Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 14, 15

Chapitre 14 – Soulagement des âmes

La sainte Messe. – Le Père Gérard.

Voici des effets surnaturels d’un genre différent, mais qui rendent également sensible la vertu de la messe pour les défunts. Nous le trouvons dans les mémoires du Père Gérard, missionnaire jésuite anglais et confesseur de la foi, pendant les persécutions d’Angleterre au XVIe siècle. Après avoir raconté comment il reçut l’abjuration d’un gentilhomme protestant, marié à l’une de ses cousines, le Père Gérard ajoute: « Cette conversion en amena une autre, entourée de circonstances assez extraordinaires. Mon nouveau converti alla voir un de ses amis, dangereusement malade: c’était un homme droit, retenu dans l’hérésie plus par illusion que pour d’autres motifs. Le visiteur le pressant vivement de se convertir et de penser à son âme, obtint de lui la promesse de se confesser. Il l’instruisit de tout, lui apprit à exciter dans son âme la douleur de ses péchés, et alla chercher un prêtre. Il eut beaucoup de peine à en trouver un, et pendant ce temps le malade mourut. – Avant d’expirer, le pauvre mourant avait souvent demandé si son ami reviendrait avec le médecin qu’il avait promis de lui amener: il appelait ainsi le prêtre catholique.

Ce qui arriva ensuite sembla montrer que Dieu avait agréé la bonne volonté du défunt. Les nuits qui suivirent sa mort, sa femme, une protestante, vit dans la chambre une lumière qui s’agitait autour d’elle et pénétra même dans son alcôve. Effrayée, elle voulut que ses filles de service couchassent dans la chambre; mais celles-ci ne virent rien, bien que la lumière continuât de paraître aux yeux de leur maîtresse. La pauvre Dame envoya chercher l’ami, dont son mari avait attendu le retour avec un si vif désir, lui exposa ce qui se passait, et demanda ce qu’il y avait à faire.

Cet ami, avant de répondre, consulta un prêtre catholique. Le prêtre lui dit que, probablement, cette lumière était pour la femme du défunt un signe surnaturel, par lequel Dieu l’invitait à revenir à la vraie foi. La Dame fut vivement impressionnée de cette parole: elle ouvrit son cœur à la grâce et se convertit à son tour.

Un fois catholique, elle fit célébrer la messe dans sa chambre pendant assez longtemps; mais la lumière revenait toujours. Le prêtre considérant les circonstances devant Dieu, pensa que le défunt, sauvé par son repentir accompagné du désir de la confession, se trouvait au purgatoire et avait besoin de prières. Il conseilla à la Dame de faire dire la messe pour lui pendant trente jours, conformément au vieil usage des catholiques anglais. La bonne veuve le fit; et la nuit du trentième jour, au lieu d’une lumière, elle en aperçut trois: deux semblaient en soutenir une autre. Les trois lumières entrèrent dans l’alcôve, puis montèrent au ciel pour ne plus revenir. – Ces lumières mystérieuses semblent avoir indiqué les trois conversions et l’efficacité du sacrifice de la messe pour ouvrir aux défunts l’entrée au ciel.

Le trentain ou les trente messes de S. Grégoire

Le trentain, ou les trente messes qu’on dit pendant trente jours consécutifs, n’est pas seulement un usage anglais, comme l’appelle le P. Gérard; il est aussi fort répandu en Italie et dans d’autres pays de la chrétienté. On appelle ces messes les trente messes de S. Grégoire, parce que la pieuse coutume en semble remonter à ce grand Pape. Voici ce qu’il rapporte dans ses Dialogues, liv. 4, cham. 40.

Un religieux de son monastère, appelé Juste, avait reçu et gardé en propriétaire trois écus d’or. C’était une faute grave contre son vœu de pauvreté; il fut découvert et frappé d’excommunication. Cette peine salutaire le fit rentrer en lui-même, et quelque temps après il mourut dans de vrais sentiments de repentir. Cependant S. Grégoire, pour inspirer à tous les frères une vive horreur du crime de propriété dans un religieux, ne leva pas pour cela l’excommunication; Juste fut enterré à l’écart, et on jeta dans la fosse les trois écus, pendant que les religieux répétaient tous ensemble la parole de S. Pierre à Simon le Magicien: Pecunia tua tecum sit in perditionem, que ton argent périsse avec toi.

Quelque temps après, le saint Abbé, jugeant que le scandale était assez réparé, et touché de compassion pour l’âme de Juste, fit appeler l’économe, et lui dit avec tristesse: « Depuis le moment de sa mort notre frère défunt est torturé « dans les flammes du purgatoire; nous devons par charité nous efforcer de l’en « délivrer. Allez donc, et à partir d’aujourd’hui, ayez soin que le saint Sacrifice « soit offert pour lui pendant trente jours: n’en laissez-passer aucun sans que « l’Hostie de propitiation soit immolée pour sa délivrance. »

L’économe obéit ponctuellement. Les trente messes furent célébrées dans le cours de trente jours. Or quand le trentième jour fut venu et que la trentième messe fut finie, le défunt apparut à un Frère appelé Copiosus en disant: « Bénissez Dieu, mon frère: aujourd’hui même je suis délivré et admis dans la « société des Saints. »

C’est depuis lors que s’établit le pieux usage de faire célébrer des trentains de messes pour les défunts.

Chapitre 15 – Soulagement des âmes

La sainte Messe – Eugénie d’Ardoye

Rien n’est plus conforme à l’esprit chrétien que le soin de faire offrir le saint Sacrifice pour le soulagement des défunts; et ce serait un bien grand mal si le zèle des fidèles à cet égard venait à se refroidir. Aussi Dieu semble multiplier les prodiges pour les empêcher de tomber dans ce funeste relâchement. Voici un fait attesté par un prêtre respectable du diocèse de Bruges, qui le tenait de source première, et en avait toute la certitude d’un témoin oculaire. Le 13 octobre 1849 mourut dans la commune d’Ardoye, en Flandre, la fermière Eugénie van de Kerchove, épouse de Jean Wybo, âgée de 52 ans. C’était une femme pieuse, charitable, faisant l’aumône avec une générosité proportionnée à l’aisance de sa condition. Elle eut jusqu’à la fin de sa vie une grande dévotion à la S. Vierge et pratiquait l’abstinence en son honneur le mercredi et le samedi de chaque semaine. Quoique sa conduite ne fût pas exempte de certains défauts domestiques, elle était du reste fort édifiante et même exemplaire.

Une servante, appelée Barbe Vannecke, âgée de 28 ans, fille vertueuse et dévouée, qui avait assisté sa maîtresse Eugénie dans sa dernière maladie, continua à servir son maître Jean Wybo, veuf d’Eugénie.

Environ trois semaines après sa mort, la défunte apparut à cette servante dans les circonstances que nous allons rapporter. C’était au milieu de la nuit: Barbe dormait profondément, lorsqu’elle s’entendit appeler trois fois distinctement par son nom. Elle s’éveille en sursaut, et voit son ancienne maîtresse, la fermière Wybo, en habit de travail, jupon et jaquette courte, assise sur le bord de son lit. A cette vue, chose remarquable, bien que saisie d’étonnement, Barbe ne fut point effrayée et conserva toute sa présence d’esprit.

L’apparition lui adressa la parole: Barbe, lui dit-elle d’abord, en prononçant simplement son nom. – Que désirez-vous, Eugénie ? répondit la servante. – Prenez, dit la maîtresse, le petit râteau que je vous ai fait mettre en place bien souvent, remuez le tas de sable dans la chambrette que vous connaissez. Vous y trouverez une somme d’argent: employer-la pour faire célébrer des messes, au taux de deux francs, à mon intention; car je suis encore dans les souffrances. – Je le ferai, Eugénie, répondit Barbe; et au même moment l’apparition disparut. La servante, toujours calme, se rendormit et reposa tranquillement jusqu’au lendemain.

A son réveil, Barbe se crut d’abord le jouet d’un songe; mais son esprit était si frappé, elle avait été si bien éveillée, elle avait vu son ancienne maîtresse sous une forme si nette et si vivante, elle avait entendu de sa bouche des indications si précises, qu’elle ne put s’empêcher de dire: « Ce n’est pas ainsi « qu’on rêve. J’ai vu ma maîtresse en personne, qui s’est montrée à mes yeux et « qui m’a parlé: ce n’est pas un songe, mais une réalité. » – Elle s’en va donc prendre le râteau désigné, fouille le sable et en retire bientôt une bourse, contenant la somme de cinq cents francs.

Dans ces circonstances étranges et exceptionnelles, la bonne fille crut devoir recourir aux conseils de son curé, et alla lui exposer ce qui était arrivé. Le vénérable abbé R. alors curé d’Ardoye, répondit que les messes demandées par la défunte devaient être célébrées; mais, pour disposer de la somme découverte, il fallait le consentement du fermier Jean Wybo. Celui-ci consentit volontiers à un si saint emploi de cet argent, et les messes furent célébrées pour la défunte au taux de deux francs.

Cette circonstance des honoraires doit être signalée, parce qu’elle répond aux pieuses habitudes de la défunte. Le taux fixé par le tarif diocésain était d’environ un franc et demi; mais l’épouse Wybo, par dévouement pour le clergé, obligé, à cette époque de disette, de soulager une foule de pauvres, donnait deux francs pour toutes les messes qu’elle faisait célébrer.

Deux mois après la première apparition, Barbe fut réveillée de nouveau au milieu de la nuit. Cette fois sa chambre était illuminée d’une vive clarté, et sa maîtresse Eugénie, belle et fraîche comme dans ses plus beaux jours, revêtue d’une robe éblouissante de blancheur, se tenait devant elle et la regardait avec un aimable sourire: Barbe, lui dit-elle d’une voix claire et intelligible, je vous remercie: je suis délivrée. – Après avoir prononcé ces mots, elle disparut, la chambre rentra dans l’obscurité, et la bonne servante, émerveillée de ce qu’elle venait de voir, fut inondée de bonheur. Cette apparition fit la plus vive impression sur son esprit et elle en a conservé jusqu’à ce jour le plus consolant souvenir. C’est d’elle que nous tenons tous ces détails, par l’intermédiaire du vénérable abbé L. qui était vicaire à Ardoye quand ces faits sont arrivés.

Lacordaire et le prince Polonais.

Le célèbre Père Lacordaire, au début des conférences sur l’immortalité de l’âme, qu’il adressait, peu d’années avant sa mort, aux élèves de Sorèze, leur racontait le fait suivant.

« Le Prince polonais de X.… incrédule et matérialiste avoué, venait de composer un ouvrage contre l’immortalité de l’âme; il était même sur le point de le livrer à l’impression, quand, se promenant un jour dans son parc, une femme tout en larmes se jette à ses pieds, et lui dit avec l’accent d’une profonde douleur: « Mon bon Prince, mon mari vient de mourir… En ce moment, son âme est « peut-être au purgatoire, dans les souffrances !… Je suis dans une telle indigence, que je n’ai « pas même la petite somme qu’il faudrait pour faire célébrer la messe des « défunts. Que votre bonté daigne me venir en aide en faveur de mon pauvre mari ! »

Quoique le gentilhomme se tint pour convaincu que cette femme était abusée par sa crédulité, il n’eut pas le courage de la repousser. Une pièce d’or se rencontre sous sa main; il la lui donne, et l’heureuse femme de courir à l’église, et de prier le prêtre d’offrir quelques messes pour son mari.

Cinq jours après, vers le soir, le prince, retiré et enfermé dans son cabinet, relisait son manuscrit et retouchait quelques détails, quand, levant les yeux, il voit à deux pas de lui un homme vêtu comme les paysans de la contrée. « Prince, lui dit l’inconnu, je viens vous remercier. Je suis le mari de cette pauvre « femme qui vous suppliait, il y a peu de jours, de lui donner l’aumône, afin de « faire offrir le sacrifice de la messe pour le repos de mon âme. Votre charité a « été agréable à Dieu: c’est lui qui m’a permis de venir vous remercier. »

Ces paroles dites, le paysan polonais disparaissait comme une ombre. – L’émotion du Prince fut indicible et eut pour lui ce résultat: il mit au feu son ouvrage, et se rendit si bien à la vérité que sa conversion fut éclatante; il persévéra jusqu’à la mort.