Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 9, 10

Chapitre 9 – Secours accordés aux âmes

Les suffrages – Œuvres méritoires, impétratoires, satisfactoires. – Miséricorde de Dieu

Si le Seigneur console les âmes avec tant de bonté, sa miséricorde se révèle avec bien plus d’éclat dans le pouvoir qu’il accorde à son Église d’abréger leurs peines. Voulant exécuter avec clémence les arrêts sévères de sa justice, il accorde des réductions et des mitigations de peine; mais il le fait d’une manière indirecte et par l’intervention des vivants. C’est à nous qu’il accorde tout pouvoir de secourir nos frères affligés par voie de suffrage, c’est-à-dire, par voie d’impétration et de satisfaction.

Le mot suffrage dans la langue ecclésiastique est synonyme de prière; cependant quand le Concile de Trente définit que les âmes du purgatoire sont aidées par les suffrages des fidèles, le sens du mot suffrage est plus étendu: il comprend en général tout ce que nous pouvons offrir à Dieu en faveur des trépassés. Or nous pouvons offrir ainsi, non seulement des prières, mais toutes nos bonnes œuvres, en tant qu’elles sont impétratoires et satisfactoires.

Pour comprendre ces termes, rappelons-nous que chacune de nos bonnes œuvres, accomplie en état de grâce, possède d’ordinaire une triple valeur aux yeux de Dieu.

1° Cette œuvre est méritoire, c’est-à-dire qu’elle ajoute à nos mérites, qu’elle nous donne droit à un nouveau degré de gloire dans ciel.

2° Elle est impétratoire (impétrer, obtenir), c’est-à-dire qu’à la manière d’une prière, elle a la vertu d’obtenir de Dieu quelque grâce.

3° Elle est satisfactoire, c’est-à-dire qu’à la manière d’une valeur pécuniaire, elle est propre à satisfaire la justice divine, à payer nos dettes de peines temporelles devant Dieu.

Le mérite est inaliénable, et demeure le bien propre de la personne qui fait l’action. – Au contraire, la valeur impétratoire et satisfactoire peut profiter à d’autres, en vertu de la communion des saints.

Ces notions supposées, posons cette question pratique: Quels sont les suffrages, par lesquels selon la doctrine de l’Église, nous pouvons aider les âmes du purgatoire ?

A cette question on répond: ce sont les prières, les aumônes, les jeûnes et pénitences quelconques, les indulgences et surtout le saint Sacrifice de la messe.

Toutes ces œuvres, accomplies en état de grâce, Jésus-Christ nous permet de les offrir à la divine Majesté pour le soulagement de nos frères du purgatoire; et Dieu les applique à ces âmes selon les règles de sa justice et de sa miséricorde.

Par cette admirable disposition, tout en sauvegardant les droits de sa justice, notre Père céleste multiplie les effets de sa miséricorde, qui s’exerce ainsi tout à la fois envers l’Église souffrante et envers l’Église militante. Le secours miséricordieux qu’il nous permet de porter à nos frères souffrants nous profite excellemment à nous-mêmes: c’est une œuvre, non seulement avantageuse pour les défunts, mais encore sainte et salutaire pour les vivants: Sancta et salubris est cogitatio pro de functis exorare.

Sainte Gertrude

Nous lisons dans les Révélations de sainte Gertrude (Legatus div. pietatis, 1. 5. c. 5), qu’une humble religieuse de sa communauté, ayant couronné une vie exemplaire par une mort très-pieuse, Dieu daigna montrer à la Sainte l’état de cette défunte. Gertrude vit son âme, ornée d’une beauté ineffable, et chère à Jésus qui la regardait avec amour. Néanmoins, à cause de quelques légères négligences non expiées, elle ne pouvait encore entrer dans la gloire, et était obligée de descendre dans le sombre séjour des souffrances. A peine avait-elle disparu dans ces profondeurs, que la Sainte la vit reparaître et s’élever vers le ciel, portée par les suffrages de l’Église: Ecclesiœ precibus sursum Ferri.

Judas Machabée

Déjà dans l’ancienne Loi, on faisait des prières et on offrait des sacrifices pour les morts. L’Écriture rapporte en le louant l’acte pieux de Judas Machabée, après la victoire qu’il remporta sur Gorgias, général du roi Antiochus. Cette victoire coûta la vie à un certain nombre de soldats israélites. Ces soldats avaient commis une faute, en prenant parmi les dépouilles de l’ennemi des objets consacrés aux idoles, ce qui était défendu par la loi. C’est alors que Judas, chef de l’armée d’Israël, ordonna des prières et des sacrifices pour la rémission de leur péché et le soulagement de leurs âmes. Voici le passage où l’Écriture rapporte ces faits, II Machab. XIII, 39.

Après le sabbat, Judas vint avec les siens enlever les corps de ceux qui avaient été tués, pour les ensevelir, à l’aide de leurs parents, dans le tombeau de leurs pères.

Or ils trouvèrent sous les tuniques de ceux qui étaient morts au combat des objets consacrés aux idoles, pris à Jammia, et que la loi interdit aux Juifs. Tout le monde reconnut clairement que c’était la cause de leur mort.

C’est pourquoi tous bénirent le juste jugement du Seigneur, qui avait découvert ce qu’on avait voulu cacher.

Et, se mettant en prière, ils conjurèrent le Seigneur d’oublier le péché qui avait été commis. Mais le vaillant Judas exhortait le peuple à se conserver sans péché, à la vue de ce qui était arrivé à cause des péchés de ceux qui avaient été tués.

Et, après avoir fait une collecte, il envoya douze mille drachmes d’argent à Jérusalem, afin qu’on offrît un sacrifice pour les péchés de ceux qui étaient morts. Il avait de bons et religieux sentiments touchant la résurrection. (Car s’il n’eût pas espéré que ceux qui avaient été tués ressusciteraient un jour, il eût regardé comme une chose vaine et superflue de prier pour les morts);

Car il croyait qu’une grande miséricorde est réservée à ceux qui meurent dans la piété.

C’est donc une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu’ils soient délivrés de leurs péchés.

Chapitre 10 Secours accordés aux âmes

La sainte Messe

Dans la nouvelle Loi nous avons le divin sacrifice de la Messe, dont les divers sacrifices de la Loi Mosaïque n’étaient que de faibles figures. Le Fils de Dieu l’institua, non seulement comme un digne hommage rendu par la créature à la divine Majesté; mais encore comme une propitiation pour les vivants et les morts: c’est-à-dire, comme un moyen efficace d’apaiser la justice de Dieu irritée par nos péchés.

La sainte Messe fut célébrée pour les défunts dès l’origine de l’Église. « Nous célébrons l’anniversaire du triomphe des Martyrs, écrivait Tertullien au IIIe siècle (De corona, c. 5.), et suivant la tradition de nos Pères, nous offrons le Sacrifice pour les défunts au jour anniversaire de leur mort.

Saint Augustin

« Il n’y a pas à en douter, écrit S. Augustin (Serm. 34, de verbis apost.), les prières de l’Église, le Sacrifice salutaire, les aumônes distribuées pour les défunts, soulagent les âmes, et font que Dieu en use envers elles avec plus de clémence que ne méritent leurs péchés. C’est la pratique universelle de l’Église, pratique qu’elle observe comme l’ayant reçue de ses Pères, c’est-à-dire des saints Apôtres. »

Sainte Monique.

Sainte Monique, la digne mère de S. Augustin, ne demandait en mourant qu’une chose à son fils, c’est qu’il se souvint d’elle à l’autel du Seigneur; et le saint Docteur en rapportant cette touchante circonstance au livre de ses Confessions (Liv. 9. c. 12.), conjure tous ses lecteurs de se joindre à lui pour la recommander à Dieu au saint Sacrifice.

Voulant retourner en Afrique, sainte Monique vint avec Augustin à Ostie pour s’y embarquer; mais elle tomba malade et sentit bientôt que sa mort était proche. « C’est ici, dit-elle à son fils, que vous donnerez la sépulture à votre mère. La seule chose que je vous demande, c’est que vous vous souveniez de moi à l’autel du Seigneur, ut ad altare Domini memineritis mei. »

Que l’on me pardonne, ajoute S. Augustin, les larmes que j’ai alors versées: car il ne fallait pas pleurer cette mort qui n’était que l’entrée dans la véritable vie. Toutefois, considérant des yeux de la foi la misère de notre nature déchue, je pouvais répandre devant vous, Seigneur, des larmes autres que celles de la chair, les larmes qui coulent à la pensée du péril où se trouve toute âme qui a péché en Adam.

« Certes ma mère a vécu de manière à glorifier votre nom par la vivacité de sa foi et la pureté de ses mœurs; cependant, oserais-je affirmer qu’aucune parole contraire à la sainteté de votre loi n’est sortie de ses lèvres ? Hélas ! que devient la vie la plus sainte, si vous l’examinez dans la rigueur de votre justice ? »

C’est pourquoi, ô le Dieu de mon cœur, ma gloire et ma vie ! je laisse de côté les bonnes œuvres que ma mère a faites, pour vous demander seulement le pardon de ses péchés. Exaucez-moi par les blessures sanglantes de Celui qui mourut pour nous sur la croix, et qui maintenant, assis à votre droite, est notre intercesseur.

« Je sais que ma mère a toujours fait miséricorde, qu’elle a pardonné de bon cœur les offenses, remis les dettes qu’on avait contractées envers elle; remettez-lui donc ses dettes à elle-même, si durant les longues années de sa vie elle en a contracté envers vous. Pardonnez-lui, Seigneur, pardonnez-lui, et n’entrez pas en jugement avec elle, car vos paroles sont véritables: vous avez promis miséricorde aux miséricordieux. »

Cette miséricorde, je crois que vous la lui avez déjà faite, ô mon Dieu; mais acceptez l’hommage de ma prière. Souvenez-vous qu’au moment de son passage à l’autre vie, votre servante ne songea pour son corps ni à de pompeuses funérailles, ni à des parfums précieux; elle ne demanda pas un sépulcre magnifique, ni qu’on la transportât dans celui qu’elle avait fait construire à Tagaste, sa patrie; mais seulement que nous fissions mémoire d’elle à votre autel, dont elle appréciait les mystères. Vous le savez, Seigneur, tous les jours de sa vie elle avait participé à ces divins mystères, qui renferment la Victime sainte dont le sang a effacé la cédule de notre condamnation.

« Qu’elle repose donc en paix avec mon père son mari, avec l’époux auquel elle fut fidèle dans les jours de son union, et dans les tristesses de son veuvage; avec celui dont elle s’était faite l’humble servante pour le gagner à vous, Seigneur, par sa douceur et sa patience. Et vous, ô mon Dieu, inspirez à vos serviteurs qui sont mes frères, inspirez à tous ceux qui liront ces lignes, de se souvenir à votre autel de Monique, votre servante, et de Patrice, qui fut son époux. Que tous ceux qui vivent encore dans la lumière trompeuse de ce monde, se souviennent donc pieusement de mes parents, afin que la dernière prière de ma mère mourante soit exaucée, au-delà même de ses vœux. »

Ce beau passage de S. Augustin nous montre le sentiment de ce grand Docteur au sujet des suffrages pour les défunts; et il fait voir clairement que le premier et le plus puissant de tous les suffrages est le saint Sacrifice de la messe.