Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 40, 41

Chapitre 40

Motifs d’aider les âmes – Obligation, non seulement de charité, mais encore de justice

Nous venons de considérer la dévotion envers les âmes comme œuvre de charité. La prière pour les morts avons-nous dit est une œuvre sainte parce que c’est un exercice très-excellent de la plus excellente des vertus, la charité.

Cette charité envers les défunts n’est pas purement facultative et de conseil, elle est de précepte, non moins que l’aumône à faire aux pauvres. Comme il existe une obligation générale de charité pour l’aumône corporelle, ainsi, et à plus forte raison, sommes-nous tenus par la loi générale de la charité d’assister nos frères souffrants du purgatoire.

Legs pieux

A cette obligation de charité vient se joindre souvent une obligation de stricte justice. Lorsqu’un mourant exprime de vive voix ou par disposition testamentaire, ses dernières volontés en matière d’œuvres pies; lorsqu’il charge ses héritiers de faire célébrer autant de messes, de distribuer autant d’aumônes, n’importe en faveur de quelle bonne œuvre; les héritiers sont obligés en stricte justice, du moment qu’ils acceptent la succession, d’en remplir toutes les charges, et d’acquitter sans retard les legs pieux établis par le défunt.

Ce devoir de justice est d’autant plus sacré, que souvent les legs pieux ne sont que des restitutions déguisées.

Or que nous montre l’expérience journalière ? Est-ce avec zèle, avec un soin religieux que l’on s’empresse d’acquitter toutes les charges pieuses et qui concernent l’âme du défunt ? Hélas ! Le contraire est un fait qui se passe tous les jours sous nos yeux: une famille, qui vient d’être mise en possession d’une fortune quelquefois considérable, marchandera à un malheureux défunt les quelques suffrages qu’il s’était réservés; et, si les subtilités de la loi civile s’y prêtent, on n’aura pas honte de faire casser un testament, sous prétexte de captation, afin de se débarrasser de l’obligation d’en acquitter les legs pieux. Ce n’est pas en vain que l’auteur de l’Imitation nous avertit de faire des œuvres satisfactoires pendant notre vie, et de ne pas trop compter sur nos héritiers, qui trop souvent négligent d’acquitter les pieuses fondations que nous avions faites pour le soulagement de notre pauvre âme.

Eh bien ! C’est là, que les familles le sachent, c’est là une injustice sacrilège jointe à une cruauté abominable. Voler un pauvre, dit le IVe concile de Carthage, c’est se faire son meurtrier: Egentium necatores. Que dire de ceux qui dépouillent les défunts, qui les privent injustement de leurs suffrages et les laissent sans secours dans les terribles tourments du purgatoire ?

Le P. Rossignoli, et la propriété ravagée

Aussi, ceux qui se rendent coupables de ce vol infâme, sont bien souvent punis de Dieu dès cette vie, et d’une manière très-sévère. On s’étonne quelquefois de voir se fondre entre les mains d’héritiers avides une fortune considérable; une sorte de malédiction semble planer sur certains héritages. Au jour du jugement, lorsque tout ce qui est caché sera découvert, on verra que la cause de ces ruines a souvent été l’avarice et l’injustice des héritiers, qui n’ont pas acquitté les legs pieux dont leur succession était chargée.  Il est arrivé à Milan, dit le P. Rossignoli (Merv. 20), qu’une magnifique propriété, peu éloignée de la ville, fut toute ravagée par la grêle, tandis que les champs voisins étaient restés complètement intacts. Ce phénomène excita l’attention et l’étonnement: on se rappelait le fléau d’Égypte, cette grêle qui ravagea les champs des Égyptiens et respecta la terre de Gessen, habitée par les enfants d’Israël. On voyait ici un fléau semblable: cette grêle étrange n’avait pu se renfermer si exactement dans les limites d’une propriété unique, sans avoir obéi à une cause intelligente. On ne savait comment expliquer ce mystère, lorsque l’apparition d’une âme du purgatoire fit connaître que c’était un châtiment infligé à des enfants ingrats et coupables, qui n’avaient pas exécuté la dernière volonté de leur père relativement à des œuvres pies.

On sait que dans tous les pays, dans toutes les localités on parle de maisons hantées, rendues inhabitables, au grand détriment de leurs propriétaires: or quand on va au fond des choses, on trouve généralement une âme oubliée des siens, et qui réclame l’acquittement des suffrages qui lui sont dus. Ne soyons pas crédules et faisons aussi large que l’on voudra la part de l’imagination, de l’illusion, de la fourberie même; il restera toujours assez de faits parfaitement prouvés, pour apprendre aux héritiers sans entrailles comment Dieu punit, même dès cette vie, ces procédés injustes et sacrilèges.

Thomas de Cantimpré et le soldat de Charlemage

Le trait suivant, emprunté à Thomas de Cantimpré (Rossignoli, Merv. 15), fait bien ressortir combien sont coupables aux yeux de Dieu les héritiers injustes envers les défunts. Pendant les guerres de Charlemagne, un valeureux soldat avait servi de longues années dans des charges importantes et honorables. Sa vie avait été celle d’un chrétien: content de sa paye, il s’interdisait tout acte de violence, et le tumulte des camps ne lui faisait omettre aucun de ses devoirs essentiels; il avait toutefois commis quantité de petites fautes, ordinaires aux gens de sa profession. Étant arrivé à un âge fort avancé, il tomba malade; et voyant approcher la mort, il appela auprès de son lit un neveu orphelin, dont il s’était fait le père, et lui exprima ses dernières volontés. « Mon fils, lui dit-il, vous « savez que je n’ai pas de richesses à vous léguer: je n’ai que mes armes et mon « cheval. Mes armes seront pour vous. Quant au cheval, lorsque j’aurai rendu « mon âme à Dieu, vous le vendrez et vous en partagerez le prix entre les prêtres « et les pauvres, afin que les premiers offrent pour moi le divin sacrifice, et que « les autres me secourent de leurs prières. »

Le neveu pleura et promit d’exécuter ponctuellement, sans retard, ce que demandait de lui son oncle et son bienfaiteur. Le vieillard étant mort bientôt après, l’héritier prit les armes, et emmena le cheval. C’était un animal fort beau et d’un grand prix. Au lieu de le vendre aussitôt, selon la dernière volonté du défunt, il commença par s’en servir pour quelques petits voyages; et comme il en était fort satisfait, il désirait ne pas s’en priver de sitôt. Il différa donc, sous le double prétexte que rien ne pressait d’exécuter si promptement sa promesse, et qu’il pouvait attendre une bonne occasion pour obtenir peut-être un meilleur prix. En tardant ainsi de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois, il finit par étouffer les réclamations de sa conscience et oublia l’obligation sacrée qu’il avait à remplir envers l’âme de son bienfaiteur.

Six mois s’étaient éculés, lorsqu’un matin le défunt lui apparut et lui adressa les plus sévères reproches. « Malheureux, lui dit-il, tu as oublié l’âme de « ton oncle; tu as violé l’engagement sacré que tu avais pris à mon lit de mort. « Où sont les saintes messes que tu devais faire offrir, où sont les aumônes que tu « devais distribuer aux pauvres pour mon âme ? A cause de ta coupable négligence, j’ai souffert dans le purgatoire des tourments inouïs. Enfin, « Dieu a eu pitié de moi: aujourd’hui même j’entre dans la félicité des saints.

« Mais toi, par un juste jugement de Dieu, tu mourras dans peu de jours, et « tu subiras en ma place les peines, qui me fussent restées à subir, si Dieu n’eût « pas usé d’indulgence à mon égard. Tu souffriras tout le temps dont Dieu m’a fait « grâce; après quoi, tu commenceras les expiations dues à tes propres fautes. »

Quelques jours après le neveu tomba gravement malade. Aussitôt il appela un prêtre, raconta sa vision et se confessa avec beaucoup de larmes. « Je mourrai « bientôt, dit-il, et j’accepte la mort des mains de Dieu comme un châtiment que « je n’ai que trop mérité. » – Il expira en effet dans ces sentiments d’un humble repentir: ce n’était que la moindre partie de la peine qui lui avait été annoncée en punition de son injustice; on frémit en pensant à la seconde qu’il allait subir dans l’autre vie.

Chapitre 41

Motif de justice – Saint Bernardin de Sienne et la veuve infidèle

Bernardin de Sienne rapporte que deux époux, qui n’avaient pas d’enfants, firent une convention pour le cas où l’un d’eux viendrait à mourir: le survivant devait distribuer le bien laissé par le défunt en aumônes, pour le repos de son âme. Le mari mourut le premier, et sa veuve négligea de remplir sa promesse. La mère de cette veuve vivait encore: le défunt lui apparut, la priant d’aller trouver sa fille, pour la presser au nom de Dieu de remplir son engagement. « Si elle diffère, ajouta-t-il, de « distribuer en aumônes la somme que j’ai destinée aux pauvres, dites-lui de la « part de Dieu que, dans trente jours, elle sera frappée de mort subite. » – Quand la veuve impie entendit ce grave avertissement, elle osa le traiter de rêverie, et persista dans sa sacrilège infidélité. Trente jours s’écoulèrent et la malheureuse étant montée à une chambre haute, tomba d’une fenêtre et se tua sur le coup.

Les injustices envers les défunts, dont nous parlons, et les manœuvres frauduleuses par lesquelles on se soustrait à l’exécution des legs pieux, sont des péchés graves, des crimes qui méritent l’enfer. A moins d’en faire une sincère confession et en même temps une due restitution, ce n’est pas en purgatoire, mais en enfer, qu’on en subira le châtiment.

Hélas ! Oui, c’est surtout dans l’autre vie que la justice divine punira comme ils le méritent les coupables détenteurs du bien des morts. Un jugement sans miséricorde, dit l’Esprit-Saint, attend celui qui a été sans miséricorde (Jacob. II, 13). Si cette parole est vraie, à quelle rigueur de jugement ne doit pas s’attendre celui dont l’abominable avarice a laissé, pendant des mois, des années, des siècles peut-être, l’âme d’un parent, d’un bienfaiteur, au milieu des effroyables supplices du purgatoire ?

Restitutions déguisées – Non-exécution des dernières volontés

Ce crime, comme nous avons dit plus haut, est d’autant plus grave, que dans bien des cas les suffrages que le défunt avait demandés pour son âme, ne sont, au fond, que des restitutions déguisées. C’est là ce que les familles ignorent trop souvent. On trouve très-commode de parler de captations et d’avidité cléricale; on fait casser un testament sous ces beaux prétextes; et bien souvent, le plus souvent peut-être, il s’agissait d’une restitution nécessaire. Le prêtre n’était que l’intermédiaire de cet acte indispensable, obligé au secret le plus absolu, en vertu de son ministère sacramentel.

Expliquons-nous plus clairement. Un mourant a commis des injustices durant sa vie: cela arrive plus fréquemment qu’on ne pense, même à des très-honnêtes gens selon le monde. Au moment de paraître devant Dieu, ce pécheur se confesse: il veut réparer, comme il le doit, tous les préjudices qu’il a causés au prochain; mais le temps lui manque pour le faire lui-même, et il ne veut pas révéler à ses enfants ce triste secret. Que fait-il ? Il couvre sa restitution sous le voile d’un legs pieux.

Or si ce legs n’est pas acquitté, et conséquemment si l’injustice n’est pas réparée, que deviendra l’âme du défunt ? Sera-t-elle retenue au purgatoire indéfiniment ? Nous ne connaissons pas toutes les lois de la divine justice, mais des apparitions nombreuses témoignent dans ce sens: « toutes déclarent qu’elles ne peuvent être admises au séjour de la béatitude, tant que la justice reste lésée. » – D’ailleurs ces âmes ne sont-elles pas coupables d’avoir différé jusqu’à leur mort une restitution à laquelle elles étaient obligées depuis longtemps ? Et si maintenant leurs héritiers négligent de le faire pour elles, n’est-ce, pas une déplorable conséquence de leur propre péché, de leurs délais coupables ? C’est par leur faute qu’il reste dans leur famille du bien mal acquis, et ce bien ne cesse de crier, tant que restitution n’est pas faite. Res clamat domino, le bien d’autrui crie vers son maître légitime, il crie contre son injuste détenteur.

Que si, par le mauvais vouloir des héritiers, la restitution ne devait jamais se faire, il est clair que cette âme ne saurait rester toujours en purgatoire; mais dans ce cas, un long retard à son entrée dans le ciel semble être le juste châtiment d’une injustice, que cette âme infortunée a rétractée, il est vrai, mais dont elle avait posé la cause toujours subsistance et toujours efficace.

Que l’on songe donc à ces graves conséquences, quand on laisse s’écouler les jours, les semaines, les mois, les années peut-être, avant d’acquitter une dette aussi sacrée.

Hélas ! Que notre foi est faible ! Si un animal domestique, un petit chien, tombait dans le feu, est-ce que vous tarderiez à le retirer ? Et voilà que vos parents, vos bienfaiteurs, les personnes qui vous furent les plus chères, se tordent dans les flammes du purgatoire, et vous ne croyez point devoir vous presser de les secourir, vous tardez, vous différez, vous laissez passer des jours si longs et si douloureux pour les âmes, sans vous mettre en peine d’accomplir les œuvres qui doivent les soulager !