Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 7, 8

Chapitre 7 – Consolations du purgatoire

Les anges

Outre les consolations que les âmes reçoivent de la Sainte Vierge Marie, elles sont encore aidées et consolées par les saints anges, surtout par leurs anges gardiens. Les Docteurs enseignent que la mission tutélaire de l’ange gardien ne se termine qu’à l’entrée de son client dans le paradis. Si, au moment de la mort, une âme en état de grâce n’est pas digne encore de voir la face du Très-Haut, l’ange gardien la conduit au lieu des expiations et y demeure avec elle pour lui procurer tous les secours et toutes les consolations en son pouvoir.

Sainte Brigitte

C’est, dit le Père Rossignoli, une opinion assez commune parmi les saints Docteurs, que le Seigneur, qui enverra un jour ses anges pour rassembler tous ses élus, les envoie de temps en temps au purgatoire, visiter les âmes souffrantes et les consoler. Aucun adoucissement, sans doute, ne leur saurait être plus précieux que la vue des habitants de la Jérusalem céleste, dont ils partageront un jour l’admirable et éternelle félicité. Les révélations de sainte Brigitte sont remplies de traits de ce genre, et les vies de plusieurs autres saints en offrent un grand nombre.

La vénérable Paule de Sainte-Thérèse

La vénérable sœur Paule de Sainte-Thérèse, dont nous avons parlé plus haut, était d’une merveilleuse dévotion envers l’Église souffrante, et elle en fut récompensée dès ici-bas par des visions miraculeuses. Un jour, pendant qu’elle faisait dans cette intention une prière fervente, elle fut transportée en esprit au purgatoire, et elle y vit une foule d’âmes plongées dans les flammes. Tout auprès se tenait le Sauveur, escorté de ses anges, qui en désignait l’une après l’autre quelques-unes pour le ciel, où elles montaient aussitôt avec une joie inexprimable. A cette vue, la servante de Dieu, s’adressant à son divin Époux, lui dit: « O Jésus, pourquoi ce choix dans une si grande multitude ? – J’ai délivré, daigna-t-il répondre, celles qui pendant leur vie ont produit de grands actes de charité et de miséricorde, et qui ont mérité que j’en use de même à leur égard, selon ma parole: Bienheureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde. » (Merv. 50.)

Le Frère Pierre de Basto

Nous trouvons dans la vie du serviteur de Dieu Pierre de Basto un trait qui montre comment les saints anges, même tandis qu’ils veillent à notre garde sur la terre, s’intéressent au soulagement des âmes du purgatoire. – Et puisque nous avons prononcé le nom du Frère de Basto, nous ne pouvons résister au désir de faire connaître à nos lecteurs cet admirable religieux: son histoire est aussi intéressante que propre à nous édifier.

Pierre de Basto, Frère Coadjuteur de la Compagnie de Jésus, que son biographe appelle l’Alphonse Rodriguez du Malabar, mourut en odeur de sainteté à Cochin, le 1er mars 1645. Il était né en Portugal de l’illustre famille de Machado, unie par le sang à tout ce que la province d’Entre-Douro-et-Minho comptait alors de plus nobles races. Les ducs de Pastrano et de Hixar étaient au nombre de ses alliés; et le monde offrait à son cœur une carrière toute semée des plus séduisantes espérances. Mais Dieu se l’était réservé et l’avait prévenu de ses dons les plus merveilleux. Tout petit enfant, quand Pierre Machado, conduit à l’église, priait avec la ferveur d’un ange devant le Saint-Sacrement, il croyait que le peuple entier voyait comme lui, des yeux du corps, des légions d’esprits célestes en adoration près de l’autel et du tabernacle; et dès lors aussi le Sauveur, caché sous les voiles eucharistiques, devint par excellence le centre de toutes ses affections et des innombrables merveilles qui remplirent sa longue et sainte vie.

Ce fut là que plus tard, comme dans un divin soleil, il découvrit sans voiles l’avenir et ses détails les plus imprévus. Ce fut là encore que Dieu lui montrât les mystérieux symboles d’une échelle d’or qui unissait le ciel à la terre, s’appuyant au saint tabernacle; et du lis de la pureté, plongeant ses racines et puisant sa vie dans la fleur du divin froment des élus, et dans le vin qui seul fait germer les vierges.

Vers dix-sept ans, grâce à cette pureté de cœur et à cette force, dont le sacrement de l’Eucharistie était pour lui la source inépuisable, Pierre fit, à Lisbonne, le vœu de chasteté perpétuelle, aux pieds de Notre-Dame-de-la–Victoire. Il ne songeait pas encore cependant à quitter le monde, et s’embarqua, peu de jours après, pour les Indes, où il porta les armes pendant deux ans. Mais au bout de ce temps, près de périr dans un naufrage, où il fut cinq jours entiers le jouet des flots, soutenu et sauvé par la Reine du ciel et par son divin Fils, qui lui apparurent, il leur promit de consacrer uniquement à leur service, dans l’état religieux, tout ce qui lui resterait de vie; et dès qu’il fut de retour à Goa, n’ayant encore que dix-neuf ans, il alla s’offrir en qualité de Coadjuteur temporel aux supérieurs de la Compagnie de Jésus. Dans la crainte que son nom ne lui attirât quelque honneur ou quelque louange des hommes, il emprunta dès lors celui de l’humble village où il avait reçu le baptême, et ne fut plus appelé que Pierre de Basto.

C’est à lui qu’arriva peu de temps après, durant une des épreuves du noviciat, ce trait célèbre dans les annales de la Compagnie et bien consolant pour tous les enfants de saint Ignace. Le maître des novices du F. Pierre l’avait envoyé en pèlerinage, avec deux jeunes compagnons, dans l’île de Salsette, en leur ordonnant de n’accepter nulle part l’hospitalité chez les missionnaires, mais de mendier dans les villages leur pain de chaque jour et leur asile de chaque nuit. Or un jour, fatigué d’une longue course, ils rencontrèrent une humble famille, composée d’un vieillard, d’une femme et d’un petit enfant, qui les accueillirent avec une charité incomparable, et s’empressèrent de leur servir un modeste repas. Mais au moment de les quitter, après leur avoir rendu mille actions de grâces, comme Pierre de Basto priait ses hôtes de lui dire leurs noms, voulant sans doute les recommander à Dieu: « Nous sommes, » lui répondit la mère, « les trois fondateurs de la Compagnie de Jésus »; et tous trois disparurent au même instant.

Toute la vie religieuse de ce saint homme, jusqu’à sa mort, c’est-à-dire pendant près de cinquante-six ans, ne fut qu’un tissu de merveilles et de grâces extraordinaires; mais il faut ajouter qu’il les méritait et les achetait en quelque sorte au prix des vertus, des travaux, des sacrifices les plus héroïques. Chargé tour à tour de la lingerie, de la cuisine ou de la porte, dans les collèges de Goa, de Tutucurin, de Coulao et de Cochin, jamais Pierre de Basto ne chercha ni à se soustraire aux plus durs travaux, ni à se réserver un peu de loisir aux dépens de ses différents offices, pour goûter les délices de l’oraison. De graves infirmités, dont la seule cause avait été l’excès du travail, étaient, disait-il en riant, ses plus joyeuses distractions. En outre, abandonné pour ainsi dire à toute la rage des démons, le serviteur de Dieu ne jouissait presque d’aucun repos. Ces esprits de ténèbres lui apparaissaient sous les formes les plus hideuses, et le flagellaient bien souvent, surtout à l’heure où chaque nuit il avait coutume d’interrompre son sommeil et d’aller prier devant le Saint-Sacrement.

Un jour qu’il était en voyage, ses compagnons s’enfuirent au bruit d’une troupe formidable d’hommes, de chevaux et d’éléphants, qui semblait s’approcher avec furie; lui seul demeura calme; et quand ses compagnons parurent s’étonner qu’il n’eût pas même manifesté le plus léger signe de trouble: « Si Dieu, répondit-il, ne permet pas aux démons d’exercer sur nous leur fureur, que pourrions-nous craindre ? et s’il leur en donne la permission, pourquoi donc tenterais-je de me dérober à leurs coups ? » Il n’avait du reste qu’à invoquer la Reine du ciel, pour qu’elle se montrât soudain près de lui, et mit en fuite l’enfer saisi d’effroi.

Souvent il se sentait bouleversé jusqu’au fond de l’âme, et ne retrouvait le calme avec la victoire qu’auprès de son refuge ordinaire, Jésus présent dans la sainte Eucharistie. Abreuvé une fois d’indignes outrages, qui l’avaient ému plus qu’à l’ordinaire, il était allé se prosterner au pied de l’autel et demandait instamment au Sauveur le don de la patience. Alors Notre-Seigneur lui apparut tout couvert de plaies, un lambeau de pourpre sur les épaules, une corde au cou, un roseau à la main, une couronne d’épines sur la tête, et s’adressant à Pierre de Basto: « Pierre, lui dit-il, contemple donc ce qu’a souffert le vrai Fils de Dieu, pour apprendre aux hommes à souffrir. »

Mais nous n’avons point touché encore le point que nous voulions signaler dans cette sainte vie: je veux dire la dévotion de Pierre de Basto pour les âmes du purgatoire, dévotion admirablement encouragée et secondée par son ange gardien. Malgré ses travaux multipliés, il récitait chaque jour le saint Rosaire pour les trépassés. Un jour, par oubli, il s’était mis au lit sans l’avoir récité; mais à peine endormi il fut réveillé par son ange gardien: « Mon fils, lui dit cet esprit céleste, les âmes du purgatoire attendent l’effet ordinaire de votre charité. » Pierre se leva aussitôt pour remplir ce pieux devoir (Ménol. de la Comp. de Jésus).

Chapitre 8 – Consolations du purgatoire

Les anges – La Bienheureuse Émilie de Verceil

Si les saints anges s’intéressent ainsi aux âmes du purgatoire en général, on comprend aisément qu’ils auront un zèle tout particulier pour celles de leurs clients. Dans le couvent dont la Bienheureuse Émilie (17 août), religieuse Dominicaine, était prieure, à Verceil, c’était un point de la règle de ne jamais boire hors des repas, à moins d’une autorisation expresse de la supérieure. Cette autorisation, la Bienheureuse avait pour pratique ordinaire de ne point l’accorder; elle engageait ses sœurs à faire de bonne grâce ce petit sacrifice, en souvenir de la soif ardente que le Sauveur avait éprouvée pour leur salut sur la croix. Et pour les encourager encore mieux, elle leur conseillait de confier ces quelques gouttes d’eau à leur ange gardien, afin qu’il les leur réservât dans l’autre vie, pour apaiser les ardeurs du purgatoire. L’événement suivant montra combien cette pieuse pratique était agréable à Dieu.

Une sœur, nommée Cécile Avoyadra, vint un jour lui demander la permission de se rafraîchir, car elle était pressée de soif. – « Ma fille, dit la prieure, faites ce léger sacrifice par amour pour Dieu et en vue du purgatoire. – Ma mère, ce sacrifice n’est pas si léger: je meurs de soif, » répondit la bonne sœur; néanmoins, quoiqu’un peu contristée, elle obéit au conseil de sa supérieure. Cet acte tout à la fois d’obéissance et de mortification fut précieux aux yeux de Dieu, et la sœur Cécile en fut bien récompensée. – Quelques semaines après, elle mourait, et au bout de trois jours elle apparut rayonnante de gloire à la Mère Émilie. « O ma Mère, lui dit-elle, combien je vous suis reconnaissante ! J’étais condamnée à un long purgatoire pour avoir trop aimé ma famille; et voilà qu’au bout de trois jours, j’ai vu venir dans ma prison mon ange gardien tenant à la main ce verre d’eau dont vous m’avez fait faire le sacrifice à mon divin Époux: il a répandu cette eau sur les flammes qui me dévoraient: elles se sont éteintes aussitôt et j’ai été délivrée. Je prends mon essor vers le ciel, où ma reconnaissance ne vous oubliera pas (Rossig. Merv. 60.). »

Les Saints du ciel

C’est ainsi que les anges de Dieu aident et consolent les âmes du purgatoire. – On pourrait demander ici comment les Saints et les Bienheureux déjà couronnés dans le ciel peuvent les secourir ? Il est certain, comme dit le Père Rossignoli, et tel est l’enseignement des maîtres de la théologie, S. Augustin et S. Thomas, que les Saints sont très-puissants à cet égard par voie de supplication, ou comme on dit, par voie d’impétration, mais non de satisfaction. En d’autres termes, les saints du ciel peuvent prier pour les âmes et obtenir ainsi de la divine miséricorde la diminution de leur peine mais ils ne peuvent point satisfaire pour elles, ni acquitter, leurs dettes devant la divine justice: c’est là un privilège que Dieu a réservé à son Église militante.