Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 36, 37

Chapitre 36

Motifs d’aider les âmes – Liens intimes qui nous unissent à elles –  Cimon d’Athènes, et son père en prison

Si nous devons aider les âmes à cause de leur nécessité extrême, combien ce motif devient plus pressant quand on songe que ces âmes nous sont unies par les liens les plus sacrés, par les liens du sang, par le sang divin de Jésus-Christ, et par le sang humain d’où nous sommes issus selon la chair ? Oui, il y a au purgatoire des âmes qui nous sont unies par la parenté la plus étroite. C’est un père, c’est une mère qui gémit dans les tourments et me tend les bras ! Que ne ferions-nous pas pour notre père, pour notre mère, s’ils languissaient dans une dure prison ? Un ancien Athénien, le célèbre Cimon, avait eu la douleur de voir emprisonner son père par d’impitoyables créanciers qu’il n’avait pu satisfaire. Pour comble d’infortune il ne put trouver les ressources nécessaires pour le délivrer, et le vieillard mourut dans les fers. Désolé, inconsolable, Cimon court à la prison et demande qu’on lui donne du moins le corps de son père pour l’ensevelir. On le lui refuse, sous prétexte que, n’ayant pas payé ses dettes, il ne pouvait être rendu à la liberté. « Laissez-moi donc d’abord ensevelir mon père, « s’écria Cimon, je viendrai après prendre sa place dans la prison. »

Piété filiale

On admire ce trait de piété filiale; mais ne devons-nous pas l’imiter ? N’avons-nous pas peut-être aussi un père, une mère dans la prison du purgatoire ? Ne devons-nous pas les délivrer au prix de tous les sacrifices? Plus heureux que Cimon, nous sommes à même de payer leurs dettes; nous n’aurons pas à prendre leur place: au contraire, les délivrer de la captivité, c’est nous en affranchir nous-mêmes par anticipation.

Saint Jean de Dieu sauvant les malades de l’incendie.

On admire aussi la charité de S. Jean de Dieu (8 mars), qui affronta la fureur des flammes pour sauver de pauvres malades du milieu d’un incendie. Ce grand serviteur de Dieu mourut à Grenade, l’an 1550, à genoux devant une image de Jésus crucifié, qu’il embrassait et qu’il continua de tenir serrée dans ses bras, après qu’il eut rendu son âme à Dieu. Né de parents fort pauvres, et obligé de garder les troupeaux pour subsister, il était riche de foi et de confiance en Dieu. Son bonheur était de prier et d’entendre la parole de Dieu: ce fut le principe de la sainteté à laquelle il s’éleva bientôt. Un sermon du vénérable Père Jean d’Avila, apôtre de l’Andalousie, le toucha tellement qu’il résolut de consacrer sa vie entière au service des pauvres et des malades. Sans autre ressource que sa charité et sa confiance en Dieu, il parvint à acheter une maison où il recueillit des infirmes abandonnés, pour les nourrir, pour soigner leurs corps et leurs âmes. Cet asile s’élargit bientôt et devint l’hôpital royal de Grenade, vaste établissement, rempli d’une multitude de vieillards et de malades de tout genre.

Un jour le feu ayant pris à cet hôpital, plusieurs malades allaient y périr d’une mort affreuse. Les flammes les environnaient de toutes parts et empêchaient qu’on ne les approchât pour les sauver. Ils poussaient des cris lamentables, appelant le ciel et la terre à leur secours. Jean les a vus, sa charité s’enflamme, il s’élance dans l’incendie, pénètre à travers le feu et la fumée jusqu’au lit des malades; il charge sur ses épaules et porte en lieu de sûreté l’un après l’autre tous ces malheureux. Obligé de traverser à plusieurs reprises ce vaste brasier, courant et travaillant dans le feu pendant toute une demi-heure que dura le sauvetage, le Saint ne souffrit pas la moindre lésion: les flammes respectèrent sa personne, ses vêtements et jusqu’au moindre cheveu de sa tête: Dieu voulut montrer par un miracle combien lui était agréable la charité de son serviteur.

Et ceux qui sauvent, non pas les corps, mais les âmes des flammes du purgatoire, font-ils une œuvre moins agréable au Seigneur ? La nécessité, les cris et gémissements de ces âmes sont-ils moins touchants pour un cœur qui a la foi ? Est-il plus difficile de les secourir ? Est-il nécessaire pour les aider de se jeter soi-même dans les flammes ?

Certes, nous avons les moyens les plus faciles de leur porter secours, et Dieu ne demande pas que nous nous imposions de grandes peines. Toutefois la charité des âmes ferventes va jusqu’aux plus grands sacrifices, jusqu’à partager les douleurs de leurs frères du purgatoire.

Chapitre 37

Motifs d’aider les âmes – la facilité de les secourir – L’exemple des saints et de tous les fervents chrétiens – La servante de Dieu Marie Villani.

Nous avons vu déjà, comment sainte Catherine de Ricci et plusieurs autres portèrent l’héroïsme jusqu’à souffrir à la place des âmes du purgatoire; ajoutons encore quelques exemples d’une si admirable charité. La servante de Dieu Marie Villani, de l’Ordre de S. Dominique, dont la vie a été écrite par le Père Marchi (Cf. Rossig. Merv. 41), s’appliquait nuit et jour à pratiquer des œuvres satisfactoires en faveur des défunts. Un jour, c’était la veille de l’Epiphanie, elle fit pour eux de longues prières, suppliant le Seigneur d’adoucir leurs souffrances en vue de celles de Jésus-Christ, lui offrant à cet effet les cruels tourments du Sauveur, sa flagellation, sa couronne d’épines, ses liens, ses clous et sa croix, toutes les douleurs en un mot, tous les détails et tous les instruments de la passion. La nuit suivante, le ciel se plut à lui manifester combien lui était agréable cette sainte pratique.

Pendant sa prière, étant ravie en extase elle vit une longue procession de personnes vêtues de blancs, éclatantes de lumières, portant dans leurs mains les divers insignes de la passion et faisant leur entrée dans la gloire. La servante de Dieu connut en même temps que c’étaient les âmes délivrées par ses ferventes prières et par les mérites de la passion de Jésus-Christ.

Un autre jour, celui de la Commémoration des Morts, on lui avait ordonné de travailler à un manuscrit et de passer la journée à écrire. Ce travail, imposé par l’obéissance, coûtait à sa piété: elle en éprouvait une sensible répugnance, parce qu’elle aurait voulu consacrer tout ce jour à la prière, à la pénitence et autres exercices de dévotion pour le soulagement des âmes du purgatoire. Elle oubliait un peu que l’obéissance doit l’emporter sur tout et qu’il est écrit: Melior est obedientia quam victimœ, l’obéissance vaut mieux que les victimes et les sacrifices les plus précieux (1 Reg. XV, 22). Le Seigneur, voyant sa grande charité pour les âmes, daigna lui apparaître, l’instruire et la consoler. « Obéissez, ma « fille, lui dit-il, faites le travail que l’obéissance vous impose et offrez-le pour les « âmes: chaque ligne que vous écrirez aujourd’hui en cet esprit d’obéissance et de « charité, procurera la délivrance d’une âme. » – On comprend qu’elle travailla toute la journée avec la plus grande ardeur et qu’elle traça le plus possible de ces lignes si agréables à Dieu.

Sa charité envers les âmes ne se bornait point à des prières et des jeûnes, elle désira endurer elle-même une partie de leurs souffrances. Comme elle priait un jour dans cette intention, elle fut ravie en esprit et conduite en purgatoire. Là parmi la multitude des âmes souffrantes, elle en vit une plus cruellement tourmentée que les autres et qui lui inspira la plus vive compassion.

« Pourquoi, lui demanda-t-elle, avez-vous à souffrir des peines si atroces ? Ne recevez-vous point de soulagement ? – Je suis, répondit-elle, depuis fort longtemps en ce lieu, endurant des tourments effroyables en punition de mes vanités passées et de mon luxe scandaleux. Je n’ai pas obtenu jusqu’à cette heure, le moindre soulagement, parce que le Seigneur a permis que je fusse oubliée de mes parents, de mes enfants, de toute ma famille et de mes amis: ils ne font pour moi aucune prière. Quand j’étais sur la terre, livrée aux toilettes immodérées, aux pompes mondaines, aux fêtes et aux plaisirs, je n’avais de Dieu et de mes devoirs qu’un rare et stérile souvenir. Les seules préoccupations sérieuses de ma vie, étaient d’accroître le renom et les richesses périssables des miens. J’en suis bien punie, vous le voyez, puisqu’ils ne m’accordent pas un souvenir. »

La brûlure au front

Ces paroles firent sur Marie Villani une douloureuse impression. Elle pria cette âme de lui communiquer une partie de ce qu’elle souffrait. A l’instant même il lui semblait qu’on la touchait au front avec un doigt de feu, et la douleur qu’elle en éprouva fut si forte, si aigüe, qu’elle la fit revenir de son extase. La marque lui en resta au front si profondément imprimée, qu’on la voyait encore deux mois après, et elle lui causait une douleur insupportable. La servante de Dieu offrit cette douleur, avec des prières et d’autres œuvres, pour l’âme qui lui avait parlé. Cette âme lui apparut au bout de deux mois, et lui dit que, délivrée par son intercession, elle montait au ciel. Dès ce moment, la brûlure du front s’effaça pour toujours.