Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 16, 17

Chapitre 16 – Soulagement des âmes

Liturgie de l’Église – Commémoration des morts

La sainte Église possède une liturgie particulière pour les défunts: elle se compose des vêpres, des matines, des laudes et de la messe, appelée communément messe de Requiem. Cette liturgie aussi touchante que sublime, à travers le deuil et les larmes fait briller aux yeux des fidèles la consolante lumière de l’immortalité. Elle se déploie aux funérailles de ses enfants, et surtout au jour solennel de la Commémoration des morts. La sainte Messe y tient la première place, elle est comme le centre divin auquel toutes les autres prières et cérémonies se rapportent. Le lendemain de la Toussaint, à la grande solennité des Trépassés, tous les prêtres doivent célébrer le Sacrifice pour les défunts; tandis que les fidèles se font un devoir d’y assister, et même d’offrir la sainte Communion, des prières et des aumônes, pour soulager leurs frères du purgatoire.

Cette Fête des défunts n’est pas très anicienne. Dès le principe l’Église a prié pour ses enfants trépassés: elle chantait des psaumes, récitait des prières, offrait la sainte messe pour le repos de leurs âmes. Cependant nous ne voyons pas qu’il y eût une fête particulière pour recommander à Dieu tous les morts en général. Ce ne fut qu’au Xe siècle, que l’Église, toujours dirigée par le Saint-Esprit, institua la Commémoration de tous les fidèles défunts, pour engager les fidèles vivants à remplir avec plus de soin et de ferveur, le grand devoir de la prière pour les morts, prescrit par la charité chrétienne.

Saint Odilon

Le berceau de cette touchante solennité fut l’abbaye de Cluni. Saint Odilon (Premier janvier), qui en était abbé à la fin du Xe siècle, édifiait la France par sa charité envers le prochain. Étendant jusqu’aux morts sa commisération, il ne cessait de prier et de faire prier pour les âmes du purgatoire. Ce fut cette tendre charité qui lui inspira d’établir dans son monastère de Cluni ainsi que dans toutes les dépendances, la fête de la Commémoration de tous les trépassés. On croit, dit l’historien Bérault, qu’il y fut engagé par une révélation du ciel; car Dieu daigna manifester d’une manière miraculeuse combien la dévotion d’Odilon lui était agréable. Voici comme la chose est rapportée par les historiens.

Tandis que le saint Abbé gouvernait son monastère en France, un pieux ermite vivait dans une petite île sur les côtes de Sicile. Un pèlerin français qui revenait de Jérusalem, fut jeté sur ce rocher par une tempête. L’ermite qu’il alla visiter, lui demanda s’il connaissait l’abbaye de Cluni et l’Abbé Odilon ? « Assurément, répondit le pèlerin, je les connais et me fais gloire de les connaître « ; mais vous, comment les connaissez-vous ? Et pourquoi me faites-vous cette « question ? – J’entends souvent, répliqua le solitaire, les malins esprits se « plaindre des personnes pieuses, qui, par leurs prières et leurs aumônes, « délivrent les âmes des peines qu’elles souffrent en l’autre vie; mais ils se « plaignent principalement d’Odilon, Abbé de Cluni, et de ses religieux. Quand « donc vous serez arrivé dans votre patrie, je vous prie au nom de Dieu d’exhorter « ce saint Abbé et ses moines à redoubler leurs bonnes œuvres en faveur des « pauvres âmes. »

Le pèlerin se rendit à l’abbaye de Cluni et s’acquitta de sa commission. En conséquence, saint Odilon ordonna que dans tous les monastères de son institut, on fit tous les ans, le lendemain de la Toussaint, la commémoration de tous les fidèles trépassés, en récitant dès la veille les vêpres des morts et le lendemain les matines; en sonnant toutes les cloches et en célébrant une Messe solennelle pour les défunts. – On conserve encore le décret qui en fut dressé à Cluni, l’an 998, tant pour ce monastère que pour tous ceux de sa dépendance. Une pratique si pieuse passa bientôt à d’autres églises, et devint après quelque temps l’observance universelle de tout le monde catholique.

Chapitre 17 – Soulagement des âmes

Sacrifice de la Messe – Le Frère Jean de l’Alverne, à l’autel

Les annales de l’ordre séraphique nous parlent d’un saint religieux appelé Jean de l’Alverne: il aimait ardemment Notre-Seigneur Jésus-Christ, et embrassait dans le même amour les âmes rachetées par son sang et si chères à son Cœur. Celles qui souffrent dans les prisons du purgatoire avaient une large part à ses prières, à ses pénitences, à ses Sacrifices. Dieu daigna un jour lui faire voir les admirables et consolants effets du divin Sacrifice offert, le jour des morts, sur tous les autels. Le serviteur de Dieu célébrait la messe pour les défunts en cette solennité, lorsque ravi en esprit, il vit le purgatoire ouvert et les âmes qui en sortaient, délivrées par la vertu du Sacrifice de propitiation: elles ressemblaient à d’innombrables étincelles qui s’échappaient d’une fournaise ardente.

On s’étonnera moins des puissants effets de la sainte messe, si l’on se rappelle que ce sacrifice est identiquement le même que celui que le Fils de Dieu offrit sur la croix: c’est le même prêtre, dit le saint Concile de Trente, c’est la même victime; il n’y a que le mode d’immolation qui diffère: sur la croix l’immolation fut sanglante, sur nos autels elle est non-sanglante.

Or le sacrifice de la croix étant d’un prix infini, celui de l’autel est aux yeux de Dieu d’une valeur égale. Remarquons toutefois, que l’efficacité de ce divin sacrifice n’est appliquée aux défunts que partiellement, et dans une mesure connue de la seule justice de Dieu.

Sainte Madelaine de Pazzi

La passion de Jésus-Christ et son précieux sang, répandu pour notre salut, sont un océan inépuisable de mérites et de satisfactions. C’est par la vertu de cette passion sainte que nous obtenons tous les dons et toutes les miséricordes du Seigneur. La seule commémoration qu’on en fait par manière de prière, lorsqu’on offre à Dieu le sang de son Fils unique pour implorer sa miséricorde, cette prière, dis-je, appuyée ainsi sur la passion de Jésus-Christ, est d’une grande puissance devant Dieu. Sainte Madeleine de Pazzi avait appris de Notre-Seigneur à offrir au Père éternel le sang de son divin Fils: c’était une simple commémoration de la passion. Elle la faisait cinquante fois chaque jour; et dans une de ses extases, le Sauveur lui fit voir un grand nombre de pécheurs convertis et d’âmes du purgatoire délivrées par cette pratique: « Toutes les fois, ajouta-t-il, qu’une créature offre à mon Père ce sang par lequel « elle a été rachetée, elle lui offre un don d’un prix infini. » – Si telle est la valeur d’une offrande commémorative de la passion, que dire du sacrifice de la Messe, qui est le renouvellement véritable de cette même passion ?

Saint Malachie et sa sœur

Beaucoup de chrétiens ne connaissent pas suffisamment la grandeur des Mystères divins qui s’accomplissent sur nos autels; la faiblesse de leur foi se joignant au manque de connaissance, les empêche d’apprécier le trésor qu’ils possèdent dans le divin sacrifice, et le leur fait regarder avec une sorte d’indifférence. Hélas ! Ils verront plus tard avec de douloureux regrets combien, ils se sont trompés. La sœur de saint Malachie, archevêque d’Armagh en Irlande nous en offre un frappant exemple.

Dans sa belle Vie de S. Malachie (8 novembre), S. Bernard loue hautement la dévotion de ce prélat envers les âmes du purgatoire. N’étant encore que diacre, il aimait à assister aux funérailles des pauvres et à la messe qu’on célébrait pour eux; il accompagnait même leurs corps jusqu’au cimetière, avec d’autant plus de zèle, qu’il voyait ces malheureux d’ordinaire trop négligés après leur mort. Mais il avait une sœur qui, toute remplie de l’esprit du monde, trouvait que son frère, en se rapprochant ainsi des pauvres, se dégradait, s’avilissait, et sa famille avec lui. Elle lui en fit des reproches et montra par son langage qu’elle ne comprenait ni la charité chrétienne, ni la divine excellence du sacrifice de la messe. – Malachie n’en continua pas moins l’exercice de son humble charité, se contentant de répondre à sa sœur qu’elle oubliait les enseignements de Jésus-Christ, et qu’elle se repentirait un jour de ses paroles indiscrètes.

Cependant le ciel ne laissa pas impunie l’imprudente témérité de cette femme: elle mourut jeune encore, et alla rendre compte au souverain Juge de sa vie peu chrétienne. Malachie avait eu à se plaindre d’elle; mais quand elle fut morte, il oublia tous les torts qu’elle avait eus à son égard; ne pensant plus qu’aux besoins de son âme, il offrit le saint sacrifice et pria beaucoup pour elle. A la longue cependant, ayant à prier pour bien d’autres défunts, il perdit un peu de vue sa pauvre sœur. On peut croire, ajoute le P. Rossignoli, que Dieu avait permis cet oubli en punition de l’insensibilité qu’elle avait témoignée envers les trépassés.

Quoi qu’il en soit, elle apparut à son saint frère pendant son sommeil. Malachie la vit se tenant au milieu de la cour qui s’étendait devant l’église, triste, vêtue de noir, sollicitant sa compassion et se plaignant de ce que depuis trente jours il ne l’avait plus soulagée. Il se réveilla en sursaut et se rappela qu’en effet depuis trente jours il n’avait plus célébré la messe pour sa sœur. Dès le lendemain il recommença à offrir pour elle le saint sacrifice. Alors la défunte lui apparut à la porte de l’église, assise sur le seuil et gémissant de n’y pourvoir entrer. Il continua donc ses suffrages. Quelques jours après il la vit entrer dans l’église et s’avancer jusqu’au milieu, mais sans pouvoir, malgré tous ses efforts se rapprocher de l’autel. Il fallait donc l’aider davantage, et le Saint offrit d’autres messes. Enfin quelques jours après, il la vit près de l’autel, vêtue d’habits magnifiques, toute rayonnante de joie et délivrée de ses peines.

On voit par-là, ajoute S. Bernard, combien grande est l’efficacité du saint Sacrifice pour ôter les péchés, pour combattre les puissances adverses, et pour introduire au ciel les âmes qui ont quitté la terre.