Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 22, 23

Chapitre 22 – Soulagement des âmes

Le Saint Rosaire – Le chapelet – Le Père Nieremberg.

Nous savons que le saint Rosaire occupe la première place parmi les prières que l’Église recommande aux fidèles; cette excellente prière, source de tant de grâces pour les vivants, est aussi singulièrement efficace pour le soulagement des morts. Nous en avons une preuve touchante dans la Vie du Père Nieremberg, dont nous avons fait mention ailleurs. Ce charitable serviteur de Dieu, pour soulager les âmes du purgatoire, s’imposait des mortifications fréquentes accompagnées d’oraisons et de prières. Il ne manquait point de réciter chaque jour le chapelet à leur intention, et de gagner pour elles le plus d’indulgences qu’il se pouvait, dévotion à laquelle il invita les fidèles dans un ouvrage spécial qu’il publia sur cette matière. Le chapelet dont il se servait, était garni de pieuses médailles et enrichi de nombreuses indulgences. Un jour il lui arriva de le perdre, et il en fut désolé: non que ce saint religieux dont le cœur ne tenait plus à rien sur la terre, eût quelque attache matérielle à ce chapelet; mais parce qu’il se voyait empêché par-là de procurer à ses chères âmes les secours habituels.

Il eut beau chercher partout, il eut beau interroger ses souvenirs pour retrouver son pieux trésor; tout fut inutile, et le soir étant venu, il se vit réduit à remplacer sa prière indulgenciée par des oraisons communes. Pendant qu’il priait, seul dans sa cellule, il entendit au plafond un bruit semblable à celui de son chapelet, qui lui était bien connu; et levant les yeux, il vit en effet son chapelet, tenu par des mains invisibles, descendre vers lui et tomber à ses pieds avec toutes les médailles qui y étaient attachées. – Il ne douta pas que les invisibles mains qui le lui rapportaient ne fussent celles des âmes soulagées par ce moyen. Qu’on juge avec quelle ferveur nouvelle il récita les cinq dizaines accoutumées, et combien cette merveille l’encouragea à persévérer dans une pratique si visiblement favorisée du ciel.

La Mère Françoise du Saint-Sacrement

La vénérable Mère Françoise du Saint-Sacrement avait aussi la pieuse habitude de réciter fréquemment le rosaire pour soulager les âmes; et Dieu daigna par des faveurs sensibles marquer à sa servante combien cette prière lui était agréable.

Françoise du Saint-Sacrement (sa vie par le P. Joachim. Voir Rossignoli, merv. 26) avait eu dès son enfance la plus grande dévotion aux âmes souffrantes, et elle y persévéra tant qu’elle vécut. Elle était tout cœur, tout dévouement envers ces pauvres et saintes âmes: pour les aider, elle récitait chaque jour le rosaire, qu’elle avait coutume d’appeler son aumônier, et elle en terminait chaque dizaine par le Requiescant in pace. Les jours de fête où elle était plus libre de son temps, elle y ajoutait l’Office des morts. A la prière elle joignait les pénitences. La meilleure partie de l’année elle jeûnait au pain et à l’eau, elle pratiquait des veilles et d’autres austérités; elle avait à endurer beaucoup de travaux et de fatigues, des peines et des persécutions: or toutes ces œuvres tournaient au profit des âmes, Françoise offrait tout à Dieu pour leur soulagement.

Non contente de les assister elle-même, elle engageait tant qu’elle pouvait, les autres à le faire: si des prêtres venaient au monastère, elle les exhortait à célébrer la messe; si c’étaient des laïques, elle les engageait à distribuer beaucoup d’aumônes pour les fidèles trépassés. En récompense de sa charité, Dieu permettait aux âmes de la visiter fréquemment, tant pour solliciter ses suffrages que pour l’en remercier. Des témoins ont assuré que, plusieurs fois, elles l’attendirent visiblement à sa porte, quand elle se rendait à l’office de matines, pour se recommander à elle; d’autres fois, elles pénétrèrent dans sa chambre, afin de lui présenter leur requête; elles se rangeaient autour de son lit jusqu’à ce qu’elle s’éveillât. Ces apparitions, auxquelles elle était habituée, ne lui causaient aucune frayeur; et afin qu’elle ne se crût point le jouet de quelque rêve ou d’une illusion du démon, elles lui disaient en entrant: « Salut, servante de Dieu, épouse du Seigneur ! que Jésus « soit avec vous toujours ! » – Puis, elles témoignaient leur vénération pour une grande croix et pour les reliques des Saints, que leur bienfaitrice conservait dans sa cellule. – Si elles la trouvaient récitant le rosaire, ajoutent les mêmes témoins, elles le lui prenaient des mains et le baisaient avec amour, comme l’instrument de leur délivrance.

Chapitre 23 – Soulagement des âmes

Le jeûne, les pénitences et les mortifications, même légères

Après la prière vient le jeûne, c’est-à-dire non seulement le jeûne proprement dit, qui consiste dans l’abstinence de la nourriture; mais encore toutes les œuvres de pénitence de quelque nature qu’elles soient. Il faut bien remarquer qu’il ne s’agit pas seulement ici des grandes austérités pratiquées par les Saints; mais de toutes les tribulations, de toutes les contrariétés de la vie, ainsi que des moindres mortifications, des plus petits sacrifices, qu’on s’impose ou qu’on accepte en vue de Dieu, et qu’on offre à sa divine miséricorde pour le soulagement des âmes.

Un verre d’eau

Un verre d’eau qu’on se refuse quand on a soif, c’est bien peu de chose; et si l’on considère cet acte en lui-même on ne voit guère quelle efficacité il possède pour adoucir les terribles peines du purgatoire. Mais telle est la divine bonté, qu’elle daigne l’accepter comme un sacrifice de grande valeur. Qu’on me permette, dit à ce sujet l’abbé Louvet, de citer un exemple presque personnel. Une de mes parentes était religieuse dans une communauté, qu’elle édifiait, non par l’héroïsme des vertus qui éclatent dans les saints, mais par une vertu toute commune et une conduite régulière. Or il arriva qu’elle perdît une amie qu’elle avait dans le monde; et dès qu’elle apprit la nouvelle de sa mort, elle se fit un devoir de la recommander à Dieu. Le soir étant venu, comme elle se sentit pressée de soif, son premier mouvement fut de vouloir se rafraîchir, sa règle d’ailleurs ne s’y opposait nullement; mais se rappelant son amie défunte, elle eut la bonne pensée de se refuser ce petit soulagement en faveur de son âme, et au lieu de boire le verre d’eau qu’elle tenait à la main, elle la répandit en priant Dieu de faire miséricorde à la défunte. – Ceci rappelle comment le roi David, se trouvant avec son armée en un endroit sans eau, pressé par la soif, refusa de boire l’eau fraîche qu’on lui apportait de la citerne de Bethlehem: au lieu de la porter à ses lèvres, il la répandit en libation au Seigneur; et l’Écriture cite ce trait du saint Roi comme une action agréable à Dieu. – Or la légère mortification que s’imposa notre religieuse en se privant de ce verre d’eau, plut tellement au Seigneur, qu’il permit à la défunte de le manifester par une apparition. Elle se montra la nuit suivante à la sœur, en la remerciant vivement de ce qu’elle avait fait pour elle. Ces quelques gouttes d’eau, dont la mortification avait fait le sacrifice, s’étaient changées en un bain rafraîchissant, pour tempérer les ardeurs du purgatoire.

Et, qu’on veuille bien le remarquer, ce que nous disons ici ne doit nullement se restreindre aux actes de mortification surérogatoires; il faut l’étendre à la mortification obligée, c’est-à-dire à toutes les peines qu’on doit se donner pour remplir ses devoirs; et généralement, à toutes les bonnes œuvres auxquelles nous sommes tenus par devoir de chrétiens, ou par devoir d’état particulier.

La Bienheureuse Marguerite

Ainsi tout chrétien est tenu, en vertu de la loi de Dieu de s’abstenir de paroles lascives, de paroles de médisance, de paroles de murmure; ainsi tout religieux doit garder le silence, la charité, l’obéissance prescrite par sa règle; or ces observances, quoiqu’obligatoires, pratiquées chrétiennement, en vue de Dieu, en union avec les œuvres et les souffrances de Jésus-Christ, peuvent devenir des suffrages et servir à assister les âmes. Dans cette célèbre apparition, où la Bienheureuse Marguerite Marie vit une religieuse défunte, souffrant cruellement pour avoir vécu dans la tiédeur; la pauvre âme, après avoir fait connaître en détail les tourments qu’elle endurait, ajouta ces paroles: « Hélas ! un jour d’exactitude au « silence, gardé par toute la communauté, guérirait ma bouche altérée; un autre, « passé dans la pratique de la sainte charité, guérirait ma langue; un troisième, « passé sans aucun murmure ni désapprobation à l’égard de la Supérieure, « guérirait mon cœur déchiré… »

On le voit, cette âme ne demande pas des œuvres surérogatoires; mais seulement qu’on lui applique celles auxquelles les religieuses étaient obligées.