Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 30, 31

Chapitre 30 – Soulagement des âmes

Aumône, miséricorde chrétienne.

L’aumône chrétienne, cette miséricorde, que Jésus-Christ recommande tant dans l’Évangile, ne comprend pas seulement les secours corporels donnés aux indigents; mais encore tout le bien qu’on fait au prochain en travaillant à son salut, en supportant ses défauts, en pardonnant ses offenses. Toutes ces œuvres de charité peuvent être offertes à Dieu pour les défunts et renferment une grande vertu satisfactoire.

Saint François de Sales et la veuve de Padoue

Saint François de Sales rapporte qu’à Padoue, où il fit une partie de ses études, régnait une détestable coutume; les jeunes gens s’amusaient à parcourir pendant la nuit les rues de la ville, armés d’arquebuses, et criant à ceux qu’ils rencontraient: Qui va là ? – Il fallait leur répondre; car ils tiraient sur ceux qui ne répondaient pas; et bien des personnes furent ainsi blessées ou tuées.

Or il arriva un soir, qu’un écolier, n’ayant pas répondu à l’interpellation, fut atteint d’une balle à la tête et tomba mort. L’auteur de ce coup, saisi d’épouvante, prit la fuite et alla se réfugier dans la maison d’une bonne veuve qu’il connaissait et dont le fils était son compagnon d’étude. Il lui confessa avec larmes qu’il venait de tuer un inconnu, et la supplia de lui accorder un asile dans sa maison. Touchée de compassion, et ne soupçonnant pas qu’elle avait devant elle le meurtrier de son fils, la Dame enferma le fugitif dans un cabinet, où les officiers de la justice ne pourraient pas le découvrir.

Une demi-heure ne s’était pas écoulée, lorsqu’un bruit tumultueux se fit entendre à la porte: on apportait un cadavre et on le plaça sous les yeux de la veuve. Hélas ! c’était son fils qui venait d’être tué et dont le meurtrier était caché dans sa maison. La pauvre mère éplorée poussait des cris lamentables, et étant entrée dans la cachette de l’assassin: « Malheureux, dit-elle, que vous avait fait mon fils, pour l’avoir tué si cruellement? » – Le coupable, apprenant qu’il avait tué son ami, se mit à crier, à s’arracher les cheveux, à se tordre les bras de désespoir. Puis, se jetant à genoux, il demanda pardon à sa protectrice, et la supplia de le livrer entre les mains du magistrat pour qu’il expiât un crime si horrible.

Cette mère désolée n’oublia pas en ce moment qu’elle était chrétienne: l’exemple de Jésus-Christ, pardonnant à ses bourreaux, lui inspira un acte héroïque. Elle répondit, pourvu qu’il demandât son pardon à Dieu et changeât de vie, qu’elle le laisserait aller et s’opposerait à toute poursuite contre lui.

Ce pardon fut si agréable à Dieu qu’il voulut en donner à la généreuse mère un témoignage éclatant: il permit que l’âme de son fils lui apparût toute glorieuse, disant qu’elle allait jouir de l’éternelle béatitude: « Dieu m’a fait miséricorde, ma mère, ajouta cette âme bienheureuse, parce que vous avez usé de miséricorde envers mon assassin. En considération du pardon que vous avez accordé, j’ai été délivrée du purgatoire, où, sans le secours que vous m’avez ainsi procuré, j’eusse été détenue fort longtemps. »

Chapitre 31 – Soulagement des âmes

L’acte héroïque de charité envers les défunts

Nous avons parlé jusqu’ici des divers genres de bonnes œuvres que nous pouvons offrir à Dieu, comme suffrages pour les défunts. Il nous reste à faire connaître un acte, qui renferme toutes les œuvres et tous les moyens propres à soulager les âmes: c’est le vœu héroïque, ou comme d’autres l’appellent, l’acte héroïque de charité envers les âmes du purgatoire.

Cet acte consiste à céder aux âmes toutes nos satisfactions, c’est-à-dire la valeur satisfactoire de toutes les œuvres de notre vie et de tous les suffrages qui nous seront accordés après notre mort, sans en réserver rien pour nous-mêmes et pour acquitter nos propres dettes. Nous les déposons dans les mains de la Très-Sainte Vierge, afin qu’elle les distribue, selon son gré, aux âmes qu’elle veut délivrer des peines du purgatoire.

C’est une donation totale, en faveur des âmes, de tout ce qu’on peut leur donner: on offre à Dieu pour elles tout le bien qu’on fera en tout genre, pensées, œuvres, paroles; tout le mal qu’on souffrira d’une manière méritoire pendant toute sa vie, sans rien excepter de ce qu’on peut raisonnablement leur donner, et en ajoutant encore les suffrages qu’on recevra soi-même après la mort.

Il faut bien remarquer que la matière de cette sainte donation est la valeur satisfactoire des œuvres (Voir plus haut chap. IX), et nullement le mérite, auquel correspond le degré de gloire dans le ciel; car le mérite est strictement personnel et inaliénable.

Formule de l’Acte héroïque: « O sainte et adorable Trinité, désirant « coopérer à la délivrance des âmes du purgatoire et témoigner mon dévouement « à la très sainte Vierge Marie, je cède et je résigne, au profit de ces âmes « souffrantes, la partie satisfactoire de toutes mes œuvres et tous les suffrages « qu’on pourra m’accorder après ma mort, les abandonnant entre les mains de la « très-sainte Vierge, afin qu’elle les applique, selon son gré, aux âmes des fidèles « défunts qu’elle veut délivrer de leurs peines.

« Daignez, ô mon Dieu, agréer et bénir l’offrande que je vous fais en ce moment. « Ainsi soit-il. »

Les Souverains Pontifes, Benoît XIII, Pie VI, Pie IX, ont approuvé cet Acte héroïque et l’ont enrichi d’indulgences et de privilèges, dont voici les principaux.

  1. Les prêtres qui auront fait cette offrande, pourront jouir de l’autel privilégié personnel, tous les jours de l’année.
  2. Les simples fidèles pourront gagner l’indulgence plénière, applicable seulement aux âmes du purgatoire, chaque fois qu’ils communieront, pourvu qu’ils visitent une église ou un oratoire public, et qu’ils y prient selon l’intention de Sa Sainteté.
  3. Ils peuvent appliquer aux défunts toutes les indulgences qui ne leur sont point applicables en vertu des concessions, et qui ont été accordées jusqu’à ce jour ou qui le seront à l’avenir (Pie IX, Décr. 30 sept. 1852).

Le Père Munford

Je conseille à tout véritable chrétien, dit le P. Munford (Charité envers les défunts), de céder, avec un saint désintéressement, aux âmes des défunts tout le fruit des bonnes œuvres dont il peut disposer. Je ne crois pas qu’il puisse en faire un meilleur usage, puisqu’il les rend par-là plus méritoires, et plus efficaces, tant pour obtenir de Dieu des grâces, que pour expier ses propres péchés et abréger son purgatoire, et même, pour parvenir à en être exempté tout à fait.

Ces paroles résument bien les avantages précieux de l’Acte héroïque; et pour dissiper toute crainte d’inconvénient qui pourrait naître dans l’esprit, nous ajouterons encore trois remarques.

  1. Cet acte nous laisse la pleine liberté de prier pour les âmes auxquelles nous nous intéressons plus particulièrement: l’application de ces prières demeure subordonnée aux dispositions de l’adorable volonté de Dieu, qui est toujours infiniment parfaite et infiniment aimable.
  2. Il n’oblige pas sous peine de péché, et il est toujours révocable. On peut le faire sans prononcer aucune formule; il suffit de le vouloir et de le faire de cœur. Il est cependant utile de réciter de temps en temps la formule d’offrande, pour stimuler notre zèle à soulager les âmes par la pratique de la prière, de la pénitence et des bonnes œuvres.
  3. L’acte héroïque ne nous expose nullement à la fâcheuse conséquence d’avoir à subir nous-mêmes un plus long purgatoire; au contraire, il nous permet de compter avec une confiance plus assurée, sur la miséricorde de Dieu à notre égard, comme le montre l’exemple de sainte Gertrude.

Denis le Chartreux et sainte Gertrude.

Le vénérable Denis le Chartreux (12 mars) rapporte que la vierge sainte Gertrude avait fait donation complète de toutes ses œuvres satisfactoires en faveur des trépassés, sans rien se réserver pour l’acquittement de ses propres dettes devant Dieu. Étant proche de la mort, et d’une part, considérant, comme font les Saints, avec beaucoup de douleur, le grand nombre de ses péchés; de l’autre, se ressouvenant que toutes ses œuvres satisfactoires avaient été employées à l’expiation des péchés d’autrui et non pas des siens; elle commença à s’affliger dans la crainte que, ayant tout donné aux autres et ne s’étant rien réservé, son âme, au sortir du corps, ne fût condamnée à d’horribles peines. Dans le fort de ces inquiétudes, Notre-Seigneur lui apparut et la consola en lui disant: « Rassurez-vous, ma fille, votre charité envers les défunts ne saurait vous attirer « aucun mécompte. Sachez que la généreuse cession que vous avez faite aux « âmes de toutes vos œuvres, m’a été singulièrement agréable; et pour vous en « donner un témoignage, je vous déclare que toutes les peines que vous auriez à « souffrir en l’autre vie, vous sont remises dès maintenant; de plus, pour vous « récompenser de votre charité si généreuse, j’élèverai le prix et le mérite de vos « œuvres pour vous donner dans le ciel un grand surcroît de gloire. »