Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 42, 43

Chapitre 42

Motif de justice – larmes stériles – Thomas de Cantimpré et son aïeule

Nous venons de parler de l’obligation de justice qui incombe aux héritiers pour l’exécution des legs pieux. Il y a un autre devoir de stricte justice qui regarde les enfants: ils sont obligés de prier pour leurs parents défunts. Réciproquement, les parents à leur tour sont tenus de droit naturel à ne pas oublier devant Dieu ceux de leurs enfants qui les ont précédés dans l’éternité. Hélas ! Il y a des parents qui sont inconsolables de la mort d’un fils, d’une fille bien-aimée; et qui, au lieu de prières, ne leur donnent que des larmes stériles. Écoutez ce que raconte à ce sujet Thomas de Cantimpré (Rossignoli, Merv. 68): Le fait était arrivé dans sa propre famille.

La grand-mère de Thomas avait perdu un fils, sur lequel elle avait fondé les plus belles espérances. Jour et nuit, elle le pleurait et ne voulait recevoir aucune consolation. Dans l’excès de sa tristesse, elle oubliait le grand devoir de l’amour chrétien, et ne songeait pas à prier pour cette âme si chère. Aussi, au milieu des flammes du purgatoire, le malheureux objet d’une tendresse stérile se désolait de ne recevoir aucun soulagement dans ses souffrances. Dieu eut enfin pitié de lui.

Un jour au plus fort de sa douleur, cette femme reçut une vision miraculeuse. Elle vit au milieu d’une belle route une procession de jeunes gens, gracieux comme des anges, qui s’avançaient pleins de joie vers une cité magnifique. Elle comprit que c’étaient des âmes du purgatoire faisant leur entrée dans le ciel. Elle regarde avec avidité pour voir si dans leurs rangs elle ne découvrirait pas son cher fils. Hélas ! L’enfant n’y était point; mais elle l’aperçut qui venait, bien loin derrière tous les autres, triste, souffrant, fatigué, et les vêtements trempés d’eau. «O cher objet de mes douleurs, lui cria-t-elle, pourquoi donc restes-tu en arrière de cette brillante troupe ? Je voudrais te voir à la tête de tes compagnons.»

– O ma mère, répond l’enfant d’une voix triste, c’est vous, ce sont les larmes que vous versez sur moi, qui trempent et souillent mes vêtements, qui retardent mon entrée dans la gloire. Cessez donc de vous livrer à une douleur aveugle et stérile. Ouvrez votre cœur à des sentiments plus chrétiens. S’il est « vrai que vous m’aimez, soulagez-moi dans mes souffrances: appliquez-moi quelque indulgence, faites des prières, des aumônes pour moi, obtenez-moi les fruits du saint Sacrifice. Voilà comment vous me témoignerez votre amour; c’est par là que vous me délivrerez de la prison où je gémis, et que vous m’enfanterez à la vie éternelle, bien plus désirable que la vie terrestre que vous m’aviez donnée.

La vision disparut alors et cette mère rappelée ainsi aux vrais sentiments chrétiens, au lieu de se livrer à une douleur immodérée, s’appliqua aux bonnes œuvres qui devaient soulager l’âme de son fils.

La grande cause des oublis, de l’indifférence, de la négligence coupable et de l’injustice envers les défunts, c’est le manque de foi. Aussi voit-on ces vrais chrétiens que l’esprit de foi anime, faire les plus nobles sacrifices pour les âmes de leurs défunts. Pénétrant du regard dans le lieu des expiations, considérant les rigueurs de la divine justice, écoutant la voix des défunts qui implorent leur pitié, ils ne songent qu’à les secourir, et ils regardent comme le premier et le plus saint de tous leurs devoirs de procurer à leurs parents et amis défunts le plus de suffrages possibles, selon les moyens de leur état. Heureux ces chrétiens: ils montrent leur foi par leurs œuvres, ils sont miséricordieux, et ils obtiendront à leur tour miséricorde.

La Bienheureuse Marguerite de Cortone.

La bienheureuse Marguerite de Cortone avait été d’abord une grande pécheresse; mais s’étant convertie sincèrement, elle effaça ses désordres passés par de grandes pénitences et par des œuvres de miséricorde. Sa charité envers les âmes ne connaissait point de bornes: elle sacrifiait tout, temps, repos, satisfactions, pour obtenir de Dieu leur délivrance. Comprenant que la piété bien entendue envers les morts a pour premier objet les parents, son père et sa mère étant morts, elle ne cessa d’offrir pour eux ses prières, ses mortifications, ses veilles, ses souffrances, ses communions, les messes auxquelles elle avait le bonheur d’assister. Or, pour la récompenser de sa piété filiale, Dieu lui fit connaître que par tous ses suffrages elle avait abrégé les longues souffrances que ses parents auraient dû endurer au purgatoire, qu’elle avait obtenu leur délivrance complète et leur entrée dans le paradis.

Chapitre 43

Motif de justice. – Prière pour les parents défunts – Sainte Catherine de Sienne et son père Jacomo

Sainte Catherine de Sienne (30 avril) nous a donné un exemple semblable. Voici comment il est rapporté par son historien, le Bienheureux Raymond de Capoue. « La servante de Dieu, écrit-il, avait un zèle ardent pour le salut des âmes. Je dirai d’abord ce qu’elle fit pour son père, Jacomo, dont nous avons déjà parlé. Cet excellent homme avait reconnu la sainteté de sa fille, et il était rempli pour elle d’une respectueuse tendresse; il recommandait à tout le monde dans la maison, de ne jamais la contrarier en rien, et de la laisser pratiquer ses bonnes œuvres comme elle le voudrait. Aussi l’affection qui unissait le père et la fille augmentait tous les jours. Catherine priait sans cesse pour le salut de son père; Jacomo se réjouissait saintement des vertus de sa fille, et comptait bien, par ses mérites, obtenir grâce devant Dieu.

La vie de Jacomo approcha enfin de son terme, et il se mit au lit, très-gravement malade. Dès que sa fille le vit dans cet état, elle eut, selon son habitude, recours à la prière, et demanda à son céleste Époux de guérir celui qu’elle aimait tant. Il lui fut répondu que Jacomo était sur le point de mourir, et qu’il lui était utile de ne pas vivre davantage. Catherine alors se rendit près de son père et trouva son esprit si parfaitement disposé à quitter le monde sans y rien regretter, qu’elle en remercia Dieu de tout son cœur.

Mais son affection filiale n’était pas satisfaite; elle se remit en prière pour obtenir de Dieu, source de toute grâce, de vouloir bien, non seulement pardonner à son père toutes ses fautes, mais encore, à l’heure de sa mort, le conduire au ciel, sans le faire passer par les flammes du purgatoire. Il lui fut répondu que la justice ne pouvait perdre ses droits, et qu’il fallait que l’âme fût parfaitement pure pour jouir des splendeurs de la gloire. «Ton père, dit Notre-Seigneur, a bien vécu dans l’état du mariage, il a fait beaucoup de choses qui m’ont été agréables, et je lui sais gré surtout de sa conduite envers toi; mais ma justice demande que son âme passe par le feu, pour se purifier des souillures qu’elle a contractées dans le monde.» – O mon aimable Sauveur, répondit Catherine, comment supporter la pensée de voir tourmenter dans des flammes si cruelles, celui qui m’a nourrie, qui m’a élevée avec tant de soin, qui a été si bon pour moi pendant toute sa vie ! Je supplie votre infinie bonté de ne pas permettre que son âme quitte son corps, avant d’être, d’une manière ou d’une autre, si parfaitement purifiée, qu’elle n’ait pas besoin de passer par le feu du purgatoire.

Chose admirable, Dieu céda à la prière et au désir de sa créature. Les forces de Jacomo étaient éteintes, mais son âme ne pouvait partir tant que durait le conflit entre Notre-Seigneur, qui alléguait sa justice, et Catherine, qui invoquait sa miséricorde. Enfin, Catherine se mit à dire: «Si je ne puis obtenir cette grâce sans satisfaire à votre justice, que cette justice s’exerce sur moi; je suis prête à souffrir pour mon père toutes les peines que votre bonté voudra bien m’envoyer.» – Notre-Seigneur y consentit. Je veux bien, lui dit-il, à cause de ton amour pour moi, accepter ta proposition. J’exempte de toute expiation l’âme de ton père; mais je te ferai souffrir à toi, tant que tu vivras, la peine qui lui était destinée.» – Catherine, pleine de joie, s’écria: «Merci de votre parole, Seigneur, et que votre volonté s’accomplisse !»

La sainte retourna aussitôt près du lit de son père qui entrait en agonie; elle le remplit de force et de joie, en lui donnant, de la part de Dieu même, l’assurance de son salut éternel, et elle ne le quitta que lorsqu’il eut rendu le dernier soupir.

Au moment même où l’âme de son père se sépara du corps, Catherine fut saisie de violentes douleurs de côté, qui lui restèrent jusqu’à la mort, sans jamais lui laisser un moment de relâche. Elle-même, ajoute le Bienheureux Raymond, me l’a bien souvent assuré, et tous ceux qui l’approchaient en voyaient au dehors des preuves évidentes. Mais sa patience était plus grande que son mal. Tout ce que je viens de dire, je l’ai su de Catherine, lorsque, touché de ses douleurs, je lui en demandai la cause. – Je dois ajouter que, au moment où son père expirait, on l’entendit s’écrier, le visage tout joyeux et le sourire sur les lèvres: «Que Dieu soit béni ! Mon père, je voudrais bien être comme vous.» – Pendant qu’on célébrait ses funérailles et que tous pleuraient, Catherine montrait une véritable allégresse. Elle consolait sa mère et tout le monde, comme si cette mort lui eut été étrangère. C’est qu’elle avait vu cette âme bien-aimée sortir triomphante de la prison de son corps, et s’élancer sans obstacle dans l’éternelle lumière: cette vue l’avait inondée de consolation, parce que peu de temps avant, elle avait elle-même goûté le bonheur des clartés célestes.

Admirons ici la sagesse de la Providence: elle pouvait certainement purifier l’âme de Jacomo d’une autre manière, et le faire entrer sur-le-champ dans la gloire, comme l’âme du bon larron qui confessa Notre-Seigneur sur la croix; mais elle voulut que ce fût par les souffrances de Catherine qui le demandait: et cela non pas pour l’éprouver, mais pour augmenter ses mérites et sa couronne. Il fallait que cette sainte fille, qui aimait tant l’âme de son père, retirât de son amour filial quelque récompense, et parce qu’elle avait préféré le salut de cette âme à celui de son propre corps, les souffrances de son corps profitèrent au bonheur de son âme. Aussi parlait-elle toujours de ses douces, de ses chères souffrances; et elle avait bien raison, puisque ces souffrances augmentaient les douceurs de la grâce en cette vie, et les délices de la gloire dans l’autre. – Elle m’a confié que, longtemps encore après sa mort, l’âme de son père Jacomo se présentait sans cesse devant elle pour la remercier du bonheur qu’elle lui avait procuré. Elle lui révélait beaucoup de choses cachées, l’avertissait des pièges du démon, et la préservait de tout danger. »