Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 38, 39

Chapitre 38

Motifs d’aider les âmes – Exemple de saints personnages – Le Père Jacques Laynez

Celui qui oublie son ami, après que la mort l’a fait disparaître à ses yeux, n’a pas eu d’amitié véritable. Cette sentence, le Père Laynez, second Général de la Compagnie de Jésus, ne cessait de la répéter aux fils de S. Ignace: il voulait que les intérêts des âmes leur fussent à cœur après la mort comme pendant la vie. Joignant l’exemple aux pieux conseils, Laynez appliquait aux âmes du purgatoire une bonne partie de ses prières, de ses sacrifices et des satisfactions qu’il méritait devant Dieu par ses travaux pour la conversion des pécheurs. Les Pères de la Compagnie furent fidèles à ces leçons de charité, en tout temps ils montrèrent un zèle particulier pour cette dévotion, comme on peut le voir dans le livre intitulé Héros et victimes de la charité dans la Compagnie de Jésus. J’en transcrirai ici une seule page.

Le Père Fabricius

A Munster en Westphalie, vers le milieu du XVIIe siècle, éclata un mal contagieux qui faisait chaque jour d’innombrables victimes. La crainte paralysait la charité du grand nombre; et on trouvait peu de personnes qui voulussent se dévouer aux malheureux, atteints du fléau. Alors le Père Jean Fabricius, animé de l’esprit des Laynez et des Ignace, s’élança dans cette arène du dévouement. Mettant de côté toute préoccupation personnelle, il employait ses journées à visiter les malades, à leur procurer des remèdes, à les disposer à une mort chrétienne: il les confessait, leur donnait les autres sacrements, les ensevelissait de ses mains, et célébrait ensuite la sainte messe pour leurs âmes.

Du reste durant toute sa vie, ce serviteur de Dieu eut la plus grande dévotion pour les défunts. Parmi ses exercices de piété les plus chers, et qu’il recommandait davantage, était celui de célébrer la messe des défunts, toutes les fois que les règles liturgiques le permettaient. Ses conseils eurent assez d’effet pour engager les Pères de Munster à consacrer chaque mois un jour aux défunts: ils tendaient alors leur église de noir et priaient solennellement pour les morts.

Dieu daigna, comme il le fait souvent, récompenser le P. Fabricius et encourager son zèle par plusieurs apparitions des âmes. Les unes le suppliaient de hâter leur délivrance, les autres le remerciaient du secours qu’il leur avait procuré, d’autres encore lui annonçaient que le moment bienheureux du triomphe était enfin venu pour elles.

Son plus grand acte de charité fut celui qu’il accomplit à sa mort. Avec une générosité vraiment admirable, il fit le sacrifice de tous les suffrages, prières, messes, indulgences et mortifications que la Compagnie applique à ses membres décédés: il demanda à Dieu de l’en priver lui-même pour en gratifier les âmes souffrantes les plus agréables à sa divine Majesté.

Déjà nous avons parlé du Père Jean-Eusèbe Nierembert, Jésuite espagnol, également célèbre par les ouvrages de piété qu’il a publiés et par ses éclatantes vertus. Sa dévotion envers les âmes ne se contentait pas de sacrifices et de prières fréquentes; elle le portait à souffrir pour elles, avec une générosité qui allait jusqu’à l’héroïsme. Il y avait à la cour de Madrid, parmi ses pénitentes, une Dame de qualité, qui, sous sa sage direction, était parvenue à une haute vertu au milieu du monde; mais elle était tourmentée d’une crainte excessive de la mort, dans la perspective du purgatoire qui devrait la suivre. Elle tomba dangereusement malade, et ses craintes redoublèrent au point qu’elle en perdait presque ses sentiments chrétiens. Le saint confesseur eut beau user de toutes les industries de son zèle, il ne put réussir à la calmer, ni même à lui faire recevoir les derniers sacrements.

Pour comble de malheur, elle perdit tout à coup connaissance, et fut bientôt réduite à la dernière extrémité. Le Père, justement alarmé du péril où se trouvait cette âme, se retira dans une chapelle voisine, près de la chambre de la moribonde. Il y offrit le saint Sacrifice avec une grande ferveur pour obtenir à la malade le temps de se reconnaître, et de recevoir en pleine liberté d’esprit les sacrements de l’Église. En même temps, poussé par une charité vraiment héroïque, il s’offrit en victime à la justice divine, pour souffrir lui-même en cette vie, les peines réservées à cette pauvre âme dans l’autre.

Sa prière fut agréable à Dieu. La messe était à peine achevée, que la malade revint à elle, et se trouva toute changée: ses dispositions étaient si bonnes, qu’elle demanda elle-même les sacrements, et les reçut avec la plus édifiante ferveur. Son confesseur lui ayant dit ensuite qu’elle n’avait plus à craindre le purgatoire, elle expira, le sourire sur les lèvres, dans la plus parfaite tranquillité.

Le Père Nieremberg, victime de sa charité

A partir de cette heure, le Père Nieremberg fut accablé de toutes sortes de peines dans son corps et dans son âme: pendant seize ans qu’il vécut encore, son existence ne fut plus qu’un martyre et un rigoureux purgatoire. Aucun remède naturel ne pouvait soulager ses douleurs: son unique adoucissement était le souvenir de la sainte cause pour laquelle il les endurait. Enfin la mort vint mettre un terme à ses prodigieuses souffrances, et en même temps, on est bien fondé à le croire, lui ouvrir la porte du paradis: car il est écrit: Bienheureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde.

Chapitre 39

Motifs, stimulants de la dévotion envers les âmes – Saint Pierre Damien et son père

Les exemples de charité généreuse envers les trépassés ne manquent pas; et il est toujours utile de se les rappeler. Nous ne pouvons pas omettre la belle et touchante action de S Pierre Damien (23 février), évêque d’Ostie, cardinal et Docteur de la sainte Église, exemple qu’on ne se lasse jamais d’entendre répéter. Étant encore fort jeune, Pierre Damien eut le malheur de perdre sa mère; et, bientôt après, son père s’étant remarié, il tomba dans les mains d’une marâtre. Quoiqu’il se montrât plein d’affection pour elle, cette femme ne sut pas aimer ce tendre enfant: elle le traita avec une dureté barbare et finit pas s’en débarrasser en le mettant au service de son frère aîné, qui l’employa à garder les pourceaux.

Son père, qui aurait dû le protéger, l’abandonnait à son malheureux sort. Mais l’enfant levant les yeux au ciel, y voyait un autre Père, en qui il mit toute sa confiance. Il accepta tout ce qui lui arrivait de ses mains divines et se résigna volontiers à la dure situation qui lui était ménagée: « Dieu, disait-il, a ses vues en « tout, et ce sont des vues de miséricorde: nous n’avons qu’à nous abandonner à « lui: il fera tout servir à notre bien. » – Il ne se trompait pas: ce fut dans cette pénible épreuve que le futur cardinal de la sainte Église, celui qui devait étonner son siècle par l’étendue de ses lumières et édifier le monde par l’éclat de ses vertus, fit l’apprentissage de la sainteté. A peine couvert de haillons, l’histoire dit qu’il n’avait pas même toujours de quoi rassasier sa faim; mais il priait Dieu, il était content.

Or il arriva sur ces entrefaites que son père mourut. Le jeune saint, oubliant la dureté qu’il avait éprouvé de sa part, le pleura comme un bon fils et ne cessait de prier Dieu pour son âme. Un jour, il trouva sur le chemin un écu, que la Providence semblait y avoir déposé pour lui: c’était toute une fortune pour le pauvre enfant. Mais au lieu de s’en servir pour adoucir sa propre misère, sa première pensée fut de le porter à un prêtre, en le priant de célébrer la messe pour l’âme de son père. La sainte Église a trouvé ce trait si beau, qu’elle l’a inséré, tout au long, dans la légende de l’Office, qui se lit le jour de sa fête.

La jeune Annamite

Qu’on me permette, dit l’abbé missionnaire Louvet, d’ajouter ici un souvenir personnel. Quand je prêchais la foi en Cochinchine, une pauvre petite fille Annamite, baptisée depuis peu, vint à perdre sa mère. A quatorze ans elle se trouvait chargée de pourvoir avec son faible gain, cinq tiên par jour, environ huit sous de France, à sa nourriture et à celle de ses deux petits frères. Quelle fut ma surprise de la voir venir, à la fin de la semaine, m’apporter le gain de deux journées, pour que je dise la messe à l’intention de sa mère ! Ces pauvres petits avaient jeûné une partie de la semaine, pour procurer à leur mère défunte cet humble suffrage. O sainte aumône du pauvre et de l’orphelin ! Si mon cœur en fut si profondément ému, comme elle a dû toucher le cœur du Père céleste et attirer ses bénédictions sur cette mère et sur ses enfants !

Exemples de générosité

Voilà la générosité des pauvres. Quel exemple et quel reproche pour tant de riches, prodigues en fait de luxe et de plaisirs, mais qui sont si avares quand il s’agit d’aumônes et de messes en faveur de leurs défunts !

La propagation de la foi

Bien qu’avant tout il faille consacrer ses aumônes à faire offrir le saint Sacrifice pour les âmes des siens ou pour sa propre âme; il convient d’en affecter une partie au soulagement des pauvres ou à d’autres bonnes œuvres, telles que les écoles catholiques, la propagation de la foi et bien d’autres, selon le besoin des circonstances. Toutes ces libéralités sont saintes, conformes à l’esprit de l’Église, et fort efficaces pour les âmes du purgatoire.

L’abbé Louvet, que nous avons cité plus haut, rapporte un autre trait qui mérite de trouver ici sa place. Il s’agit d’un homme de condition pauvre, qui fit une libéralité en faveur de la Propagation de la foi, mais dans des circonstances qui ont rendu cet acte particulièrement précieux pour le besoin futur de son âme au purgatoire.

Le portier de séminaire

Un pauvre portier de séminaire avait, durant sa longue vie, amassé sou par sou la somme de huit cents francs. N’ayant pas de famille, il destinait cet argent à faire dire des messes après sa mort. Mais que ne peut la charité dans un cœur embrasé de ses saintes flammes ? Un jeune prêtre se préparait à quitter le séminaire pour entrer aux Missions étrangères. Le pauvre vieillard, apprenant cette nouvelle, fut inspiré de lui donner son petit trésor pour l’œuvre si belle de la Propagation de la foi. Il le prit donc en particulier et lui dit: « Cher Monsieur, « je vous prie d’accepter cette petite aumône pour vous aider dans l’œuvre de la « propagation de l’Évangile. Je l’avais réservée pour faire dire des messes après « ma mort; mais j’aime mieux rester un peu plus longtemps dans le purgatoire, et « que le nom du bon Dieu soit glorifié. » – Le séminariste était ému jusqu’aux larmes. Il voulait ne pas accepter l’offrande trop généreuse de ce pauvre homme; mais celui-ci insista tellement qu’il y aurait eu cruauté à lui infliger un refus.

A quelques mois de là, ce bon vieillard mourait. Aucune révélation n’est venue annoncer ce qui lui arriva dans l’autre monde. Mais en est-il besoin ? Ne connaissons-nous pas assez le Cœur de Jésus, qui ne saurait se laisser vaincre en générosité ? Ne comprenons-nous pas qu’un Homme assez généreux pour se dévouer aux flammes du purgatoire afin de faire connaître Jésus-Christ aux nations infidèles, aura trouvé devant le Souverain Juge une abondante miséricorde ?