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La cité mystique de Dieu – Chapitre IV

Les décrets divins y sont distribués par instants, déclarant ce que Dieu détermina en chacun, touchant sa communication au dehors.

35. Il me fut manifesté que cet ordre se devait distribuer par les instants qui suivent : Au premier, Dieu connut ses attributs divins, ses perfections et cette ineffable inclination qu’il avait de se (364) communiquer hors de lui-même; et ce fut la première connaissance des communications au dehors. Sa Majesté contemplant la nature, la vertu et l’efficace que ses perfections infinies avaient pour produire des choses magnifiques, vit dans son équité qu’il était très convenable, et comme de la justice et de la nécessité, qu’une si souveraine bonté se communiquât, afin d’opérer selon son inclination communicative, et afin d’exercer sa libéralité et sa miséricorde, distribuant au dehors d’elle-même avec sa magnificence la plénitude . de ses trésors infinis que la Divinité renferme. Parce qu’étant tout infini, il lui est bien plus naturel de faire des dons et des grâces qu’au feu de monter à sa sphère, qu’à la pierre de descendre à son centre, et qu’au soleil de répandre sa lumière. Et cette profonde mer de perfections, cette abondance de trésors et cette infinité impétueuse de richesses désirent par leur propre inclination les voies de se communiquer aussi bien que par la connaissance qui leur vient de la volonté et de la sagesse du même Dieu, que ce n’est pas diminuer ses dons ni ses grâces que de les communiquer, mais plutôt eu quelque façon les augmenter en ouvrant cette source inépuisable de richesses.

36. Dieu regarda tout cela dans ce premier instant après la communication ad intra, ou su dedans, par les émanations éternelles. Et en les regardant il se trouva comme obligé par lui-même de se communiquer ad extra, c’est-à-dire au dehors de son être, connaissant qu’il était saint, juste, miséricordieux et (365) pieux de le faire, puisque rien ne s’y pouvait opposer. Et nous pouvons nous imaginer, selon notre manière de concevoir, qu’il manquait quasi quelque chose à la tranquillité de Dieu, jusqu’à ce qu’il fût arrivé au centre des créatures, dans lesquelles et avec lesquelles il devait prendre ses délices (1) en leur faisant part de sa divinité et de ses perfections.

37. Deux choses me causent de l’admiration, me suspendent, m’attendrissent et m’anéantissent dans cette connaissance et dans cette lumière que je reçois. la première est cette inclination que j’ai découverte en Dieu, et cette grande volonté qui est en’ lui de communiquer sa divinité et les trésors de sa gloire. La seconde, est l’immensité ineffable et incompréhensible des biens et des dons que je connus qu’il destinait et qu’il voulait distribuer, ne laissant pas avec tout cela d’être autant infini que s’il ne sortait aucune chose de lui. Je connus dans cette inclination et dans ce désir de sa Majesté qu’elle était disposée de sanctifier, de justifier et de remplir de dons et de perfections toutes les créatures en général et en particulier, et de donner à chacune plus que les anges et les séraphins n’ont reçu, quand même toutes les gouttes de la mer et les grains de sable, les étoiles, les plantes, les éléments et tontes les créatures irraisonnables seraient capables de raison et de ses dons, pourvu que de leur côté elles n’y missent aucun obstacle capable de l’empêcher. O épouvantable horreur du péché et de sa malice, qui seul peut arrêter ce torrent impétueux de tant de biens éternels !

38. Il fut conféré et décrété dans le second instant de faire cette communication de la divinité à raison de la grande gloire et de l’exaltation qui en résulterait au dehors à sa Majesté, par la manifestation de ses grandeurs. Et Dieu regarda dans cet instant cette propre exaltation comme la fin de ses communications qui le devait faire connaître, louer et glorifier en manifestant sa libéralité et sa toute-puissance.

39. Dans le troisième instant, on connut et détermina l’ordre et la manière de faire cette communication, en façon que l’exécution d’une si grande résolution fût à la plus grande gloire de Dieu; l’ordre qu’il devait y avoir entre les objets et la manière, et la différence de leur communiquer la divinité et les attributs, afin que ce mouvement du Seigneur eût (à notre façon de concevoir) une fin honnête et des objets proportionnés, et qu’il se trouvât parmi eux la plus belle et la plus admirable de toutes les harmonies et de toutes les subordinations. Il fut déterminé en premier lieu dans cet instant que le Verbe divin prendrait chair humaine et se rendrait visible. La perfection et la disposition de la très sainte humanité de notre Seigneur Jésus-Christ y furent décrétées, et la forme en resta dans l’entendement divin. En second lieu, celles des autres qui devaient recevoir l’humanité à son imitation, y eurent place; l’entendement divin y désignant l’harmonie de la nature humaine, ses avantages, la disposition du corps organisé et l’âme qui le (367) devait animer avec ses puissances, pour connaître son Créateur et en jouir, capable de discerner le bien d’avec le mal, et avec une volonté libre pour aimer le même Seigneur.

40. Je découvris qu’il était comme nécessaire, pour des raisons très-relevées que je ne saurais exprimer, que cette union hypostatique de la seconde personne de la très-sainte Trinité avec la nature humaine fût le premier ouvrage, et le premier objet par où l’entendement et la volonté divine sortissent premièrement au dehors. L’une des raisons est, parce qu’après que Dieu se fut connu et aimé dans lui-même, il était le plus convenable et du plus bel ordre de connaître et d’aimer ce qui était le plus immédiat à sa divinité, comme l’est l’union hypostatique. Et l’autre, parce que sa divinité se devait aussi communiquer substantiellement au dehors, s’étant communiquée au dedans; afin que l’intention et la volonté divine commençassent leurs couvres par la fin la plus relevée, et que ses attributs se communiquassent avec une très-belle harmonie ; que ce feu de la divinité opérât premièrement le plus grand de tous ses ouvrages en ce qui lui était le plus immédiat, comme l’était l’union hypostatique; que sa divinité commençât en premier lieu par celui qui devait arriver su plus haut et au plus excellent degré, après le même Dieu, de sa connaissance, de son amour, des opérations et de la gloire de sa même divinité, et que Dieu ne se mit pas (selon notre façon de parler) comme en danger d’être privé de cette fin, car c’était avec lui seul qu’il pouvait trouver (368) quelque proportion et quelque espèce de justice qui méritât un si merveilleux ouvrage. Il était aussi convenable et comme nécessaire que, puisque Dieu voulait créer plusieurs créatures, il les créât avec ordre et subordination, et que celle-ci fût la plus admirable et la plus glorieuse de toutes. Et par cette raison il y en devait avoir une qui en fût le chef et au-dessus de toutes, et quelle fût, autant qu’il serait possible, immédiate et unie à Dieu, afin que par elle et par son moyen tous eussent accès à sa divinité. Et c’est pour ces raisons et plusieurs autres (que je ne puis exprimer) que la grandeur des ouvrages de Dieu a trouvé en la seule personne du Verbe incarné de quoi se satisfaire, parce que par lui il y avait dans la nature un très-bel ordre, qui sans lui ne s’y trouverait pas.

41. Dans le quatrième instant, les dons et les grâces qui se devaient donner à (humanité de notre Seigneur Jésus-Christ, unie à la divinité, furent décrétées. Ici le Très-Haut ouvrit la main de sa libéralité toute-.puissante et de ses attributs pour enrichir la très-sainte humanité et l’âme de Jésus-Christ par l’abondance de ses dons et de ses grâces dans la plus grande plénitude et au plus haut degré qui fût possible. Dans cet instant se détermina ce que David a dit depuis : L’impétuosité du fleuve de la divinité réjouit la cité de Dieu (1); le torrent de ses dons se dégorgeant dans cette humanité du Verbe, lui communiqua toute la science infuse, toute cette béatitude, cette grâce et cette gloire dont son âme très-sainte était capable, et qui convenait au sujet, qui était vrai Dieu et vrai homme tout ensemble, et chef de toutes les créatures capables de la grâce et de la gloire, qui leur devaient résulter de ce torrent impétueux de la manière qu’il arriva.

42. Le décret et la prédestination de la Mère du Verbe incarné appartient conséquemment et comme en second lieu à ce même instant, parce que je découvris ici que cette pure créature fut ordonnée avant qu’il y eût d’autre décret d’en créer aucune autre. Ainsi elle fut conçue dans l’entendement divin’ la première de toutes, comme il était convenable à la dignité, à l’excellence et aux dons de l’humanité de son très-saint Fils; et incontinent, toute l’impétuosité du fleuve de la Divinité et de ses attributs, immédiatement avec lui, se versa en elle, autant qu’une pure créature était capable de le recevoir, et que sa dignité de Mère le requérait.

43. J’avoue que dans la connaissance que j’eus de des très-hauts mystères et décrets, je fus ravie d’admiration et tout hors de moi-même. Et connaissant cette très-sainte et très-pure créature, formée et désignée dans l’entendement divin dès le commencement et avant tous les siècles, enivrée de joie, je glorifie le Tout-Puissant de l’admirable et mystérieux décret qu’il fit de nous créer une si pure, si grande, si mystique et si divine créature, plus digne d’être admirée et louée de toutes les autres, qu’il n’est possible d’en faire la description. Et je pourrais (370) bien dire dans cette admiration ce que dit saint Denis l’Aréopagite, que si la foi ne m’enseignait et la connaissance de ce que je vois ne me convainquait que c’est Dieu qui la forme dans son idée, et que sa seule toute-puissance pouvait et peut former une telle image de sa divinité; et si tout cela ne m’était représenté dans un même temps, je pourrais douter si cette Vierge Mère aurait été elle – même une divinité.

44. Oh! combien de larmes sortent de mes yeux, et quelle perçante admiration ressent mon âme, de voir que ce divin prodige et cette merveille du Très-Haut ne soit pas connue, ni manifestée à tous les mortels! On en tonnait beaucoup, mais on en ignore bien davantage, parce que ce livre scellé n’a pas été ouvert. La connaissance de ce tabernacle de Dieu me suspend, et je reconnais son auteur plus admirable en sa formation que dans tout le reste des autres créatures inférieures à cette Dame, bien que leur diversité publie hautement la gloire et la puissance de leur Créateur mais cette Reine les renferme toutes, et possède plus de trésors elle seule que toutes les autres ensemble; la variété et l’inestimable valeur de ses richesses exaltent et glorifient plus son auteur qu’elles ne sauraient faire.

45. Dans cet instant il fut promis au Verbe (selon notre manière de parler), comme par un contrat touchant la sainteté, la perfection et les dons de grâce et de gloire, que celle qui était destinée pour être sa Mère devait recevoir, combien serait protégée et défendue cette véritable cité de Dieu, dans laquelle sa Majesté contempla les grâces et les mérites que cette princesse devait acquérir pour soi, et les fruits qu’elle pourrait procurer à son peuple par l’amour et par le retour qu’il en recevrait. Dans ce même instant, et comme en troisième et dernier lieu, Dieu détermina de créer un endroit où le Verbe fait homme et sa Mère pussent habiter et converser. Il créa en premier lieu, à leur considération et pour eux seuls, le ciel,les astres, la terre, les éléments et tout ce qu’ils contiennent. Le second décret et l’intention suivante fut pour les membres dont il devait être le chef et pour les sujets dont il devait âtre le roi; car tout le nécessaire fut disposé par avance avec une providence royale.

46. Je passe au cinquième instant, bien que j’aie trouvé ce que je cherchais. La création de la nature angélique fut déterminée dans ce cinquième: car étant plus excellents et plus proportionnés à la Divinité par leur être spirituel, leur création, l’admirable disposition des neuf choeurs et des trois hiérarchies furent premièrement prévues et décrétées. Ayant été crées en premier lieu pour la gloire de Dieu, pour servir, pour connaître et pour aimer sa Majesté, néanmoins ils furent ordonnés en second lieu pour assister, glorifier, honorer et servir l’humanité divinisée dans le Verbe éternel, et la reconnaître pour leur chef, et sa très-sainte Mère pour leur reine, avec ordre de les suivre en toutes leurs voies (1). Et notre Seigneur Jésus-Christ leur mérita dans cet instant par ses mérites infinis, présents et prévus, toutes les grâces qu’ils recevraient; il fut même établi leur chef, leur modèle et leur roi souverain, dont ils étaient sujets. Et, bien que le nombre des anges fût infini, les mérites de notre Seigneur Jésus-Christ étaient plus que suffisants pour leur mériter la grâce.

47. La prédestination des bons et la réprobation des mauvais anges appartient à cet instant, dans lequel Dieu vit et connut par sa science infinie les oeuvres des uns et des autres, avec l’ordre qu’il fallait pour prédestiner par sa volonté et par sa miséricorde ceux qui lui devaient âtre obéissants, et pour réprouver par sa justice ceux qui devaient se révolter contre sa Majesté par leur orgueil, par leur désobéissance et par leur amour-propre désordonné. Il fut déterminé dans ce même instant de créer le ciel empyrée, où Dieu devait manifester sa gloire et récompenser les bons dans cette même gloire ; la terre et le reste pour l’usage des autres créatures; et dans son centre ou son plus bas lieu, l’enfer pour y punir les mauvais anges.

48. Dans le sixième instant, il fut arrêté de créer un peuple et une multitude d’hommes à Jésus-Christ, qui avaient été désignés auparavant dans l’entendement et dans la volonté divine; leur formation fut décrétée à son image et à sa ressemblance, afin que le Verbe humanisé eût des frères semblables et inférieurs à lui, dont il serait le chef. Dans cet instant l’ordre de la création de tout le genre humain fut déterminé, (373) qui commencerait d’un seul homme et d’une seule femme, qui se multiplierait par leur moyen, jusqu’à la sainte Vierge et à son Fils, selon l’ordre qu’il y fut conçu. On y ordonna, par les mérites de Jésus-Christ notre Sauveur, la grâce, les dons qu’on leur devait faire, et la justice originelle s’ils y voulaient persévérer; et l’on. y prévit la chute d’Adam, et en lui celle de tous ses descendants, excepté la sainte Vierge, qui, ne fut pas comprise dans ce décret; on y ordonna leur remède, et que la très-sainte humanité serait passible; lés prédestinés y furent choisis par une grâce libérale, et les réprouvés rejetés par une justice équitable.

Tout ce qui était nécessaire pour la conservation de la nature humaine et pour obtenir cette fin de la rédemption et de. la prédestination y fut ordonné; leur volonté libre étant laissée à tous les hommes, parce cela était plus conforme à leur nature et à la justice divine. On ne leur fit aucun tort, parce que, s’ils purent pécher avec leur libre arbitre, ils pouvaient ?ne le pas faire avec la grâce et la lumière de la raison; car Dieu ne devait violenter personne, comme aussi il ne prétend pas manquer au besoin, ni refuser le nécessaire à qui que ce soit. Ayant écrit sa loi dans les cœurs de tous les hommes (1), personne ne peut l’excuser de ne pas le reconnaître et de ne pas l’aimer comme le souverain bien et l’auteur de tout ce qui est créé.

49. Je connaissais dans l’intelligence de ces mystères avec une perçante clarté les grands et relevés motifs que les mortels avaient de louer et d’adorer leur Créateur et Rédempteur, par ce qui nous était manifesté dans ces ouvrages de sa gloire et de sa puissance. Je connaissais aussi combien ils sont lents à reconnaître ces obligations et à correspondre à de tels bienfaits; et combien sont justes les raisons qu’a le Très-Haut de se plaindre et de s’indigner de cet oubli. Sa Majesté me commanda et m’exhorta de ne pas tomber dans cette ingratitude, mais au contraire de lui offrir un sacrifice de louange et un cantique nouveau, et de le glorifier pour toutes les créatures.

50. Mon très-haut et incompréhensible Seigneur, qui pourrait avoir l’amour et les perfections de tous les anges et de tous les justes ensemble, pour glorifier et louer dignement vos grandeurs ! Je déclare, mon tout-puissant Seigneur, que cette chétive créature n’a pu mériter un si mémorable bienfait, que d’avoir reçu une si claire connaissance et une si grande lumière de votre ineffable Majesté; dans laquelle vue je vois aussi ma bassesse, que j’ignorais avant cette heure fortunée, ne pénétrant pas l’importance de cette vertu humiliante que l’on découvre et que l’on apprend dans cette science. Je ne voudrais pas me flatter de la posséder, mais je ne voudrais pas non plus nier avoir connu le moyen assuré de la trouver; parce que votre lumière, mon divin Maître, m’a éclairée, et le flambeau de votre grâce m’a découvert les voies qui me font connaître (3759 ce que j’ai été, ce que je suis (1), et me font craindre ce que je puis devenir. Vous avez, Seigneur, éclairé mon entendement et enflammé ma volonté par le très-noble objet de ces puissances, et vous m’avez entièrement soumise à tout ce qui peut vous plaire; j’en fais la déclaration à tous les mortels, afin qu’ils m’abandonnent et que je les abandonne. Je suis donc à mon bien-situé, et (quoique je ne le mérite pas) mon bien-aimé est à moi (2). Fortifiez donc, Seigneur, ma faiblesse, afin que je coure après les charmes de vos odeurs (3), qu’en courant je vous possède, qu’ut vous possédant je ne vous abandonne plus, et que je sois sans crainte de vous laisser et de vous perdre.

51. Je suis fort briève et bégayante dans ce chapitre, car on en pourrait faire plusieurs livres; mais j’abrége, parce que les paroles me manquent et que suis une pauvre ignorante, mon intention ayant été de déclarer seulement comme la très-sainte Vierge et Mère fut désignée et prévue avant tous les siècles dans l’entendement divin (4). Après quoi je me retire dans mon intérieur pour y contempler et admirer en silence ce que je ne puis exprimer de ce mystère ineffable, et pour y louer en esprit l’auteur de ces merveilles, lui disant le cantique des bienheureux : Saint, Saint, Saint est le Dieu des armées (5).

La cité mystique de Dieu – Chapitre III

De la connaissance que j’eus de la Divinité, et du décret que Dieu fit de créer toutes choses

26. Que vos jugements sont incompréhensibles, ô mon Dieu, et que vos voies sont impénétrables 1 Votre commencement et votre fin sont autant inconnus qu’impossibles à trouver, vous êtes et vous serez toujours le même; qui pourra donc vous résister, qui pourra connaître votre grandeur, et qui pourra raconter vos œuvres magnifiques ? Où se trouvera ce téméraire, qui aura la hardiesse de vous dire. Pourquoi les avez-vous faites ainsi ? Votre trône est par-dessus toutes choses, et nos regards n’y sauraient arriver ni notre entendement vous comprendre. Soyez béni, ô Roi de gloire, de ce que vous avez daigné découvrir à votre servante et à ce chétif ver de terre de grands secrets et de très-hauts mystères, ayant suspendu mon esprit et m’ayant élevée dans un état où j’ai vu ce que je ne saurais exprimer. J’ai vu le Seigneur et le Créateur de tout ce qui a l’être. J’ai vu une grandeur en elle-même avant qu’elle eût rien créé; j’ignore de quelle façon elle me fut montrée, mais non pas ce que je vis et ce que j’entendis. Sa Majesté, qui pénètre toutes choses, fait qu’ayant à parler de sa divinité, mes pensées me jettent dans le ravissement, mon âme est dans la crainte, mes puissances se suspendent dans leurs opérations, et toute la partie supérieure de mon âme abandonne l’autre, elle congédie les sens pour s’envoler vers ce qu’elle aime, délaissant ce qu’elle anime. Dans ces défaillances et dans ces amoureuses pâmoisons, mes yeux, fondent en larmes et ma langue devient muette. O mon très-haut et incompréhensible Seigneur! objet infini de mon entendement, comment me trouvé-je anéantie lorsque je suis en votre présence (car vous êtes éternel et sans borne), mon être se réduit en poussière, et à peiné puis-je m’apercevoir de moi-même? Comment est-ce que cette pauvre créature osera regarder votre magnificence et votre souveraine majesté? Assistez-moi, Seigneur, fortifiez ma vue et encouragez ma crainte, afin que je puisse raconter ce que j’ai vu et obéir à vos ordres.

27. Je vis par mon entendement de quelle manière le Très-Haut était en lui-même, et j’eus une claire et véritable connaissance que c’est un Dieu infini en sa substance et en ses attributs, qu’il est éternel, qu’il est une souveraine trinité et un seul Dieu en trois personnes: trois, afin que les opérations de se connaître, de se comprendre et de s’aimer soient exercées; et un seulement, pour jouir du bien de l’unité éternelle. Il est trinité de Père, de Fils, et de Saint-Esprit. Le Père n’est pas fait, ni créé, ni engendré, et il ne le peut pas être ni avoir aucune origine. Je connus que le Fils est du Père seul par une éternelle génération, qu’ils sont égaux en l’éternité, et qu’il est engendré de la fécondité de l’entendement du Père, et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils par amour. Dans cette inséparable trinité, il n’est rien qu’on puisse dire premier ni dernier, plus grand ni moindre. Les trois personnes sont en elles-mêmes également éternelles et éternellement égales; je connus que c’est une unité d’essence en une trinité de personnes, un Dieu en cette inséparable trinité, et trois personnes en l’unité d’une substance. Les personnes ne se confondent pas pour être un Dieu, ni la substance ne se sépare pas ou n’est pas divisée pour être en trois, personnes, qui étant distinctes dans le Père, dans le Fils, et dans le Saint-Esprit, ne sont qu’une même divinité; la gloire en est égale et la majesté, le pouvoir, l’éternité, l’immensité, la sagesse, la sainteté et tous les attributs le sont aussi. Et quoique les personnes dans lesquelles subsistent ces perfections infinies soient trois, néanmoins il n’y a qu’un seul Dieu véritable, qu’un Saint, qu’un Juste, qu’un Puissant, qu’un Éternel, et qu’un Infini.

28. Je découvris aussi que cette divine Trinité se comprenait par un simple regard, sans avoir besoin d’une nouvelle ni distincte connaissance; que le Père fait autant que le Fils, et le Fils et le Saint-Esprit autant que le Père; qu’ils s’aiment réciproquement par un même amour immense et éternel, que cette unité entend, aime et opère également et indivisiblement; qu’elle est une nature simple, incorporelle et indivisible, et un être du véritable Dieu, dans lequel se trouvent en un degré suprême et infini toutes les perfections unies et assemblées.

29. Je connus la nature de ces perfections du Très-Haut, je découvris qu’il est beau sans laideur, grand sans quantité, bon sans qualité, éternel sans succession de temps, fort sans faiblesse, vie sans mortalité, et véritable sans fausseté; qu’il est présent en tout lieu, le remplissant sans l’occuper, et se trouvant en toutes choses sans extension; qu’il n’y a point de contradiction dans sa bonté ni de défaut dans sa sagesse; qu’il est incompréhensible en cette sagesse, terrible dans ses conseils, juste dans ses jugements, très-secret dans ses pensées, véritable dans ses paroles, saint dans ses œuvres et riche en ses trésors; que l’espace ne lui donne pas plus d’étendue, ni le raccourci ne le rétrécit pas; que sa volonté n’est point sujette au changement; qu’il n’y a ‘en lui ni passé ni avenir; que les choses tristes ne le peuvent point affliger; que l’origine ne lui adonné aucun commencement, et que le temps ne lui donnera aucune fin. O immensité éternelle! combien d’espace sans bornes ai- je découvert en vous quelle infinité ne reconnais-je pas dans votre être infini! La vue ne saurait se lasser ni su borner contemplant cet objet sans fin. C’est un être immuable, un être au-dessus de tout être, une sainteté très-parfaite et une vérité très-infaillible; il est l’infini, la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur, la gloire et la cause de cette même gloire, le repos sans lassitude et la souveraine bonté. Enfin je vis toutes choses en le voyant, et je ne saurais trouver le moyen de dire ce que je vis.

30. Je vis comme le Seigneur était avant que de créer aucune chose, et je considérai avec admiration où il faisait sa demeure, car il est vrai qu’alors il n’y avait point de ciel empyrée ni d’autres cieux inférieurs; point de soleil, ni de lune, ni d’étoiles, ni aucun élément. Le Créateur était seulement, sans qu’il y eût rien de créé. Tout était désert, sans anges, sans hommes et sans animaux; et par cette vue je connus que l’on doit nécessairement convenir que Dieu était en lui-même, et qu’il n’avait besoin d’aucune créature, parce qu’il était autant infini en ses attributs avant que de les créer qu’après les avoir tirées du néant; car il les eût et les aura pendant toute son éternité comme dans un sujet indépendant et incréé; aucune perfection ne pouvant manquer à sa divinité, parce qu’elle les contient toutes, et elle est seule ce qu’elle est, tous les avantages des créatures et tout ce qui a l’être se trouvant dans cet être infini d’une façon inconcevable et très-éminente, comme des effets dans leur cause.

31. Je connus que le Très-Haut était permanent en, lui-même, lorsque les trois divines personnes firent le décret (selon notre façon de concevoir) de communiquer leurs perfections et d’en faire des largesses. Il faut remarquer, pour mieux comprendre ceci, que Dieu connaît toutes choses par un acte indivisible, très-simple et sans discours; qu’il n’en connaît point une par la connaissance d’une autre qui l’ait précédée, comme nous, qui raisonnons et discourons, ne les connaissant que par divers actes de notre entendement; parce que la connaissance de Dieu les pénètre toutes ensemble dans un moment, sans qu’il y ait dans son entendement infini ni première, ni dernière, se trouvant toutes ramassées dans cette science divine et incréée, comme elles le sont dans l’être de Dieu, où elles sont renfermées et contenues comme dans leur premier principe.

32. Dans cette science de simple intelligence que nous appelons première selon la préséance naturelle de l’entendement sur la volonté, il faut considérer en Dieu un ordre, non de temps, mais de nature, selon lequel nous concevons que l’acte de son entendement précéda celui de sa volonté; car nous considérons premièrement en lui le seul acte d’entendre sans réfléchir sur le décret qu’il forma de vouloir créer quelque chose. Dans cet instant donc, les trois personnes divines conférèrent ensemble par un acte d’entendement de la convenance des œuvres ad extra, c’est-à-dire de ce que sa puissance devait tirer du néant, et de toutes les créatures qui ont été; qui sont et qui seront.

33. J’eus la hardiesse de demander à sa Majesté de satisfaire su désir que j’avais de savoir l’ordre qu’elle tint dans la résolution qu’elle fit de créer toutes choses, et ce que nous en devons croire, ne le demandant que pour apprendre le rang que la Mère de Dieu eut dans l’entendement divin; et je dirai comme il me sera possible ce qu’elle daigna me ré pondre et me manifester, et l’ordre que je découvris dans ces idées divines, le réduisant en instants, parce que autrement nous ne pourrions pas proportionner la connaissance de cette science de Dieu à notre capacité; laquelle science nous appellerons ici science de vision, dans laquelle ne trouvent les idées ou les images des créatures que Dieu détermina de créer, et qu’il tient représentées dans son entendement, les connaissant infiniment mieux que nous ne les voyons et ne les connaissons présentement nous-mêmes.

34. Or, bien que cette science divine soit une, très-simple et très-indivisible; néanmoins, comme les choses qu’elle regarde sont plusieurs et qu’elles ont un tel ordre entre elles, que les unes sont avant les autres, que les unes reçoivent l’être ou l’existence des autres, et qu’ elles ont une mutuelle dépendance, il nous faut pour cette raison diviser la science et la volonté de Dieu en plusieurs instants ou en plusieurs actes qui correspondent aux divers instants de l’ordre des objets. Ainsi nous disons que Dieu connut et détermina une chose avant l’autre et par une autre, et que s’il n’avait pas premièrement voulu ou connu par cette science de vision une chose, il ne voudrait pas l’autre. Nous ne devons pas inférer de cela que Dieu eut plusieurs actes d’entendement ni de volonté; mais nous voulons faire entendre que, comme les choses succèdent les unes aux autres, et ont un tel enchaînement, que, les imaginant par cet ordre objectif, noua appliquons (pour les mieux comprendre) ce même ordre dans les actes de la science et de la volonté de Dieu.

La cité mystique de Dieu – Chapitre II

Où il est déclaré de quelle façon le Seigneur manifeste ces mystères et la vie de la Reine du ciel à mon âme, dans l’état où sa divine bonté m’a mise.

12. Afin que l’on soit averti et éclairci dans le reste de cet ouvrage de la façon dont le Seigneur manifeste ces merveilles, il m’a semblé à propos de mettre ce chapitre au commencement, dans lequel je l’expliquerai le mieux qu’il me sera possible, et selon qu’il me sera accordé.

13. J’ai reçu, depuis que j’ai l’usage de la raison, un bienfait du Seigneur que j’estime un des plus grands que sa main libérale m’ait faits: c’est de m’avoir donné une très-grande crainte de le perdre; ce qui m’a toujours poussée et excitée à désirer et à faire ce qui était le plus parfait et le plus assuré, et à demander la continuation de cette grâce au Très-Haut, qui m’a crucifiée en quelque façon, perçant ma chair d’une vive crainte de ses jugements ; je tremble toujours de perdre l’amitié du Tout-Puissant, et même je doute si je la possède. Les larmes que cette perplexité me causait étaient ma continuelle nourriture ; cette crainte m’a fait faire de grandes instances à Dieu, et m’oblige de demander l’intercession de la très-pure Vierge dans ces misérables temps où nous sommes (auxquels les serviteurs de Dieu doivent être cachés, et ne paraître presque point), le suppliant de tout mon cœur qu’il me conduise par une voie assurée et cachée aux yeux des hommes.

14. Le Seigneur me répondit à ces demandes réitérées: «Ne crains point et ne t’afflige pas, ô âme, je te mettrai dans un état et dans un chemin de lumière et de sûreté si caché et si relevé, que nul autre que moi ne le pourra connaisse. Dès aujourd’hui je t’ôterai tout ce qui éclate à l’extérieur, et qui peut être exposé au péril; ainsi ton trésor sera caché: garde-le, et conserve-le bien, par la vie la plus parfaite. Je te mettrai dans un sentier secret, clair, véritable et pur; marche par cette route.» Dès lors j’aperçus un changement et un état fort spiritualisé dans mon intérieur. Mon entendement fut doué d’une nouvelle lumière, et on lui communiqua une science avec laquelle il connut toutes choses en Dieu, ce qu’elles sont en elles-mêmes, et leurs opérations; il lui fut manifesté que c’est la volonté du Très-Haut que je les connaisse et que je les pénètre. Cette intelligence et cette lumière qui m’éclaire est sainte et douce, pure et subtile, aiguë et active, assurée et sereine . Elle fait aimer le bien et haïr le mal. C’est une vapeur de la vertu de Dieu , et une simple émanation de ses infinies clartés, que l’on présente à mon entendement comme un miroir, dans lequel j’aperçois par ma vue intérieure, et par le plus suprême de mon âme, plusieurs choses; l’objet paraissant infini par la lumière qui en rejaillit, quoique les vues soit limitées et l’entendement faible. L’on voit le Seigneur comme s’il était assis sur un trône de grande majesté, d’où l’on découvrirait distinctement ses attributs, autant que les forces de l’esprit humain le peuvent permettre; y ayant entre deux comme un voile d’un cristal très-pur qui le couvre, à travers lequel l’on connaît et l’on discerne avec une vive clarté et une grande distinction lés merveilles et les attributs ou perfections de Dieu. Quoique ce voile dont je viens de parler empêche de le voir totalement, immédiatement et intuitivement, néanmoins la connaissance de ce qu’il cache ne cause aucune peine, mais elle est plutôt un sujet d’admiration à l’entendement, parce que l’on comprend que l’objet est infini et que celui qui le contemple est borné; car elle lui donne des espérances que ce voile sera tiré, et qu’on lui en ôtera l’obstacle, quand l’âme sera dépouillée de cette chair mortelle , si elle tâche de s’en rendre digne.

15. Dans cette connaissance, il y a divers degrés et plusieurs manières de voir; et cela dépend de la divine volonté, Dieu étant un miroir volontaire. Quelquefois il se manifeste plus clairement, d’autres fois moins. Quelquefois on y montre quelques mystères, et on en cache d’autres, et toujours ils sont grands. Cette différence suit bien souvent la disposition de l’âme; parce que si elle n’est pas tranquille et en paix, ou qu’elle ait commis quelque faute, ou quelque imperfection, pour petite qu’elle soit, elle ne peut voir cette lumière de la façon que je dis, par laquelle l’on connaît le Seigneur avec tant de clarté et de certitude, qu’elle ne laisse aucun doute de ce qu’on y découvre: au contraire elle persuade et assure que c’est Dieu qui est présent, et elle fait mieux entendre tout ce que sa Majesté dit. Et cette connaissance produit une force solide, efficace et pleine de douceur, pour aimer et servir le Très-Haut, et pour lui obéir. L’on connaît de grands mystères dans cette clarté; l’on y voit combien la vertu est estimable, et combien il est avantageux de la pratiquer et de la posséder; l’on y découvre sa perfection et sa sûreté; et l’on y ressent une force et une vertu qui contraint de pratiquer le bien, de s’opposer su mal, de le combattre et de vaincre bien souvent les passions. L’âme ne saurait être vaincue pendant qu’elle jouit de cette vue et qu’elle conserve cette lumière , qui lui communique le courage et la ferveur, l’assurance et la joie, et qui, par ses soins et par ses impulsions, appelle, relève et donne cette agilité et cette vivacité qui font que la partie supérieure de l’âme attire après soi l’inférieure. Et le corps même s’en ressent, étant presque tout spiritualisé pendant ce temps- là, auquel toutes ses pesantes inclinations sont suspendues.

16. Lorsque l’âme tonnait et ressent ces doux effets, elle dit avec une amoureuse affection au Très-Haut: Tirez-moi après vous: Trahe me post te , et nous courrons ensemble; parce qu’étant unie avec son bien-aimé, elle ne sent point les opérations terrestres; et se laissant attirer par la douceur des parfums de Celui qui la charme, elle se trouve plus on elle aime que là où elle vit. Elle laisse la partie animale déserte, et ne la rejoint que pour la réformer et la perfectionner, et pour y sacrifier les appétits criminels des passions. Que s’ils se veulent quelquefois révolter, elle les rejette avec impétuosité, parce que je ne vis plus, dit-elle, mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi .

17. L’on aperçoit dans cet état, d’une certaine manière, le secours de Jésus-Christ, qui est Dieu et la vie de l’âme, et qui agit dans toutes les saintes opérations et les saints mouvements; et l’on y découvre par la ferveur, par le désir, par la lumière et par l’efficace qui nous secondent en tout ce que nous faisons, une force intérieure que Dieu seul peut causer. L’on y ressent aussi l’amour que la continuation et la vertu de cette lumière produisent, et on y entend intérieurement une parole animée et continuelle , qui nous occupe à tout ce qui est divin, et nous sépare de tout ce qui est humain; et par là l’on découvre que la vertu et la lumière du Soleil de justice, qui éclaire toujours dans les ténèbres, vivent en nous . Ce qui s’appelle proprement être au vestibule de la maison du Seigneur , puisque l’âme est en vue de ce divin Soleil et participe aux rayons qui en sortent .

18. Je ne dis pas que ce soit toute la lumière, mais seulement une partie; et cette partie est une connaissance qui surpasse les forces et le pouvoir de la créature. Le Très-Haut fortifie l’entendement pour le disposer à cette vue, lui donnant une qualité et une lumière surnaturelles, afin qu’il soit proportionné à cette connaissance, qui nous affermit dans cet état par la certitude avec laquelle nous croyons et nous connaissons les autres choses divines: Mais ici la foi nous accompagne aussi, et le Tout-Puissant fait voir à l’âme dans cet état, par sa lumière éternelle, combien elle doit estimer cette science et cette clarté qu’il lui communique; et avec elle tous les biens me sont venus ensemble, et par ses libérales mains j’ai reçu un honneur d’un très-grand prix. Cette lumière me précède en tout ce que je fais; je l’ai apprise sans fiction, et je désire de la communiquer sans envie, et de ne pas céler l’honneur que j’en reçois . Elle est une participation de Dieu et elle produit une grande douceur et une joie singulière . Elle enseigne beaucoup dans un, instant, et elle s’assujettit le cœur , nous retire et nous éloigne avec de puissants efforts de tous les objets qui pourraient nous séduire et qui dans cette lumière nous paraissent d’une amertume horrible: de sorte que l’âme, renonçant aux choses passagères, se va réfugier dans le sanctuaire de l’éternelle Vérité, et entre dans le cellier du Très- Haut , où par ses ordres je suis ornée de la charité, qui m’incite à être patiente et douce, sans envie et sans orgueil ni ambition ; de n’être point colère, de ne juger mal de personne et de souffrir tout ; ne cessant de m’instruire et de m’exhorter par de fortes impulsions dans le plus secret de mon âme, afin que je pratique toujours ce qui est le plus saint et le plus pur, m’enseignant même les moyens de le faire: et si je manque encore à la moindre petite chose, elle me reprend sans en laisser échapper aucune.

19. C’est une lumière qui dans un même temps éclaire et anime, enseigne et reprend, mortifie et vivifie, appelle et retient, instruit et violente; nous fait distinguer le bien et le mal, l’élevé et le profond, la longueur et la largeur , le monde, son état, sa disposition et ses tromperies, ses vaines promesses et l’infidélité de ses habitants et de ses amateurs; et surtout elle m’enseigne à le fouler, à le mépriser et A ne m’attacher qu’au Seigneur, le regardant comme le souverain maître et le gouverneur de toutes choses. Je vois et je connais en sa Majesté la disposition et les vertus des éléments; le commencement, le milieu et la fin des temps, ses vicissitudes et ses variétés, le cours des années, l’harmonie des créatures et leurs qualités ; tout ce qui est le plus caché dans les hommes, leurs opérations et leurs pensées, et combien elles sont éloignées de celles du Seigneur; les périls dans lesquels ils vivent et les sinistres voies qu’ils suivent; les états, les gouvernements, leur inconstance et leur peu de fermeté; en quoi consiste leur commencement, leur fin, et ce qu’ils ont de véritable ou de trompeur. L’on connaît et l’on découvre fort distinctement toutes ces choses en Dieu par le moyen de cette lumière, y connaissant même les personnes et leur naturel. Il y a pourtant un état inférieur à celui dont je viens de parler, qui est ordinaire à l’âme, dans lequel elle, a véritablement l’usage de l’essentiel et de l’habitude de cette lumière, mais non pas de toute sa clarté. Ce qui lui limite cette si haute connaissance des personnes et des états, des secrets et des pensées que l’on reçoit dans le premier; parce que je n’ai pas plus de connaissance dans celui-là qu’il ne m’en faut pour me délivrer des dangers, pour éviter le péché et pour avoir une tendre et véritable compassion de mon prochain; sans que je me puisse donner la liberté de me déclarer à personne, ni de découvrir ce que je connais; car si l’auteur de ces merveilles ne me donne la permission et ne me commande parfois de donner des avis à quelqu’un, il semble que je devienne muette: et quand je lui rends ce bon office, ce doit être sans trop me déclarer, mais en lui touchant le cœur par des raisons évidentes et claires, communes et charitables, et en priant pour ses nécessités, n’ayant cette pénétration que pour cela.

20. Bien que j’aie pénétré toutes ces choses avec une grande clarté, néanmoins le Seigneur ne m’a jamais découvert qu’une âme se dût perdre: et ç’a été un effet de sa Providence, parce que la damnation d’une personne ne se manifeste pas sans un grand sujet; outre que je mourrais sans doute de douleur, si je le connaissais, et ce serait un effet que cette lumière produirait, car c’est une chose fort déplorable de voir qu’une âme doive être privée de Dieu pour toujours. Je l’ai prié de ne pas me découvrir cette malheureuse perte de personne; et si je pouvais délivrer quelqu’un du péché pari ma propre vie, je le ferais avec plaisir et je ne refuserais pas que le Seigneur me le découvrit; mais pour celui auquel il n’y a point de remède, je le prie de me le cacher.

21. On ne me donne pas cette lumière pour m’obliger à déclarer mon secret en particulier, mais afin que j’en use avec prudence et avec sagesse. Elle me pénètre comme une substance qui vivifie (quoiqu’elle ne soit qu’un accident), et qui émane de Dieu comme une habitude, par laquelle je dois régler mes sens et la partie inférieure de mon âme. Car dans la supérieure je jouis toujours d’une vision et d’un état de pais qui me font connaître intellectuellement tous les mystères et les secrets de la Reine du ciel que l’on m’y découvre, aussi bien que plusieurs autres de notre sainte foi, qui me sont presque continuellement présents: et je ne perds jamais cette lumière de vue. Que si quelquefois je m’abaisse comme une misérable créature avec quelque attache aux choses humaines, à l’instant le Seigneur m’appelle avec une douce rigueur, m’oblige de retourner à lui et d’être attentive à ses paroles, à la connaissance de ses mystères et de ses grâces, aux vertus et aux opérations tant extérieures qu’intérieures de la très-sainte Vierge, comme je vais le déclarer.

22. Dans ces états spirituels et dans la clarté de nette même lumière je connaissais et je voyais la même Reine, Mère et Vierge, quand elle me parlait; et les anges, leur nature et leur excellence. Quelquefois aussi je les connais et je les vois en Dieu, et d’autres fois en eux-mêmes; mais avec cette différence, que pour les connaître en eux-mêmes il me faut, descendre quelques degrés plus bas. Et lorsque cela arrive je m’en aperçois par le changement des objets et par les divers mouvements de mon entendement. Je vois et j’entends ces princes célestes; je leur parle dans ces degrés inférieurs; ils y conversent avec moi, et m’éclaircissent de plusieurs de ces mystères que le Seigneur m’a montrés. La Reine du ciel m’y déclare et m’y manifeste ceux de sa très-sainte vie, et toutes les merveilles qui s’y sont passées; et je les distingue tous avec ordre par les divins effets que je ressens dans mon âme.

23. Je les vois en Dieu comme dans un miroir volontaire, sa Majesté m’y montrant les saints qu’elle veut et de la manière qu’il lui plaît, avec une grande clarté et avec des effets plus relevés; on y connaît avec une admirable lumière le même Seigneur, les saints, leurs vertus héroïques, leurs prodiges, et comme ils les ont opérés avec la grâce, rien ne leur ayant été impossible par son secours et par sa, vertu : la créature se trouvant dans cette connaissance plus abondante, plus remplie de vertu et de consolation, et comme dans le repos de son centre; parce que la lumière qu’on y ressent est d’autant plus forte, ses effets plus relevés, sa substance et sa certitude plus grandes, que ce repos est plus intellectuel, moins corporel et moins imaginaire. On y remarque encore ici une différence car l’on y connaît que cette vue ou cette connaissance du même Seigneur, de ses attributs et de ses perfections, est plus élevée; et que ce qui en résulte est d’une douceur inconcevable; et même que la connaissance des créatures en Dieu est inférieure à celle-là. Il me semble que cette subordination naît en partie de l’âme même: car comme sa vue est si bornée, elle ne,peut pas s’appliquer si fort à Dieu, ni le connaître si parfaitement avec les créatures que lorsqu’elle connaît sa seule Majesté sans elles: il semble même que dans cette seule vue on reçoit une plus grande plénitude de consolation, que quand on voit les créatures en Dieu. Cette connaissance de la divinité est si délicate, qu’elle diminue à mesure que nous y mêlons quelque autre chose, su moins pendant que nous sommes dans cette vie mortelle.

24. Je vois dans l’autre état plus inférieur à celui que j’ai dit, la très-sainte Vierge en elle-même et les anges; j’y aperçois et j’y connais de quelle manière l’on m’y enseigne, l’on m’y parle et l’on m’y éclaire; laquelle est à peu près celle dont les anges se communiquent et se parlent entre eus, et dont ces esprits supérieurs éclairent et informent leurs inférieurs. Le Seigneur comme cause première distribue cette lumière; mais celle dont la très-sainte Vierge participe et dont elle jouit avec une si grande plénitude, elle la communique à la partie supérieure de l’âme, et je connais par cette communication cette Reine, ses prérogatives et ses mystères, de la manière dont l’ange inférieur tonnait ce que le supérieur lui communique. Je la connais aussi par la doctrine que cette même Reine enseigne, par l’efficacité de cette doctrine et par plusieurs autres effets, que la vérité, la pureté et l’élévation de cette vision font ressentir et font éprouver; dans laquelle on ne reconnaît rien d’impur, rien d’obscur, rien de faux et rien de douteux; au contraire tout y est saint, pur et véritable. Il m’en arrive de même dans mon état présent, avec les princes célestes; et le Seigneur m’a fait connaître plusieurs fois que je reçois ces communications et ces lumières, comme ils les pratiquent parmi eus. Il m’arrive souvent que cette illumination passe dans moi par tous ces sacrés canaux; que le Seigneur me donne l’intelligence et la lumière ou son objet; que la très-sainte Vierge m’en donne l’éclaircissement, et que les anges me fournissent les termes pour m’exprimer. D’autres fois (et pour l’ordinaire) le Seigneur fait tout, et il m’enseigne ce que je dois écrire. La Reine du ciel m’instruit quelquefois de tout par elle-même; d’autres fois les anges me rendent cet office; et l’on a coutume aussi de ne m’en donner que l’intelligence; prenant les termes dont je me sers pour me faire entendre, de ce qui m’a été déjà inspiré. Il est vrai que je pourrais errer en ceci, si Dieu le permettait, parce que je suis une pauvre ignorante et que je me sers de ce que j’ai ouï: et quand il me vient quelque difficulté en déclarant ces connaissances, j’ai recours à mon directeur et à mon père spirituel dans les matières les plus délicates et les plus difficiles.

25. Dans ces sortes de temps et ces divers états, j’ai rarement des visions corporelles, mais j’y reçois quelques visions imaginaires: et celles-ci sont fort inférieures aux autres dont je viens de parler, qui sont bien plus élevées, plus spirituelles et plus intellectuelles. Et ce que je puis assurer est que dans toutes les connaissances et les intelligences qui me viennent de la part du Seigneur, de la très-sainte Vierge ou des anges, soit qu’elles soient grandes ou petites, inférieures ou supérieures, je reçois une lumière très-abondante et une doctrine fort profitable, dans laquelle je reconnais et je vois la vérité et tout ce qui est le plus parfait et le plus saint; j’y ressens même une force et une lumière divines qui m’obligent de travailler à la plus grande pureté de mon Âme, de désirer la grâce du Seigneur, de mourir pour elle et de pratiquer toujours ce qui lui est le plus agréable: connaissant par ces divers degrés et par ces sortes d’intelligences, avec un grand profit, une douce consolation et une parfaite joie de mon âme, tous les mystères de la,vie de la Reine du ciel. De quoi je glorifie de tout mon cœur le Tout-Puissant, je l’exalte, je l’adore et je le reconnais pour saint, pour le Dieu fort et admirable, et digne de louange, de gloire et de révérence pendant tous les siècles des siècles. Amen.

La cité mystique de Dieu – Chapitre I

PREMIÈRE PARTIE. DE LA VIE ET DES MYSTÈRES DE LA SAINTS VIERGE, REINE DU CIEL. — CE QUE LE TRÈS-SAUT OPÉRA EN CETTE PURE CRÉATURE DEPUIS SON IMMACULÉE CONCEPTION JUSQU'À CE QUE LE VERBE PRIT CHAIR HUMAINE DANS SON SEIN VIRGINAL. — LES FAVEURS QU'IL LUI FIT PENDANT LES QUINZE PREMIÈRES ANNÉES DE SA VIE, ET LES GRANDES VERTUS QUELLE ACQUIT AVEC LE SECOURS DE LA GRACE.

LIVRE PREMIER. OU IL EST TRAITÉ DE CE QUI PRÉCÉDA LA VENUE DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE MARIE EN CE MONDE. — DE SON IMMACULÉE CONCEPTION ET DE SA SACRÉE NAISSANCE. — DES EXERCICES AUXQUELS ELLE S'OCCUPA JUSQU'À L’AGE DE TROIS ANS.

De deux visions particulières que le Seigneur découvrit à mon âme, et d’autres connaissances et mystères qui me forçaient de m’éloigner des pensées de la terre, élevant mon esprit et l’arrêtant aux choses du ciel.

1. Je vous glorifie: et je vous loue, ô Roi de gloire , qui, par un effet de votre adorable providence et de votre infinie Majesté, avez caché aux sages et aux savants ces sublimes mystères, et les avez révélés à votre plus humble servante, quoique inutile à votre Église, afin qu’on vous reconnaisse avec admiration pour le Tout-Puissant et pour l’auteur de cet ouvrage, à mesure que vous vous servez d’un plus pauvre et plus faible instrument.

2. Après de longues résistances que j’ai racontées, après plusieurs craintes mal fondées, et après de grandes suspensions causées par ma lâcheté, et par la connaissance que j’avais de cet immense océan de merveilles, sur lequel je me hasarde, craignant d’y faire naufrage; ce très-haut Seigneur me fit sentir une vertu céleste, forte, douce, efficace; une lumière qui éclaire l’entendement , captive la volonté rebelle, apaise, redresse, gouverne et attire à soi tous les sens intérieurs et extérieurs, et soumet toute la créature à son bon plaisir et à sa volonté, afin qu’elle recherche en tout son honneur et sa seule gloire. Étant dans cette disposition, j’ouïs la voix du Tout-Puissant qui m’appelait et m’attirait à soi, élevant avec une grande force mon esprit aux choses supérieures, me fortifiant contre les lions rugissants, qui faisaient leurs efforts pour éloigner mon âme du bien qu’on lui offrait dans la connaissance des grands mystères qui sont renfermés dans ce tabernacle et cette sainte cité de Dieu; et me délivrant des portes des tribulations par lesquelles ils me conviaient d’entrer, afin que, entourée des douleurs de la mort et de la perdition , environnée des flammes de cette Sodome et de cette Babylone dans lesquelles:nous vivons, je m’y précipitasse, et que dans mon aveuglement je suivisse leurs maximes, dans le temps qu’ils offraient à mes sens des objets d’un plaisir apparent, et les séduisaient par leurs artifices et leurs tromperies. Mais le Très-Haut nie délivra de toutes ces embûches qu’ils me préparaient , éclairant mon esprit et m’enseignant le chemin de la perfection par des remontrances efficaces, me conviant de mener une vie toute spirituelle et angélique dans cette chair mortelle, me sollicitant à vivre avec tant de circonspection, que je ne fusse point atteinte du feu, même au milieu de la fournaise, et que je fermasse l’oreille aux discours des langues trompeuses lorsqu elles m’entretiendraient des bassesses de la terre. Sa Majesté m’appela, afin que je me retirasse du misérable état que cause la loi du péché, que je résistasse aux malheureux effets que nous héritons de la nature corrompue, et que je l’arrêtasse dans ses inclinations désordonnées, les détruisant en vue de la lumière, et m’élevant au-dessus de moi-même. Il m’appelait plusieurs fois par les forces d’un Dieu puissant, par des corrections d’un père, par des caresses d’un époux, et me disait: «Lève-toi, hâte-toi, ouvrage de mes mains; viens à moi, qui suis la sa lumière et la voie: car celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres . Viens à moi, qui suis la vérité infaillible et la sainteté par excellence; je suis le Puissant, le Sage, et Celui qui corrige les sages.»

3. Les effets de ces paroles m’étaient des flèches d’amour, d’admiration, de respect, de crainte, de connaissance de mes péchés et de ma bassesse, de façon que je me retirais toute confuse et anéantie. Et pour lors le Seigneur me disait; «Viens, âme, viens à moi, qui suis ton Dieu tout-puissant; et, bien que tu aies été prodigue et pécheresse, élève-toi de cette terre et viens à moi, qui suis ton père; reçois l’étole de mon amitié et l’anneau de mon alliance.»

4. Étant dans l’état que je dis, je vis un jour les six anges que le Tout-Puissant me destina pour m’assister et me diriger dans cet ouvrage (et dans d’autres occasions de combat), et ils me purifièrent et disposèrent. Ensuite ils me présentèrent au Seigneur, et sa Majesté enrichit mon dîne d’une nouvelle lumière et d’une qualité (comme de gloire) qui me disposèrent et fortifièrent pour apercevoir et connaître ce qui est au-dessus de, mes forces naturelles. Après, deux autres anges, d’une hiérarchie supérieure, m’apparurent, ils m’appelèrent d’une puissante force de la part du Seigneur; et il me fat révélé qu’ils étaient très-mystérieux, et qu’ils me voulaient découvrir de profonds secrets. Je leur répondis avec un grand souci (passionnée de jouir de ce bien qu’ils m’annonçaient) que je désirais ardemment de voir ce qu’ils me voulaient découvrir, et ce qu’ils me cachaient avec mystère. Ils me dirent fort sévèrement: «O âme! arrête-toi.» Et m’adressant à eux, je leur dis; «Princes du Tout-Puissant, messagers du grand Roi, pourquoi m’ayant appelée m’armez-vous à cette heure, violentant ainsi ma volonté, retardant ma consolation et ma joie? Quelle est votre force, et quel pouvoir est le vôtre, qui dans un même temps m’appelle, m’anime, me trouble et me retient, puisque c’est presque une même chose que de m’attirer après les douces odeurs de mon aimable Maître, et de me lier avec de fortes chaînes ? Dites-m’en, s’il vous plaît, la raison. Ils me répondirent; «Parce qu’il faut que tu te dépouilles de tous a tes appétits et de toutes tes passions pour arriver à ces hauts mystères, qui ne s’accordent pas avec les perverses inclinations de la nature. Déchausse-toi donc comme Moïse, qui en reçut le commandement pour voir ce merveilleux buisson .» Je leur répondis; «Mes princes et mes seigneurs, on demanda beaucoup de Moïse en exigeant qu’il eût des opérations angéliques dans une nature corrompue et mortelle; mais il était saint et juste, et je ne suis qu’une pécheresse remplie de misères et soumise à cette malheureuse loi du péché si contraire à celle de l’esprit .» A quoi ils repartirent; «On te demanderait une chose très-malaisée s’il te fallait l’exécuter par tes seules forces; mais le Très-Haut veut et demande ces dispositions; il est puissant, et il ne te refusera pas son secours si tu le lui demandes avec ardeur; et si tu te disposes à le recevoir. Ce même il pouvoir qui faisait brûler le buisson sans le cousumer , pourra bien empêcher que l’âme plongée a dans les flammes des plus fortes passions, ne se brille si elle veut s’en délivrer. Sa Majesté de mande ce qu’elle veut, et peut ce qu’elle demande; et avec son secours tu pourras ce qu’elle te commande . Dépouille-toi de cette loi dit péché, pleure amèrement, crie du profond de ton cœur, afin que ta prière soit exaucée et ton désir accompli.»

5. Je vis ensuite un voile qui couvrait un très-riche trésor, et je souhaitais avec passion qu’il fût tiré, afin que la merveille que ces intelligences me montraient comme un profond mystère, me fût découverte. Et l’on me répondit; «Âme, obéis à ce qu’il t’est commandé: dépouille-toi de toi-même, et l’on te découvrira ce qu’on te cache.» Je proposai de changer de vie et de vaincre mes appétits; je versais des torrents de larmes, je poussais de profonds soupirs et de tendres gémissements, afin de mériter la connaissance de ce secret; et à mesure que je proposais, le voile qui couvrait mon trésor se retirait. Il fut enfin tout à fait retiré, et je vis en esprit te que je ne saurais exprimer. Un grand et mystérieux signe me parut dans le ciel: je vis une femme, une dame, une très-belle reine couronnée d’étoiles, revêtue du soleil, qui avait la lune sous les pieds . Et les anges me dirent; «Celle que tu vois est cette heureuse femme qui parut à saint Jean dans son Apocalypse, et dans laquelle sont renfermés, mis en dépôt et, scellés, les merveilleux mystères de la rédemption. Le Très-Haut et Tout-Puissant si fort favorisé et enrichi cette dame, que tous les esprits célestes en sont dans l’admiration. Considère et contemple ses excellences, écris-les, car on t’en donne la connaissance pour cela aussi bien que pour ton profit.» Les merveilles que je découvris sont si grandes et en si grand nombre, qu’elles me rendent muette, et, la connaissance que j’en ai me ravit; et je crois même, que tous ne sont pas capables de connaître et de pénétrer, dans cette vie mortelle, ce que je dois déclarer dans la suite de cet ouvrage.

6. Un autre jour, dans le même état où j’étais, et dans une grande quiétude et sérénité de mon âme, fouis la voix du Très-Haut qui me disait; «Ma chère, épouse, je veux maintenant que tu te détermines sans plus balancer, que tu me cherches avec zèle, que tu m’aimes avec ferveur, que ta vie soit plus angélique qui humaine, et que tu oublies tout ce qui appartient à la terre; je veux t’élever de tes bassesses et de ton bourbier , comme une pauvre: misérable et nécessiteuse, et que dans toit élévation tu t’abaisses, que tes vertus rendent une douce et agréable odeur en ma présence ; et que dans la connaissance de tes faiblesses et de tes péchés, tu te persuades fortement que tu mérites les tribulations et les peines que tu souffres. Contemple ma grandeur et ta bassesse; considère que je suis juste et saint, que je t’afflige avec raison, et que je suis toujours miséricordieux, ne te châtiant pas comme a ton indignité le, demanderait. Efforce-toi d’acquérir a sur ce fondement de l’humilité toutes les autres vertus, afin que tu accomplisses ma volonté; et je te destine ma Mère pour ta maîtresse, afin qu’elle t’enseigne, te corrige et te reprenne; elle t’instruira, et dressera tes voies à tout ce qui me sera le plus agréable.»

7. J’étais en présence de cette Reine lorsque le Seigneur me tint ce discours, et cette divine Princesse ne dédaigna point d’accepter l’office que Sa Majesté lui donnait; elle l’accepta avec beaucoup de bonté et me dit: «Ma fille, je veux que tu sois ma disciple et mon associée, je serai ta maîtresse; mais sache que tu dois m’obéir aveuglément, et que dès à présent on ne doit plus reconnaître en toi aucun reste de fille d’Adam. Ma vie, et tout ce que j’ai a fait dans mon état mortel, et les merveilles que la puissance du Très-Haut a opérées en moi, te doivent servir de miroir et de règle.» Je me prosternai alors devant le trône du Roi et de la Reine de l’univers, et je m’offris d’obéir en tout ce qu’ils me commanderaient, rendant des grâces infinies au Seigneur de l’honneur et de la faveur qu’il me faisait, si au-dessus de mes mérites, que de me donner une telle guide et protectrice. Je renouvelai les vœux de ma profession entre ses mains, et m’offris de nouveau de lui obéir et de coopérer de toutes mes forces à l’amendement de ma vie. Le Seigneur me dit: «Prends garde et vois.» Ce qu’ayant fait, je vis une fort belle échelle à plusieurs échelons, une grande multitude d’anges autour, et d’autres qui descendaient et qui montaient. Et sa Majesté me dit: «C’est cette mystérieuse échelle de Jacob qui est la maison de Dieu et la porte du ciel . Si tu te disposes, et que ta vie soit telle, que je n’y trouve rien à reprendre, tu viendras à moi par elle.»

8. Cette promesse excitait mon désir, animait ma volonté, suspendait mon esprit, et je me plaignais de me sentir contraire à moi-même . Je soupirais après la fin de ma captivité, et pour arriver au lieu où il n’y a point d’obstacle au véritable amour. Je fus quelques jours dans ces peines, tachant néanmoins de me perfectionner par une nouvelle confession générale, et par le retranchement des imperfections que je pouvais découvrir en moi. Je continuais de voir l’échelle, mais je n’en comprenais pas encore le mystère. Je promis au Seigneur de m’éloigner toujours plus de toutes les vanités mondaines, et de mettre ma volonté en liberté pour l’aimer sur toutes choses, sans la laisser broncher même aux apparences des moindres défauts: je renonçai à tout le fabuleux et le visible, et je l’abandonnai. Et ayant passé quelques jours dans ces affections et dans ces dispositions, le Très-Haut me déclara que cette échelle était la vie, les vertus et les mystères de la très-sainte Vierge Marie; et sa Majesté me dit: «Je veux, ma chère épouse, que tu montes par cette échelle de Jacob, et que tu entres par cette porte du ciel pour connaître mes attributs et pour contempler ma divinité. Monte donc et avance-toi, viens à moi par elle. Ces anges qui l’accompagnent et qui la servent a sont ceux que j’ai destinés pour sa garde et pour la défense de cette sainte cité de Sion; fais en sorte qu’en méditant ses vertus, tu travailles à les imiter.» Il me sembla que je montais par cette échelle, et qu’en y montant je connaissais et je découvrais la plus grande des merveilles, et le plus ineffable prodige du Seigneur dans une pure créature, la plus grande sainteté et la plus grande perfection des vertus que le bras du Tout-Puissant eût jamais opérées. Je voyais au haut de l’échelle le Seigneur des seigneurs et la Reine de tout ce qui est créé, qui me commandèrent de le glorifier, de le louer et de l’exalter pour, de si magnifiques mystères , et d’écrire ce que j’en comprendrais. Le Seigneur tout-puissant m’écrivit avec son doigt dans des tables bien plus augustes que celles de Moïse, une loi que je devais méditer et que je devais observer ; il me fut inspiré de la manifester en sa présence à la très-pure Vierge, que Marie vaincrait ma résistance et mon incapacité, et qu’avec son aide j’écrirais sa très-sainte vie, qui produirait les trois réflexions que je souhaite. La première, que l’on connaisse et que l’on pénètre sérieusement le profond respect et la révérence que l’on doit à Dieu; que la créature se doit d’autant plus humilier et abaisser, que son immense Majesté se familiarise plus avec elle, et que les plus grands bienfaits et les faveurs les plus signalées doivent être le motif d’une plus grande crainte, révérence, assiduité et humilité. La seconde, afin que le genre humain, ayant si fort oublié son remède, découvre ce qu’il doit à sa Reine et charitable Mère touchant l’ouvrage de la rédemption, le grand amour et le profond respect qu’elle eut pour son Dieu, et ceux que nous devons avoir pour cette aimable princesse. La troisième, afin que mon directeur, et tout le monde, s’il est nécessaire, connaissent ma bassesse, ma lâcheté et le peu de soin que j’ai de correspondre aux grâces que je reçois.

9. La très-sainte Vierge, répondant à mon désir, me dit: «Ma fille, le monde a un grand besoin de cette doctrine, parce qu’il ignore la révérence qui est due au Seigneur tout-puissant, et qu’il y manque; et par cette ignorance les hommes provoquent se justice, qui les afflige et les abat; ils croupissent dans l’oubli de ses vérités; aveuglés qu’ils sont par leurs propres ténèbres, ils ne s’avisent las de recourir à la lumière, qui les dissiperait; et cela leur arrive parce qu’ils manquent de cette crainte et de ce respect qu’ils lui doivent.» Le Très-Haut et la Reine des anges me donnèrent ces avis et plusieurs autres pour me faire connaître leur volonté dans cet ouvrage. Alors j’eus de la confusion de mon peu de charité à l’égard du prochain, et de la répugnance que j’avais portée jusqu’alors aux offres que cette princesse me faisait de me protéger et de m’assister dans la manifestation de l’histoire de sa très-sainte vie, voyant bien qu’il n’était pas à propos de la différer à un autre temps, parce que le Seigneur tri avait fait connaître que celui-ci était le plus convenable; et après cela il me tint ce discours; «Ma fille, lorsque j’envoyai mon l’ils unique an monde, les hommes étaient dans le plus pitoyable état où ils eussent jamais été, excepté le petit nombre qui nie servait La nature humaine est si imparfaits, que, si elle ne se soumet à la direction intérieure de ma grâce et à la pratique de ce que mes ministres enseignent, en assujettissant sa propre volonté et me suivant, moi, qui suis la voie, la vérité et la vie , par l’observance de mes commandements, qui conserve mon amitié, elle tombe à l’instant dans de profondes ténèbres, se plonge dans des misères sans nombre, et va d’abîme en abîme dans l’obstination du péché. Depuis la création et le péché du premier homme, jusqu’à la loi que je donnai à Moise , ils se gouvernèrent selon leurs propres et perverses inclinations, ils tombèrent dans de très-grandes erreurs, et ils y persévérèrent même après la loi, à laquelle ils ne voulurent pas se soumettre, et, marchant et s’éloignant ainsi toujours de la lumière et de la vérité, ils s’abîmèrent dans le malheureux oubli et de Dieu et d’eux-mêmes. J’envoyai alors, par un amour de père, le salut éternel et le remède à la nature humaine pour la guérir de ses infirmités; de sorte que j’ai justifié ma cause. Et comme je me servis alors du temps de la plus grande misère pour faire éclater davantage ma plus grande miséricorde , je veux maintenant départir aux hommes une nouvelle faveur, parce que le temps propre à la faire sentir est arrivé, en attendant que mon heure vienne, en laquelle le monde se trouvera si chargé d’iniquités, et la mesure des pécheurs si remplie, qu’ils connaîtront et seront contraints de confesser la juste cause de mon indignation. Je manifesterai alors ma justice, mon courroux et mon équité, et je ferai connaître par là combien ma conduite a été équitable à leur égard. Pour les confondre davantage, voici le temps où ma miséricorde va fort éclater, et auquel je veux que u mon amour ne soit point oisif; maintenant que le monde est arrivé au plus malheureux siècle qui se soit passé depuis l’incarnation du Verbe, auquel les a hommes négligent d’autant plus leur bien, qu’ils devraient le chercher avec plus d’ardeur; en ce temps auquel la fin de leur vie passagère approché, et auquel la nuit de l’éternité pour les réprouvés va succéder au soleil de la grâce, qui doit faire naître aux justes un jour sans nuit et éternel; en ce temps auquel la plupart des mortels sont plongés dans les ténèbres de leur ignorance et dans l’abîme de leurs péchés, opprimant et persécutant les justes, et se moquant ouvertement de mes fidèles enfants; a en ce temps que cette inique raison d’État, autant odieuse à ma sagesse qu’injurieuse à ma providence, méprise si fort ma sainte loi, et lorsque les méchants se rendent plus indignes de mes faveurs Ayant égard aux justes qui se trouvent dans cet heureux temps pour eux, je leur veux ouvrir à tous une à porte par laquelle ils pourront avoir accès à ma miséricorde, et leur donner un flambeau, afin qu’ils soient éclairés dans les ténèbres de leur aveuglement. Je leur veux donner un souverain remède, s’ils veulent s’en servir, pour arriver à ma grâce; ceux qui le trouveront seront fort heureux, ceux qui en connaîtront la valeur ne le seront pas moins , ceux qui posséderont ce trésor, posséderont les véritables richesses, et ceux qui le méditeront avec respect, tâchant d’en concevoir les mystères, seront les véritables sages. Je veux que les hommes sachent combien vaut l’intercession de Celle qui fut le remède à leurs péchés, lorsqu’elle donna dans son sein virginal la vie mortelle à l’Immortel. Je veux qu’ils aient pour miroir, dans lequel ils puissent voir leur ingratitude, les merveilles que ma puissance a opérées dans cette créature. Je leur veux découvrir plusieurs de celles que j’ai faites en elle en qualité de Mère de mon Fils incarné pour le genre humain, et qui ont été cachées jusqu’à présent par mes secrets jugements.

10. «Je n’ai pas manifesté ces merveilles dans la primitive Église, parce qu’elles contiennent des mystères si relevés et si sublimes, que les fidèles se seraient arrêtés à les approfondir et à les admirer, lors:qu’il était nécessaire d’établir la Loi de grâce et de publier l’Évangile. Et, bien que cela n’eût pas été incompatible, néanmoins l’esprit humain, tout rempli d’ignorance, pouvaitrecevoir quelques troubles et souffrir quelques doutes, dans un temps que la foi de l’incarnation et de la rédemption était encore a faible, et les préceptes de la nouvelle loi dans le berceau. Et ce fut pour cela que le Verbe fait homme dit à ses disciples dans la dernière cène: J’aurais à vous dire plusieurs choses, mais vous n’êtes pas à présent disposés à les recevoir . Il parla en leurs personnes à tout le monde, qui était encore moins disposé, avant l’établissement de la loi et de la foi du Fils, à recevoir la foi et à connaître les mystères de sa Mère. Présentement la nécessité en est bien plus grande, et cette nécessité m’est un motif plus pressant que la mauvaise disposition que j’y trouve. Et si les hommes m’obligeaient par leurs religieux procédés en connaissant et révérant avec respect les merveilles que cette Mère de miséricorde renferme en soi, et s’ils réclamaient de cœur et avec sincérité son intercession, ils trouveraient quelque remède à leurs malheurs. Je leur présente cette mystique Cité de refuge: fais-en la description et le récit, selon que ta faiblesse te le permettra. Je ne veux pas qu’on les regarde comme des opinions ou de simples visions, mais comme une vérité constante et certaine. Que ceux qui ont des oreilles entendent ; que ceux qui ont soif viennent aux eaux vives , et laissent les citernes croupissantes; que ceux qui aiment la lumière la suivent jusqu’à la fin.» C’est ce que le Seigneur Dieu tout-puissant dit.

11. Ce sont les paroles que le Très-Haut me dit sur le sujet que je viens de raconter. Je dirai au chapitre suivant de quelle manière je reçois cette doctrine et cette lumière, et comment je connais le Seigneur; exécutant en cela l’obéissance, qui me l’ordonne. Ainsi, dans la suite, tous seront informés de la nature des connaissances et des miséricordes que je reçois.

La cité mystique de Dieu – Introduction a la vie de la Reine du Ciel

Des raisons qu’on a eues de l’écrire, et de plusieurs autres avis sur ce sujet.

1. Si dans ces derniers siècles quelqu’un entend dire qu’une simple fille, qui n’est par son sexe qu’ignorance et que faiblesse, et par ses péchés que la plus indigne de toutes les créatures, se soit hasardée et déterminée d’écrire des choses divines et surnaturelles, je ne serai pas surprise qu’il me traite de téméraire, de présomptueuse et de légère: singulièrement dans un temps auquel notre mère la sainte Église est remplie de docteurs, d’hommes très-savants, et éclairés de la doctrine des sainte Pères, qui ont développé tout ce qu’il y a de plus caché et de plus obscur dans les mystères de la religion. Il y a pourtant des personnes prudentes, savantes et pieuses, qui, ne pénétrant pas les voies spirituelles et surnaturelles, par lesquelles Dieu conduit extraordinairement les âmes, fatiguent leurs consciences, et les mettent dans le trouble et dans la perplexité, suivant en cela le sentiment du commun du monde, qui croit que ces voies, qu’il ne comprend pas, sont dans le christianisme des voies incertaines et dangereuses; mais si ces personnes considèrent sans préoccupation les motifs surnaturels qui m’ont nécessitée d’écrire sur des matières si sublimes et infiniment au-dessus de ma faiblesse et de ma capacité, elles trouveront la justification de ma témérité dans mon obéissance aveugle aux ordres si souvent réitérés du Ciel, et dans les douces violences qu’il m’a faites pour vaincre mes répugnances intérieures. Mais ce qui peut beaucoup mieux servir de garant à tout ce que je viens de dire, pour excuser mon entreprise, c’est la matière dont je traite dans cette divine histoire, qui étant au-dessus de l’esprit humain, doit faire conclure qu’une cause supérieure en est le principe, et qu’il n’y a que l’Esprit divin qui en ait dicté les conceptions et les vérités sublimes qu’elle renferme.

2. Les véritables enfants de la sainte Église doivent avouer que tous les mortels sont incapables, ignorants et muets, non-seulement par leurs forces naturelles, mais même ces forces étant jointes à celles de la grâce commune et ordinaire, pour une entreprise aussi difficile que l’est celle d’expliquer, ou d’écrire les mystères cachés et les magnifiques faveurs que le puissant bras du Très-Haut opéra en la sainte Vierge, dont, la voulant faire Sa mère, il fit une mer impénétrable de sa grâce et de ses dons, ayant déposé en elle les plus grands trésors de sa divinité: et quel sujet y aura-t-il d’être surpris que notre ignorance et notre faiblesse s’en reconnaissent incapables, puisque les esprits angéliques sont dans le même sentiment, et avouent qu’ils ne font que bégayer lorsqu’il s’agit de parler des choses qui sont si fort au-dessus de leurs pensées et de leurs connaissances? C’est pourquoi la vie de ce phénix des œuvres de Dieu est un livre si sacré et si bien fermé, qu’il ne se trouvera aucune créature dans le ciel, ni sur la terre, qui le puisse dignement ouvrir: le Tout-puissant seul, qui l’a formée la plus excellente de toutes les créatures, ayant ce pouvoir; et après lui, notre auguste Reine, qui ayant été digne de recevoir tant de dons ineffables, fut aussi sans doute digne de les connaître. Et il dépend de son Fils unique de les manifester de la manière et au temps qu’il lui plaira, et de choisir les instruments qu’il aura proportionnés pour les déclarer, et qui seront les plus propres pour sa plus grande gloire.

3. Si le choix était à ma liberté, j’en donnerais la commission aux hommes les plus saints et les plus savante de l’Église catholique, qui nous ont enseigné le chemin de la vérité et de la lumière. Mais les jugements et les pensées du Très-Haut sont autant élevés au-dessus des nôtres, que le ciel est distant de la terre, personne ne les pouvant pénétrer, ni le conseiller dans ses. œuvres; c’est lui qui a entre ses mains le poids du sanctuaire et qui pèse les vents; il comprend tous les cieux; et par l’équité de ses très-saints conseils dispose toutes choses avec poids et mesure. Il distribue par sa très-juste bonté la lumière de sa sagesse; personne ne la peut aller tirer du ciel; ses voies noué sont impénétrables; cette sagesse ne se trouve qu’en lui-même; et il la communique aux nations par les âmes saintes, comme une vapeur émanée de son immense charité, comme un très-pur rayon de sa lumière éternelle, et comme un miroir sans tache et une image de sa bonté divine, afin de se faire par son moyen et des amis et des prophètes. Le Seigneur sait pourquoi il m’a élue et appelée, étant la plus abjecte de toutes les créatures; pourquoi il m’a élevée, m’a conduite et disposée; pourquoi il m’a obligée et contrainte d’écrire la vie de sa digne Mère, notre Reine et notre Maîtresse.

4. Je ne crois pas qu’une personne prudente puisse s’imaginer que, sans ce mouvement et cette force de la puissante main du Très-Haut, aucun esprit humain ait pu avoir cette pensée, ni que j’aie pu faire cette résolution; je reconnais et déclare mon impuissance et ma faiblesse pour une telle entreprise: mais comme il ne m’a pas été possible de la former de moi-même, je n’ai pas dû y résister avec opiniâtreté. Et afin qu’on en puisse juger solidement, je raconterai avec une sincère vérité quelque chose de ce qui m’est arrivé sur ce sujet.

5. La huitième année de la fondation de ce couvent, et dans la vingt-cinquième de mon âge, l’obéissance me fit prendre la charge de supérieure, que j’y exerce indignement: ce qui me causa beaucoup de troubles et d’afflictions, une grande tristesse et une extrême lâcheté; parce que ni mon âge, ni mes souhaits ne me portaient point à commander, mais bien plutôt à obéir: mes craintes même s’augmentaient, tant parce que je sus que pour me donner cette charge on avait eu recours à des dispenses, que pour plusieurs autres justes raisons; de manière que le Très-Haut a crucifié mon cœur durant toute ma vie par une continuelle frayeur, que je ne puis exprimer, et qui est causée par l’incertitude où je me trouvais, ne sachant si j’étais dans le bon chemin, si je perdrais son amitié, ou si je jouissais de sa grâce.

6. Dans cette tribulation, j’adressai ma prière et la voix de mon cœur au Seigneur, afin qu’il me secourut, et qu’il me délivrât de ce danger et de cette charge, si c’était sa volonté. Et, quoiqu’il soit vrai que sa divine Majesté m’est prévenue quelque temps auparavant en me commandant de la recevoir, bien que je m’en excusasse avec beaucoup d’humilité, elle-me consolait pourtant toujours, en me manifestant que c’était son bon plaisir; nonobstant tout cela, je ne discontinuai point mes demandes: au contraire je les redoublai, parce que je connaissais, et je voyais dans le Seigneur une chose très-digne d’admiration: et c’était que, nonobstant que sa divine Majesté me découvrit que telle était sa très-sainte volonté, que je ne pouvais point empêcher, j’apercevais pourtant qu’elle me laissait libre, afin que je pusse m’en dispenser, ou y résister, étant libre de faire ce que je voudrais; mais comme créature faible, je reconnaissais combien mon incapacité était grande en toutes les manières: car les œuvres du Seigneur envers nous sont toujours accompagnées d’une égale prudence. C’est pourquoi, connaissant la liberté dans laquelle j’étais, je fis plusieurs instances pour m’excuser d’un péril si évident, qui est si peu connu de la nature corrompue, de ses inclinations déréglées et de son aveugle concupiscence. Mais le Seigneur continuait toujours à me faire connaître que c’était sa volonté, et me consolait par lui-même et par les saints anges, qui m’exhortaient incessamment de lui obéir.

7. Dans cette affliction, j’eus recours à ma divine Reine, comme à un singulier refuge de toutes mes peines, et lui ayant déclaré mes voies et mes désirs, elle daigna me répondre par ces très-douces paroles; «Ma fille, console-toi, et prends garde que le souci ne te fasse perdre la tranquillité de ton cœur. Efforce-toi de le prévenir et de t’y disposer; et sache que je serai ta mère et ta supérieure de même que de tes inférieures; tu m’obéiras, et je suppléerai à tes manquements; tu ne seras que ma coadjutrice, et c’est par toi que j’accomplirai la volonté de mon Fils et de mon Dieu.» Ce sont les paroles que notre auguste Princesse me dit, auxquelles je trouvai autant de consolation que de profit pour mon âme; c’est pourquoi je pris courage, et je modérai ma tristesse; dès ce jour, la Mère de miséricorde augmenta les faveurs qu’elle faisait à sa très-humble servante; parce que dans la suite ses communications me furent plus intimes et plus assidues, me recevant, m’écoutant et m’enseignant avec une bonté ineffable; elle me consolait et me conseillait dans mes afflictions, remplissant mon âme d’une lumière céleste, et d’une doctrine divine: elle me commanda de renouveler les vœux de ma profession entre ses mains; après quoi, cette très-aimable Mère se familiarisa davantage avec sa servante, et ôta le voile aux mystères très-relevés et très-magnifiques, qui sont renfermés dans sa vie, et qui sont cachés aux mortels. Et quoique cette insigne faveur et cette lumière surnaturelle fussent continuelles (singulièrement aux jours de ses fêtes, et dans d’autres différentes occasions, auxquelles je connus plusieurs mystères), ce n’était pourtant pas avec cette plénitude et avec cette clarté dont je jouissais lorsqu’elle me les a enseignés dans la suite; y ajoutant plusieurs fois le commandement de les écrire de la manière que je les concevrais, et qu’elle me les dicterait et me les enseignerait. Ce fut principalement dans le jour d’une dos fêtes de cette très-sainte Vierge, que le Très-Haut me dit qu’il tenait cachés plusieurs mystères qu’il avait opérés à l’égard de cette divine Reine, et plusieurs faveurs qu’il lui avait faites en qualité de salière, quand elle était encore voyageuse parmi les mortels; et qu’il voulait me les découvrir, afin que je les écrivisse comme elle me les enseignerait. Je résistai pourtant pendant dix ans à cette volonté de Dieu, jusqu’à ce que je commençai la première fois d’écrire cette divine histoire.

8. Ayant auparavant communiqué les peines que j’avais sur ce sujet aux princes célestes que le Tout-Puissant avait destinés pour me conduire dans cet important ouvrage, et leur Ayant déclaré les troubles de mon esprit et les afflictions de mon cœur,et combien je me reconnaissais faible et incapable d’une telle entreprise, ils me répondirent plusieurs fois que c’était la volonté du Très-Haut que j’écrivisse la vie de sa très-pure Mère. Mais ce fut principalement un jour dans lequel je m’obstinais de leur représenter avec ardeur mes difficultés, mes impossibilités et mes craintes, qu’ils me répondirent; «C’est avec sujet, ô âme! que tu perds courage, et que tu te troubles; que tu doutes, et que tu prends de si grandes précautions dans une affaire d’une telle importance; puisque nous-mêmes, nous nous reconnaissons incapables d’expliquer des choses aussi relevées et aussi sublimes que celles que le puissant bras du Seigneur a opérées en faveur de la Mère de piété, notre auguste Reine. Mais prends garde, notre très-chère sœur, que tout l’univers manquera, etque tout ce qui a l’être s’anéantira, avant que la parole du Très-Haut manque; il l’a engagée fort souvent en faveur de ses créatures, et elle se trouve dans les saintes Écritures, qu’il a laissées à son Église, dans lesquelles il est dit que l’obéissant chantera victoire de ses ennemis, et qu’il ne sera point repris d’avoir obéi. Lorsqu’il créa le premier homme, et qu’il lui défendit de manger du fruit de l’arbre de science, alors il établit cette vertu d’obéissance; et jurant, il jura pour assurer davantage l’homme (car c’est la coutume du Seigneur, comme il le fit à Abraham, lorsqu’il lui promit que le Messie descendrait de sa lignée, et qu’il le lui donnerait avec assurance de jurement). Il en usa de même lorsqu’il créa le premier homme, en l’assurant que l’obéissant n’errerait point. Il réitéra aussi ce jurement lorsqu’il commanda que son très-saint Fils mourût; et il assura tous les hommes que qui obéirait à ce second Adam, en l’imitant dans son obéissance, par laquelle il restaura ce que le premier avait perdu par sa rébellion, vivrait éternellement, et que l’ennemi n’aurait nulle part en ses pauvres. Sache, Marie, que toute obéissance vient de Dieu comme de sa principale, et première cause; nous nous soumettons nous-mêmes au pouvoir de sa divine droite, et nous obéissons à sa très juste volonté, à laquelle nous ne pouvons résister, la connaissant, puisque nous voyons face à face l’Être immuable du Très-Haut, dans lequel nous découvrons que cette volonté est sainte, pure, véritable et juste. Or cette certitude que nous en avons par la vue béatifique, vous l’avez aussi, ô mortels! mais a respectivement, et selon la capacité de voyageurs, a comme il est déclaré par ces paroles de l’Écriture, où le Seigneur dit, parlant des prélats et des supérieurs: Qui vous écoute, m’écoute; et qui vous obéit, m’obéit.. Et comme c’est en vertu de ces divines paroles qu’on a obéit à un homme pour l’amour de Dieu, qui est le véritable supérieur, il est aussi de sa divine Providence de rendre les voies des obéissants assurées et irrépréhensibles, lorsque ce que l’on commande n’est point une matière de péché: c’est pourquoi le Seigneur l’assure avec serment, et il cessera d’être (ce qui est impossible) plutôt que sa parole ne manque. Or, comme les enfants sont dans la dé pendante de leurs pères, et que tous les hommes sont renfermés dans la volonté d’Adam, et que naturellement ils multiplient cette dépendance dans leur postérité; de même tous les prélats procèdent et dépendent de Dieu, comme du souverain Seigneur, au nom duquel nous obéissons à nos supérieurs, vous a à vos prélats, et nous aux anges, qui sont d’une hiérarchie supérieure, et les uns et les autres à Dieu. Or souviens-toi, âme très-chère, que tous t’ont ordonné et commandé ce que tu crains pourtant de faire; que si voulant obéir, Dieu ne le jugeait point convenable, il ferait à l’égard de ta plume ce qu’il a pratiqué envers l’obéissant Abraham lorsqu’il sacrifiait son fils Isaac, commandant à un d’entre nous d’arrêter le bras et le couteau; dans le cas présent, il ne nous commande point d’arrêter ta plume: au con traire, il nous ordonne de la conduire, de t’assister, de te fortifier et d’éclairer ton entendement, selon sa divine volonté.»

9. Les saints anges destinés à me conduire dans cet ouvrage, me tinrent ces discours dans cette occasion. Le prince saint Michel me déclara aussi en plusieurs autres que c’était la volonté et le commandement du Très-Haut. Et j’ai découvert par les illustrations, par les faveurs et par les instructions continuelles de ce grand prince, des mystères magnifiques du Seigneur et de la Reine du ciel; parce que ce saint archange fut un de ceux qui l’assista, qui la servit, et qui, entre tous les ordres et toutes les hiérarchies, fut principalement destiné à sa garde, comme je le dirai en son lieu; et étant conjointement le patron et le protecteur universel de la sainte Église, il fut singulièrement en toutes choses le témoin et le ministre très-fidèle des mystères de l’Incarnation et de la Rédemption, ce que j’ai appris plusieurs fois de lui-même; et par, sa protection j’ai reçu de très-grands bienfaits; et des secours très-considérables dans mes afflictions et dans mes combats, m’ayant promis de m’assister et de m’enseigner dans cet ouvrage.

10. Outre tous ces commandements et plusieurs autres, dont je parlerai dans la suite, je déclare ici que le Seigneur m’a commandé lui-même ce que ses anges et mes directeurs m’avaient auparavant fait connaître que c’était sa sainte volonté, comme l’on pourra juger par ce que j’en vais dire.

Un jour de la présentation de la très-sainte Vierge, la divine Majesté me tint ce discours: «Ma chère épouse, il y a plusieurs mystères de ma Mère et des Saints, qui sont manifestés dans mon Église militante; mais il y en a beaucoup de cachés, et surtout ceux qui se sont passés dans leur intérieur. Je veux découvrir ces mystères, mais particulièrement ceux qui regardent ma très-pure Mère, et je veux que tu les écrives, selon que tu en seras instruite. Je te les déclarerai, je te les montrerai: les ayant réservés jusqu’ici par les secrets jugements de ma sagesse, parce que le temps n’était pas convenable à ma providence. Il est maintenant venu, et c’est ma volonté que tu les écrives. O âme! obéis-moi.».

11. Toutes les choses que je viens de dire, et beaucoup d’autres que je pourrais déclarer, ne furent pas assez puissantes pour me déterminer à un ouvrage si difficile, et si fort au-dessus de mon sexe et de mon ignorance, si mes supérieurs, qui ont dirigé mon àneet qui m’ont enseigné lechemin de la vérité, ne m’en avaient fait un commandement exprès: parce que mes craintes et mes doutes sont d’une telle qualité, qu’ils ne me laisseraient point en repos dans une matière de cette nature; puisque tout ce que je puis faire, c’est de me calmer par l’obéissance dans d’autres faveurs surnaturelles, et qui sont moins importantes. Ayant toujours penché de ce côté-là, comme une pauvre ignorante que je suis, parce que l’on doit soumettre toutes choses, pour relevées et certaines qu’elles paraissent, à l’approbation des docteurs et des ministres de la sainte Église. C’est ce que j’ai triché de faire dans la direction de mon âme, et singulièrement dans ce dessein d’écrire la vie de la Reine du ciel. Et afin que mes supérieurs n’agissent point par mes relations, il m’en a coulé de très-grandes peines, leur cachant autant qu’il m’était possible bien des choses, et demandant au Seigneur avec beaucoup de larmes qu’il les éclairât, qu’il les fit aller au but de sa très-sainte volonté (souhaitant plusieurs fois qu’il leur fit oublier ce dessein), et qu’ils m’empêchassent d’errer, si j’étais trompée.

12. J’avoue aussi que le démon, se prévalant de la faiblesse de mon naturel et de mes craintes, a fait de grands efforts pour m’empêcher d’entreprendre cet ouvrage, cherchant des moyens pour m’intimider et pour m’affliger. A quoi il aurait sans doute réussi, en me le faisant entièrement abandonner, si la prudente conduite et la persévérance invincible de mes supérieurs n’eussent vaincu ma lâcheté; c’est pourquoi ce malin prince des ténèbres fut cause que le Seigneur, la très-sainte Vierge et les anges me donnèrent de nouvelles lumières, firent paraître de nouveaux signes, et éclater de nouvelles merveilles. Nonobstant tout cela, je différai, ou, pour mieux dire, je résistai plusieurs années à leur obéir (comme je le dirai dans la suite), sans avoir osé former le dessein de toucher à un sujet qui est si fort au-dessus de mes forces. Et je ne crois pas que ce fût par une providence particulière de sa divine Majesté: parce que pendant ce temps-là il m ‘est arrivé tant d’événements, et, je puis dire, tant de mystères, tant d’afflictions si extraordinaires et si différentes, que je n’aurais pu, dans cet état, jouir du repos et de la sérénité d’esprit qu’il faut avoir pour recevoir cette lumière et cette science: puisque sans ce calme la partie supérieure de l’âme ne peut être disposée dans quelque état qu’elle se trouve (même le plus relevé et le plus avantageux) à recevoir une influence si sublime, si sainte et si délicate. Outre cette raison de mon indétermination, j’en ai eu une autre, qui était mon instruction particulière, que je devais acquérir par un si long délai, et qui devait me rassurer en même temps par de nouvelles lumières, que l’on acquiert avec le temps et avec la prudence qu’une longue expérience donne. Mais enfin je découvris par ma persévérance quelle était la volonté de Dieu, qui me fut manifestée par les commandements réitérés du Seigneur, de ses saints anges et de mes supérieurs, qui me pressaient incessamment de ne plus résister aux lumières du Ciel, m’ordonnant de mettre fin à mes plaintes, de me rassurer, de revenir de toutes mes frayeurs, de mes lâchetés et de mes doutes, et de confier uniquement à la volonté du Seigneur ce que je n’osais entreprendre en vue de ma faiblesse.

13. Tous ces motifs m’obligèrent de me soumettre à cette grande vertu d’obéissance, et je me déterminai au nom du Très-Haut et de mon auguste Reine et Maîtresse de vaincre ma volonté. J’appelle cette vertu grande, non-seulement parce qu’elle offre à Dieu ce qui est le plus noble dans la créature, en lui offrant l’entendement, le propre sentiment et la volonté en holocauste et en sacrifice, mais aussi parce qu’il n’en est point d’autre qui conduise avec plus de sûreté au véritable but; puisqu’en obéissant, la créature n’opère pas par elle-même, mais elle opère comme l’instrument de celui qui la conduit et la commande. Cette vertu rendit Abraham victorieux de la force de l’amour et de la nature envers Isaac. Que si elle fut assez puissante pour cela, si elle fut aussi assez puissante pour arrêter le cours du soleil et le mouvement des cieux, elle peut bien remuer un peu de cendre et de poussière! Si Oza se fût gouverné par l’obéissance, sans doute il n’aurait pas été puni comme téméraire, lorsqu’il le fut assez pour toucher l’arche. Je vois bien que j’étends la main pour toucher, quoique très-indigne, non point une arche inanimée, et qui n’était qu’une figure dans l’ancienne loi; mais l’Arche vivante du nouveau Testament, où la manne de la Divinité, la source de toutes les grâces, et sa très-sainte loi furent renfermées. Ainsi, si je me tais, je crains avec sujet de désobéir à tant de commandements: c’est pourquoi je pourrais dire avec Isaïe: Malheur à moi, parce que je me suis tue! Il vaut donc bien mieux, ma divine Reine, et mon auguste Maîtresse, que votre très-douce miséricorde, et les puissantes faveurs de votre main libérale reluisent dans ma bassesse il vaut bien mieux que vous me donniez cette charitable main pour obéir à vos commandements, plutôt que de tomber dans votre indignation par ma désobéissance. Vous ferez, ô très-pure Mère de piété, une chose, digne de votre clémence d’élever une misérable de la poussière, et de faire d’un sujet le plus faible et le plus incapable un instrument pour opérer des œuvres si difficiles et si sublimes, par lequel vous exalterez votre grâce, et celles que votre très saint fils vous a communiquées; et ainsi vous ôterez l’occasion à la présomption trompeuse qu’on pourrait avoir de s’imaginer que cet ouvrage se soit fait par l’industrie humaine, ou par la » prudence terrestre, ou par la force et l’autorité de la dispute; puisqu’on aura plutôt lieu de croire que c’est par la vertu de la divine grâce que vous excitez de nouveau le cœur des fidèles, et les attirez après vous, qui ôtes une fontaine de piété et de miséricorde. Parlez donc, ma divine Maîtresse, car votre servante écoute avec une volonté ardente de vous obéir comme elle doit et comme il est juste. Mais comment pourrai-je proportionnel et égaler mes désirs à mea obligations? Le juste retour est impossible; mais s’il était possible, je le souhaiterais. O grande et puissante Reine! accomplissez vos promesses et vos paroles, en me manifestant vos grâces et vos attributs, afin que la connaissance de votre majesté et de vos grandeurs s’étende davantage parmi les nations; qu’elle passe de génération en génération, et que vous en soyez plus glorifiée. Parlez, ma souveraine Maîtresse, votre servante écoute; parlez, et exaltez le Très-Haut par les puissances et par les merveilleuses œuvres que sa droite a opérées dans votre humilité très-profonde; qu’elles passent de ses divines mains, faites au tour et pleines de jacinthes, dans les vôtres, et des vôtres à vos dévots serviteurs, afin que les anges le bénissent; que les justes le louent, que les pécheurs le recherchent, et que tous aient en ces mêmes œuvres un modèle d’une suprême sainteté, et d’une pureté sans tache, et afin que j’aie par la grâce de votre très saint Fils cette règle infaillible et ce miroir sans tache par le moyen desquels je puisse régler et composer ma vie, puisque ce doit être la première chose que je me dois proposer en écrivant la vôtre, comme vous me l’avez dit plusieurs fois, en me faisant la grâce de m’offrir un modèle vivant et un miroir animé, sur lequel je pusse embellir et orner mon âme pour être votre fille et l’épouse de votre très-saint Fils.

14. Voilà toute ma prétention. C’est pourquoi je n’écrirai point comme maîtresse, mais comme disciple; ce ne sera pas pour enseigner, mais pour apprendre; puisque les femmes sont obligées par leur condition de se taire dans la sainte Église, et d’y ouïr ses ministres. Je manifesterai néanmoins comme un instrument de la Reine du ciel ce qu’elle aura la bonté de m’enseigner, et ce qu’elle daignera me commander; parce que toutes les âmes sont capables de recevoir l’Esprit que son très-saint Fils promit d’envoyer sur toutes sortes de personnes et de sexe sans aucune exception; elles sont aussi capables de le manifester comme elles le reçoivent en leur manière convenable, lorsqu’une puissance supérieure l’ordonne par une prévoyance chrétienne, comme je crois que mes supérieurs l’ont déterminé. J’avoue que je puis errer, et que c’est le propre d’une fille ignorante; mais je ne crois pas que cela se puisse faire en obéissant, et si cela arrivait, ce ne serait point par ma volonté; ainsi je m’en remets, et je me soumets à ceux qui me gouvernent, et à la correction de la sainte Église catholique, prétendant d’avoir recours à ses ministres dans toutes mes difficultés. Je veux que mon supérieur, mon directeur et mon confesseur soient témoins, et censeurs de cette doctrine que je reçois, et qu’ils soient juges vigilante et sévères de la manière que je l’écris, ou en ce que je manquerai à y correspondre en réglant toutes mes obligations sur la mesure d’un si grand bienfait.

15. J’ai écrit une seconde fois par la volonté du Seigneur et par l’ordre de l’obéissance, cette divine histoire parce que, la première fois, la lumière par laquelle je connaissais ses mystères était si abondante, et mon incapacité si grande, que la langue ne put exprimer toutes, choses, que les termes ni la légèreté de la plume ne furent pas suffisants pour les déclarer. J’en laissai donc quelques-unes, et je me trouve aujourd’hui, avec le secours du temps et des nouvelles connaissances que j’ai reçues, plus disposée à les écrire; et ce sera même toujours en omettent beaucoup de ce que l’on me découvre, et de ce que j’ai connu; car il est absolument impossible de tout dire dans une si grande abondance.

Outre cette raison, le Seigneur m’en a fait connaître une autre: c’est que la première fois que j’écrivis, les soins du matériel et de l’ordre de cet ouvrage m’occupaient extrêmement, et alors les tentations et les craintes furent si grandes, les tempêtes qui me combattaient et m’agitaient si excessives, que, craignant de passer pour téméraire d’avoir mis la main à un ouvrage si difficile et si important, je me résolus de briller tout ce que j’en avais écrit; et je crois que ce ne fut point sans une permission singulière du Seigneur, parce que, dans les troubles où j’étais, mon âme n’était pas disposée à recevoir toutes les préparations convenables dont le Très-Haut la voulait prévenir pour que j’écrivisse, en gravant en elle sa doctrine; et pour m’obliger ensuite de l’écrire en la manière qu’il m’ordonne a présent, ce qui se peut inférer de l’événement qui suit.

16. Un jour de la Purification de Notre-Dame, après avoir reçu le très-saint Sacrement, je voulus célébrer cette sainte fête, parée que c’était le jour auquel je fis ma profession, en y rendant de très-humbles actions de grâces an Très-Haut pour avoir daigné me recevoir pour son épouse, tout indigne que je fusse de cet honneur. Et pendant que je pratiquais ces affections, je sentis dans mon intérieur un changement efficace causé par une très-abondante lumière, qui m’attirait et me mouvait fortement et doucement à la connaissance de l’Être de Dieu, de sa bonté, de ses perfections, de ses attributs, et à celle de ma propre misère, Dans le temps que ces objets s’introduisaient dans mon entendement, ils produisaient en moi divers effets: le premier était d’élever toute mon attention et ma volonté; et le second était de m’anéantir et de m’abîmer dans mes propres abjections; de sorte que mon être se détruisait, et alors je sentais une douleur très-sensible, et une très-grande contrition de mes péchés énormes, avec un ferme propos de m’en corriger; de renoncer à toutes les vanités du monde, et de m’élever par l’amour du Seigneur sur tout ce qui est terrestre. Je restais pâmée dans ces afflictions, les plus grandes peines m’étaient des consolations,et je trouvais la vie dans la mort. Le Seigneur ayant pitié de mes douleurs par sa seule miséricorde, me dit: Ne te décourage point, ma fille et mon épouse; parce que pour te pardonner tes péchés, pour te laver et te nettoyer de tes souillures, je t’appliquerai mes mérites infinis, et le sang que j’ai versé pour toi: tâche de pratiquer la perfection que tu désires en imitant la vie de ma très-sainte Mère: écris-là une seconde fois, afin que tu ajoutes ce qui y manque, et que tu imprimes dans ton cœur sa doctrine. Cesse donc d’irriter ma justice et d’être ingrate à ma miséricorde en brillant ce que tu en écriras, de crainte, que mon indignation ne t’ôte la lumière, qui a été donnée sans la mériter pour connaître et pour manifester ces mystères.»

17. Ensuite je vis la Mère de Dieu et de piété, qui me dit; «Ma fille, tu n’as point encore tiré le fruit nécessaire à ton âme de l’arbre de vie de mon histoire, que tu as écrite, et tu n’es pas arrivée à la moelle de sa substance; tu n’as pas assez cueilli de cette manne cachée: et tu n’as pas eu la dernière disposition à la, perfection qu’il te fallait, afin que le Tout-Puissant gravât et écrivit dans ton âme mes perfections et mes vertus. Je te veux donner moi-même les qualités et les ornements convenables pour te disposer à ce que la divine Bonté veut opérer en toi par mon intercession; je lui ai demandé là permission d’embellir et de parer ton âme de mes propres mains, et de la très-abondante grâce qu’il m’a communiquée, afin que tu écrives une seconde fois ma vie sans t’amuser au matériel, mais seulement su formel et au substantiel que tu y trouveras, te comportant passivement, sans mettre le moindre obstacle qui te puisse empêcher de recevoir le courant de la divine grâce que le Tout-Puissant m’adressa, et de donner passage à cette portion que la divine volonté te destine. Garde-toi bien de la limiter et de la rétrécir par ta lâcheté et par l’irrégularité de ta conduite.» Aussitôt je connus que la Mère de miséricorde me revêtait d’une robe plus blanche que la neige et plus brillante que le soleil. Elle me ceignit ensuite d’une ceinture très-précieuse, et me dit: «C’est une participation de ma pureté que je te donne.» Elle demanda au Seigneur une science infuse pour m’en orner, afin qu’elle me servit de très-beaux cheveux; elle lui demanda aussi plusieurs autres dons et pierreries; et quoique je visse qu’elles fussent d’un très-grand prix, je connaissais pourtant que j’en ignorais la valeur. Après avoir reçu cet ornement, la divine Reine me dit: «Tâche de m’imiter avec fidélité et avec diligence, et de devenir ma très-parfaite fille engendrée de mon esprit, et nourrie dans mon sein. Je te donne ma bénédiction, afin qu’en mon nom, par ma direction et par mon assistance, tu écrives une seconde fois ma vie.»

18. Pour garder donc quelque ordre dans cet ouvrage, et pour une plus grande clarté, je le divise en trois parties. La première traitera de tout ce qui appartient aux quinze premières années de la Reine du ciel, commençant dès sa très-pure conception jusqu’à ce que le Verbe éternel prit chair humaine dans son sein virginal; et de ce que le Très-Haut opéra durant ces années envers la très-sainte Vierge. La seconde partie contient le mystère de l’Incarnation, toute la vie de notre Seigneur Jésus-Christ, sa Passion, sa Mort, et son Ascension, qui fut le temps pendant lequel notre divine Reine demeura avec lui; faisant aussi mention de ce qu’elle y fit elle-même. Et la troisième renfermera le reste de la vie de cette Mère de la grâce, je veux dire depuis qu’elle se trouva privée de la douce présence de son File notre rédempteur Jésus-Christ, jusqu’au temps de son heureuse mort, de son Assomption, et de son Couronnement dans la gloire, comme Reine du ciel, pour y vivre éternellement, comme Fille du Père, Mère du Fils, Épouse du Saint-Esprit. Je divise ces trois parties en huit livres afin d’en faciliter l’usage, et d’en pouvoir faire le continuel objet de mon entendement, le continuel aiguillon de ma volonté, et le sujet ordinaire de ma méditation.

19. Tour déclarer avec ordre en quel temps j’écrivis cette divine histoire, il est bon que je fasse savoir que mon père frère François Coronel, et ma mère sœur Catherine de Arana fondèrent ce couvent des religieuses déchaussées de la Très-Immaculée Conception dans leur propre maison par la disposition et la volonté de Dieu, que ma mère connut par une révélation particulière. La fondation se fit le jour de l’octave de l’Épiphanie, le treizième de janvier de l’année 1619. Nous primes l’habit, ma mère, moi et ma sœur, le même jour: mon père alla aussi dans un autre couvent de l’ordre de notre séraphique Père saint François, oui doux de mes frères étaient déjà religieux; il y prit l’habit; il y fit profession, il y donna de grande exemples de vertus, et il y mourut saintement. Ma mère et moi reçûmes le voile le jour de la Purification de la grande Reine du ciel, le second de février de l’année 1620. La profession de ma saur fut différée, parce qu’elle n’avait point encore l’âge. Le Tout-Puissant favorisa, par sa seule bonté, notre famille, en nous faisant la grâce de nous consacrer tous à l’état religieux: Dans la huitième année de la fondation, en la vingt-cinquième année de mon âge, et du Seigneur: l’obéissance me fit prendre la charge de supérieure, que j’exerce indigné ment: aujourd’hui. Je passai dix ans de, ma supériorité, durant lesquels je reçus, plusieurs commandements du Très-Haut, et de la grande Reine du ciel afin que j’écrivisse sa très-sainte vie; et je résistai à cause de mes craintes, pendant tout ce temps-là à ces ordres divins, jusqu’en l’année 1737, auquel temps je commençai de l’écrire pour la première fois. Et l’ayant achevée, je brûlai tous mes écrits, tant ceux qui regardaient cette sacrée histoire que plusieurs autres sur des matières fort graves et fort mystérieuses, par les craintes et les tribulations que j’ai déjà dites, et par le conseil d’un confesseur qui me dirigeait en l’absence de celui qui m’était ordinaire, parce qu’il me dit que: les femmes ne devaient point écrire dans la sainte Église. Je ne manquai point de lui, obéir avec exactitude, dont mes supérieurs et mon premier confesseur, qui savaient toute ma vie, me reprirent très-aigrement. Et ils me commandèrent de nouveau par la sainte obéissance de l’écrire une seconde fois. Le Très-Haut et la Reine du ciel réitérèrent aussi leurs commandements, pour me faire obéir: La lumière que je reçus de l’être divin, les faveurs que la droite du Très-Haut me communiqua cette seconde fois, furent si grandes et si abondantes, les recevant afin que ma pauvre âme se renouvelât et se vivifiât: parles instructions de ma divine Maîtresse, les doctrines, furent si profondes, et les mystères si relevés, qu’il en faut faire nécessairement un livre à part, qui correspondra à la même histoire; et son titre sera: Les lois de l’Épouse, les hautes perfections de son chaste amour, et le fruit tiré de l’arbre de la vie de la très-sainte Vierge Marie, notre divine Maîtresse. Je commence d’écrire cette histoire par la grâce de Dieu ce huitième jour de décembre de l’année 1655, jour de la très-pure et très-immaculée Conception.