‑en bien. Même quand vous serez haut placés, souvenez‑vous‑en. Le disciple n’est pas plus grand que son Maître. De même que je vous ai lavé les pieds, faites‑le entre vous. En d’autres termes, aimez‑vous comme des frères, en vous aidant et en vous vénérant mutuellement, et en étant un exemple les uns pour les autres.

Et soyez purs, pour être dignes de manger le Pain vivant descendu du Ciel et pour avoir en vous et par lui la force d’être mes disciples, dans un monde ennemi qui vous haïra à cause de mon nom. Mais l’un de vous n’est pas pur. L’un de vous me trahira. Mon esprit en est fortement troublé… La main de celui qui me trahit est avec moi sur cette table, et ni mon amour, ni mon corps, ni mon sang, ni ma parole ne le font se raviser et se repentir. Je lui aurais pardonné, en allant à la rencontre de la mort pour lui aussi.»

Terrifiés, les disciples se regardent. Ils se scrutent, se suspectant l’un l’autre. Pierre fixe Judas, tous ses doutes sont réveillés.

Jude se lève brusquement pour dévisager Judas au‑dessus de Matthieu.

Mais Judas montre une telle assurance ! À son tour, il observe attentivement Matthieu comme s’il le suspectait, puis il regarde Jésus et sourit en demandant :

«Serait‑ce moi ?»

Il paraît être le plus sûr de son honnêteté. Il me semble qu’il dit cela pour ne pas laisser tomber la conversation.

Jésus réitère son geste en disant :

«Tu le dis, Judas, fils de Simon. Ce n’est pas moi, c’est toi qui le dis. Je ne t’ai pas nommé. Pourquoi t’accuses‑tu ? Interroge ton conseiller intérieur, ta conscience d’homme, la conscience que Dieu le Père t’a donnée pour te conduire en homme, et vois si elle t’accuse. Tu le sauras avant tous les autres. Mais si elle te rassure, pourquoi parler, et pourquoi y penser ? En parler ou y penser est anathème, même pour plaisanter.»

Jésus s’exprime tranquillement. Il semble soutenir la thèse proposée comme peut le faire un savant à ses élèves. L’émoi est grand, mais le calme de Jésus l’apaise.

7 – Cependant, Pierre, qui soupçonne le plus Judas — peut‑être Jude aussi, mais il paraît moins suspicieux, désarmé comme il l’est par la désinvolture de Judas —, tire Jean par la manche. Quand Jean, qui s’est tout serré contre Jésus en entendant parler de trahison, se retourne, il lui murmure :

«Demande‑lui qui c’est.»

Jean reprend sa position et lève seulement la tête comme pour embrasser Jésus, et en même temps il lui murmure à l’oreille :

«Maître, qui est‑ce ?»

Et Jésus, très doucement, en lui rendant le baiser dans les cheveux :

«Celui à qui je vais donner un morceau de pain trempé.»

Il prend alors un pain encore entier, pas le reste de celui qui a servi pour l’Eucharistie, en détache une grosse bouchée, la trempe dans la sauce de l’agneau dans le plateau, étend le bras par-dessus la table, et dit :

«Prends, Judas. Tu aimes cela.

– Merci, Maître. Oui, j’aime cela.»

Ne sachant pas ce qu’est cette bouchée, il mange à pleines dents le pain accusateur, tandis que Jean, horrifié, va jusqu’à fermer les yeux pour ne pas voir l’horrible rire de Judas.

«Bon ! Va, maintenant que je t’ai fait plaisir» dit Jésus à Judas.

« Tout est accompli, ici (il souligne fortement ce mot). Ce qu’il te reste à faire ailleurs, fais‑le vite, Judas, fils de Simon.

– Je t’obéis aussitôt, Maître. Je te rejoindrai plus tard, à Gethsémani. C’est bien là que tu vas, comme toujours, n’est-ce pas ?

– J’y vais… comme toujours… oui.

– Qu’est‑ce qu’il doit faire ?» demande Pierre. «Il part seul ?

– Je ne suis pas un enfant, plaisante Judas tout en mettant son manteau.

– Laisse‑le aller. Lui et moi savons ce qu’il doit faire, répond Jésus.

– Bien, Maître.»

Pierre se tait. Peut‑être pense‑t‑il avoir péché en soupçonnant son compagnon. La main sur le front, il réfléchit.

Jésus serre Jean sur son cœur et se tourne pour lui murmurer dans les cheveux :

«Ne dis rien à Pierre pour le moment. Ce serait un scandale inutile.

– Adieu, Maître. Adieu, mes amis.»

Judas salue.

«Adieu» dit Jésus.

Et Pierre :

«Je te salue, mon garçon.»

Jean, la tête posée presque sur le cœur de Jésus, murmure :

«Satan !»

Jésus seul l’entend, et il soupire.

À ce moment, tout s’arrête, mais Jésus explique :

«Je suspends cette vision par pitié pour toi. Je te montrerai la fin de la Cène à un autre moment.»

(La vision de la Cène reprend)

Il y a quelques minutes de silence absolu. Jésus, la tête penchée, caresse machinalement les cheveux blonds de Jean.

Puis il se secoue, lève la tête, tourne les yeux, a un sourire qui réconforte les disciples. Il déclare :

«Levons‑nous de table et asseyons‑nous tous les uns près des autres, comme des fils autour de leur père.»

Ils prennent les lits‑sièges qui étaient derrière la table (ceux de Jésus, Jean, Jacques, Pierre, Simon, André et de Jacques, le cousin de Jésus) et ils les portent de l’autre côté.

Jésus prend place sur le sien, toujours entre Jacques et Jean.

Mais quand il voit qu’André s’apprête à s’asseoir à la place laissée par Judas, il s’écrie :

«Non, pas là !»

C’est un cri impulsif que son extrême prudence ne parvient pas à retenir. Puis il se reprend :

«Nous n’avons pas besoin de tant de place. En restant assis, on peut tenir sur ces seuls sièges. Ils suffisent. Je vous veux très proches de moi.»

Par rapport à la table, ils sont maintenant placés comme suit :

Autrement dit, ils sont assis en U. Jésus est au centre et a devant lui la table — débarrassée de nourriture désormais —, et la place de Judas.

Jacques, fils de Zébédée, appelle Pierre :

«Mets‑toi ici. Moi, je m’assieds sur ce petit tabouret, aux pieds de Jésus.

– Que Dieu te bénisse, Jacques ! J’en avais tellement envie !» dit Pierre,

Et il se presse contre son Maître, qui est ainsi serré de près par Jean et Pierre, avec Jacques à ses pieds.

Jésus sourit :

«Je vois que mes paroles de tout à l’heure commencent à opérer : les bons frères s’aiment. Moi aussi, je te dis, Jacques : “Que Dieu te bénisse.” Même ce geste, l’Éternel ne l’oubliera pas, et tu le trouveras là‑haut.

Moi, je puis tout ce que je demande. Vous l’avez vu. Il m’a suffi d’un désir pour que le Père accorde au Fils de se donner en nourriture à l’homme. Avec ce qui vient d’arriver, le Fils de l’homme a été glorifié, car pouvoir opérer un tel miracle — qui n’est possible qu’aux amis de Dieu — est un témoignage. Plus grand est le miracle, plus sûre et plus profonde est cette amitié divine. C’est un miracle qui, par sa forme, sa durée et sa nature, par son étendue et les limites qu’il atteint, est le plus fort qui puisse exister. Je vous le dis : il est si puissant, surnaturel, inconcevable pour l’homme orgueilleux, que bien peu le comprendront comme il doit être compris, et que beaucoup le négligeront. Que dirai‑je alors ? Qu’ils doivent être condamnés ? Non. Bien plutôt : pitié pour eux !

Mais plus grand est le miracle, plus grande est la gloire qui en revient à son auteur. C’est Dieu lui‑même qui dit : “Mon bien‑aimé l’a voulu, il l’a obtenu, et c’est moi qui le lui ai accordé, parce qu’il possède une grande grâce à mes yeux.” Il dit encore ici : “Il a une grâce infinie, comme est infini le miracle qu’il a accompli.”

La gloire que Dieu rend à l’auteur du miracle est égale à la gloire que son auteur rend au Père. Car toute gloire spirituelle, venant de Dieu, remonte à sa source. Et la gloire de Dieu, bien qu’elle soit infinie, s’accroît toujours plus et brille par la gloire de ses saints.

C’est pourquoi je vous dis : de même que le Fils de l’homme a été glorifié par Dieu, Dieu a été glorifié par le Fils de l’homme. J’ai glorifié Dieu en moi‑même. À son tour, Dieu glorifiera son Fils en lui… et dans bien peu de temps !

Exulte, toi qui reviens à ton Siège, ô essence spirituelle de la seconde Personne ! Exulte, ô chair qui vas remonter après un si long exil dans la fange ! Et ce n’est pas le paradis d’Adam, mais le Paradis sublime du Père qui va t’être donné pour demeure. S’il a été dit que, sous l’effet de la stupéfaction devant un commandement de Dieu transmis par la bouche d’un homme, le soleil s’est arrêté, que n’arrivera‑t‑il pas aux astres quand ils verront le prodige de la chair de l’Homme monter prendre place à la droite du Père dans sa perfection de matière glorifiée ?

Mes petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je reste avec vous. Vous me chercherez comme des orphelins leur père mort. En larmes, vous marcherez en parlant de lui ; vous frapperez en vain à son tombeau muet, vous frapperez aux portes azur du Ciel, de toute votre âme lancée dans une suppliante recherche d’amour. Et vous direz : “Où est notre Jésus ? Nous voulons le retrouver. Sans lui, il n’est plus de lumière dans le monde, ni de joie, ni d’amour. Rendez‑le‑nous, ou bien laissez‑nous entrer. Nous voulons être là où il se trouve.” Mais, pour le moment, vous ne pouvez venir où je vais. Ce que j’ai dit aux juifs : “Vous me chercherez, mais là où je vais, vous ne pouvez venir”, à vous aussi je le dis maintenant.

Pensez à ma Mère… Elle non plus ne pourra venir là où je vais. Pourtant, j’ai quitté le Père pour venir à elle et devenir Jésus dans son sein sans tache. Pourtant, c’est de l’Inviolée que je suis venu dans l’extase lumineuse de ma nativité ; et c’est de son amour, devenu lait, que je me suis nourri ; je suis fait de pureté et d’amour, car Marie m’a nourri de sa virginité, fécondée par l’Amour parfait qui vit au Ciel. Pourtant, c’est grâce à elle que j’ai grandi, en lui coûtant fatigues et larmes…

Quoi qu’il en soit, je lui demande un héroïsme tel que jamais il n’en fut, et auprès duquel celui de Judith et de Yaël apparaît comme le courage de bonnes femmes se disputant avec leur rivale près de la fontaine de leur village. Pourtant, nul ne saurait l’égaler quand il s’agit de m’aimer. Et, malgré cela, je la quitte et je pars là où elle ne viendra que beaucoup plus tard.

Je n’adresse pas à ma Mère le commandement que je vous laisse : “Sanctifiez‑vous année après année, mois après mois, jour après jour, heure après heure, pour pouvoir venir à moi quand votre heure viendra” : d’ores et déjà, elle est toute grâce et toute sainteté. Elle est la créature qui a tout eu et qui a tout donné. Il n’y a rien à ajouter ni à enlever. Elle est le très saint témoignage de ce que peut Dieu.

Mais, pour être certain que vous avez en vous la capacité de me rejoindre, et d’oublier la douleur du deuil de la séparation de votre Jésus, je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez‑vous les uns les autres. C’est ainsi que l’on saura que vous êtes mes disciples. Quand un père a de nombreux enfants, à quoi reconnaît‑on qu’ils le sont ? C’est moins l’aspect physique qui le montre — car il y a des hommes qui ressemblent à un autre homme avec lequel ils n’ont aucun lien commun de sang ou de nation —, que leur amour commun pour leur famille, pour leur père, et entre eux. Après la mort du père, une bonne famille ne se désagrège pas : c’est le même sang — provenant de la semence du père — qui coule dans les veines de tous, et cela tisse des liens que la mort elle‑même ne dénoue pas, parce que l’amour est plus fort que la mort. Or, si vous vous aimez même après mon départ, tous reconnaîtront que vous êtes mes fils et par conséquent mes disciples, et que vous êtes frères, ayant eu un seul père.

Seigneur Jésus, où vas‑tu ? demande Pierre.

– Là où je vais, tu ne peux me suivre pour le moment. Plus tard, tu me suivras.

– Pourquoi pas dès maintenant ? Je t’ai toujours suivi depuis que tu m’as dit : “Suis‑moi.” J’ai tout abandonné sans regret…

Or, si tu t’en allais sans ton pauvre Simon, en me laissant sans toi, mon Tout, alors que pour toi j’ai quitté le peu de bien que je possédais, ce ne serait ni juste ni beau de ta part. Tu vas à la mort ? C’est bien. Je viens moi aussi. Partons ensemble dans l’autre monde. Mais auparavant, je t’aurai défendu. Je suis prêt à donner ma vie pour toi.

– Tu donnerais ta vie pour moi ? Maintenant ? Non, pas maintenant. En vérité, je te l’affirme : le coq ne chantera pas que tu ne m’aies renié trois fois. Nous en sommes encore à la première veille. Puis viendra la seconde… et puis la troisième. Avant que résonne le chant du coq, tu auras par trois fois renié ton Seigneur.

– Impossible, Maître ! Je crois à tout ce que tu dis, mais pas à cela. Je suis sûr de moi.

– Tu en es sûr pour l’instant, parce que tu m’as encore. Tu as Dieu avec toi. D’ici peu, le Dieu incarné sera pris, et vous ne l’aurez plus. Et Satan, après vous avoir déjà appesantis — ton assurance elle‑même est une ruse de Satan, un poids pour t’appesantir —, vous effraiera. Il vous insinuera : “Dieu n’existe pas. Moi, j’existe.” Et malgré l’aveuglement de votre esprit causé par l’épouvante, vous raisonnerez encore, et vous comprendrez que, lorsque Satan est le maître du moment, le Bien est mort et le Mal est à l’œuvre, l’esprit est abattu et l’humain triomphe. Alors vous resterez comme des guerriers sans chef, poursuivis par l’ennemi ; dans votre frayeur de vaincus, vous courberez l’échine devant le vainqueur et, pour n’être pas tués, vous renierez le héros tombé.

Mais, je vous en prie, que votre cœur ne se trouble pas. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi, en dépit des apparences. Que tous croient en ma miséricorde et en celle du Père, celui qui reste comme celui qui prend la fuite, celui qui se tait comme celui qui dira : “Je ne le connais pas.” Croyez également en mon pardon. Et sachez que, quels que soient vos actes futurs, dans le bien et dans ma doctrine, dans mon Eglise par conséquent, ils vous vaudront une même place au Ciel.

Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures. S’il n’en était pas ainsi, je vous l’aurais dit. Je pars en avant pour vous préparer une place. Les bons pères n’agissent‑ils pas ainsi quand ils doivent emmener leur petite famille ailleurs ? Ils partent à l’avance préparer la maison, le mobilier, les provisions, puis ils viennent chercher leurs enfants les plus chers. C’est par amour qu’ils font cela, pour que rien ne manque aux petits et qu’ils ne souffrent pas dans le nouveau village. J’agis de même, et pour le même motif.

Maintenant, je m’en vais. Et quand j’aurai préparé une place pour chacun dans la Jérusalem céleste, je reviendrai vous prendre pour que vous soyez avec moi là où je suis, là où il n’y aura ni mort, ni deuil, ni larmes, ni cris, ni faim, ni douleur, ni ténèbres, ni feu, mais seulement lumière, paix, béatitude et chant.

Oh ! chant des Cieux très hauts quand les douze élus siègeront sur les trônes aux côtés des douze patriarches des douze tribus d’Israël… Dressés sur la mer des béatitudes, ils chanteront, dans l’ardeur du feu de l’amour spirituel, le cantique éternel qui aura pour arpège l’éternel alléluia de l’armée angélique…

Je veux que, là où je serai, vous soyez vous aussi. Et vous savez où je vais, vous en connaissez le chemin.

– Seigneur, nous ne savons rien ! Tu ne nous dis pas où tu vas. Comment donc pouvons‑nous connaître le chemin à prendre pour venir vers toi et pour abréger l’attente ? demande Thomas.

– Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Vous me l’avez entendu dire et expliquer plusieurs fois et, en vérité, certains qui ignoraient jusqu’à l’existence d’un Dieu, ont progressé sur ce chemin — sur mon chemin — et ont déjà de l’avance sur vous. Oh ! où es‑tu, brebis perdue de Dieu que j’ai ramenée au bercail ? Où es‑tu, toi dont l’âme est ressuscitée ?

– De qui parles‑tu ? De Marie, sœur de Lazare ? Elle est à côté, avec ta Mère. Tu veux la voir ? Ou bien Jeanne ? Elle est sûrement dans son palais, mais si tu veux, nous allons l’appeler…

– Non. Non, je ne parle pas d’elles… Je pense à celle qui ne sera dévoilée qu’au Ciel… et à Photinaï… Elles m’ont trouvé et n’ont plus quitté mon chemin. À l’une, j’ai indiqué le Père comme vrai Dieu et l’Esprit comme lévite dans cette adoration individuelle. À l’autre, qui ignorait même qu’elle avait une âme, j’ai dit : “Mon nom est Sauveur. Je sauve celui qui a la volonté d’être sauvé. Je suis celui qui vais à la recherche des égarés pour leur donner la vie, la vérité et la pureté. Qui me cherche me trouve.” Et toutes deux ont trouvé Dieu… Je vous bénis, Éves faibles devenues plus fortes que Judith… Je viens, je viens là où vous êtes … Vous me consolez… Soyez bénies !

Seigneur, montre‑nous le Père, et nous serons semblables à elles, demande Philippe.

– Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui me voit, voit le Père. Comment peux‑tu dire : “Montre‑nous le Père” ? Tu n’arrives pas à croire que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi‑même ; mais c’est le Père qui demeure en moi, et qui accomplit toutes mes œuvres. Vous ne croyez pas que je suis dans le Père et lui en moi ? Que dois‑je dire pour vous faire croire ? Si vous ne croyez pas à mes paroles, croyez au moins à cause des œuvres.

Oui, vraiment, je vous l’affirme : celui qui croit en moi accomplira les mêmes œuvres que moi. Il en accomplira même de plus grandes, puisque je pars vers le Père. Tout ce que vous demanderez en invoquant mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en invoquant mon nom, je le ferai. Mon nom est connu, pour ce qu’il est réellement, de moi seul, du Père qui m’a engendré et de l’Esprit qui procède de notre amour. Et par ce nom tout est possible. Qui pense à mon nom avec amour m’aime, et obtient.

Mais il ne suffit pas de m’aimer. Il faut observer mes commandements pour avoir le véritable amour. Ce sont les œuvres qui témoignent des sentiments et, au nom de cet amour, je prierai le Père, et lui vous donnera un autre Consolateur pour rester à jamais avec vous. C’est l’Esprit de vérité que Satan et le monde ne peuvent atteindre, que le monde ne peut recevoir et ne peut frapper, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas. Il s’en moquera.

Mais lui est si élevé que le mépris ne pourra l’atteindre. Infiniment compatissant, il demeurera toujours avec celui qui l’aime, même s’il est pauvre et faible. Vous le connaîtrez, car il demeure déjà avec vous et sera bientôt en vous.

Je ne vous laisserai pas orphelins. Je vous l’ai déjà dit : “Je reviendrai à vous.” Mais je viendrai avant l’heure de venir vous prendre pour aller dans mon Royaume. Je viendrai à vous. Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus. Mais vous, vous me voyez et vous me verrez, parce que je vis et que vous vivez, parce que je vivrai et que, vous aussi, vous vivrez. Ce jour‑là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous.

Car celui qui fait bon accueil à mes commandements et les observe, celui‑là m’aime ; or celui qui m’aime sera aimé de mon Père et il possédera Dieu, car Dieu est charité et celui qui aime a Dieu en lui. Et moi aussi je l’aimerai, car en lui je verrai Dieu, et je me manifesterai à lui en lui faisant connaître les secrets de mon amour, de ma sagesse, de ma Divinité incarnée. Tels seront mes retours parmi les fils des hommes, car je les aime, bien qu’ils soient faibles, sinon même ennemis. Mais ceux‑ci seront seulement faibles. Je les fortifierai et je leur dirai : “Lève‑toi !”, “Viens dehors !”, “Suis‑moi”, “Écoute”, “Écris”… et vous êtes de ceux‑ci.

– Pourquoi, Seigneur, te manifestes‑tu à nous et pas au monde ? demande Jude.

– Parce que vous m’aimez et observez mes paroles. Celui qui agira ainsi sera aimé de mon Père, nous viendrons à lui et nous établirons notre demeure chez lui, en lui. En revanche, celui qui ne m’aime pas n’observe pas mes paroles et agit selon la chair et le monde. Maintenant, sachez que ce que je vous ai dit n’est pas parole de Jésus de Nazareth, mais parole du Père, car je suis le Verbe du Père qui m’a envoyé. Je vous ai dit cela en parlant ainsi, avec vous, parce que je veux vous préparer moi‑même à la possession complète de la vérité et de la sagesse. Mais vous ne pouvez encore comprendre et vous souvenir. Quand le Consolateur viendra sur vous, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, alors vous pourrez comprendre. Il vous enseignera tout et vous rappellera ce que je vous ai dit.

Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. Je vous la donne, non comme la donne le monde, ni même comme je vous l’ai donnée jusqu’à présent : la salutation bénie du Béni à ceux qui sont bénis. Plus profonde est la paix que je vous donne maintenant. Au moment de ces adieux, je me communique moi‑même à vous, avec mon Esprit de paix, comme je vous ai communiqué mon corps et mon sang, pour qu’il reste en vous une force dans la bataille imminente.

Satan et le monde vont déchaîner la guerre contre votre Jésus. C’est leur heure. Ayez en vous la paix, mon Esprit qui est un esprit de paix, car je suis le Roi de la paix. Gardez‑la pour ne pas vous sentir trop abandonnés. Souffrir avec la paix de Dieu en soi permet d’éviter tout blasphème et tout désespoir.

Ne pleurez pas. Vous m’avez entendu dire : “Je vais au Père, puis je reviendrai.” Si vous m’aimiez au‑delà de la chair, vous vous réjouiriez, car je vais au Père après un si long exil… Je vais vers celui qui est plus grand que moi et qui m’aime.

Je vous le dis maintenant, avant l’événement, comme je vous ai annoncé toutes les souffrances du Rédempteur avant d’aller vers elles afin que, lorsque tout sera accompli, vous croyiez toujours plus en moi. Ne vous troublez pas ainsi ! Ne vous effrayez pas. Votre cœur a besoin d’équilibre…

 Je n’ai plus beaucoup à m’entretenir avec vous… et j’ai encore tant à dire ! Arrivé au terme de mon évangélisation, il me semble n’avoir encore rien dit, et il reste tant à faire ! Votre état augmente cette sensation. Que dirai‑je, alors ? Que j’ai manqué à mon devoir ? Ou que vous êtes si durs de cœur que cela n’a servi à rien ? Vais‑je douter ? Non. Je me fie à Dieu et je vous confie à lui, vous, mes bien‑aimés. C’est lui qui accomplira l’œuvre de son Verbe. Je ne suis pas un père qui meurt et n’a d’autre lumière que l’humaine. Moi, j’espère en Dieu. Je m’avance donc vers mon sort sereinement, malgré mon envie pressante de vous donner les conseils dont je me rends compte que vous avez besoin… mais je vois fuir le temps. Je sais que sur les semences tombées en vous, une rosée va descendre qui les fera toutes germer ; puis viendra le soleil du Paraclet, et elles deviendront un arbre puissant. Le prince de ce monde vient, et je n’ai rien à faire avec lui. D’ailleurs, si ce n’avait été dans un but de rédemption, il n’aurait rien pu sur moi. Mais cela arrive afin que le monde sache que j’aime le Père, que je l’aime jusqu’à l’obéissance qui me soumet à la mort, et que j’agis comme il me l’a ordonné.

C’est l’heure de partir. Levez‑vous, et écoutez mes ultimes paroles.

Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui ne porte pas de fruit, il le retranche ; tout sarment qui donne du fruit, il l’émonde, pour qu’il en donne davantage. Vous êtes déjà purifiés, grâce à ma parole. Demeurez en moi, et moi en vous pour le rester. De même que le sarment coupé de la vigne ne peut donner du fruit, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, et vous les sarments. Celui qui reste uni à moi porte beaucoup de fruit. Mais si l’un se détache, il devient un rameau sec que l’on jette au feu et que l’on brûle : car si vous ne m’êtes pas uni, vous ne pouvez rien faire. Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voudrez, et vous l’obtiendrez. Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit, et qu’ainsi vous deveniez mes disciples.

Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour, qui sauve. Si vous m’aimez, vous serez obéissants, et l’obéissance fait croître l’amour réciproque. Ne dites pas que je me répète. Je connais votre faiblesse, et je veux que vous soyez sauvés. Je vous ai dit cela afin que la joie que j’ai voulu vous donner soit en vous et soit parfaite. Aimez‑vous, aimez‑vous ! C’est mon commandement nouveau. Aimez‑vous les uns les autres plus que chacun de vous ne s’aime lui‑même. Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis et moi, je donne ma vie pour vous. Faites ce que je vous enseigne et commande.

Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître, alors que vous, vous savez ce que je fais. Vous savez tout de moi. Je vous ai manifesté non seulement moi‑même, mais aussi le Père et le Paraclet, et tout ce que j’ai entendu de Dieu.

Ce n’est pas vous qui vous êtes choisis. C’est moi qui vous ai choisis, et je vous ai élus afin que vous alliez parmi les peuples, que vous portiez du fruit en vous et dans le cœur des personnes qui seront évangélisées, et que votre fruit demeure. Et tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera.

Ne dites pas : “Si tu nous as choisis, pourquoi avoir aussi choisi un traître ? Si tu connais tout, pourquoi avoir fait cela ? ”Ne vous demandez pas non plus qui est cet homme. Ce n’est pas un homme, c’est Satan. Je l’ai dit à mon ami fidèle, et je l’ai laissé dire par mon enfant bien‑aimé. C’est Satan. Si Satan, l’éternel singe de Dieu, ne s’était pas incarné en une chair mortelle, ce possédé n’aurait pu se soustraire à mon pouvoir de Jésus. J’ai dit : “possédé”, mais non, il est bien davantage. Il est anéanti en Satan.

– Pourquoi, toi qui as chassé les démons, ne l’as‑tu pas délivré ? demande Jacques, fils d’Alphée.

– Demandes‑tu cela par amour pour toi, par peur de l’être ? Ne crains rien.

– Moi alors ?

– Moi ?

– Moi ?

– Taisez‑vous. Je ne révèlerai pas ce nom. Je fais preuve de miséricorde. Faites‑en autant.

– Mais pourquoi ne l’as‑tu pas vaincu ? Tu ne le pouvais pas ?

– Si, je le pouvais. Mais pour empêcher Satan de s’incarner pour me tuer, j’aurais dû exterminer l’espèce humaine avant la Rédemption. Qu’aurais‑je racheté, dans ce cas ?

– Dis‑le‑moi, Seigneur, dis‑le‑moi !»

Pierre s’est laissé glisser à genoux, et il secoue frénétiquement Jésus, comme s’il était en proie au délire.

«Est‑ce moi ? Est‑ce moi ? Je m’examine… Il ne me semble pas. Mais… tu as dit que je te renierai… Et j’en tremble… Quelle horreur si c’était moi !…

– Non, Simon, fils de Jonas, pas toi.

– Pourquoi m’as‑tu enlevé mon nom de “Pierre” ? Je suis donc redevenu Simon ? Tu vois ? Tu le dis toi‑même ! C’est moi ! Mais comment ai‑je pu ? Dites‑le… dites‑le, vous… Quand ai‑je pu devenir traître ?… Simon ?… Jean ?… Mais parlez !

– Pierre, Pierre, Pierre ! Je t’appelle Simon parce que je pense à notre première rencontre, lorsque tu étais Simon. Et je pense combien tu as toujours été loyal dès le premier moment. Ce n’est pas toi. C’est moi qui te l’affirme, or je suis la Vérité.

– Qui, alors ?

– Mais c’est Judas ! Tu ne l’as pas encore compris ? crie Jude, qui n’arrive plus à se contenir.

– Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ? Pourquoi ? crie aussi Pierre.

– Silence ! C’est Satan. Il n’a pas d’autre nom. Où vas‑tu, Pierre ?

– Le chercher.

– Dépose immédiatement ce manteau et cette arme. Ou bien devrais‑je te chasser et te maudire ?

– Non, non ! Oh ! mon Seigneur ! Mais moi… mais moi… Je suis peut‑être malade de délire, moi ? Oh !»

Pierre se jette à terre aux pieds de Jésus et pleure.

Ce que je vous commande, c’est de vous aimer et de pardonner. Avez‑vous compris ? Si le monde connaît la haine, n’ayez en vous que de l’amour. Pour tous. Combien de traîtres trouverez‑vous sur votre route ! Mais vous ne devez pas haïr et rendre le mal pour le mal. Autrement, le Père ne vous pardonnera pas. J’ai été haï et trahi avant vous. Et pourtant, vous le voyez, je ne hais personne.

Le monde ne peut aimer ce qui n’est pas comme lui. Il ne vous aimera donc pas. Si vous lui apparteniez, il vous aimerait ; mais vous n’êtes pas du monde, car je vous ai pris du milieu du monde, et c’est pour cela que vous êtes détestés.

Je vous ai dit : le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront vous aussi. S’ils m’ont écouté, ils vous écouteront vous aussi. Mais ils feront tout à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas, ne veulent pas connaître Celui qui m’a envoyé. Si je n’étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils ne seraient pas coupables, mais maintenant leur péché est sans excuse. Ils ont vu mes œuvres, entendu mes paroles, et pourtant ils m’ont haï, et avec moi le Père, parce que le Père et moi, nous sommes une seule Unité avec l’Amour. Mais il était écrit : “Tu m’as haï sans raison.” Cependant, quand viendra le Consolateur, l’Esprit de vérité qui procède du Père, ce sera lui qui rendra témoignage en ma faveur, et vous aussi, vous me rendrez témoignage parce que vous êtes avec moi depuis le commencement.

Je vous dis tout cela pour que, l’heure venue, vous ne succombiez pas et ne vous scandalisiez pas. Le temps va venir où on vous chassera des synagogues et où quiconque vous mettra à mort s’imaginera rendre un culte à Dieu. Ceux‑là n’ont connu ni le Père ni moi. C’est là leur excuse. Je ne vous ai pas autant explicité ces vérités auparavant, parce que vous étiez comme des enfants nouveau-nés.

Mais maintenant, votre mère vous quitte. Je m’en vais. Vous devez vous accoutumer à une autre nourriture. Je veux que vous la connaissiez.

Personne ne me demande plus : “Où vas‑tu ?” La tristesse vous rend muets. Pourtant, c’est votre intérêt que je m’en aille, sinon le Consolateur ne viendra pas. C’est moi qui vous l’enverrai. À sa venue, par la sagesse et la parole, les œuvres et l’héroïsme qu’il déversera en vous, il convaincra le monde de son péché déicide et de la justice de ma sainteté. Et le monde sera nettement divisé en réprouvés, ennemis de Dieu, et en croyants. Ces derniers seront plus ou moins saints, selon leur volonté. Mais le prince du monde et ses serviteurs seront déjà condamnés. Je ne puis vous en dire davantage, car vous ne pouvez encore comprendre. Mais lui, le divin Paraclet, vous apprendra la vérité tout entière. Il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira tout ce qu’il aura entendu de l’Esprit de Dieu, et il vous annoncera l’avenir. Il reprendra ce qui vient de moi, c’est‑à‑dire ce qui encore appartient au Père, pour vous le faire connaître.

Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus. Puis encore un peu, et vous me reverrez.

Vous murmurez entre vous et dans votre cœur. Écoutez une parabole, la dernière de votre Maître.

Quand une femme a conçu et arrive à l’heure de l’enfantement, elle est dans une grande affliction, car elle souffre et gémit. Mais une fois que son bébé est né et qu’elle le serre sur son cœur, toute peine cesse, et sa douleur se change en joie parce qu’un homme est venu au monde.

Vous de même, vous pleurerez et le monde se gaussera de vous. Mais ensuite votre tristesse se changera en joie, une joie que le monde ne connaîtra jamais. Vous êtes maintenant dans la tristesse, mais quand vous me reverrez, votre cœur se réjouira et personne ne pourra vous ravir votre joie. Elle sera si grande qu’elle estompera tout besoin de demander, que ce soit pour l’esprit, pour le cœur ou pour la chair. Vous vous repaîtrez seulement de ma vue, oubliant toute autre chose. Dès lors, quoi que vous demandiez au Père en mon nom, il vous l’accordera, afin que votre joie soit parfaite. Demandez, et vous recevrez.

L’heure vient où je pourrai vous entretenir ouvertement du Père. Ce sera parce que vous aurez été fidèles dans l’épreuve et que tout sera surmonté. Votre amour sera parfait, car il vous aura donné la force dans l’épreuve. Et ce qui vous manquera, je vous l’ajouterai en puisant dans mon immense trésor. Je dirai au Père : “Tu le vois : ils m’ont aimé et ils ont cru que je suis venu de toi.” Je suis descendu dans le monde ; maintenant, je le quitte, je vais vers le Père, et je prierai pour vous.

Ah ! maintenant, tu t’expliques. Maintenant, nous savons ce que tu veux dire et que tu connais tout, et que tu n’as pas besoin qu’on t’interroge pour répondre. Vraiment, tu viens de Dieu !

– Vous croyez à présent ? À la dernière heure ? Cela fait trois ans que je vous parle ! Mais déjà opèrent en vous le Pain, qui est Dieu, et le Vin, qui est Sang, qui n’est pas venu de l’homme et vous donne le premier frisson de la déification. Vous deviendrez des dieux si vous persévérez dans mon amour et dans ma possession. Non pas comme Satan l’a dit à Adam et Ève, mais comme je vous le dis, moi. C’est le véritable fruit de l’arbre du bien et de la vie. Le mal est vaincu par qui s’en nourrit, et la mort est morte. Qui en mange vivra éternellement et deviendra “dieu” dans le Royaume de Dieu.

Vous serez des dieux si vous demeurez en moi. Et pourtant … vous avez beau avoir en vous ce Pain et ce Sang, l’heure vient où vous serez dispersés : vous vous en irez chacun de votre côté et vous me laisserez seul… Mais je ne suis pas seul, puisque le Père est avec moi. Père, Père ! Ne m’abandonne pas ! Je vous ai tout dit… pour vous donner la paix, ma paix. Vous serez encore opprimés. Mais ayez foi, j’ai vaincu le monde.»

Jésus se lève, ouvre les bras en croix et dit avec un visage lumineux la sublime prière au Père. Jean la rapporte intégralement.

Les apôtres pleurent plus ou moins ouvertement et bruyamment. Pour finir, ils chantent un hymne.

Jésus les bénit, puis il ordonne :

«Mettons nos manteaux et partons. André, demande au maître de maison de tout laisser en l’état, c’est ma volonté. Demain… cela vous fera plaisir de revoir ce lieu.»

Jésus le regarde. Il paraît bénir les murs, le mobilier, tout. Puis il prend son manteau et s’éloigne, suivi des disciples. Près de lui se trouve Jean, auquel il s’appuie.

«Tu ne salues pas ta Mère ? lui demande le fils de Zébédée.

– Non, tout est déjà fait. Au contraire, ne faites pas de bruit.»

Simon, qui a allumé une torche à la lampe, éclaire le vaste corridor qui mène à la porte. Pierre ouvre avec précaution le portail, et ils sortent tous sur le chemin, puis, faisant jouer une clé, ils ferment du dehors et se mettent en route.

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Réflexions sur la dernière Cène.

Vision du jeudi 17 février 1944

Jésus dit :

«De l’épisode de la Cène, en plus de la considération de la charité d’un Dieu qui se fait nourriture pour les hommes, quatre enseignements principaux ressortent.

Premièrement : la nécessité pour tous les enfants de Dieu d’obéir à la Loi.

La Loi prescrivait que l’on devait, pour la Pâque, consommer l’agneau selon le rituel indiqué par le Très‑Haut à Moïse. En vrai Fils du vrai Dieu, je ne me suis pas considéré, en raison de ma qualité divine, comme exempt de la Loi. J’étais sur la terre, homme parmi les hommes et Maître des hommes.

Je devais donc accomplir mon devoir d’homme envers Dieu comme les autres et mieux qu’eux. Les faveurs divines ne dispensent pas de l’obéissance et de l’effort vers une sainteté toujours plus grande. Si vous comparez la sainteté la plus élevée à la perfection divine, vous la trouvez toujours pleine de défauts, donc vous êtes tenus de tout faire pour les éliminer et atteindre un degré de perfection autant que possible semblable à celui de Dieu.

 Deuxièmement : la puissance de la prière de Marie.

J’étais Dieu fait chair, une chair qui, pour être sans tache, possédait la force spirituelle de maîtriser la chair. Néanmoins je ne refuse pas, j’appelle au contraire l’aide de la Pleine de Grâce qui, même à cette heure d’expiation aurait trouvé, c’est vrai, le Ciel fermé au-dessus de sa tête, mais pas au point de ne pas réussir à en détacher un ange — elle‑même, la Reine des anges — pour réconforter son Fils. Non pas pour elle, pauvre Maman ! Elle aussi a goûté l’amertume de l’abandon du Père. Mais par sa douleur offerte pour la Rédemption, elle m’a obtenu de pouvoir surmonter l’angoisse du Jardin des Oliviers et de porter à terme la Passion, dans toute sa multiforme âpreté, dont chacune visait à laver une forme et un moyen de péché.

Troisièmement : seuls peuvent être maîtres d’eux‑mêmes et supporter les offenses — cette charité sublime par-dessus tout — ceux qui mettent au centre de leur vie la loi de charité, que j’ai proclamée, et non seulement proclamée, mais pratiquée réellement. Vous ne pouvez imaginer ce qu’a pu être pour moi la présence à ma table de celui qui me trahissait… devoir me donner à lui, m’humilier devant lui, partager avec lui la coupe rituelle, poser mes lèvres là où lui les avait posées et demander à ma Mère d’en faire autant… Vos médecins ont discuté et discutent encore sur la rapidité de ma fin. Ils en voient l’origine dans une lésion cardiaque due aux coups de la flagellation. Oui, à cause de ces coups aussi mon cœur était devenu malade. Mais il l’était déjà depuis la Cène, il était brisé, brisé sous l’effort de devoir subir à côté de moi le traître. C’est à partir de cet instant que j’ai commencé à mourir physiquement. Le reste n’a été qu’une aggravation de l’agonie qui existait déjà.

Tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait, car je n’étais qu’un avec la Charité. Même à l’heure où le Dieu‑Charité s’éloignait de moi, j’ai su être charité car, pendant trente‑trois ans, j’avais vécu de charité. On ne peut parvenir à une perfection telle que celle qui demande de pardonner et de supporter celui qui nous offense si on n’a pas l’habitude de la charité. Moi, je l’avais, de sorte que j’ai pu pardonner et supporter ce chef-d’œuvre d’offenseur que fut Judas.

Quatrièmement : le sacrement de l’Eucharistie opère d’autant mieux qu’on est digne de le recevoir : si on s’en est rendu digne par une constante volonté qui brise la chair et rend l’esprit souverain, en vainquant les concupiscences, en pliant l’être aux vertus, en le tendant comme un arc vers la perfection des vertus et surtout de la charité.

Quand quelqu’un aime, il désire le bonheur de l’être aimé. Jean, qui m’aimait comme personne et qui était pur, obtint de ce sacrement le maximum de transformation. Il commença à partir de ce moment à être l’aigle auquel il est familier et facile de s’élever jusqu’aux hauteurs du Ciel de Dieu et de fixer le Soleil éternel. Mais malheur à celui qui reçoit ce sacrement sans en être tout à fait digne, mais qui au contraire a fait croître sa constante indignité humaine par des péchés mortels. Il devient alors un germe, non pas de préservation et de vie, mais de corruption et de mort.

Mort spirituelle et putréfaction de la chair, qui en “crève”, comme dit Pierre de celle de Judas. Elle ne répand pas le sang, ce liquide toujours vital et à la belle couleur pourpre, mais son intérieur noircit sous l’effet de toutes les passions, telle la pourriture qui se déverse de la chair décomposée comme de la charogne d’un animal immonde, et objet de dégoût pour les passants.

La mort de celui qui profane ce sacrement est toujours la mort d’un désespéré et ne connaît donc pas le tranquille décès propre à la personne en grâce, ni l’héroïque trépas de la victime qui souffre horriblement, mais garde le regard tourné vers le Ciel et l’âme assurée de la paix. La mort du désespéré est marquée de contorsions et de terreurs atroces, c’est une convulsion horrible de l’âme déjà saisie par la main de Satan, qui l’étrangle pour l’arracher à la chair et la suffoque par son souffle nauséabond.

Voilà la différence entre la personne qui passe dans l’autre vie après s’être nourrie de charité, de foi, d’espérance comme de toute autre vertu et doctrine céleste, ainsi que du Pain angélique qui l’accompagne avec ses fruits dans son dernier voyage — c’est encore mieux avec la présence réelle —, et la personne qui décède après une vie de brute avec une mort de brute que la grâce et l’Eucharistie ne réconfortent pas.

La première, c’est la fin sereine du saint à qui la mort ouvre le Royaume éternel. La seconde, c’est la chute effrayante du damné qui se voit précipité dans la mort éternelle, et connaît en un instant ce qu’il a voulu perdre sans plus aucune possibilité d’y remédier. Pour l’un, c’est l’enrichissement, pour l’autre le dépouillement. Pour l’un la béatitude, pour l’autre la terreur.

Voilà ce que vous vous obtenez selon votre foi et votre amour, ou votre incroyance et le mépris de mon don. C’est l’enseignement de cette contemplation.»

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La Transfiguration et l’épileptique guéri

Vision du lundi 3 décembre 1945

Qui parmi les hommes n’a jamais vu, au moins une fois, une aube sereine de mars ? S’il s’en trouve quelqu’un, c’est un grand infortuné car il ignore une des grâces les plus belles de la nature, quand elle se réveille au printemps, redevenue vierge, petite fille, comme elle devait l’être au premier jour.

C’est une grâce pure dans tout ce qu’elle présente, depuis les herbes nouvelles où brille la rosée, jusqu’aux fleurettes qui s’ouvrent comme des enfants qui naissent, jusqu’au premier sourire de la lumière du jour, jusqu’aux oiseaux qui s’éveillent dans un frôlement d’ailes et qui disent leur premier « cip ? » interrogateur qui prélude à tous leurs discours mélodieux de la journée, jusqu’à l’odeur même de l’air qui a perdu pendant la nuit, par l’action de la rosée et l’absence de l’homme, toute souillure de poussière, de fumée et d’exhalaisons de corps humains. C’est dans cette grâce que cheminent Jésus, les apôtres et les disciples. Avec eux se trouve aussi Simon d’Alphée. Ils vont vers le sud-est, franchissant les collines qui forment une couronne autour de Nazareth, ils passent un torrent et traversent une plaine étroite entre les collines de Nazareth et des montagnes vers l’est.

Ces montagnes sont précédées du cône à moitié coupé du Thabor qui me rappelle étrangement en son sommet la coiffure de nos carabiniers vue de profil.

Ils le rejoignent. Jésus s’arrête et dit : « Que Pierre, Jean et Jacques de Zébédée viennent avec Moi sur la montagne. Vous autres disséminez-vous à la base en vous séparant sur les routes qui la côtoient et prêchez le Seigneur. Vers le soir, je veux être de nouveau à Nazareth. Ne vous éloignez donc pas. La paix soit avec vous. » Et s’adressant aux trois qu’il a appelés, il dit : « Allons. » Et il commence la montée sans plus se retourner en arrière et d’un pas si rapide que Pierre a du mal à le suivre.

À un arrêt Pierre, rouge et en sueur, Lui demande hors d’haleine : « Mais où allons-nous ? Il n’y a pas de maisons sur la montagne. Au sommet, il y a cette vieille forteresse. Veux-tu aller prêcher là ! »

« J’aurais pris l’autre versant, mais tu vois que je lui tourne le dos. Nous n’irons pas à la forteresse et ceux qui y sont ne nous verront même pas. Je vais m’unir à mon Père et je vous ai voulu avec Moi, parce que je vous aime. Allons, vite ! ».

« Oh mon Seigneur Ne pourrions-nous marcher un peu plus doucement et parler de ce que nous avons entendu et vu hier et qui nous a tenus éveillés toute la nuit pour en parler ? »

« Aux rendez-vous de Dieu il faut toujours se rendre rapidement. Allons, Simon Pierre ! Là-haut, je vous ferai reposer. » Et il reprend la montée…

(Jésus dit : « Joignez ici la Transfiguration que tu as eue le 5 Août 1944, mais sans la dictée qui lui est jointe. Après avoir fini de copier la Transfiguration de l’an dernier, P.M. copiera ce que je te montre maintenant. »)

Vision du samedi 5 août 1944

Je suis avec mon Jésus sur une haute montagne. Avec Jésus, il y a Pierre, Jacques et Jean. Ils montent encore plus haut et le regard se porte vers des horizons ouverts dont une belle et tranquille journée permet de voir nettement les détails jusque dans les lointains.

La montagne ne fait pas partie d’un ensemble montagneux comme celui de la Judée, elle s’élève isolée et, par rapport à l’endroit où nous nous trouvons, elle a l’orient en face, le nord à gauche, le sud à droite et en arrière à l’ouest la cime qui dépasse encore de quelques centaines de pas.

Elle est très élevée et l’œil peut découvrir un large horizon. Le lac de Génésareth semble un morceau de ciel descendu pour s’encadrer dans la verdure, une turquoise ovale enserrée dans des émeraudes de différentes teintes, un miroir qui tremble et se ride sous un vent léger et sur lequel glissent, avec l’agilité des mouettes, les barques aux voiles tendues, légèrement penchées vers l’onde azurine, vraiment avec la grâce du vol d’un alcyon qui survole l’eau à la recherche d’une proie. Puis, voilà que de l’immense turquoise sort une veine, d’un bleu plus pâle là où la grève est plus large, et plus sombre là où les rives se rapprochent et où l’eau est plus profonde et plus sombre à cause de l’ombre qu’y projettent les arbres qui croissent vigoureux près du fleuve qui les nourrit de sa fraîcheur. Le Jourdain semble un coup de pinceau presque rectiligne dans la verdure de la plaine.

Des petits villages sont disséminés à travers la plaine des deux côtés du fleuve. Quelques-uns sont tout juste une poignée de maisons, d’autres sont plus vastes, avec déjà des airs de villes. Les grand-routes sont des lignes jaunâtres dans la verdure. Mais ici, du côté de la montagne, la plaine est beaucoup mieux cultivée et plus fertile, très belle. On y voit les diverses cultures avec leurs différentes couleurs riant au beau soleil qui descend du ciel serein.

Ce doit être le printemps, peut-être mars, si je tiens compte de la latitude de la Palestine, car je vois les blés déjà grands, mais encore verts, qui ondulent comme une mer glauque, et je vois les panaches des plus précoces parmi les arbres à fruits qui étendent des nuées blanches et rosées sur cette petite mer végétale, puis les prés tout en fleurs avec le foin qui a déjà poussé, dans lesquelles brebis qui paissent semblent des tas de neige amoncelée un peu partout sur la verdure.

Tout à côté de la montagne, sur des collines qui en forment la base, des collines basses et de peu d’étendue, se trouvent deux petites villes, l’une vers le sud et l’autre vers le nord. La plaine très fertile s’étend particulièrement et avec plus d’ampleur vers le sud.

Jésus, après un court arrêt à l’ombre d’un bouquet d’arbres, qu’il a certainement accordé par pitié pour Pierre qui dans les montées fatigue visiblement, reprend l’ascension. Il va presque sur la cime, là où se trouve un plateau herbeux que limite un demi-cercle d’arbres du côté de la côte.

« Reposez-vous, amis, je vais là-bas pour prier » et il montre de la main un énorme rocher, un rocher qui affleure de la montagne et qui se trouve par conséquent non vers la côte mais vers l’intérieur, vers le sommet.

Jésus s’agenouille sur l’herbe et appuie sa tête et ses mains au rocher, dans la pose qu’il aura aussi dans sa prière au Gethsémani. Le soleil ne le frappe pas, car la cime Lui donne de l’ombre. Mais le reste de l’emplacement couvert d’herbe est tout égayé par le soleil jusqu’à la limite de l’ombre du bouquet d’arbres sous lequel se sont assis les apôtres.

Pierre enlève ses sandales, en secoue la poussière et les petits cailloux et il reste ainsi, déchaussé, ses pieds fatigués dans l’herbe fraîche, presque allongé, la tête sur une touffe d’herbe qui dépasse et lui sert d’oreiller. Jacques l’imite, mais pour être plus à l’aise, il cherche un tronc d’arbre pour s’y appuyer le dos couvert de son manteau. Jean reste assis et observe le Maître. Mais le calme de l’endroit, le petit vent frais, le silence et la fatigue viennent aussi à bout de lui, et sa tête tombe sur la poitrine et les paupières sur ses yeux. Aucun des trois ne dort profondément, mais ils sont sous le coup de cette somnolence estivale qui les étourdit.

Ils sont éveillés par une clarté si vive qu’elle fait évanouir celle du soleil et qui se propage et pénètre jusque sous la verdure des buissons et des arbres sous lesquels ils se sont installés.

Ils ouvrent leurs yeux étonnés et ils voient Jésus transfiguré. Il est maintenant tel que je le vois dans les visions du Paradis, naturellement sans les Plaies et sans la bannière de la Croix, mais la majesté du visage et du corps est pareille, pareille en est la clarté et pareil le vêtement qui est passé d’un rouge foncé à un tissu immatériel de diamant et de perles qui est son vêtement au Ciel. Son visage est un soleil qui émet une lumière sidérale, mais très intense, et ses yeux de saphir y rayonnent. Il semble encore plus grand, comme si sa gloire avait augmenté sa taille.

Je ne saurais dire si la clarté, qui rend phosphorescent même le plateau, provient toute entière de Lui ou bien si à sa clarté propre se mélange toute celle qu’a concentrée sur son Seigneur toute la lumière qui existe dans l’Univers et dans les Cieux. Je sais que c’est quelque chose d’indescriptible.

Jésus est maintenant debout, je dirais même qu’il est au-dessus de la terre car entre Lui et la verdure du pré il y a une sorte de vapeur lumineuse, un espace fait uniquement de lumière et sur lequel il semble qu’il se dresse. Mais elle est si vive que je pourrais me tromper et l’impossibilité de voir le vert de l’herbe sous les pieds de Jésus pourrait venir de cette lumière intense qui vibre et produit des ondes, comme on le voit parfois dans les incendies. Des ondes, ici, d’une couleur blanche incandescente. Jésus reste le visage levé vers le ciel et il sourit à une vision qui le transporte.

Les apôtres en ont presque peur, et ils l’appellent, car il ne leur semble plus que ce soit leur Maître tant il est transfiguré. « Maître ! Maître ! » appellent-ils doucement mais d’une voix angoissée.

Lui n’entend pas.

« Il est en extase, dit Pierre tout tremblant. Que peut-il bien voir ? »

Les trois se sont levés. Ils voudraient s’approcher de Jésus, mais ils ne l’osent pas.

La lumière augmente encore avec deux flammes qui descendent du ciel et se placent aux côtés de Jésus. Quand elles sont arrêtées sur le plateau, leur voile s’ouvre et il en sort deux personnages majestueux et lumineux. L’un est plus âgé, au regard perçant et sévère et avec une longue barbe séparée en deux. De son front partent des cornes de lumière qui m’indiquent que c’est Moïse. L’autre est plus jeune, amaigri, barbu et poilu, à peu près comme le Baptiste auquel je dirais qu’il ressemble pour la taille, la maigreur, la conformation et la sévérité. Alors que la lumière de Moïse est d’une blancheur éclatante comme celle de Jésus, surtout pour les rayons du front, celle qui émane d’Élie ressemble à la flamme vive du soleil.

Les deux Prophètes prennent une attitude respectueuse devant leur Dieu Incarné et bien que Jésus leur parle familièrement ils n’abandonnent pas leur attitude respectueuse. Je ne comprends pas un mot de ce qu’ils disent.

Les trois apôtres tombent à genoux, tremblants, le visage dans les mains. Ils voudraient regarder, mais ils ont peur. Finalement Pierre parle : « Maître, Maître! Écoute-moi ». Jésus tourne les yeux en souriant vers son Pierre qui s’enhardit et dit : « C’est beau d’être ici avec Toi, Moïse et Élie… Si tu veux, nous faisons trois tentes pour Toi, pour Moïse et pour Élie, et nous nous tiendrons ici pour vous servir… »

Jésus le regarde encore et il sourit plus vivement. Il regarde aussi Jacques et Jean, d’un regard qui les embrasse avec amour. Moïse aussi et Élie regardent fixement les trois. Leurs yeux étincellent. Ce doit être comme des rayons qui pénètrent les cœurs.

Les apôtres n’osent pas dire autre chose. Effrayés, ils se taisent. Ils semblent un peu ivres et comme stupéfaits. Mais quand un voile qui n’est pas un nuage ni du brouillard, qui n’est pas un rayon, enveloppe et sépare les Trois glorieux derrière un écran encore plus brillant que celui qui les entourait déjà et les cache à la vue des trois, une Voix puissante et harmonieuse vibre et remplit d’elle-même tout l’espace, les trois tombent le visage contre l’herbe.

« Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, en qui Je me suis complu. Écoutez-le. »

Pierre, en se jetant à plat ventre, s’écrie : « Miséricorde pour moi, pécheur ! C’est la Gloire de Dieu qui descend ! » Jacques ne souffle mot. Jean murmure avec un soupir, comme s’il allait s’évanouir : « Le Seigneur parle ! »

Personne n’ose relever la tête, même quand le silence est redevenu absolu. Ils ne voient donc pas non plus le retour de la lumière à son état naturel de lumière solaire pour montrer Jésus resté seul et redevenu le Jésus habituel dans son vêtement rouge. Il marche vers eux en souriant, il les secoue, les touche et les appelle par leurs noms.

« Levez-vous ! C’est Moi. Ne craignez pas » dit-il, car les trois n’osent pas lever le visage et invoquent la miséricorde de Dieu sur leurs péchés, craignant que ce soit l’Ange de Dieu qui veut les montrer au Très-Haut.

« Levez-vous, donc. Je vous le commande » répète Jésus avec autorité. Eux lèvent le visage et ils voient Jésus qui sourit.

« Oh ! Maître, mon Dieu ! » s’écrie Pierre. « Comment ferons-nous pour vivre auprès de Toi, maintenant que nous avons vu ta Gloire ? Comment ferons-nous pour vivre parmi les hommes et nous, hommes pécheurs, maintenant que nous avons entendu la Voix de Dieu ? »

« Vous devrez vivre auprès de Moi et voir ma gloire jusqu’à la fin. Soyez-en dignes car le temps est proche. Obéissez au Père qui est le mien et le vôtre. Retournons maintenant parmi les hommes, parce que je suis venu pour rester parmi eux et les amener à Dieu. Allons. Soyez saints en souvenir de cette heure, soyez forts et fidèles. Vous aurez part à ma gloire la plus complète. Mais ne parlez pas maintenant de ce que vous avez vu, à personne, pas même à vos compagnons. Quand le Fils de l’homme sera ressuscité d’entre les morts, et retourné dans la gloire de son Père, alors vous parlerez. Parce qu’alors il faudra croire pour avoir part à mon Royaume. »

« Mais Élie ne doit-il pas venir afin de préparer à ton Royaume ? Les rabbis le disent. »

« Élie est déjà venu et il a préparé les voies au Seigneur. Tout arrive comme il a été révélé. Mais ceux qui enseignent la Révélation ne la connaissent pas, ne la comprennent pas. Ils ne voient pas et ils ne reconnaissent pas les signes des temps et les envoyés de Dieu. Élie est revenu une première fois. Il reviendra une seconde fois quand les derniers temps seront proches pour préparer les derniers à Dieu. Mais maintenant il est venu pour préparer les premiers au Christ, et les hommes n’ont pas voulu le reconnaître, ils l’ont tourmenté et mis à mort. Ils feront la même chose au Fils de l’homme car les hommes ne veulent pas reconnaître ce qui est leur bien. »

Les trois penchent la tête, pensifs et tristes, et ils descendent par le chemin par où ils sont montés avec Jésus.

Reprise de la vision du lundi 3 décembre 1945

Et c’est encore Pierre qui dit, dans une halte à mi-chemin : « Ah ! Seigneur ! Je dis moi aussi comme ta Mère hier : « Pourquoi nous as-tu fait cela ? » et je dis aussi: « Pourquoi nous as-tu dit cela ? » Tes dernières paroles ont effacé de nos cœurs la joie de la vue glorieuse ! C’est une grande journée de peur que celle-ci ! Ce qui nous a d’abord effrayé, c’est la grande lumière qui nous a éveillés, plus forte que si la montagne avait brûlé, ou que si la lune était descendue pour rayonner sur le plateau, sous nos yeux, puis ton aspect et ta façon de te détacher du sol, comme si tu allais t’envoler. J’ai eu peur que Toi, dégoûté des iniquités d’Israël, tu ne retournes aux Cieux, peut-être sur l’ordre du Très-Haut. Puis j’ai eu peur de voir apparaître Moïse que les gens de son temps ne pouvaient regarder sans voile tant resplendissait sur son visage le reflet de Dieu, et c’était un homme, et maintenant c’est un esprit bienheureux et enflammé de Dieu, et Élie… Miséricorde divine ! J’ai cru être arrivé à mon dernier moment, et tous les péchés de ma vie, depuis le temps où tout petit je volais des fruits dans le garde-manger du voisin, jusqu’au dernier quand je t’ai mal conseillé ces derniers jours, tous me sont venus à l’esprit.

Avec quel tremblement je m’en suis repenti ! Puis il m’a semblé que ces deux justes m’aimaient… et j’ai osé parler. Mais même leur amour me faisait peur car je ne mérite pas l’amour de pareils esprits. Et après… et après !… La peur des peurs ! La voix de Dieu !… Jéhovah qui a parlé ! A nous ! Il nous a dit : « Écoutez-le » Toi. Et Il t’a proclamé : « Son Fils Bien-Aimé en qui Il se complaît ». Quelle peur ! Jéhovah !… à nous !… Certainement il n’y a que ta force qui nous a gardés en vie !… Quand tu nous as touchés et tes doigts brûlaient comme des pointes de feu, j’ai eu la dernière épouvante. J’ai cru que c’était l’heure du jugement et que l’Ange me touchait pour me prendre l’âme et la porter au Très-Haut… Mais comment ta Mère a-t-elle fait pour voir… pour entendre… pour vivre, en somme, cette heure dont tu as parlé hier, sans mourir, elle qui était seule, jeune, sans Toi ? »

« Marie, la Sans Tache, ne pouvait avoir peur de Dieu. Ève n’en eut pas peur tant qu’elle fut innocente. Et il y avait Moi. Moi, le Père et l’Esprit, Nous, qui sommes au Ciel, sur la terre et en tout lieu, et qui avions notre Tabernacle dans le cœur de Marie » dit doucement Jésus.

« Quelle chose ! Quelle chose !… Mais après tu as parlé de mort… Et toute joie est finie… Mais pourquoi justement à nous trois tout cela ? Ce n’était pas bien de la donner à tous cette vision de ta gloire ? »

« C’est justement parce que vous vous évanouissez en entendant parler de la mort, et mort par supplice, du Fils de l’homme, que l’Homme-Dieu a voulu vous fortifier pour cette heure et pour toujours, par la connaissance anticipée de ce que je serai après la Mort. Rappelez-vous tout cela pour le dire en son temps… Avez-vous compris ? »

« Oh! oui, Seigneur. Il n’est pas possible d’oublier, et ce serait inutile de le raconter. Ils diraient que nous sommes « ivres ».

Ils reprennent leur marche vers la vallée mais, arrivés à un certain endroit, Jésus tourne par un sentier rapide en direction d’Endor, c’est-à-dire du côté opposé à celui où il a quitté les disciples.

« Nous ne les trouverons pas » dit Jacques. « Le soleil commence à descendre. Ils seront en train de se rassembler en t’attendant à l’endroit où tu les as quittés. »

« Viens et n’aie pas de sottes pensées. »

En effet, au moment où le maquis fait place à une prairie qui descend en pente douce pour arriver à la grand-route, ils voient la masse des disciples accrue de voyageurs curieux, de scribes venus de je ne sais où, qui s’agitent au pied de la montagne.

« Hélas ! Des scribes !… Et ils discutent déjà ! » dit Pierre en les montrant du doigt. Et il descend les derniers mètres à contrecœur.

Mais ceux qui sont en bas les ont vus et se les montrent, et puis se mettent à courir vers Jésus en criant : « Comment donc, Maître, de ce côté ? Nous allions venir à l’endroit convenu, mais les scribes nous ont retenus par des discussions, et un père angoissé par des supplications. »

« De quoi discutiez-vous ? »

« Pour un possédé. Les scribes se sont moqués de nous parce que nous n’avons pas pu le délivrer. Judas de Kériot a essayé encore, c’était pour lui un point d’honneur, mais inutilement. Alors nous leur avons dit : « Mettez-vous y vous ». Ils ont répondu: « Nous ne sommes pas des exorcistes ». Par hasard il est passé des gens qui venaient de Caslot-Thabor, parmi lesquels se trouvaient deux exorcistes. Mais aucun résultat. Voici le père qui vient te prier. Écoute-le. »

En effet un homme s’avance en suppliant et il s’agenouille devant Jésus qui est resté sur le pré en pente, de sorte qu’il est au- dessus du chemin au moins de trois mètres et qu ‘iI est bien visible pour tous, par conséquent.

« Maître » Lui dit l’homme « je suis allé avec mon fils à Capharnaüm pour te chercher. Je t’amenais mon malheureux fils pour que tu le délivres, Toi qui chasses les démons et guéris toutes sortes de maladies. Il est pris souvent par un esprit muet. Quand il le prend, il ne peut que pousser des cris rauques comme une bête qui s’étrangle. L’esprit le jette à terre, et lui se roule en grinçant des dents, en écumant comme un cheval qui ronge le mors, et il se blesse ou risque de mourir noyé ou brûlé, ou bien écrasé, car l’esprit plus d’une fois l’a jeté dans l’eau, dans le feu ou en bas des escaliers. Tes disciples ont essayé, mais n’ont pas pu. Oh ! Seigneur plein de bonté ! Pitié pour moi et pour mon enfant ! »

Jésus flamboie de puissance pendant qu’il crie : « O génération perverse, ô foule satanique, légion rebelle, peuple d’Enfer incrédule et cruel, jusqu’à quand devrai-je rester à ton contact ? Jusqu’à quand devrai-je te supporter ? » Il est imposant si bien qu’il se fait un silence absolu et que cessent les railleries des scribes.

Jésus dit au père : « Lève-toi et amène-moi ton fils. »

L’homme s’en va et revient avec d’autres hommes, au milieu desquels se trouve un garçon d’environ douze-quatorze ans. Un bel enfant, mais au regard un peu hébété comme s’il était abasourdi. Sur le front rougit une longue blessure et plus bas se trouve la trace blanche d’une cicatrice ancienne. Dès qu’il voit Jésus qui le fixe de ses yeux magnétiques, il pousse un cri rauque et il est pris par des contorsions convulsives de tout le corps, alors qu’il tombe à terre en écumant et en roulant les yeux, de sorte que l’on voit seulement le blanc des yeux, alors qu’il se roule par terre dans la convulsion caractéristique de l’épilepsie.

Jésus s’avance de quelques pas pour être près de lui, et il dit : « Depuis quand cela arrive-t-il ? Parle fort pour que tout le monde entende. »

L’homme, en criant, pendant que le cercle de la foule se resserre et que les scribes se placent plus haut que Jésus pour dominer la scène, dit : « Depuis son enfance, je te l’ai dit : souvent il tombe dans le feu, dans l’eau, en bas des escaliers et des arbres, parce que l’esprit l’assaille à l’improviste et le flanque ainsi pour en venir à bout. Il est tout couvert de cicatrices et de brûlures. C’est beaucoup s’il n’est pas resté aveugle par les flammes du foyer. Aucun médecin, aucun exorciste n’a pu le guérir, ni non plus tes disciples. Mais Toi, si comme je le crois fermement, tu peux quelque chose, aie pitié de nous et secours-nous. »

« Si tu peux le croire, tout m’est possible, car tout est accordé à celui qui croit. »

« Oh! Seigneur, si je crois! Mais si encore ma foi n’est pas suffisante, augmente ma foi, Toi, pour qu’elle soit complète et obtienne le miracle » dit l’homme en pleurant, agenouillé près de son fils plus que jamais en convulsions.

Jésus se redresse, recule deux pas, et pendant que la foule resserre plus que jamais le cercle, il crie à haute voix : « Esprit maudit qui rends l’enfant sourd et muet et le tourmentes, je te le commande : sors de lui, et n’y rentre jamais plus ! »

L’enfant, tout en restant couché sur le sol, fait des sauts effrayants, s’arc-boutant et poussant des cris inhumains, puis, après un dernier sursaut par lequel il se retourne à plat ventre en se frappant le front et la bouche contre une pierre qui dépasse de l’herbe et qui se rougit de sang, il reste immobile.

« Il est mort ! » crient plusieurs.

« Pauvre enfant ! »

« Pauvre père ! » disent, en les plaignant, les meilleurs.

Et les scribes railleurs : « Il t’a bien servi le Nazaréen ! », ou bien : « Maître, comment se fait-il ? Cette fois Belzébuth te fait faire piètre figure… » et ils rient haineusement. Jésus ne répond à personne, pas même au père qui a retourné son fils et lui essuie le sang de son front et de ses lèvres blessés, en gémissant et en appelant Jésus. Mais le Maître se penche et il prend l’enfant par la main. Et celui-ci ouvre les yeux en poussant un soupir, comme s’il s’éveillait d’un rêve, il s’assied et sourit. Jésus l’attire à Lui, le fait mettre debout, et le remet au père, pendant que la foule crie enthousiasmée et que les scribes s’enfuient, poursuivis par les railleries de la foule…

« Et maintenant allons » dit Jésus à ses disciples. Et après avoir congédié la foule, il contourne la montagne en se dirigeant vers la route déjà faite le matin.

Reprise de la vision du samedi 5 août 1944

Jésus dit : « Je t’ai préparé à méditer ma Gloire. Demain (fête de la Transfiguration) l’Église la célèbre. Mais je veux que mon petit Jean la voie dans sa vérité pour la mieux comprendre. Je ne te choisis pas seulement pour connaître les tristesses de ton Maître et ses douleurs. Celui qui sait rester avec Moi dans la douleur doit prendre part avec Moi à ma joie.

Je veux que toi, devant ton Jésus qui se montre à toi, tu aies les mêmes sentiments d’humilité et de repentir que mes apôtres.

Jamais d’orgueil. Tu serais punie en me perdant.

Un continuel souvenir de ce que je suis Moi, et de ce que tu es, toi. Une continuelle pensée de tes manquements et de ma perfection pour avoir un cœur lavé parla contrition. Mais, en même temps, aussi une si grande confiance en Moi. J’ai dit : « Ne craignez pas. Levez-vous. Allons. Allons parmi les hommes car je suis venu pour rester avec eux. Soyez saints, forts et fidèles en souvenir de cette heure ». Je le dis aussi à toi et à tous mes préférés parmi les hommes, à ceux qui me possèdent d’une manière spéciale.

Ne craignez rien de Moi. Je me montre pour vous élever non pour vous réduire en cendres. Levez-vous : que la joie du don vous donne la vigueur et ne vous engourdisse pas dans la jouissance du quiétisme en vous croyant déjà sauvés parce que je vous ai montré le Ciel. Allons ensemble parmi les hommes. Je vous ai invités à des œuvres surhumaines par des visions surhumaines et des instructions, pour que vous puissiez m’aider davantage. Je vous associe à mon œuvre. Mais moi, je n’ai pas connu et je ne connais pas de repos. Car le Mal ne se repose jamais et le Bien doit être toujours actif pour annuler le plus possible le travail de l’Ennemi. Nous nous reposerons quand le Temps sera accompli. Maintenant il faut marcher inlassablement, travailler continuellement, se consumer sans se lasser pour la moisson de Dieu. Que mon contact continuel vous sanctifie, que mes instructions continuelles vous fortifient, que mon amour de prédilection vous rende fidèles contre toute embûche. Ne soyez pas comme les anciens rabbins qui enseignaient la Révélation et puis n’y croyaient pas, au point de ne pas reconnaître les signes des temps et les envoyés de Dieu. Reconnaissez les précurseurs du Christ dans son second avènement puisque les forces de l’Antéchrist sont en marche et, en faisant exception à la mesure que je me suis imposée, car je sais que vous buvez certaines vérités non par esprit surnaturel mais par soif de curiosités humaines, je vous dis en vérité que ce qu’un grand nombre croiront une victoire sur l’Antéchrist, une paix désormais prochaine, ce ne sera qu’une halte pour donner le temps à l’Ennemi du Christ de se retremper, de guérir ses blessures, de réunir son armée pour une lutte plus cruelle.

Reconnaissez, vous qui êtes les « voix » de votre Jésus, du Roi des rois, du Fidèle et du Véridique qui juge et combat avec justice et sera le Vainqueur de la Bête et de ses serviteurs et prophètes, reconnaissez votre Bien et suivez-le toujours.

Que nulle apparence trompeuse ne vous séduise et que nulle persécution ne vous abatte, Que votre « voix » dise mes paroles, Que votre vie soit pour cette œuvre. Et si vous avez sur la terre le même sort que le Christ, que son Précurseur et qu’Élie, sort sanglant ou sort tourmenté par des tortures morales, souriez à votre sort à venir et assuré qui vous sera commun avec celui du Christ, de son Précurseur et de son prophète.

Égal dans le travail, dans la douleur, dans la gloire. Ici-bas Moi, Maître et Exemple. Là-haut, Moi Récompense et Roi. Me posséder sera votre béatitude. Ce sera oublier la douleur. Ce sera ce que toute révélation est encore insuffisante à vous faire comprendre car la joie de la vie future est trop au-dessus des possibilités imaginatives de la créature encore unie à la chair. »

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Le possédé de Capharnaüm guéri dans la synagogue

Vision du jeudi 2 novembre 1944

Je vois la synagogue de Capharnaüm. Elle est déjà remplie d’une foule qui attend. Des gens, sur le seuil, surveillent la place encore ensoleillée, bien que l’on aille vers le soir. Finalement, un cri « Voici le Rabbi qui vient. »

Tous se retournent vers la sortie. Le moins grands s’élèvent sur la pointe des pieds ou cherchent à se pousser en avant. Quelques disputes, quelques bousculades malgré les reproches des employés de la synagogue et des notables de la cité.

« La paix soit avec tous ceux qui cherchent la Vérité ! » Jésus est sur le seuil et salue en bénissant, les bras tendus en avant. La lumière très vive qui vient de la place ensoleillée met en valeur sa grande stature, nimbée de lumière. Il a quitté son habit blanc et il a pris ses vêtements ordinaires, bleu foncé. Il s’avance travers la foule qui lui fait un passage puis se resserre autour de Lui, comme l’eau autour d’un navire.

« Je suis malade, guéris-moi ! » gémit un jeune homme qui me semble phtisique d’après son aspect, et qui tient Jésus par son vêtement.

Jésus lui met la main sur la tête et lui dit : « Aie confiance, Dieu t’écoutera, lâche-moi maintenant pour que je parle au peuple après je viendrai vers toi. »

Le jeune homme le lâche et reste tranquille.

« Qu’est-ce qu’il t’a dit ? » demande une femme qui porte un bambin sur ses bras.

« Il m’a dit qu’après avoir parlé au peuple il viendra vers moi. »

« Il te guérit, alors ? »

« Je ne sais pas. Il m’a dit : « Confiance ». Moi, j’espère. »

« Qu’est-ce qu’il t’a dit ? »

« Qu’est-ce qu’il t’a dit ? »

La foule veut savoir. La réponse de Jésus circule parmi le peuple.

« Alors, je vais prendre mon petit. »

« Et moi, j’amène ici mon vieux père. »

« Oh! si Aggée voulait venir ! Je vais essayer … mais il ne viendra pas. »

Jésus a rejoint sa place. Il salue le chef de la synagogue qui le salue avec ses acolytes. C’est un homme de petite taille, gras et vieillot. Pour lui parler, Jésus s’incline. On dirait un palmier qui se penche vers un arbuste plus large que haut.

« Que veux-tu que je te donne ? » demande le chef de la synagogue.

« Ce que tu veux ou bien au hasard, l’Esprit te guidera. »

« Mais… seras-tu préparé ? »

« Je le suis. Prends au hasard. Je répète : l’Esprit du Seigneur guidera le choix pour le bien de ce peuple. »

Le chef de la synagogue étend la main sur le tas de rouleaux. Il en prend un, l’ouvre et s’arrête à un point donné. « Voilà » dit-il.

Jésus prend le rouleau et lit à J’endroit indiqué : « Josué : « Lève- toi et sanctifie le peuple et dis-leur: Sanctifiez-vous pour demain car voilà ce que dit le Dieu d’Israël : L’anathème est au milieu de vous, ô Israël. Tu ne pourras pas tenir tête à tes ennemis jusqu’à ce que soit enlevé du milieu de toi, celui qui s’est contaminé avec tel délit. » Il s’arrête, enroule le rouleau et le rend.

La foule est très attentive. Seul quelqu’un chuchote « Nous allons en entendre de belles contre les ennemis ! »

« C’est le Roi d’Israël, le Promis, qui rassemble son peuple ! » Jésus tend les bras dans son habituelle attitude oratoire. Le silence se fait, complètement.

« Celui qui est venu vous sanctifier s’est levé. Il est sorti du secret de la maison où il s’est préparé à cette mission. Il s’est purifié pour vous donner l’exemple de la purification. Il a pris position face aux puissants du Temple et au peuple de Dieu. Et maintenant, Il est parmi vous. C’est Moi ! Non pas comme le pensent et l’espèrent certains parmi vous qui ont l’esprit enténébré et le cœur troublé. Plus grand et plus noble est le Royaume dont je suis le futur Roi et auquel je vous appelle.

Je vous appelle, ô vous d’Israël, avant tout autre peuple, parce que vous êtes ceux qui dans les pères de vos pères eurent la promesse de cette heure et l’alliance avec le Seigneur Très-Haut. Mais ce ne sera pas avec des foules armées, pas par la féroce effusion de sang que se formera ce Royaume. Ce ne sont pas les violents, ni les dominateurs, pas les orgueilleux, les irascibles, les envieux, les luxurieux, les gens cupides qui y entreront, mais les bons, les doux, les chastes, les miséricordieux, les humbles, ceux qui aiment le prochain et Dieu, les patients.

Israël ! Ce n’est pas contre les ennemis du dehors que tu es appelé à combattre, mais contre les ennemis du dedans, contre ceux qui se trouvent en ton cœur, dans le cœur des dizaines et des dizaines de mille parmi tes fils. Enlevez l’anathème du péché dans tous vos cœurs si vous voulez que demain le Seigneur vous rassemble et vous dise : « Mon peuple, à toi le Royaume qui ne sera plus vaincu, ni envahi, ni attaqué par les ennemis ».

Demain. Quel jour, ce demain ? Dans un an ou un mois? Oh ! ne cherchez pas avec la soif malsaine de connaître l’avenir par des moyens qui ont le goût de coupables sorcelleries. Laissez aux païens l’esprit Python. Laissez au Dieu éternel le secret de Son temps. Vous, dès demain, le demain qui surgira après cette heure du soir, celui-là qui viendra de nuit, qui surgira avec le chant du coq, venez vous purifier dans la vraie pénitence.

Repentez-vous de vos péchés pour être pardonnés et prêts pour le Royaume. Enlevez-vous l’anathème du péché. Chacun a le sien Chacun a celui qui est contraire aux dix commandements du salut éternel. Examinez-vous, chacun avec sincérité et vous trouverez le point sur lequel vous vous êtes trompés. Ayez-en humblement un repentir sincère. Veuillez vous repentir. Non en paroles. On ne se moque pas de Dieu et on ne Le trompe pas. Mais repentez-vous avec la volonté arrêtée de changer de vie, de revenir à la Loi du Seigneur. Le Royaume des Cieux vous attend. Demain.

Demain ? demandez-vous ? Oh ! c’est toujours un prompt lendemain, l’heure de Dieu, même quand il vient au terme d’une longue vie comme celle des Patriarches. L’éternité n’a pas, pour mesurer le temps, le lent écoulement du sablier. Ces mesures du temps que vous appelez jours, mois, années, siècles sont les palpitations de l’Esprit Éternel qui vous garde en vie. Mais vous êtes éternels en votre esprit et vous devez, en esprit, garder la même méthode de mesure du temps que votre Créateur. Dire donc : « Demain, ce sera le jour de ma mort ! » Bien plus, pas de mort pour celui qui est fidèle, mais repos dans l’attente, dans l’attente du Messie qui ouvre les portes des Cieux.

Et, en vérité, je vous dis que parmi ceux qui sont ici présents, vingt-sept seulement devront attendre à leur mort. Les autres seront jugés dès avant la mort et la mort sera le passage à Dieu ou à Mammon, sans délai parce que le Messie est venu, Il est parmi vous et vous appelle pour vous donner la bonne nouvelle, pour vous instruire de la Vérité, pour vous assurer le salut et le Ciel. Faites pénitence ! Le « demain » du Royaume des Cieux est imminent, qu’il vous trouve purs pour devenir les possesseurs du Jour Éternel. La paix soit avec vous. »

Un se lève pour le contredire, c’est un Israélite barbu aux somptueux vêtements. Il dit : « Maître, ce que tu dis me paraît en opposition avec ce qui est dit au Livre second des Macchabées, gloire d’Israël. Là, il est dit : « En fait, c’est un signe de grande bienveillance de ne pas permettre aux pécheurs de ne pas revenir pendant longtemps à leurs caprices, mais de les châtier aussitôt. Le Seigneur ne fait pas comme avec les autres nations qu’il attend patiemment pour les punir lorsque est venu le jour du Jugement, quand la. mesure de leurs fautes sera comble » . Toi, au contraire, tu parles comme si le Très-Haut pouvait être très lent à nous punir, à nous attendre, comme les autres peuples, au temps du Jugement, quand sera comble la mesure des péchés, Vraiment, les faits t’apportent un démenti. Israël est puni, comme dit l’histoire des Macchabées. Mais, si c’était comme tu dis, n’y aurait-il pas un désaccord entre ta doctrine et celle qui est renfermée dans la phrase que je t’ai rapportée ? ».

« Qui es-tu, je ne le sais, mais qui que tu sois, je te réponds. Il n’y a pas de désaccord dans la doctrine, mais dans la manière d’interpréter les paroles. Tu les interprètes à la manière humaine; moi à la manière de l’Esprit. Toi, représentant de la majorité des hommes, tu vois tout dans une référence au présent et à ce qui est caduc. Moi, représentant de Dieu, j’explique tout et en fais l’application à l’éternel et au surnaturel. Jéhovah vous a frappés, oui, dans le présent, dans votre orgueil et votre prétention d’être un « peuple » selon les idées de la terre. Mais, à quel point Il vous a aimés et a usé de patience avec vous plus qu’avec aucun autre, en vous accordant à vous le Sauveur, son Messie, pour que vous l’écoutiez et vous vous sauviez avant l’heure de la colère divine ! Il ne veut plus que vous soyez pécheurs. Mais si Il vous a frappés en ce monde caduc, voyant que la blessure ne guérit pas, mais au contraire émousse toujours plus votre esprit, voici qu’Il vous envoie non pas la punition mais le salut. Il vous envoie Qui vous guérit et vous sauve, Moi, qui vous parle. »

« Ne trouves-tu pas que tu es audacieux en te posant comme représentant de Dieu ? Aucun des prophètes n’a eu cette audace, et Toi… qui es-tu, Toi qui parles et sur l’ordre de qui parles-tu ? »

« Les prophètes ne pouvaient dire d’eux-mêmes ce que Je dis de Moi. Qui suis-je ? L’Attendu, le Promis, le Rédempteur. Déjà vous avez entendu celui qui m’a précédé dire : « Préparez les voies du Seigneur… Voici que vient le Seigneur Dieu… Comme un berger il paîtra son troupeau, tout en étant l’Agneau de la vraie Pâque ! »

Il y a parmi vous des gens qui ont entendu ces paroles de la bouche du Précurseur et qui ont vu s’éclairer le ciel par l’effet d’une lumière qui descendait en forme de colombe, qui ont entendu Une voix qui parlait en disant qui j’étais. Par ordre de qui Je parle ? Par ordre de Celui qui est et qui m’envoie. »

« Tu peux le dire, mais tu peux aussi être un menteur ou dans l’illusion. Tes paroles sont saintes, mais Satan aussi a des paroles trompeuses teintes de sainteté, pour entraîner dans l’erreur. Nous nous ne te connaissons pas. »

« Je suis Jésus de Joseph, de la race de David, né à Bethléem Ephrata, selon la promesse, appelé Nazaréen parce que j’ai la maison à Nazareth. Cela, du point de vue du monde. Selon Dieu je suis son Messie. Mes disciples le savent. »

« Oh ! eux, ils peuvent dire ce qu’ils veulent et ce que tu leur fais dire. »

« Un autre parlera, qui ne m’aime pas et dira qui je suis. Attends que j’appelle un de ceux qui sont présents. »

Jésus regarde la foule, étonnée de la discussion, choquée et divisée en deux courants contraires. Il regarde, en cherchant quelqu’un avec ses yeux de saphir, puis crie à haute voix : « Aggée, avance, Je te le commande. »

Grand bruit dans la foule qui s’ouvre pour laisser passer un homme agité par un tremblement et soutenu par une femme.

« Connais-tu cet homme ? »

« Oui, c’est Aggée de Malachie, d’ici, de Capharnaüm. Il est possédé d’un esprit malin qui le fait entrer dans des accès de folie furieuse et soudaine. »

« Tout le monde le connaît ? » La foule crie : « Oui, oui. »

« Quelqu’un peut-il dire qu’il m’a parlé fût-ce quelques minutes ! »

La foule crie : « Non, non, il est comme hébété et ne sort jamais de sa maison et personne ne t’y a jamais vu. »

« Femme, amène-le-Moi. »

La femme le pousse et le traîne pendant que le pauvret tremble plus fort. Le chef de la synagogue avertit Jésus : « Attention ! Le démon va le tourmenter … et alors il s’excite, griffe et mord ». La foule s’écarte en se pressant contre les murs. Les deux sont désormais en face l’un de l’autre.

Un instant de résistance. Il semble que l’homme habitué au mutisme hésite à parler et gémit. Puis la voix s’articule : « Qu’y-a- t-il entre nous et Toi Jésus de Nazareth ? Pourquoi es-tu venu nous tourmenter ? Nous exterminer, Toi, le Maître du Ciel et de la terre ? Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. Personne, dans la chair, ne fut plus grand que Toi parce que dans ta chair d’homme, est renfermé l’Esprit du Vainqueur Éternel. Déjà tu m’as vaincu dans… »

« Tais-toi, sors de lui, Je te le commande. »

L’homme est pris d’une agitation étrange. Il s’agite par à-coups comme s’il y avait quelqu’un qui le maltraite en le poussant et le secouant. Il hurle d’une voix inhumaine et puis est plaqué au sol d’où il se relève ensuite, étonné et guéri.

« Tu as entendu ? Que réponds-tu, maintenant ? » Jésus demande à son opposant.

L’homme barbu et bien habillé hausse les épaules et, vaincu, s’en va sans répondre. La foule le raille et applaudit Jésus.

« Silence, c’est un lieu sacré, dit Jésus, et il ordonne : Amenez- Moi le jeune homme à qui j’ai promis l’aide de Dieu. »

Le malade se présente. Jésus le caresse : « Tu as eu foi ! Sois guéri. Va en paix et sois juste. »

Le jeune homme pousse un cri, qui sait ce qu’il éprouve ? Il se jette aux pieds de Jésus et les baise en remerciant : « Merci pour moi et pour ma mère ! »

D’autres malades viennent : un jeune enfant aux jambes paralysées. Jésus le prend dans ses bras, le caresse, le pose à terre… et le laisse. Le bambin ne tombe pas mais court vers sa mère qui le reçoit sur son cœur en pleurant, et bénit « le Saint d’Israël ». Arrive un petit vieux aveugle, conduit par sa fille. Lui aussi se voit guéri avec une caresse sur les orbites malades.

De la part de la foule, c’est un délire de bénédictions.

Jésus se fraye un chemin en souriant. Malgré sa grande taille il n’arriverait pas à fendre la foule si Pierre, Jacques, André et Jean ne travaillaient du coude généreusement et ne s’ouvraient un accès depuis leur coin jusqu’à Jésus et ne le protégeaient Jusqu’à la sortie sur la place où le soleil a disparu.

La vision se termine ainsi.

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Jésus aux noces de Cana

Dimanche 16 janvier 1944, soir

Les noces de Cana : Je vois une maison, une vraie maison orientale : un cube blanc plus large que haut, avec de rares ouvertures, surmontée d’une terrasse qui sert de toit et est entourée d’un muret de un mètre environ et ombragée par une tonnelle de vigne qui grimpe jusque là et étend ses rameaux au delà du milieu de cette terrasse ensoleillée.

Un escalier extérieur monte le long de la façade au niveau d’une porte qui s’ouvre à mi-hauteur de la façade. Au dessous, il y a au niveau du sol des portes basses et rares, pas plus de deux de chaque côté, qui donnent accès dans des pièces basses et sombres. La maison s’élève au milieu d’une espèce de cour plutôt une pelouse, au centre de laquelle se trouve un puits. Il y a des figuiers et des pommiers. La maison donne sur la route sans être à bord de route. Elle est un peu en retrait et un sentier traverse la pelouse jusqu’à la route qui semble être une maîtresse route.

On dirait que la maison est à la périphérie de Cana : maison de paysans propriétaires qui vivent au milieu de leur petit domaine. La campagne s’étend au delà de la maison avec ses lointains de tranquille verdure. Il fait un beau soleil et l’azur du ciel est très pur. Au début, je ne vois rien d’autre. La maison est solitaire.

Puis je vois deux femmes avec de longs vêtements et un manteau qui sert aussi de voile. Elles avancent sur la route et puis sur le sentier. L’une plus âgée, sur les cinquante ans, en habits foncés de couleur fauve marron, comme de laine naturelle. L’autre est en vêtements plus clairs, avec un habit d’un jaune pâle et un manteau azur. Elle semble avoir à peu près trente cinq ans. Elle est très belle, svelte et elle a une contenance pleine de dignité bien que toute gentillesse et humilité. Quand elle est plus proche, je remarque la couleur pâle du visage, les yeux azurés et les cheveux blonds qui apparaissent sur le front, sous le voile. Je reconnais Marie la Très Sainte. Qui est l’autre, brune et plus âgée, je ne sais. Elles parlent entre elle et la Madone sourit. Quand elles sont tout à côté de la maison, quelqu’un sûrement chargé de guetter les arrivées, avertit et à leur rencontre arrivent des hommes et des femmes, tous en habits de fête. Tout le monde leur fait fête et surtout à Marie la Très Sainte.

L’heure semble matinale, je dirais vers les neuf heures peut-être plus tôt, car la campagne a encore cet aspect de fraîcheur des premières heures du jour avec la rosée qui rend l’herbe plus verte et la pelouse qui n’est pas empoussiérée. La saison me paraît printanière car l’herbe des prés n’est pas brûlée par le soleil d’été et dans les champs, les blés sont en herbe, sans épis, tout verts. Les feuilles du figuier et du pommier sont vertes et encore tendres mais je ne vois pas de fleurs sur le pommier et je ne vois pas de fruits, ni sur le pommier ni sur le figuier ni sur la vigne. C’est que le pommier a déjà fleuri depuis peu, mais les petits fruits ne se voient pas encore. Marie, très fêtée et accompagnée par un homme âgé qui doit être le propriétaire, monte l’escalier extérieur et entre dans une grande salle qui paraît occuper tout ou en grande partie, l’étage.

Je crois comprendre que les pièces du rez-de-chaussée sont les vraies pièces d’habitation, les dépenses, les débarras et les celliers et que l’étage est réservé à des usages spéciaux : fêtes exceptionnelles ou à des travaux qui demandent beaucoup de place ou à l’emmagasinage des produits agricoles. Pour les fêtes on la débarrasse et on l’orne, comme aujourd’hui de branches vertes, de nattes, de tables garnies.

Au centre, il y en a une très riche, avec dessus déjà; des amphores et des plats garnis de fruits. Le long du mur, à ma droite une autre table garnie mais moins richement. A ma gauche une sorte de longue crédence avec dessus des plats de fromages et d’autres aliments qui me semblent des galettes couvertes de miel et de friandises. Par terre, toujours à ma gauche d’autres amphores et six grands vases en forme de brocs de cuivre, plus ou moins. Pour moi ce serait des jarres.

Marie écoute avec bienveillance ce que tous lui disent puis gentiment quitte son manteau et aide à terminer les préparatifs pour la table. Je la vois aller et venir rangeant les lits de table, redressant les guirlandes de fleurs, donnant meilleur aspect aux coupes de fruits; veillant à ce que les lampes soient garnies d’huile. Elle sourit et parle très peu et à voix très basse. Par contre, Elle écoute beaucoup et avec combien de patience.

Un grand bruit d’instruments de musique (peu harmonieux, en vérité) se fait entendre sur la route. Tout le monde, à l’exception de Marie, court dehors. Je vois entrer l’épouse toute parée et heureuse, entourée des parents et des amis, à côté de l’époux qui est accouru à sa rencontre le premier.

Ici il se produit un changement dans la vision :

Je vois, au lieu de la maison, un pays. Je ne sais si c’est Cana ou une autre bourgade voisine. Je vois Jésus avec Jean et un autre qui pourrait être Jude Thaddée, mais pour ce second, je pourrais me tromper. Pour Jean, je ne me trompe pas. Jésus est vêtu de blanc et a un manteau azur foncé. En entendant le bruit de la musique, le compagnon de Jésus demande un renseignement à un homme du peuple et en fait part à Jésus. » Allons faire plaisir à ma Mère » dit Jésus en souriant et il se met en route à travers les champs avec ses deux compagnons dans la direction de la maison. J’ai oublié de dire mon impression que Marie est ou parente ou très amie des parents de l’époux car je les vois en grandes confidences.

Quand Jésus arrive, le veilleur habituel prévient les autres. Le maître de maison, en même temps que son fils, l’époux, et que Marie, descend à la rencontre de Jésus et le salue respectueusement. Il salue aussi les deux autres et l’époux fait la même chose. Mais, ce qui me plaît, c’est le salut plein d’un amoureux respect de Marie à son Fils et réciproquement. Pas d’épanchements, mais un tel regard accompagne les paroles de la salutation : « La paix avec Toi », et un tel sourire qui vaut cent baisers et cent embrassements. Le baiser tremble sur les lèvres de Marie, mais Elle ne le donne pas. Elle pose seulement sa petite main blanche sur l’épaule de Jésus et effleure une boucle de sa longue chevelure. Une caresse d’une pudique énamourée.

Jésus monte à côté de sa Mère, suivi des deux disciples et du propriétaire et il entre dans la salle de réception où les femmes s’occupent à ajouter des sièges et des couverts pour les trois hôtes qu’on n’attendait pas, me semble-t-il. Je dirais que la venue de Jésus était incertaine et celle de ses deux compagnons absolument imprévue.

J’entends distinctement la voix pleine, virile; très douce du Maître dire en entrant dans la salle: » La paix soit dans cette maison, et la bénédiction de Dieu sur vous tous. » Salut cumulatif à toutes les personnes présentes et plein de majesté. Jésus domine tout le monde par sa stature et son aspect. C’est l’hôte et inattendu, mais il semble le roi de la fête, plus que l’époux, plus que le maître de maison. Tout en restant humble et condescendant, c’est Lui qui en impose.

Jésus prend place à la table centrale, avec l’époux, l’épouse, les parents des époux et les amis plus influents. Aux deux disciples, par respect pour le Maître, on donne des sièges à la même table.

Jésus tourne le dos au mur où sont les jarres. Il ne les voit donc pas, ni non plus l’affairement du majordome autour des plats de rôti qu’on amène par une trappe auprès des crédences.

J’observe une chose. Sauf les mères des époux et Marie, aucune femme ne siège à cette table, Toutes les femmes se trouvent, et elles font un grand bruit, à la table le long du mur. On les sert après les époux et les hôtes de marque. Jésus est près du maître de maison et a en vis-à-vis Marie qui est à côté de l’épouse. Le repas commence, et je vous assure que l’appétit ne manque pas et encore moins la soif. Deux mangent et boivent peu, ce sont Jésus et sa Mère, qui aussi parle très peu. Jésus parle un peu plus. Mais tout en parlant peu, il n’est, dans sa conversation, ni renfrogné ni dédaigneux. C’est un homme courtois, mais pas bavard. Quand on l’interroge, il répond, s’intéresse à ce qu’on Lui dit et donne son avis, mais ensuite se recueille en Lui-même comme quelqu’un habitué à la méditation. Il sourit mais ne rit jamais. S’il entend quelque plaisanterie trop aventurée, il fait celui qui n’entend pas. Marie se nourrit de la contemplation de son Jésus et aussi Jean qui est au bout de la table et reste suspendu aux lèvres de son Maître.

Marie s’aperçoit que les serviteurs parlottent avec le majordome et que celui-ci est gêné et Elle comprend qu’il y a quelque chose de désagréable. « Fils, dit-elle doucement en attirant l’attention de Jésus avec cette parole, Fils, ils n’ont plus de vin. »

« Femme, qu’y a-t-il, désormais entre Moi et Toi ? » Jésus en disant cette phrase sourit encore plus doucement et Marie sourit, comme deux qui savent une vérité qui est leur joyeux secret que tous les autres ignorent.

Marie ordonne aux serviteurs: « Faites ce que Lui vous dira. » Marie a lu dans les yeux souriants de son Fils l’assentiment, voilé d’un grand enseignement pour tous les « appelés « .

Et Jésus ordonne aux serviteurs : « Emplissez d’eau les cruches. «

Je vois les serviteurs emplir les jarres de l’eau apportée du puits. (J’entends le grincement de la poulie qui monte et descend le seau qui déborde). Je vois le majordome qui se verse un peu de ce liquide avec un regard de stupeur, qui ressaie avec une mimique d’un plus grand étonnement et le goûte. Il parle au maître de maison et à l’époux son voisin.

Marie regarde encore son Fils et sourit; puis recevant un sourire de Lui, incline la tête en rougissant légèrement. Elle est heureuse.

Dans la salle passe un murmure. Les têtes se tournent vers Jésus et Marie. On se lève pour mieux voir. On va vers les jarres. Un silence, puis un chœur de louanges à Jésus.

Mais Lui se lève et dit une seule parole : « Remerciez Marie » et puis il quitte le repas. Sur le seuil il répète : « La paix à cette maison et la bénédiction de Dieu sur vous » et il ajoute : « Mère, je te salue. »

La vision s’arrête.

Source

La prédication de Jean-Baptiste et le baptême de Jésus

– Je vois une plaine inhabitée et sans végétation. Il n’y a pas de champs cultivés et, là où le sol est moins sec en profondeur qu’il ne l’est ailleurs, quelques rares plantes forment çà et là des touffes, comme des familles de végétaux. Remarquez que ce terrain aride et inculte se trouve à ma droite alors que le nord se trouve derrière moi et qu’il se prolonge pour moi dans la direction du sud.

À gauche, je vois en revanche un fleuve aux berges très basses qui coule lentement, lui aussi du nord au sud. La lenteur du courant me permet de me rendre compte que son lit n’a pas une forte déclivité et que ce fleuve coule dans une plaine tellement plate qu’elle forme une dépression. Le courant est tout juste suffisant pour empêcher l’eau de stagner sous forme de marécages. (L’eau est peu profonde, à tel point qu’on en voit le fond. À vue d’œil, cela ne doit pas dépasser un mètre, un mètre et demi tout au plus. Il est large comme l’Arno à San Miniato-Empoli, disons vingt mètres. Mais je n’ai pas vraiment le sens des mesures). Ce fleuve est pourtant d’un bleu qui tend sur le vert près des berges, où l’humidité du sol entretient une bande verte et touffue qui réjouit l’œil fatigué de cette étendue désolée de pierres et de sable qui s’étend indéfiniment devant moi.

Comme je vous l’ai expliqué, cette voix intime que j’entends m’indiquer ce que je dois remarquer et savoir, m’avertit que je vois la vallée du Jourdain. Je la qualifie de vallée parce que c’est le terme qu’on emploie pour désigner l’endroit où coule une rivière, mais ici il est impropre : une vallée suppose des hauteurs, et dans le voisinage je n’en vois pas trace. Bref, je me trouve à côté du Jourdain et l’étendue désolée que j’observe à ma droite est le désert de Juda.

Si parler de désert convient pour décrire un endroit où il n’y a ni maison ni la moindre trace d’un travail de l’homme, cela ne correspond pas à l’idée que nous nous faisons du désert. Ici, pas de dunes dans le désert tel que nous le concevons, mais rien d’autre que de la terre nue, parsemée de pierres et de débris, qui rappelle les terres d’alluvions après une crue.

Au loin, des collines. Il règne néanmoins une grande paix auprès du Jourdain, une ambiance particulière, inhabituelle, comme celle qu’on ressent sur les rives du lac Trasimène. Cet endroit évoque des vols angéliques et des voix célestes. Je ne sais pas bien décrire ce que j’éprouve, mais j’ai le sentiment de me trouver dans un lieu qui parle à l’âme.

– Pendant que j’observe tout cela, je vois la scène envahie de gens le long de la rive droite du Jourdain – par rapport à moi –. Il y a beaucoup d’hommes habillés de façon très variée. Certains me paraissent être des gens du peuple, d’autres des riches, sans oublier certains que je crois être des pharisiens au vu de leur vêtement orné de franges et de galons.

Au milieu d’eux, debout sur un rocher, se tient un homme en qui je reconnais aussitôt Jean-Baptiste – c’est pourtant la première fois que je le vois. Il s’adresse à la foule, et je peux vous assurer que sa prédication manque plutôt de douceur ! Jésus a appelé Jacques et Jean “les fils du tonnerre”. Mais alors, comment appeler cet orateur passionné ? Jean-Baptiste mérite le nom de foudre, d’avalanche, de tremblement de terre, tant ses paroles et ses gestes sont véhéments et sévères.

Il annonce le Messie et exhorte à préparer les cœurs à sa venue en se débarrassant de ce qui les encombre et en redressant les pensées. Mais c’est un langage frénétique et rude. Le Précurseur n’a pas la main légère de Jésus sur les plaies des cœurs. C’est un chirurgien qui les met à nu, fouille et taille sans pitié.

– Pendant que je l’écoute – je ne rapporte pas ses paroles parce que ce sont celles des évangiles, mais amplifiées avec impétuosité –, je vois mon Jésus s’avancer sur un sentier qui longe la frange herbeuse et ombragée qui côtoie le Jourdain. (Ce chemin de campagne, plus sentier que chemin, semble dessiné par les caravanes et les voyageurs qui l’ont parcouru pendant des années et même des siècles pour atteindre le passage où le fond du lit se relève et permet de passer à gué. Il continue de l’autre côté du fleuve et se perd dans la verdure de l’autre rive).

Jésus est seul. Il marche lentement et arrive derrière Jean. Il s’approche sans bruit, tout en écoutant la voix tonitruante du Pénitent du désert, comme si Jésus était lui-même l’un de ceux qui venaient trouver Jean pour se faire baptiser et se préparer à la purification pour la venue du Messie. Rien ne distingue Jésus des autres. Par ses vêtements, il ressemble à un homme du peuple, par ses traits et sa beauté à un seigneur, mais aucun signe divin ne le distingue de la foule.

Cependant, on dirait que Jean sent une émanation spirituelle particulière. Il se retourne et en identifie immédiatement la source. Il descend en hâte du rocher qui lui faisait office de chaire et s’avance vivement vers Jésus, qui s’est arrêté à quelques mètres du groupe et s’appuie à un tronc d’arbre.

– Jésus et Jean se fixent un moment, Jésus de son regard bleu si doux, Jean de ses yeux sévères, très noirs, remplis d’éclairs. À les voir tout proches, ils sont l’antithèse l’un de l’autre. Tous les deux grands – c’est leur seule ressemblance –, ils diffèrent énormément par tout le reste : Jésus blond, ses longs cheveux bien peignés, le visage d’un blanc d’ivoire, des yeux bleus, un vêtement simple mais majestueux. Jean hirsute, des cheveux noirs et raides qui lui tombent sur les épaules à des longueurs inégales, une barbe noire rare qui lui couvre presque tout le visage, mais n’empêche pas de découvrir des joues creusées par le jeûne ; il a des yeux noirs fiévreux, une peau bronzée par le soleil, les intempéries et le poil épais qui le couvre, il est à demi nu sous un vêtement en poil de chameau retenu à la taille par une ceinture de peau et qui lui couvre le torse, descendant à peine au-dessous de ses flancs amaigris et laissant du côté droit les côtes découvertes, qui n’ont pour tout vêtement que la peau tannée à l’air libre. On dirait un sauvage et un ange face à face.

Après avoir scruté Jésus d’un œil pénétrant, Jean s’exclame :

«Voici l’Agneau de Dieu. Comment peut-il se faire que mon Seigneur vienne à moi ?»

Jésus lui répond paisiblement :

«C’est pour accomplir le rite de pénitence.

– Jamais, mon Seigneur. C’est à moi de venir à toi pour être sanctifié, et c’est toi qui viens à moi ?»

Comme Jean s’était incliné devant lui, Jésus lui pose la main sur la tête, et lui répond :

«Permets que tout se fasse comme je le veux, pour que toute justice soit accomplie et que ton rite entraîne les hommes vers un plus haut mystère et qu’il leur soit annoncé que la Victime est dans ce monde».

– Jean l’observe d’un œil qu’une larme adoucit, et il le précède vers la rive. Jésus enlève son manteau, son vêtement et sa tunique, ne gardant qu’une espèce de caleçon court, puis il descend dans l’eau où Jean se trouve déjà. Celui-ci le baptise en lui versant sur la tête de l’eau du fleuve, avec une sorte de tasse pendue à sa ceinture et qui me paraît être une coquille ou la moitié d’une courge évidée et séchée.

Jésus est vraiment l’Agneau : il est Agneau par la blancheur de sa chair, la modestie de ses traits, la douceur de son regard.

Pendant que Jésus remonte sur la berge et que, après s’être vêtu, il se recueille en prière, Jean le désigne à la foule et témoigne qu’il l’a reconnu au signe que l’Esprit de Dieu lui avait indiqué et qui désignait infailliblement le Rédempteur.

Mais je suis polarisée par le spectacle de Jésus qui prie et je ne vois plus que cette figure lumineuse qui se détache sur le fond vert de la rive.

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