Archives de mot-clé : Sainte Catherine de Gênes

Le Dogme du Purgatoire – Seconde partie – Chapitres 1, 2

Chapitre 1er

Crainte et confiance

Nous venons de considérer les rigueurs de la divine justice dans l’autre vie: elles sont terrifiantes, et il n’est pas possible d’y penser sans effroi. Ce feu allumé par la divine justice, ces peines douloureuses, auprès desquelles les pénitences des Saints et les souffrances des Martyrs sont peu de chose, quelle âme croyante pourrait les envisager sans crainte ?

Cette crainte est salutaire et conforme à l’esprit de Jésus-Christ. Le divin Maître veut que nous craignions, que nous craignions non seulement l’enfer, mais encore le purgatoire, sorte d’enfer mitigé. C’est pour nous inspirer cette sainte frayeur qu’il nous montre la prison du Juge suprême, d’où l’on ne sortira point avant que la dernière obole ne soit payée (1); et l’on peut étendre au feu du purgatoire ce qu’il dit du feu de la géhenne: Ne craignez point ceux qui font mourir le corps et qui ne peuvent rien sur l’âme; mais craignez celui qui peut jeter le corps et l’âme en enfer (2).

Miséricorde de Dieu

Toutefois l’intention du Sauveur n’est pas que nous ayons une crainte excessive et stérile, cette crainte qui tourmente les âmes et les abat, cette crainte sombre et sans confiance; non, il veut que notre crainte soit tempérée par une grande confiance en sa miséricorde; il veut que nous craignions le mal pour le prévenir et l’éviter; il veut que la pensée des flammes vengeresses stimule notre ferveur dans son service, et nous porte à expier nos fautes en ce monde plutôt qu’en l’autre. Il vaut mieux extirper maintenant nos vices, et expier nos péchés, dit l’Auteur de l’Imitation, que de remettre à les expier en l’autre monde (3). – Au reste si, malgré notre zèle à bien vivre et à satisfaire en ce monde, nous avons encore des craintes fondées d’avoir un purgatoire à subir, nous devons envisager cette éventualité avec une grande confiance en Dieu qui ne laisse pas sans consolation les âmes qu’il purifie par les souffrances.

Or pour donner à notre crainte ce caractère pratique et ce contrepoids de confiance, après avoir contemplé le purgatoire dans ses peines et ses rigueurs, il nous le faut considérer sous une autre face et à un autre point de vue, celui de la miséricorde de Dieu, qui n’y éclate pas moins que sa justice.

Si Dieu réserve aux moindres fautes des châtiments terribles dans l’autre vie, il ne les inflige point sans un tempérament de clémence; et rien ne montre mieux que le purgatoire l’admirable harmonie des perfections divines, puisque la plus sévère justice s’y exerce en même temps que la plus ineffable miséricorde. Si le Seigneur châtie les âmes qui lui sont chères, c’est dans son amour, selon cette parole: Je corrige et je châtie ceux que j’aime (4). D’une main il les frappe, de l’autre il les guérit, il leur offre miséricorde et rédemption en abondance: Quoniam apud Dominum misericordia, et copiosa apud eum redemptio (5).

(1) Matth. V, 26. – (2) Matth. X, 28. – (3) Imit. I, 24. – (4) Apol. III, 19. – (5) Ps. 129.

Cette miséricorde infinie de notre Père céleste doit être le fondement inébranlable de notre confiance et, à l’exemple des Saints, nous devons l’avoir toujours devant les yeux. Les Saints ne la perdaient point de vue; c’est pourquoi la crainte du purgatoire ne leur ôtait ni la paix ni la joie du Saint-Esprit.

Sainte Lidvine et le prêtre

Sainte Lidvine, qui connaissait si bien la rigueur effrayante des peines expiatrices, était animée de cet esprit de confiance et tâchait de l’inspirer aux autres. Un jour elle reçut la visite d’un prêtre pieux. Comme il se trouvait assis auprès du lit de la sainte malade avec d’autres personnes vertueuses, la conversation s’engagea sur les peines de l’autre vie. Le prêtre voyant dans les mains d’une femme un vase rempli de graine de sénevé, en prit occasion pour dire qu’il tremblait en pensant au feu du purgatoire; « néanmoins, ajouta-t-il, je voudrais y être pour autant d’années qu’il y a de petits grains dans ce vase; alors du moins j’aurais la certitude de mon salut. – Que dites-vous là, mon Père, reprit la Sainte ? Pourquoi si peu de confiance dans la miséricorde de Dieu ? Ah ! si vous saviez mieux ce que c’est que le purgatoire, quels tourments affreux on y endure ! – Que le purgatoire soit ce qu’il voudra, répondit-il, je persiste dans ce que j’ai dit. »

Ce prêtre mourut quelque temps après; et les mêmes personnes qui avaient été présentes à son entretien avec Lidvine, interrogeant la sainte malade sur l’état de son âme en l’autre monde, elle répondit: « Le défunt est bien, à cause de sa vie vertueuse; mais il serait mieux, s’il se fût confié davantage en la passion de Jésus-Christ, et s’il eût embrassé un sentiment plus doux au sujet du purgatoire. »

En quoi consistait le manque de confiance que la Sainte désapprouvait en ce bon prêtre ? Dans le sentiment où il était, qu’il est presque impossible de se sauver, et qu’on ne saurait guère entrer au ciel qu’après d’innombrables années de tourments. Cette idée est fausse et contraire à la confiance chrétienne. Le Sauveur est venu apporter la paix aux hommes de bonne volonté, et nous imposer comme condition de salut un joug suave et un fardeau qui n’est point pesant. – Ainsi, que votre volonté soit bonne et vous trouverez la paix, vous verrez s’évanouir les difficultés et les terreurs. La bonne volonté: tout est là. Soyez de bonne volonté, soumettez-vous à la volonté de Dieu, mettez sa sainte loi au-dessus de tout; servez le Seigneur de tout votre cœur, et il vous aidera si bien que vous arriverez en paradis avec une étonnante facilité: je n’aurais jamais cru, direz-vous, qu’il fût si facile d’entrer au ciel ! – Toutefois, je le répète, pour opérer en nous cette merveille de miséricorde, Dieu demande de notre part le cœur droit, la bonne volonté.

La bonne volonté consiste proprement à soumettre et à conformer notre volonté à celle de Dieu, qui est la règle de tout bon vouloir; et ce bon vouloir atteint sa plus haute perfection, quand on embrasse la volonté divine comme le bien suprême alors même qu’elle impose les plus grands sacrifices, les plus rigoureuses souffrances. Chose admirable ! l’âme ainsi disposée semble perdre le sentiment des douleurs. C’est que cette âme est animée de l’esprit d’amour, et, comme dit S. Augustin, quand on aime, on ne souffre pas, ou si l’on souffre on aime la souffrance: Aut si laboratur, labor ipse amatur.

Le vénérable Père Claude de la Colombière.

Il avait ce cœur aimant, cette bonne et parfaite volonté, le Vénérable Père Claude de la Colombière, de la Compagnie de Jésus, qui, dans sa Retraite spirituelle, exprimait ainsi ses sentiments: « Il ne faut pas laisser d’expier par la pénitence les dérèglements de sa vie; mais il le faut faire sans inquiétude, parce que le pis qui puisse arriver, quand on a bonne volonté, et qu’on est soumis à l’obéissance, c’est d’être longtemps en purgatoire, et l’on peut dire en un bon sens que ce n’est pas là un fort grand mal.

« Je ne crains point le purgatoire. Quant à l’enfer je n’en veux pas parler; car je ferais tort à la miséricorde de Dieu de craindre l’enfer le moins du monde, quand je l’aurais plus mérité que tous les démons. Mais le purgatoire, je ne le crains point: je voudrais bien ne l’avoir pas mérité, parce que cela ne s’est pu faire sans déplaire à Dieu; mais puisque c’est une chose faite, je suis ravi d’aller satisfaire à sa justice de la manière la plus rigoureuse qu’il soit possible d’imaginer, et même jusqu’au jour du jugement. Je sais que les tourments y sont horribles; mais je sais qu’ils honorent Dieu, et ne peuvent altérer les âmes, qu’on y est assuré de ne s’opposer jamais à la volonté de Dieu, qu’on ne lui saura point mauvais gré de sa rigueur, qu’on aimera jusqu’à sa sévérité, qu’on attendra avec patience qu’elle se soit entièrement satisfaite. Ainsi j’ai donné de tout mon cœur toutes mes satisfactions aux âmes du purgatoire, et cédé même à d’autres tous les suffrages qu’on fera pour moi après ma mort, afin que Dieu soit glorifié dans le paradis par des âmes qui auront mérité d’y être élevées à une plus grande gloire que moi. »

Voilà jusqu’où va la charité, l’amour de Dieu et du prochain, quand il a pris possession d’un cœur: il transforme, il transfigure la souffrance au point qu’elle perd son amertume et se change en douceur. Lorsque vous en serez venu, dit le livre de l’Imitation, à trouver douce la tribulation et à la goûter par amour pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, car vous avez trouvé le para dit sur la terre (Imit. II, 12). Ayons donc beaucoup d’amour de Dieu, beaucoup de charité, et nous craindrons peu le purgatoire: le Saint-Esprit nous rendra témoignage au fond du cœur, qu’étant enfants de Dieu, nous n’avons pas à redouter les châtiments d’un Père.

Chapitre 2

Confiance – Miséricorde de Dieu envers les âmes – Il les console.

Il est vrai que tous ne sont pas à ce haut degré de charité; mais il n’est personne qui ne puisse avoir confiance dans la divine miséricorde. Cette miséricorde est infinie, et elle donne la paix à toutes les âmes qui l’ont bien devant les yeux et se confient en elle. – Or la miséricorde de Dieu s’exerce au sujet du purgatoire de trois manières:

  1. en consolant les âmes;
  2. en mitigeant leurs peines;
  3. en nous donnant à nous-mêmes avant la mort mille moyens d’éviter le purgatoire.

Sainte Catherine de Gênes

D’abord Dieu console les âmes du purgatoire: il les console par lui-même, par la Sainte Vierge et par les saints anges. Il console les âmes en les remplissant au plus haut degré de foi, d’espérance et d’amour divin, vertus qui produisent en elles la conformité à la volonté divine, la résignation, la patience la plus parfaite. « Le Seigneur, écrit sainte Catherine de Gênes, imprime à l’âme du purgatoire un tel mouvement d’amour attractif, qu’il serait suffisant pour l’annihiler si elle n’était immortelle. Illuminée et enflammée par cette pure charité, autant elle aime Dieu, autant elle déteste la moindre souillure qui lui déplaît, le moindre obstacle qui l’empêche de s’unir à lui. Ainsi, si elle pouvait découvrir un autre purgatoire, plus terrible que celui dans lequel elle se trouve, cette âme s’y précipiterait, vivement poussée par l’impétuosité de l’amour qui existe entre Dieu et elle, afin de se délivrer plus vite de tout ce qui la sépare du souverain bien (Traité du purgatoire chap. 9.). »

« Ces âmes, dit encore la même Sainte, sont intimement unies à la volonté de Dieu, et si complètement transformées en elle, que toujours elles sont satisfaites de sa très sainte ordonnance. » – « Les âmes du purgatoire n’ont plus d’élection propre; elles ne peuvent plus vouloir que ce que Dieu veut. Elles reçoivent ainsi avec la soumission la plus parfaite tout ce que Dieu leur donne; et ni plaisir, ni contentement, ni peine, ne peuvent jamais les faire se replier sur elles-mêmes (Ibid. chap. 13 et 14.). ».

Le frère de sainte Madeleine de Pazzi

Sainte Madeleine de Pazzi, après la mort d’un de ses frères, étant allée au chœur prier pour lui, vit son âme en proie à des souffrances excessives. Touchée de compassion, elle fondit en pleurs et s’écria d’une voix lamentable: « Frère, misérable et bienheureux tous ensemble ! ô âme affligée et pourtant contente ! ces peines sont intolérables, et cependant elles sont supportées. Que n’est-il donné de les comprendre à ceux qui manquent de courage pour porter leurs croix ici-bas ! Pendant que vous étiez dans ce monde, ô mon frère, vous ne vouliez pas m’écouter, et maintenant vous désirez ardemment que je vous écoute. O Dieu également juste et miséricordieux ! soulagez ce frère qui vous servit dès son enfance. Regardez votre bonté, je vous en conjure, et usez de votre grande miséricorde à son égard. O Dieu très juste ! s’il n’a pas toujours été attentif à vous plaire, du moins il n’a jamais méprisé ceux qui faisaient profession de vous servir fidèlement. »

Le jour où elle eut cette célèbre extase pendant laquelle elle parcourut les diverses prisons du purgatoire, ayant de nouveau aperçu l’âme de son frère: « Pauvre âme, lui dit-elle, que vous êtes souffrante ! et cependant vous vous réjouissez. Vous brûlez, et vous êtes contente; c’est que vous savez bien que ces peines doivent vous conduire à une grande et inénarrable félicité. Que je me trouverais heureuse, si je ne devais jamais souffrir davantage ! Demeurez ici, mon frère, et achevez en paix votre purification. »

Le Dogme du Purgatoire – Première partie – Chapitres 25, 26, 27

Chapitre 25 – Durée du purgatoire

L’abbaye de Latrobe

Le fait suivant a été rapporté avec preuve authentique par le journal le Monde, numéro du 4 avril 1860. Il s’est passé en Amérique, dans une abbaye de Bénédictins, située au village de Latrobe. Une série d’apparitions y avait eu lieu dans le courant de l’année 1859. La presse américaine s’en était emparée et avait traité ces graves questions avec sa légèreté ordinaire; et pour mettre fin à cette sorte de scandale, l’abbé Wimmer, supérieur de la maison, adressa aux journaux la lettre suivante: « Voici la vérité: dans notre abbaye de Saint-Vincent, près de Latrobe, le 10 septembre 1859, un novice a vu apparaître un religieux bénédictin, en costume complet de chœur. Cette apparition s’est renouvelée chaque jour depuis le 18 septembre jusqu’au 19 novembre, soit de onze heures à midi, soit de minuit à deux heures du matin. Le 19 novembre seulement le novice a interrogé l’esprit en présence d’un autre membre de la communauté, et lui a demandé quel était le motif de ses apparitions. – Il a répondu qu’il souffrait depuis soixante-dix-sept ans, pour avoir omis de célébrer sept messes d’obligation; qu’il était déjà apparu à diverses époques à sept autres bénédictins, mais qu’il n’avait pas été entendu; qu’il serait contraint d’apparaître encore après onze années, si lui, le novice, ne venait pas à son secours. – Enfin, l’esprit demandait que ces sept messes fussent célébrées pour lui; de plus, le novice devait pendant sept jours demeurer en retraite, gardant un profond silence; et pendant trente-trois jours, réciter trois fois par jour le psaume Miserere, les pieds nus et les bras en croix. »

Toutes ces conditions ont été remplies, à dater du 20 novembre jusqu’au 25 décembre: ce jour-là, après la célébration de la dernière messe, l’apparition a disparu.

« Pendant cette période, l’esprit s’était montré encore plusieurs fois, exhortant le novice dans les termes les plus pressants, à prier pour les âmes du purgatoire: car, disait-il, elles souffrent affreusement, et elles sont profondément reconnaissantes envers ceux qui concourent à leur délivrance. – Il ajouta, chose bien triste à dire, que des cinq prêtres déjà décédés à notre abbaye, aucun n’était encore au ciel: que tous souffraient dans le purgatoire. Je ne tire pas de conclusion, mais ceci est exact. »

Ce récit signé de la main de l’abbé est un document historique irrécusable. – Quant à la conclusion que le vénérable prélat nous laisse le soin de déduire de ces faits, elle est évidemment multiple. Qu’il nous suffise, en voyant un religieux souffrir depuis soixante-dix-sept ans en purgatoire, d’apprendre ce qu’il faut penser de la durée des expiations futures, tant pour les prêtres et les religieux, que pour les simples fidèles qui vivent au milieu de la corruption du monde.

Cent ans de supplices pour délai des derniers sacrements.

Une cause trop fréquente de la longue durée du purgatoire, c’est qu’on se prive du grand moyen établi par Jésus-Christ pour l’abréger, en tardant, quand on est gravement malade, à recevoir les derniers sacrements. Ces sacrements destinés à préparer les âmes au dernier passage, à les purifier des restes de leurs péchés et à leur épargner les expiations de l’autre vie, requièrent pour produire leurs effets, que le malade les reçoive avec les dispositions voulues. Or, pour peu qu’on diffère de les recevoir et qu’on laisse affaiblir les facultés de l’infirme, ces dispositions sont défectueuses. Que dis-je ? trop souvent il arrive que, par suite de ces délais imprudents, le malade vient à mourir, totalement privé de ces secours si nécessaires. La conséquence en est, si le défunt n’est pas damné, qu’il descend dans les plus profonds abîmes du purgatoire avec tout le poids de ses dettes.

Michel Alix (Hort. Past. tract. 6. Cf. Rossign. Merv. 86.) parle d’un ecclésiastique qui, au lieu de recevoir promptement les sacrements des infirmes, et de donner le bon exemple aux fidèles, se rendit coupable de négligence à cet égard et en fut puni par cent ans de purgatoire. Se trouvant gravement malade et en danger de mort, ce pauvre prêtre aurait dû s’éclairer sur son état et demander au plus tôt les secours que l’Église réserve à ses enfants pour l’heure suprême. Il n’en fit rien: et, soit que, par une illusion trop commune aux malades, il ne voulût pas s’avouer la gravité de sa situation, soit qu’il fût sous l’empire de ce fatal préjugé qui fait redouter à tant de faibles chrétiens la réception des derniers sacrements; il ne les demandait pas, il ne songeait pas à les recevoir. Mais on connaît les surprises de la mort: le malheureux différa et tarda si bien, qu’il mourut sans avoir le temps de recevoir ni Viatique ni Extrême-Onction. – Or, Dieu voulut en cette circonstance donner un grave avertissement. Le défunt vint lui-même révéler à un confrère qu’il était condamné à cent ans de purgatoire. « Je suis puni ainsi, dit-il, de mes retards à recevoir la grâce de la purification dernière. Si j’avais reçu les sacrements, comme j’aurais dû le faire, j’aurais échappé à la mort par la vertu de l’Extrême-Onction, et j’aurais eu le temps de faire pénitence. »

Chapitre 26 – Durée du purgatoire

La vénérable Catherine Paluzzi et la sœur Bernardine

Citons encore quelques exemples, qui achèveront de nous édifier sur la durée des expiations: nous y verrons que la divine justice se montre relativement sévère pour les âmes appelées à la perfection et qui ont reçu beaucoup de grâces. Au reste, Jésus-Christ ne dit-il pas dans l’Évangile qu’on exigera beaucoup de celui à qui l’on a donné beaucoup, et que l’on demandera plus à celui à qui l’on a plus confié (Luc. XII, 48.) ?

On lit dans la Vie de la vénérable Catherine Paluzzi qu’une sainte religieuse, morte entre ses bras, ne fut admise à l’éternelle béatitude qu’après une année entière de purgatoire. Catherine Paluzzi vécut saintement dans le diocèse de Nerpi, en Italie, où elle fonda un couvent de dominicaines. Là vivait avec elle une religieuse, nommée Bernardine, très avancée aussi dans les voies intérieures. Ces deux saintes âmes rivalisaient de ferveur et s’entraidaient à progresser de plus en plus dans la perfection où Dieu les appelait. L’historien de la vénérable les compare à deux charbons allumés qui se communiquent leurs ardeurs; et encore, à deux lyres accordées pour résonner ensemble et faire entendre un hymne d’amour perpétuel à la gloire du Seigneur.

Bernardine vint à mourir. Une maladie douloureuse, qu’elle supporta chrétiennement, la conduisit au tombeau. Avant d’expirer, elle dit à Catherine qu’elle ne l’oublierait pas devant Dieu, et si Dieu le permettait, qu’elle viendrait lui dire encore des paroles spirituelles, propres à contribuer à sa sanctification.

Catherine pria beaucoup pour l’âme de son amie, suppliant en même temps le Seigneur de lui permettre qu’elle vînt la visiter. Une année entière s’écoula, mais la défunte ne vint point.

Enfin le jour anniversaire de la mort de Bernardine, Catherine étant en oraison, aperçut un puits, d’où s’échappaient des torrents de fumée et de flammes, puis elle vit sortir de ce puits une personne, d’abord tout environnée de ténèbres. Peu à peu l’apparition se dégagea de ces nuages, s’éclaira, et enfin parut brillante d’un éclat extraordinaire. Dans cette personne glorieuse Catherine reconnut alors la sœur Bernardine, et courant à elle: « C’est vous, dit-elle, ma sœur bien-aimée ? Mais d’où donc sortez-vous ? Que signifie ce puits, cette fumée enflammée ? Est-ce seulement aujourd’hui que vous achevez votre purgatoire ? – Vous dites vrai, répondit l’âme: durant toute une année j’ai été retenue dans le lieu des expiations: et ce n’est qu’à cette heure que je vais être introduite dans la céleste Jérusalem. Pour vous, persévérez dans vos saints exercices: continuez à être charitable et miséricordieuse, vous obtiendrez miséricorde (Diario Domenic. Cf. Rossig. Merv. 100.). »

Les Frères Finetti et Rudolfini

Le fait suivant appartient à l’histoire de la Compagnie de Jésus. Deux scolastiques ou jeunes religieux de cet institut faisaient leurs études au collège Romain vers la fin du XVIe siècle, les FF. Finetti et Rudolfini. Tous deux étaient des modèles de piété et de régularité; tous deux aussi reçurent un avis du ciel, qu’ils découvrirent selon la règle au directeur de leur âme, Dieu leur avait fait connaître leur mort prochaine et l’expiation qui leur restait à faire au purgatoire: l’un devait y rester deux ans et l’autre quatre. Ils moururent, en effet, l’un après l’autre.

Leurs frères aussitôt firent pour leurs âmes les plus ferventes prières et toutes sortes de pénitences. Ils savaient que si la sainteté de Dieu impose à ses élus de longues expiations, elles peuvent être abrégées et remises entièrement par les suffrages des vivants.

Saint Pierre Claver et les deux pauvres femmes

Si Dieu est sévère pour ceux qui ont reçu beaucoup de connaissances et de grâces, il est d’autre part fort indulgent envers les pauvres et les simples, pourvu que ceux-ci le servent avec droiture et patience. – Saint Pierre Claver, de la Compagnie de Jésus, apôtre des nègres de Carthagène, connut le purgatoire de deux âmes, qui avaient vécu pauvres et humbles sur la terre: cette expiation se réduisait à quelques heures. Voici ce que nous lisons dans la vie de ce grand serviteur de Dieu (Vie de S. Pierre Claver par le P. Fleurian).

Il avait engagé une vertueuse négresse, nommée Angèle, à retirer chez elle une autre, appelée Ursule, percluse de tous ses membres, et toute couverte de plaies. Un jour qu’il allait la visiter, comme il le faisait de temps en temps, pour la confesser et lui porter quelques petites provisions, la charitable hôtesse lui dit d’un air affligé, qu’Ursule était sur le point d’expirer. Non, non, répondit le père en la consolant, elle a encore quatre jours à vivre, et elle ne mourra que samedi. Le samedi étant arrivé, il dit la messe à son intention, et sortit pour aller la disposer à la mort. Après avoir été quelque temps en prière: Consolez-vous, dit-il à l’hôtesse d’un air assuré, Dieu aime Ursule, elle mourra aujourd’hui; mais elle ne sera que trois heures en purgatoire. Qu’elle se souvienne seulement quand elle sera avec Dieu, de prier pour moi, et pour celle qui jusqu’ici lui a tenu lieu de mère. Elle mourut en effet à midi, et l’accomplissement d’une partie de la prophétie ne servit pas peu à faire ajouter foi à l’autre.

Ayant été un autre jour pour confesser une pauvre malade qu’il avait coutume de visiter, il apprit qu’elle venait d’expirer. Les parents étaient extrêmement affligés, et lui-même, qui n’avait pas cru qu’elle dût si tôt mourir, ne pouvait se consoler de ne l’avoir pas assistée dans ses derniers moments. Il se mit aussitôt en prière auprès du corps, puis se levant tout à coup d’un air serein: Une telle mort, dit-il, est plus digne de notre envie que de nos larmes: cette âme n’est condamnée qu’à vingt-quatre heures de purgatoire. Tâchons d’abréger le temps de ses peines par la ferveur de nos prières.

En voilà assez sur la durée des peines. Nous voyons qu’elles se prolongent pendant des espaces effrayants; les plus courtes même, vu leur rigueur, sont toujours longues. Tâchons donc de les abréger pour les autres, de les adoucir d’avance pour nous-mêmes, ou mieux encore, de les prévenir entièrement. Or, on les prévient en supprimant les causes. Quelles sont les causes ? quelle est la matière des expiations du purgatoire ?

Chapitre 27 – Cause des peines, matière des expiations du purgatoire

Pourquoi les âmes, avant d’être admises à voir la face de Dieu, doivent-elles ainsi souffrir? Quelle est la matière, quel est le sujet de ces expiations ? Qu’est-ce que le feu du purgatoire doit purifier et consumer en elles ? – Ce sont, répondent les docteurs, les souillures provenant de leurs péchés.

Mais que faut-il entendre ici par souillure ? D’après la plupart des théologiens, ce n’est pas la coulpe du péché, mais la peine ou la redevance de la peine, provenant du péché.

Pour le bien comprendre, il faut se rappeler que tout péché produit en l’âme un double effet, qu’on appelle la dette (reatus) de la coulpe et celle de la peine: il rend le pécheur non seulement coupable, mais encore digne d’une peine ou châtiment. – Or, après que la coulpe est pardonnée, d’ordinaire la peine reste à subir, en tout ou en partie, et elle doit être acquittée en cette vie ou en l’autre. – Les âmes du purgatoire n’ont plus aucune souillure de coulpe: ce qu’elles avaient de coulpe vénielle au moment de leur mort, a disparu dans l’ardeur de la pure charité dont elles se sont enflammées dans l’autre vie; mais elles portent toute la dette des peines qu’elles n’ont pas déposée avant de mourir.

Cette dette provient de toutes les fautes commises durant la vie, surtout des péchés mortels, remis, quant à la coulpe, par une sincère confession, mais qu’on a négligé d’expier par de dignes fruits de pénitence extérieure.

Doctrine de Suarez

Telle est la doctrine commune, que Suarez résume ainsi dans son traité du sacrement de Pénitence (Tom. 19 De pœnit. Disput. XI, sect. 4.): « Nous concluons donc, dit-il, que tous les péchés véniels avec lesquels un homme juste vient à mourir, sont remis quant à la coulpe, au moment où l’âme se sépare du corps, en vertu d’un acte d’amour de Dieu, et de contrition parfaite, qu’elle produit alors sur toutes ses fautes passées. En effet, l’âme en ce moment connaît parfaitement son état et les péchés dont elle est coupable devant Dieu, elle est en même temps maîtresse de ses facultés pour agir; d’autre part, du côté de Dieu, le secours le plus efficace lui est donné pour agir selon la mesure de grâce sanctifiante qu’elle possède. Il s’ensuit que, dans cette disposition parfaite, l’âme agit sans le moindre retard, se porte tout entière directement vers son Dieu, et se trouve dégagée, par un acte de souveraine détestation, de tous ses péchés véniels. Cet acte efficace et universel suffit pour les effacer quant à la coulpe. »

Toute souillure de coulpe a donc disparu; mais la peine reste à subir dans toute sa rigueur et pour toute sa durée, à moins que les âmes ne soient aidées par les vivants. Elles ne sauraient plus obtenir aucune remise par elles-mêmes, parce que le temps du mérite est passé: elles ne peuvent plus mériter, elles ne peuvent que souffrir et payer ainsi à la terrible justice de Dieu tout ce qu’elles lui doivent, jusqu’à la dernière obole: Usque ad novissimum quadrantem (Matth. V, 26.).

Sainte Catherine de Gênes

Ces dettes de peine sont des restes du péché, et une sorte de souillure, qui empêche la vision de Dieu et met obstacle à l’union de l’âme avec sa fin dernière. « La tache ou la coulpe du péché n’existant pas dans les âmes du purgatoire, écrit sainte Catherine de Gênes (Traité du purgatoire, chap. III.), il n’y a plus d’autre obstacle à leur union avec Dieu que les restes du péché dont elles doivent se purifier. Cet obstacle qu’elles sentent en elles, leur cause le supplice du dam dont je viens de parler, et retarde le moment, où l’instinct qui les porte vers Dieu comme leur souveraine béatitude, recevra sa pleine perfection. Elles voient clairement ce qu’est devant Dieu le plus petit empêchement causé par les restes du péché, et que c’est par nécessité de justice qu’il retarde le plein rassasiement de leur instinct béatifique. – De cette vue naît en elles un feu d’une ardeur extrême et semblable à celui de l’enfer, sauf la coulpe du péché. »

Le Dogme du Purgatoire – Première partie – Chapitres 16, 17, 18

Chapitre 16 – Peines du purgatoire

Ce qui montre encore la rigueur du purgatoire, c’est que le temps le plus court y paraît très long. Tout le monde sait que les jours de joie passent vite et paraissent courts, tandis que nous trouvons très long le temps de la souffrance. Oh ! combien lentement s’écoulent les heures de la nuit pour les pauvres malades qui les passent dans l’insomnie et les douleurs ! Oh ! combien longue paraîtrait une minute, s’il fallait, pendant cette minute, tenir la main plongée dans le feu ! L’on peut dire que, plus les peines qu’on souffre sont intenses, plus la plus courte durée en paraît longue. Cette règle nous fournit un nouveau moyen d’apprécier les peines du purgatoire.

Saint Antonin, le religieux malade

On trouve dans les Annales des Frères-Mineurs, sous l’année 1285, un fait que rapporte aussi saint Antonin dans sa Somme, partie IV, § 4. Un religieux souffrant depuis longtemps d’une douloureuse maladie, se laissa vaincre par le découragement et supplia Dieu de le laisser mourir afin d’être délivré de ses maux. Il ne songeait pas que le prolongement de sa maladie était une miséricorde de Dieu, qui voulait par-là lui épargner des souffrances plus rigoureuses.

En réponse à sa prière, Dieu chargea son ange gardien de lui offrir le choix, ou de mourir immédiatement et de subir trois jours de purgatoire, ou d’endurer sa maladie pendant une année encore, et d’aller ensuite directement au ciel. Le malade ayant à choisir entre trois jours de Purgatoire et une année de souffrances, ne balança pas et prit les trois jours de purgatoire. Il mourut donc sur l’heure et alla au séjour de l’expiation.

Au bout d’une heure son ange vint le visiter dans ses souffrances. En le voyant, le pauvre patient se plaignit de ce qu’il l’avait laissé si longtemps dans ces supplices. Cependant, ajouta-t-il, vous m’aviez promis que je n’y serais que trois jours. – Combien de temps, demanda l’ange, pensez-vous avoir déjà souffert ? – Au moins plusieurs années, répondit-il, et je ne devais souffrir que trois jours. – Sachez, reprit l’ange, qu’il y a une heure seulement que vous êtes ici. La rigueur de la peine vous trompe sur le temps: elle fait qu’un instant vous paraît un jour, et une heure des années. – Hélas ! dit-il alors en gémissant, j’ai été bien aveugle, bien inconsidéré dans le choix que j’ai fait. Priez Dieu, mon bon ange, qu’il me pardonne et me permette de retourner sur la terre: je suis prêt à souffrir les plus cruelles infirmités, non seulement pendant deux ans, mais aussi longtemps qu’il lui plaira. Plutôt dix ans de maladies affreuses, qu’une seule heure dans ce séjour d’inexprimables angoisses.

Le P. Rossignoli, durée d’un quart d’heure au purgatoire

Le trait suivant est tiré d’un pieux auteur cité par le Père Rossignoli (Merv. 17.). Deux religieux d’éminente vertu s’excitaient mutuellement à mener la vie la plus sainte. L’un d’eux tomba malade et connut par vision qu’il mourrait bientôt, qu’il serait sauvé, et qu’il serait seulement au purgatoire jusqu’à la première messe qu’on célébrerait pour lui. – Plein de joie à cette nouvelle, il s’empressa d’en faire part à son ami, et le conjura de ne pas tarder après sa mort à célébrer la messe qui devait lui ouvrir le ciel.

Il mourut le lendemain matin, et son saint compagnon, sans perdre de temps, alla offrir pour lui le saint sacrifice. Après la messe, comme il faisait son action de grâces et continuait à prier pour le défunt, celui-ci lui apparut rayonnant de gloire; mais d’un ton de plainte amicale, il lui demanda pourquoi il avait tant différé de célébrer cette seule messe dont il avait eu besoin ? – « Mon bienheureux frère, répondit le religieux, j’ai tant différé, dites-vous ? Je ne vous comprends pas. – Eh ! ne m’avez-vous pas laissé souffrir plus d’une année, avant de dire la messe pour moi ? – En vérité, mon frère, j’ai commencé le saint sacrifice aussitôt après votre décès: il n’y a pas eu un quart d’heure d’intervalle. » – Le bienheureux le regardant alors avec émotion, s’écria: « Qu’elles sont donc terribles ces peines expiatrices, puisqu’elles m’ont fait prendre quelques minutes pour une année ! Servez Dieu, mon frère, avec une exacte fidélité afin d’éviter de tels châtiments. Adieu, je vole au ciel, où vous viendrez bientôt me joindre. »

Le Frère Angélique

Cette rigueur de la divine justice à l’égard des âmes les plus ferventes, s’explique par l’infinie sainteté de Dieu qui découvre des taches dans ce qui nous paraît le plus pur. Les annales de l’Ordre de Saint-François (Chronique des Frères Min. p. 2. 1. 4. c. 8. Cf. Rossign. Merv. 36.) parlent d’un religieux que son éminente piété avait fait surnommer l’Angélique. Il mourut saintement dans un couvent de Frères-Mineurs à Paris; et un de ses confrères, docteur en théologie, persuadé qu’après une vie si parfaite il était allé droit au ciel et qu’il n’avait nul besoin de prières, omit de célébrer pour lui les trois messes d’obligation selon l’institut pour chaque défunt. – Au bout de quelques jours, comme il se promenait en méditant dans un endroit solitaire, le défunt se présenta à lui tout environné de flammes et lui dit d’une voix lamentable: « Cher maître, je vous en conjure, ayez pitié de moi. – Eh quoi ! frère Angélique, vous avez besoin de mon secours ? – Je suis retenu dans les feux du purgatoire, et j’attends le fruit du saint Sacrifice que vous deviez offrir trois fois pour moi. – Frère bien-aimé, j’ai cru que vous étiez déjà en possession de la gloire. Après une vie fervente et exemplaire comme la vôtre, je n’ai pu m’imaginer qu’il vous restât quelque peine à subir. – Hélas ! hélas ! reprit le défunt, personne ne croirait avec quelle sévérité Dieu juge et punit sa créature. Son infinie sainteté découvre dans nos meilleures actions des côtés défectueux, des imperfections qui lui déplaisent. Il nous fait rendre compte jusqu’à la dernière obole usque ad novissimum quadrantem. »

Chapitre 17 – Peines du purgatoire

La Bienheureuse Quinziani

Dans la vie de la Bienheureuse Étiennette Quinziani (Auctore Franc. Seghizzo. Cf. Merv. 42. Marchese 2 janv.), religieuse dominicaine, il est parlé d’une sœur, appelée Paule, qui mourut au couvent de Mantoue, après une longue vie, sanctifiée par les plus excellentes vertus. Le corps avait été porté à l’église et placé à découvert dans le chœur, au milieu des religieuses. Pendant l’office, la Bienheureuse Quinziani s’était agenouillée auprès de la bière, recommandant à Dieu la défunte qui lui avait été fort chère; lorsque celle-ci tout à coup, laissant tomber le crucifix qu’on lui avait mis entre les mains, étend le bras gauche, et saisissant la main droite de la bienheureuse, la serre étroitement, comme ferait une malade qui dans les ardeurs de la fièvre demande secours à une amie. Elle la tint serrée pendant un temps considérable, puis retira son bras qui retomba inanimé dans le cercueil. Les religieuses, étonnées de ce prodige, en demandèrent l’explication à la bienheureuse. Elle répondit que lorsque la défunte lui serrait la main, une voix non articulée lui avait parlé au fond du cœur, disant: « Secourez-moi, ma sœur, secourez-moi dans les affreux supplices que j’endure. Oh ! si vous saviez la sévérité du Juge qui veut notre amour, quelle expiation il exige des moindres fautes avant de nous admettre à la récompense ! Si vous saviez combien il faut être pur pour voir la face de Dieu ! Priez, priez et faites pénitence pour moi, qui ne peux plus m’aider. »

La Bienheureuse, touchée de la prière de son amie, se livra à toutes sortes de pénitences et d’œuvres satisfactoires, jusqu’à ce qu’une nouvelle révélation vînt lui apprendre que sœur Paule était enfin délivrée de ses supplices et admise dans la gloire.

La conclusion naturelle qui ressort de ces terribles manifestations de la divine justice, c’est qu’il faut se hâter de satisfaire en cette vie. Certes, un coupable condamné à être brûlé vif, ne refuserait pas une peine plus légère si on lui en laissait le choix. Supposez qu’on lui dise: Vous pouvez vous libérer de ce terrible supplice, à condition que durant trois jours vous jeûniez au pain et à l’eau; s’y refuserait-il ? Celui qui préférerait le tourment du feu à cette légère pénitence, ne serait-il pas regardé comme ayant perdu la raison ? Or, préférer le feu du purgatoire à la pénitence chrétienne en cette vie, est une extravagance incomparablement plus grande.

L’empereur Maurice

L’empereur Maurice le comprit et fut plus sage. L’histoire rapporte (Bérault, Histoire ecclés. année 602) que ce prince, malgré ses bonnes qualités qui l’avaient rendu cher à saint Grégoire-le-Grand, commit sur la fin de son règne une faute considérable, et l’expia par un repentir exemplaire.

Ayant perdu une bataille contre le Kan ou roi des Avares, il refusa de payer la rançon des prisonniers, quoiqu’on ne demandât par tête que la sixième partie d’un sou d’or, ce qui faisait moins de vingt sous de notre monnaie. Ce refus sordide mit le vainqueur barbare dans une telle colère, qu’il fit massacrer sur-le-champ les soldats Romains, au nombre de douze mille. Alors l’empereur reconnut sa faute et la sentit si vivement, qu’il envoya de l’argent et des cierges aux principales églises et aux principaux monastères, afin qu’on y priât le Seigneur de le punir en cette vie plutôt qu’en l’autre.

Ces prières furent exaucées. L’an 602, ayant voulu obliger ses troupes à passer l’hiver au-delà du Danube, elles se mutinèrent avec fureur, chassèrent leur général Pierre, frère de Maurice, et proclamèrent empereur un simple centurion, nommé Phocas. La ville impériale suivit l’exemple de l’armée. Maurice fut obligé de s’enfuir de nuit, après avoir quitté toutes les marques de sa puissance, qui ne faisaient plus que son effroi. Il n’en fut pas moins reconnu.

On l’arrêta avec sa femme, cinq de ses fils et ses trois filles, c’est-à-dire tous ses enfants, excepté l’aîné de ses fils, nommé Théodose, qu’il avait fait déjà couronner empereur, et qui échappa pour lors au tyran. Maurice et ses cinq fils furent impitoyablement égorgés, près de Chalcédoine. Le carnage commença par les jeunes princes, qu’on fit mourir sous les yeux de cet infortuné père, sans qu’il lui échappât un seul mot de plainte. Songeant aux peines de l’autre vie, il s’estimait heureux de pouvoir souffrir dans la vie présente; et durant tout le massacre, on n’entendit sortir de sa bouche que ces paroles du psaume: Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est équitable. Ps. 118.

Chapitre 18 – Peines du purgatoire

Comme nous l’avons dit plus haut, la peine du sens a divers degrés d’intensité: elle est moins terrible pour les âmes qui n’ont pas de péchés graves à expier, ou qui ayant fini déjà cette expiation plus rigoureuse, approchent de leur délivrance. Beaucoup de ces âmes ne souffrent plus alors que la seule peine du dam, même elles commencent déjà à briller des premiers rayons de la gloire et à goûter comme les prémices de la béatitude.

Sainte-Perpétue

Lorsque Sainte-Perpétue (7 mars. – (2) 15 novembre. Revelationes Gertrudianœ ac Mechtildianœ. Henri Oudin, Pictav. 1875.) vit au purgatoire son jeune frère Dinocrate, cet enfant ne semblait pas soumis à de cruelles tortures. L’illustre martyre écrivit elle-même le récit de cette vision, dans sa prison de Carthage, où elle avait été enfermée pour la foi de Jésus-Christ, lors de la persécution de Septime-Sévère, l’an 205. Le purgatoire lui apparut sous la figure d’un désert aride, où elle vit son frère Dinocrate qui était mort à l’âge de sept ans. L’enfant avait un ulcère au visage, et tourmenté par la soif, il cherchait vainement à boire des eaux d’une fontaine, qui était devant lui, mais dont les bords étaient trop élevés pour qu’il y pût atteindre.

La sainte martyre comprit que l’âme de son frère était au lieu des expiations et réclamait le secours de ses prières. Elle pria donc pour lui; et trois jours après, dans une nouvelle vision, elle vit le même Dinocrate au milieu d’un jardin délicieux: son visage était beau comme celui d’un ange, il était revêtu d’une très belle robe, les bords de la fontaine étaient abaissés devant lui, il puisait dans ses eaux vives avec une coupe d’or, et se désaltérait à longs traits. – La sainte connut alors que l’âme de son jeune frère jouissait enfin des joies du paradis.

Sainte Gertrude

Nous lisons dans les révélations de sainte Gertrude (2), qu’une jeune religieuse de son monastère, qu’elle aimait singulièrement à cause de ses grandes vertus, était morte dans les plus beaux sentiments de piété. Pendant qu’elle recommandait ardemment cette chère âme à Dieu, elle fut ravie en extase, et eût une vision. La défunte lui fut montrée devant le trône de Dieu, environnée d’une brillante auréole et couverte de riches vêtements. Cependant elle paraissait triste et préoccupée: ses yeux étaient baissés, comme si elle eût eu honte de paraître devant la face de Dieu; on eût dit qu’elle voulait se cacher et s’enfuir. – Gertrude, toute surprise, demanda au divin Époux des vierges, la cause de cette tristesse et de cet embarras dans une âme si sainte: Très-doux Jésus, s’écria-t-elle, pourquoi dans votre bonté infinie n’invitez-vous pas votre épouse à s’approcher de vous et à entrer dans la joie de son Seigneur ? Pourquoi la laissez-vous à l’écart triste et craintive ? » – Alors Notre-Seigneur, avec un sourire d’amour, fit signe à cette sainte âme de s’approcher ; mais elle, de plus en plus troublée, après avoir hésité un peu, toute tremblante, s’inclina profondément et s’éloigna.

A cette vue sainte Gertrude, s’adressant directement à l’âme: « Eh ! quoi, ma fille, lui dit-elle, vous vous éloignez quand le Seigneur vous appelle ? Vous qui avez soupiré toute votre vie après Jésus, maintenant qu’il vous tend les bras, vous reculez devant lui ! » – « Ah ! ma mère, répondit cette âme, je ne suis pas digne encore de paraître devant l’Agneau immaculé; il me reste des souillures que j’ai contractées sur la terre. Pour s’approcher du soleil de justice, il faut être plus pur que le rayon de la lumière: je n’ai pas encore cette pureté parfaite qu’il veut contempler dans ses saints. Sachez que, si la porte du ciel m’était ouverte, je n’oserais en franchir le seuil, avant d’être entièrement purifiée des plus petites taches; il me semble que le chœur des vierges qui suivent les pas de l’Agneau, me repousserait avec horreur. – Et pourtant, reprit la sainte Abbesse, je vous vois environnée de lumière et de gloire ! – Ce que vous voyez, répondit l’âme, n’est que la frange du vêtement de la gloire: pour revêtir cette robe ineffable du ciel, il faut ne plus avoir une ombre de souillure. »

Cette vision nous montre une âme bien près de la gloire; mais elle indique en même temps que cette âme est éclairée tout autrement que nous sur l’infinie sainteté de Dieu. La connaissance claire de cette sainteté lui fait rechercher, comme un bien, les expiations dont elle a besoin pour être digne des regards du Dieu trois fois saint.

Sainte Catherine de Gênes

C’est, du reste, ce qu’enseigne expressément Sainte-Catherine de Gênes. On sait que cette sainte a reçu de Dieu des lumières toutes particulières sur l’état des âmes dans le purgatoire: elle a écrit un opuscule, intitulé Traité du purgatoire, qui jouit d’une autorité semblable aux œuvres de sainte Thérèse. Or, au chapitre VIII, elle s’exprime ainsi: « Le Seigneur est tout miséricorde: il se tient, vis-à-vis de nous, les bras ouverts pour nous recevoir dans sa gloire. Mais je vois aussi que cette divine essence est d’une telle pureté, que l’âme ne saurait soutenir son regard, à moins d’être absolument immaculée. Si elle trouvait en soi le moindre atome d’imperfection, plutôt que de demeurer avec une tache en la présence de la Majesté infinie, elle se précipiterait au fond de l’enfer. – Trouvant donc le purgatoire disposé pour lui enlever ses souillures, elle s’y élance; et elle estime que c’est par l’effet d’une grande miséricorde, qu’un lieu lui est donné pour se délivrer de l’empêchement au bonheur suprême qu’elle voit en elle. »

Le Frère Jean de Via

L’Histoire de l’origine de l’Ordre séraphique (Partie 4. n. 7. Cf. Merv. 83.) fait mention d’un saint religieux, appelé le Frère Jean de Via, qui mourut pieusement dans un couvent des îles Canaries. Son infirmier, le Frère Ascension, était en prière dans sa cellule et recommandait à Dieu l’âme du défunt, lorsque tout à coup il aperçut devant lui un religieux de son ordre, mais qui paraissait transfiguré: il était tout radieux et remplissait la cellule d’une douce clarté. Le frère tout hors de lui, ne le reconnut pas, mais s’enhardit assez pour lui demander qui il était et quel était le sujet de sa visite. – « Je suis, répondit l’apparition, l’esprit du Frère Jean de Via: je vous rends grâces pour les prières que vous faites monter au ciel en ma faveur, et je viens vous demander encore un acte de charité. Sachez que, grâce à la divine miséricorde, je suis dans le lieu du salut, parmi les prédestinés à la gloire: la lumière qui m’environne en est une preuve. Cependant je ne suis pas digne encore de voir la face du Seigneur, à cause d’un manquement qu’il me faut expier. Durant ma vie mortelle, j’ai omis par ma faute, et cela plusieurs fois, de réciter l’office pour les défunts, lorsqu’il était prescrit par la règle. Je vous conjure, mon frère, par l’amour que vous avez pour Jésus-Christ, de faire en sorte que ma dette soit acquittée en cette matière, afin que je puisse jouir de la vue de mon Dieu. »

Le Frère Ascension courut au Père Gardien, raconta ce qui lui était arrivé, et on s’empressa d’acquitter les offices demandés. Alors l’âme du bienheureux Frère Jean de Via se fit voir de nouveau, mais bien plus brillante encore: elle était en possession de la félicité complète.

Le Dogme du Purgatoire – Première partie – Chapitres 10, 11, 12

Chapitre 10 – Peines du purgatoire. – Peine du dam

Après avoir entendu les théologiens et les docteurs de l’Église, nous allons écouter des docteurs d’un autre genre: ce sont les Saints qui parlent des peines de l’autre vie, et qui racontent ce que Dieu leur en a montré par des communications surnaturelles.

Sainte Catherine de Gênes

Sainte Catherine de Gênes, dans son Traité du purgatoire (Chap. II, VIII.), dit que « les âmes éprouvent un tourment si extrême, qu’aucune langue ne pourrait le raconter, ni aucun entendement en concevoir la moindre notion, si Dieu ne le faisait connaître par une grâce spéciale.»

Aucune langue, ajoute-t-elle, ne saurait exprimer, aucun esprit ne saurait se faire une idée de ce qu’est le purgatoire. Quant à la grandeur de la peine, elle égale l’enfer. »

Sainte Thérèse

Sainte Thérèse, dans le Château de l’âme (Sixième demeure, chap. XI.), parlant de la peine du dam, s’exprime ainsi: « La peine du dam ou la privation de la vue de Dieu, surpasse tout ce qu’on peut imaginer de plus douloureux: parce que les âmes, poussées vers Dieu, comme vers le centre de toutes leurs aspirations, en sont continuellement repoussées par sa justice. Qu’on se figure un naufragé qui, après s’être longtemps débattu contre les flots, va toucher le rivage, mais qui s’en voit éloigné sans cesse par une main irrésistible: quelles douloureuses angoisses ! Celles des âmes du purgatoire le sont mille fois davantage. »

Le Père Nieremberg

Le Père Nieremberg de la Compagnie de Jésus, qui mourut en odeur de sainteté à Madrid en 1658, rapporte (De pulchritud. Dei 1. 2. c. XI.) un fait arrivé à Trèves, et qui fut reconnu, dit le P. Rossignoli (Merveille 69. p.50 fin p.51 ), par le vicaire général de ce diocèse comme présentant tous les caractères de la vérité. Le jour de la Toussaint, une jeune fille d’une rare piété vit apparaître devant elle une dame de sa connaissance, morte peu de temps auparavant. L’apparition était vêtue de blanc, un voile de même couleur sur la tête, et tenant un long rosaire à la main, signe de la tendre dévotion qu’elle avait toujours professée pour la Reine du ciel. Elle implorait la charité de sa pieuse amie, disant qu’elle avait fait vœu autrefois de faire célébrer trois messes à l’autel de la sainte Vierge, et que n’ayant pu l’accomplir, cette dette ajoutait à ses souffrances. Elle la pria donc de s’en acquitter à sa place.

La jeune personne accorda volontiers la charité qu’on lui demandait; et quand les trois messes eurent été célébrées, la défunte lui apparut de nouveau, lui témoignant sa joie et sa reconnaissance. Elle continua même à lui apparaître tout le mois de novembre, presque toujours dans l’église. Son amie la voyait en adoration devant le saint sacrement, abîmée dans un respect dont rien ne saurait donner une idée; ne pouvant encore voir son Dieu face à face, elle semblait vouloir s’en dédommager en le contemplant au moins sous les espèces eucharistiques. Pendant le divin Sacrifice de la messe, au moment de l’élévation, son visage s’irradiait de telle sorte, qu’on eût dit un séraphin descendu du ciel; la jeune fille en était dans l’admiration et déclarait n’avoir jamais rien vu de si beau.

Cependant les jours se passaient, et, malgré les messes et les prières offertes pour elle, cette sainte âme demeurait en son exil, loin des Tabernacles éternels. Le 3 décembre, fête de Saint François-Xavier, sa protectrice devant communier à l’église des Pères Jésuites, l’apparition l’accompagna à la sainte table et se tint ensuite à ses côtés, durant tout le temps de son action de grâces, comme pour participer au bonheur de la sainte Communion et jouir aussi de la présence de Jésus-Christ.

Le 8 décembre, fête de l’Immaculée Conception, elle revint encore, mais si brillante que son amie ne pouvait la regarder. Elle approchait visiblement du terme de son expiation. Enfin le 10 décembre, pendant la sainte messe elle apparut dans un éclat plus merveilleux encore: après s’être inclinée profondément devant l’autel, elle remercia la pieuse fille de ses prières et monta au ciel en compagnie de son ange gardien.

Quelque temps auparavant cette sainte âme avait fait connaître qu’elle ne souffrait plus que la peine du dam, ou de la privation de Dieu; mais elle ajouta que cette privation lui causait un supplice intolérable. – Cette révélation justifie la parole de saint Chrysostome dans sa quarante-septième homélie: Supposez, dit-il, tous les tourments du monde, vous n’en trouverez point qui égale celui d’être privé de la vue béatifique de Dieu.

En effet, le supplice du dam, dont il s’agit ici, est, selon tous les saints et tous les docteurs, bien plus rigoureux que la peine du sens. Il est vrai que dans la vie présente nous ne saurions le comprendre, parce que nous connaissons trop peu le souverain bien pour lequel nous sommes créés. Mais dans l’autre vie, cet ineffable bien apparaît aux âmes comme le pain à un homme affamé, comme l’eau vive à celui qui meurt de soif, comme la santé à un malade torturé par de longues souffrances; il excite en elles des désirs brûlants qui les tourmentent sans pouvoir se satisfaire.

Chapitre 11 – Peine de sens

Tourment du feu et tourment du froid

Si nous sommes faiblement impressionnés par la peine du dam, il en est tout autrement de la peine du sens: le tourment du feu, le supplice d’un froid âpre et intense, effraye notre sensibilité. C’est pourquoi la divine miséricorde, voulant exciter dans nos âmes une sainte frayeur, ne nous parle guère de la peine du dam; mais elle nous donne sans cesse le feu, le froid et autres tourments qui constituent la peine du sens. C’est ce que nous voyons dans l’Évangile et dans les révélations particulières, par lesquelles il lui plaît de manifester de temps en temps à ses serviteurs les mystères de l’autre vie.

Le vénérable Bède et Drithelme

Citons quelques-unes de ces révélations. Voici d’abord celle que rapporte, d’après le vénérable Bède, le pieux et savant cardinal Bellarmin.

L’Angleterre a été témoin de nos jours, écrit Bède, d’un prodige insigne, comparable aux miracles des premiers siècles de l’Église. Pour exciter les vivants à craindre la mort de l’âme, Dieu a permis qu’un homme, après s’être endormis du sommeil de la mort, revint à la vie corporelle et révélât ce qu’il avait vu dans l’autre monde. Les détails effrayants, inouïs, qu’il raconta, et sa vie de pénitence extraordinaire qui répondait à ses paroles, produisirent dans tout le pays la plus vive impression. Je résumerai les principales circonstances de cette histoire.

Il y avait dans le Northumberland un homme appelé Drithelme, qui vivait fort chrétiennement avec toute sa famille. Il tomba malade, et son mal s’aggrava de jour en jour au point qu’il fut enfin réduit à l’extrémité, et mourut à la grande désolation de sa femme et de ses enfants. Ceux-ci passèrent la nuit en pleurs auprès de son corps; mais le lendemain, avant de l’ensevelir, ils le virent tout d’un coup reprendre vie, se soulever et se mettre sur son séant. A cette vue ils furent saisis d’une telle frayeur qu’ils prirent tous la fuite, à l’exception de la femme, qui resta seule toute tremblante avec son mari ressuscité. Il la rassura aussitôt: Ne craignez point, lui dit-il, c’est Dieu qui me rend à la vie: il veut montrer en ma personne un homme ressuscité de la mort. Je sois vivre encore quelques temps sur la terre; mais ma nouvelle vie sera bien différente de celle que j’ai menée jusqu’ici.

Alors il se leva plain de santé, s’en alla droit à la chapelle ou église du lieu, et y demeura longtemps en prière. Il ne rentre chez lui, que pour prendre congé de ceux qui lui avaient été chers sur la terre, il leur déclara qu’il ne voulait plus vivre que pour se préparer à la mort et les engagea tous à en faire autant. Puis ayant partagé son bien en trois parts, il en donna une à ses enfants, une autre à sa femme et se réservé la troisième pour en faire des aumônes. Quand il eut tout distribué aux pauvres et se fut réduit lui-même à une extrême indigence, il alla frapper à la porte d’un monastère et supplia l’abbé de la recevoir comme un religieux pénitent, qui serait le serviteur de tous les autres.

L’abbé lui donna une cellule à l’écart, qu’il habita le reste de sa vie. Trois exercices partageaient tout son temps, la prière, les plus durs travaux et des pénitences extraordinaires. Les jeûnes les plus rigoureux étaient pour lui peu de choses; de plus, on le voyait en hiver se plonger dans l’eau glacée et y demeurer des heures et des heures en prières, jusqu’à réciter tous les psaumes du psautier de David.

La vie si mortifiée de Drithelme, ses yeux toujours baissés, les traits même de son visage, dénotaient une âme frappée de la crainte des jugements de Dieu. Il gardait un silence perpétuel, mais on le pressa de dire pour l’édification des autres ce que Dieu lui avait montré après sa mort. Alors il racontait ainsi sa vision.

Au sortir de mon corps, je fus accueilli par un personnage bienveillant qui me pris sous sa conduite: il avait le visage rayonnant et paraissait environné de lumière. Nous arrivâmes dans une vallée large, profonde, et d’une étendue immense, toute de feu d’un côté, toute de neige et de glace de l’autre; ici des brasiers et des tourbillons de flammes, là le froid le plus intense et le souffle d’un vent glacial.

Cette vallée mystérieuse était pleine d’âmes innombrables qui, agitées comme par une furieuse tempête, se portaient sans cesse d’un côté à l’autre. Quand elles ne pouvaient pas supporter la violence du feu, elles cherchaient à se rafraîchir au sein des glaces et des neiges; mais n’y trouvant qu’un nouveau supplice, elles se rejetaient au milieu des flammes.

Je considérais avec stupeur ces vicissitudes continuelles d’horribles tourments; et aussi loin que ma vue pouvait s’étendre, je ne voyais que des multitudes d’âmes, qui souffraient toujours et n’avaient jamais de repos. Leur seul aspect inspirait l’effroi. Je crus d’abord que je voyais l’enfer; mais mon guide, qui marchait devant, se tourna vers moi et me dit: « Non, ce n’est pas ici l’enfer des réprouvés, comme vous le pensez. Savez-vous, continua-t-il, quel est ce lieu ? – Non, répondis-je. – Sachez, reprit-il, que cette vallée où vous voyez tant de feu et tant de glace, est le lieu où sont punies les âmes de ceux qui ont négligé toute leur vie de se confesser et qui ont différé leur conversion jusqu’à la fin. Grâce à une miséricorde spéciale de Dieu, ils ont eu avant de mourir le bonheur de se repentir sincèrement, de confesser et de détester leurs péchés. C’est pourquoi elles ne sont point réprouvées, et entreront dans le royaume des cieux au grand jour du jugement. Plusieurs même d’entre eux obtiennent leur délivrance avant ce temps, par le mérite des prières, des aumônes et des jeûnes faits par les vivants en leur faveur, surtout par la vertu du Sacrifice de la messe, qu’on offre pour leur soulagement. »

Tel était le récit de Drithelme. Quand on lui demandait pourquoi il traitait si rudement son corps, pourquoi il se plongeait dans l’eau glacée ? il répondait qu’il avait vu d’autres tourments et un froid autrement rigoureux.

Si l’on s’étonnait qu’il pût soutenir ces étranges austérités: j’ai vu, disait-il, des pénitences autrement surprenantes. – Aussi, jusqu’au jour où Dieu le rappela à lui, il ne cessa d’affliger son corps; et bien qu’il fût cassé de vieillesse, il ne voulut accepter aucun adoucissement.

Cet événement produisit une profonde sensation en Angleterre: grand nombre de pécheurs, touchés des discours de Drithelme et frappés par l’austérité de sa vie, se convertirent sincèrement.

Ce fait, ajoute Bellarmin, me paraît d’une vérité incontestable: outre qu’il est conforme à ces paroles de l’Écriture: Ils passeront du froid des neiges aux brûlantes ardeurs du feu, le vénérable Bède le rapporte comme un événement récent et bien connu. De plus, il fut suivi de la conversion d’un grand nombre de pécheurs, ce qui est signe des œuvres de Dieu qui a coutume d’opérer des prodiges pour produire du fruit dans les âmes.

Chapitre 12 – Peines du purgatoire

Le savant et pieux cardinal rapporte ensuite l’histoire de sainte Christine l’admirable, qui vécut en Belgique à la fin du douzième siècle, et dont le corps se conserve aujourd’hui à Saint-Trond, dans l’église des Pères Rédemptoristes. La vie de cette illustre vierge fut, dit-il, écrite par Thomas de Cantimpré, religieux de l’Ordre de saint Dominique, auteur très-digne de foi et contemporain de la Sainte. Le cardinal Jacques de Vitry, dans la préface de la Vie de sainte Marie d’Ognies, parle d’une foule de saintes femmes et d’illustres vierges; mais celle qu’il admire au-dessus de toutes, est sainte Christine, dont il résume des étonnantes actions.

Cette servante de Dieu, après avoir passé dans l’humilité et la patience les premières années de sa vie, mourut à l’âge de trente-deux ans. Lorsqu’on allait l’ensevelir et que son corps était déjà dans l’église, couché dans une bière ouverte, selon l’usage de l’époque, elle se leva plaine de vie, jetant dans la stupeur toute la ville de Saint-Trond, témoin de cette merveille. L’étonnement fut bien plus grand, quand on apprit de sa bouche ce qui lui était arrivé après sa mort. Écoutons-la raconter elle-même son histoire.

« Aussitôt, dit-elle que mon âme fut séparée de mon corps, elle fut reçue par les anges, qui la conduisirent dans un lieu fort sombre et tout rempli d’âmes. Les tourments qu’elles y souffraient me semblaient si excessifs, qu’il est impossible d’en exprimer la rigueur. Je vis, parmi elles beaucoup de personnes de ma connaissance, et profondément touchée de leur triste état, je demandais quel était ce lieu, car je croyais que c’était l’enfer. Mon guide me répondit que c’était le purgatoire, où l’on punissait les pécheurs qui, avant de mourir, s’étaient repentis de leurs fautes, mais qui n’en avaient pas fait à Dieu une digne satisfaction. – De là je fus conduite dans l’enfer, et j’y reconnus aussi quelques malheureux réprouvés, que j’avais vu autrefois.

« Les anges alors me transportèrent dans le ciel, jusqu’au trône de la Majesté divine. Le Seigneur me regarda d’un œil favorable, et j’en eu une extrême joie, parce que je croyais obtenir la grâce de demeurer éternellement auprès de lui. Mais mon père céleste voyant ce qui se passait dans mon cœur, me dit ces paroles: Sans doute, ma chère fille, vous serez ici avec moi un jour. Pour le moment néanmoins je vous permets de choisir, ou bien d’être avec moi dès à présent, ou de retourner encore sur la terre pour y remplir une mission de charité et de souffrance. Afin de délivrer des flammes du purgatoire ces âmes qui vous ont inspiré tant de compassion, vous souffrirez pour elles sur la terre, vous endurerez de très grands tourments sans portant en mourir. Et non seulement vous soulagerez les défunts, mais l’exemple que vous donnerez aux vivants et votre vie pleine de souffrances portera les pécheurs à se convertir et à expirer leurs crimes. Après avoir achevé cette nouvelle vie, vous retournerez ici comblée de mérites.

« A ces paroles, voyant les grands avantages qui m’étaient offerts pour les âmes, je répondis sans hésiter, que je voulais reprendre la vie, et je suis ressuscitée au même instant. C’est dans le seul but de m’employer au soulagement des trépassés et à la conversion des pécheurs que je suis revenue dans ce monde. C’est pourquoi ne soyez pas étonnés des pénitences que vous me verrez faire ni de la vie que je mènerai désormais: elle sera si extraordinaire que jamais on n’aura rien vu de semblable. »

Tout ce récit est de la Sainte; voici ce que l’historien ajoute dans les divers chapitres de sa vie. Christine commença aussitôt à faire les choses pour lesquelles elle était envoyée de Dieu. Rejetant tous les adoucissements de la vie, se réduisant à un extrême dénuement, elle vivait sans feu ni lieu, plus misérable que les oiseaux du ciel qui ont un nid pour s’abriter. Non contente de ces privations, elle recherchait tout ce qui pouvait la faire souffrir et la tourmenter. Elle se jetait dans des fournaises ardentes, et y souffrait de si terribles douleurs, que, n’en pouvant plus, elle poussait des cris effroyables. Elle se tenait longtemps dans le feu, et quand elle en sortait, il ne paraissait dans son corps nulle marque de brûlure. – En hiver, quand la Meuse était glacée, elle s’y plongeait, et demeurait dans ce bain affreux, non seulement des heures et des jours, mais des semaines entières, priant Dieu tout ce temps et implorant sa miséricorde. – Quelquefois quand elle priait dans les eaux glaciales, elle se laissait emporter par le courant jusqu’à un moulin, dont la roue l’enlevait et la faisait tourner horriblement, sans pourtant briser ni disloquer aucun de ses os. – D’autres fois, poursuivie par des chiens qui la mordaient et la déchiraient, elle courait en les agaçant parmi les halliers et les épines, jusqu’à ce qu’elle fût toute en sang; néanmoins, quand elle était de retour, on ne lui voyait ni blessure ni cicatrice.

Bellarmin et sainte Christine l’admirable

Voilà quelques traits des admirables pénitences, décrites par l’historien de sainte Christine. Cet auteur était évêque, suffragant de l’archevêque de Cambrai; et nous avons, dit Bellarmin, tout sujet d’ajouter foi à son témoignage, tant parce qu’il a pour garant un autre très grave auteur, Jacques de Vitry, évêque et cardinal; que parce qu’il rapporte ce qui était arrivé de son temps et dans la province même qu’il habitait. D’ailleurs ce que souffrait cette admirable vierge n’était point caché: tout le monde a pu la voir au milieu des flammes, sans qu’elle fût consumée, et couverte de plaies volontaires, sans qu’il en parût la moindre marque un moment après. Ce qui plus est, sa merveilleuse vie dura quarante-deux ans, depuis quelle fut ressuscitée, et Dieu montra clairement que tout en elle se faisait par la vertu d’en haut. Les conversions insignes qu’elle opéra pendant sa vie et les miracles évidents qu’elle fit après sa mort firent voir manifestement le doigt de Dieu et la vérité de ce que, après sa résurrection, elle avait révélé de l’autre vie.

Ainsi, conclut Bellarmin, Dieu voulut fermer la bouche à ces libertins qui font profession de ne rien croire, et qui ont la témérité de dire en raillant: Qui est revenu de l’autre monde ? Qui n’a jamais vu les tourments de l’enfer et du purgatoire ? Voilà deux témoins fidèles: ils assurent qu’ils les ont vus et qu’ils sont épouvantables. Que s’ensuit il donc, sinon que les incrédules sont inexcusables ? mais ceux qui croient, et néanmoins de font pas pénitence, sont plus condamnables encore.

Traité du Purgatoire

Introduction

Comment, par comparaison avec le feu divin qu’elle ressentait au-dedans d’elle-même, elle comprenait ce qu’était le purgatoire, et comment les âmes s’y trouvent contentes et souffrantes

Cette sainte âme encore dans sa chair se trouva établie dans le purgatoire du brûlant amour de Dieu. Il la brûlait toute et la purifiait de ce qu’elle avait à purifier, de façon qu’au sortir de cette vie elle pût être présentée au regard de Dieu son doux amour.

Par le moyen de ce brûlant amour, elle comprenait en elle-même dans quel état se trouvent au purgatoire les âmes des fidèles pour purifier toute espèce de rouille et de tache du péché non encore effacée durant cette vie.

Elle-même, établie au purgatoire du feu divin d’amour, se tenait unie à son divin amour, satisfaite de tout ce qu’il opérait en elle; comprenant qu’il en était ainsi des âmes qui sont au purgatoire, elle disait:

Parfaite conformité des âmes du purgatoire à la volonté de Dieu

Les âmes qui sont au purgatoire, à ce que je crois comprendre, ne peuvent avoir d’autre choix que d’être en ce lieu puisque telle est la volonté de Dieu qui dans sa justice l’a ainsi décidé. Elles ne peuvent pas davantage se retourner sur elles-mêmes. Elles ne peuvent dire: j’ai fait tels péchés et c’est à cause d’eux que je mérite de me trouver ici. Il ne leur est pas possible de dire: je voudrais ne pas avoir fait tels péchés, parce qu’ainsi j’irais tout de suite en paradis. Pas davantage: celui-ci sortira d’ici avant moi. Ni dire: « j’en sortirai avant lui. »

Elles sont incapables d’avoir ni d’elles-mêmes ni des autres aucun souvenir, ni en bien ni en mal, qui puisse augmenter leur souffrance. Elles ont, au contraire, un tel contentement d’être établies dans la condition voulue par Dieu et que Dieu accomplisse en elles tout ce qu’il veut, comme il le veut, qu’elles ne peuvent penser à elles-mêmes ni en ressentir quelque accroissement de peine.
Elles ne voient qu’une chose, la bonté divine qui travaille en elles, cette miséricorde qui s’exerce sur l’homme pour le ramener à Dieu. En conséquence, ni bien ni mal qui leur arrive à elles-mêmes ne peut attirer leur regard. Si ces âmes pouvaient en prendre conscience, elles ne seraient plus dans la pure charité.

Elles ne peuvent non plus considérer qu’elles sont dans ces peines à cause de leurs péchés, cette idée , n’entre pas dans leur esprit. Ce serait en effet, une imperfection en acte, chose qui ne peut exister en ce lieu où il est impossible de commettre un péché. Pourquoi elles sont en purgatoire, cette cause qui est en elles, il ne leur est donné de la voir qu’une seule fois, au moment qu’elles sortent de cette vie, et dans la suite ne la voient plus jamais. Autrement, ce regard serait un retour sur soi.

Étant donc établies en charité et n’en pouvant plus dévier par un acte défectueux, elles sont rendues incapables de rien vouloir de rien désirer hormis le pur vouloir de la pure charité. Placées dans ce feu purifiant, elles y sont dans l’ordre voulu par Dieu. Cette disposition divine est pur amour; elles ne peuvent s’en écarter en rien, parce qu’elles sont incapables de commettre un péché, comme aussi de faire un acte méritoire.

Joie des âmes du purgatoire Leur croissante vision de Dieu, la raison de la rouille

Je ne crois pas qu’il puisse se trouver un contentement comparable à celui d’une âme du purgatoire, à l’exception de celui des saints en paradis. Chaque jour s’accroît ce contentement par l’action de Dieu en ces âmes, action qui va croissant comme va se consumant ce qui empêche cette action divine. Cet empêchement, c’est la rouille du péché.

[La rouille n’est pas un reste de péché, une disposition mauvaise de la volonté qui serait l’effet en l’âme des péchés qu’elle a commis durant sa vie terrestre; c’est une souillure de l’âme, un manque de perfection, suite des péchés d’autrefois, dont la volonté s’est totalement détachée au moment de la mort.]

Le feu consume progressivement cette rouille et ainsi l’âme se découvre de plus en plus à l’influx divin.

De même un objet qu’on aurait recouvert ne peut correspondre à l’éclat du soleil, non point parce que le soleil serait insuffisant, lui qui continue de briller, mais par l’empêchement de ce qui recouvre l’objet. Que vienne à se consumer l’obstacle qui fait écran, l’objet se découvrira à l’action du soleil; il la subira de plus en plus à mesure que l’obstacle diminuera.
Ainsi la rouille du péché est ce qui recouvre l’âme.

Au purgatoire cette rouille est consumée par le feu. Plus elle se consume, plus aussi l’âme s’expose au vrai soleil, à Dieu. Sa joie augmente à mesure que la rouille disparaît et que l’âme s’expose au rayon divin. Ainsi l’une croît et l’autre diminue jusqu’à ce que le temps soit accompli. Ce n’est pas la souffrance qui diminue, c’est uniquement le temps de rester dans cette peine.

Quant à la volonté, ces âmes ne peuvent jamais dire que ces peines soient des peines, tant elles sont satisfaites des dispositions divines auxquelles leur volonté est unie par pure charité.

Souffrance des âmes du purgatoire, la séparation d’avec Dieu est leur plus grande peine

D’autre part, la peine qu’elles subissent est si extrême qu’il n’est aucune langue qui puisse l’exprimer ni aucune intelligence qui puisse en saisir la moindre étincelle si Dieu ne la lui découvre par une grâce toute spéciale.

Cette étincelle, Dieu fit à cette âme la grâce de la lui faire voir, mais je ne puis l’exprimer par la langue. Cette connaissance que Dieu m’a fait voir n’est jamais sortie de mon esprit. J’en dirai ce que je pourrai et ceux-là comprendront à qui le Seigneur daignera ouvrir l’entendement.

La source de toutes les souffrances est le péché, soit originel, soit actuel. Dieu a créé l’âme toute pure et toute simple, sans aucune tache de péché et avec un instinct béatifique qui la porte vers lui.

De cet instinct, le péché originel en quoi elle se trouve, la détourne. Le péché actuel, quand il s’y ajoute, l’en détourne plus encore. Plus elle s’en éloigne, plus elle devient mauvaise, puisque Dieu de moins en moins s’accorde avec elle.

Tout ce qu’il peut y avoir de bon dans les créatures n’existe que par la communication que Dieu en fait. Aux créatures non raisonnables, Dieu en fait part selon ses desseins et il ne leur fait jamais défaut.

A la créature raisonnable, à l’âme, il correspond plus ou moins dans la mesure où il la trouve purifiée de l’empêchement du péché. Existe-t-il une âme qui revienne à la première pureté de sa création, l’instinct du bonheur se découvre en elle et s’accroît aussitôt avec une telle véhémence, une telle ardeur de charité l’entraînant vers sa fin dernière, que c’est pour elle chose insupportable d’en être écartée. Plus elle en a la conscience, plus extrême est son tourment.

Différence entre les damnés et les âmes du purgatoire

Les âmes qui sont au purgatoire se trouvent sans la coulpe du péché. En conséquence, il n’y a pas d’obstacle entre Dieu et elles, hors cette peine qui les retarde et qui consiste en ce que leur instinct béatifique n’a pas atteint sa pleine perfection.

Voyant en toute certitude combien importe le moindre empêchement, voyant que la justice exige que leur attrait soit retardé, il leur naît au cœur un feu d’une violence extrême, qui ressemble à celui de l’enfer. Il y a la différence du péché qui rend mauvaise la volonté des damnés de l’enfer; à ceux- ci Dieu ne fait point part de sa bonté. Ils demeurent dans cette malice désespérée, opposée à la volonté de Dieu.

On voit par là que cette opposition de la volonté mauvaise à la volonté de Dieu est cela même qui constitue le péché. Comme leur volonté s’obstine dans le mal, le péché aussi se maintient.

Ceux de l’enfer sont sortis de cette vie avec leur volonté mauvaise. Aussi leur péché n’est pas remis et ne peut l’être, parce qu’ils ne peuvent plus changer de volonté, une fois qu’ils sont sortis ainsi disposés de cette vie.

En ce passage l’âme s’établit définitivement dans le bien ou dans le mal, selon qu’elle s’y trouve par sa volonté délibérée, conformément à ce qui est écrit: « Là où je te trouverai, c’est-à-dire au moment de la mort, avec cette volonté ou du péché ou de rejet et de regret du péché, là je te jugerai.» [Ce texte n’est pas dans l’Écriture Sainte; ce pourrait être une accommodation d’Ezéchiel, 24,14.]

Ce jugement est sans rémission puisque après la mort la liberté du libre vouloir n’est plus sujette au changement. Elle reste fixée dans la disposition où elle se trouvait au moment de la mort.

Ceux de l’enfer, pour s’être trouvés à ce moment avec la volonté de pécher, portent sur eux la coulpe et la peine. La coulpe est infinie; la peine n’est pas aussi grave qu’ils l’ont méritée, mais ils la porteront sans fin.

Au contraire, ceux du purgatoire ont seulement la peine, puisque le péché fut effacé au moment de la mort, car ils étaient contrits de leurs fautes et se repentaient d’avoir offensé la bonté de Dieu. Aussi leur peine aura sa fin, elle va diminuant sans cesse dans le temps, comme il a été dit.

O misère au-delà de toute misère et d’autant plus lamentable que les hommes aveugles n’y pensent pas !

Dieu montre sa bonté même envers les damnés

Ce châtiment des damnés n’est pas infini en quantité. La raison en est que la douce bonté divine étend le rayon de sa miséricorde jusqu’en enfer.

En effet, l’homme décédé en état de péché mortel mérite un châtiment infini et pour un temps infini. Mais la miséricorde de Dieu a disposé que seul le temps serait sans fin, et les peines limitées en quantité. En toute justice il aurait pu leur infliger une peine plus grande qu’il ne fait.

Oh! quel est le danger du péché commis par mauvais vouloir! C’est à grand-peine que l’homme s’en repent, et tant qu’il n’en a pas de repentir, le péché demeure et ce péché continue aussi longtemps que l’homme reste dans la volonté du péché qu’il a commis ou dans celle de le commettre.

Purifiées du péché, c’est avec joie que les âmes du purgatoire s’acquittent de leurs peines

Mais les âmes du purgatoire tiennent leur volonté en tout conforme à celle de Dieu. En conséquence, Dieu s’accorde avec elles dans sa bonté et elles demeurent contentes (quant à leur volonté) et purifiées de la coulpe du péché actuel.

Ces âmes sont rendues aussi pures que Dieu les a créées. Quand elles sortent de cette vie contrites de tous les péchés qu’elles ont commis, les ayant confessés et animées de la volonté de ne plus les commettre, Dieu les absout aussitôt de leur coulpe et il ne reste plus en elles que la rouille du péché. Elles s’en purifient ensuite dans le feu par la souffrance.

Ainsi purifiées de toute coulpe et unies à Dieu par leur volonté, elles voient Dieu clairement, selon le degré de connaissance qu’il leur accorde, elles voient aussi de quelle valeur il est de jouir de Dieu et que les âmes sont créées précisément pour cela.

De quel violent amour les âmes du purgatoire aspirent à jouir de Dieu

 

Exemple du pain et de l’affamé

Elles éprouvent de plus en plus une conformité si unifiante à leur Dieu, cette conformité les tire vers lui avec une si grande force par l’instinct de nature qui existe entre Dieu et l’âme qu’on ne peut donner aucun raisonnement, aucune comparaison, aucun exemple qui puisse expliquer assez cette chose au degré où l’âme la ressent dans son opération en elle et par son expérience intime. J’en donnerai cependant un exemple qui se présente à mon esprit.

Supposons qu’il n’y eût dans le monde entier qu’un seul pain pour enlever la faim à toute créature; supposons de plus que rien qu’à voir ce pain les hommes en seraient rassasiés.

Étant donné que l’homme, à moins d’être malade, a l’instinct naturel de manger, s’il vient à ne plus manger, tout en étant préservé de maladie et de mort, sa faim grandirait continuellement puisque son instinct de manger ne diminuerait jamais.

Il sait que ce pain est seul capable de le rassasier; s’il ne peut l’avoir sa faim ne s’en ira pas, il restera dans un tourment intolérable. Plus il s’en approche sans arriver cependant à le voir, plus aussi s’allume le désir naturel que son instinct ramasse tout entier sur le pain en quoi se trouve tout contentement.

S’il savait avec certitude que jamais il ne lui sera donné de voir ce pain, à ce moment l’enfer s’accomplirait pour lui; il serait dans l’état des âmes damnées qui sont privées de toute espérance d’arriver jamais à voir le pain qui est Dieu leur vrai Sauveur.

Mais les âmes du purgatoire ont l’espérance de contempler le pain et de s’en rassasier pleinement. Par suite, elles souffrent la faim et restent dans leur tourment aussi longtemps qu’elles sont retenues de se rassasier de ce pain, Jésus-Christ, vrai Dieu Sauveur, notre Amour.

8. L’enfer et le purgatoire font connaître l’admirable sagesse de Dieu

De même que l’esprit net et purifié ne se connaît aucun lieu de repos sinon Dieu même puisqu’il a été créé à cette fin, de même l’âme pécheresse n’a de place nulle part sinon en enfer puisque Dieu le lui a destiné pour sa fin.

C’est pourquoi au moment même où l’esprit est séparé du corps, l’âme se rend au lieu qui lui est destiné, sans autre guide que la nature même de son péché, au cas où l’âme se détache du corps en état de péché mortel.

Si l’âme ne trouvait pas à ce moment même cette destination qui procède de la justice divine, elle serait dans un enfer pire que l’enfer même. La raison en est que l’âme se trouverait hors de cette disposition divine qui n’est pas sans une part de miséricorde, puisque la peine infligée n’ est pas aussi grande qu’elle le mérite. Aussi l’âme, ne trouvant aucun lieu qui lui convienne davantage, ni lui soit moins douloureux, Dieu l’ayant disposé ainsi, elle se jette d’elle-même en enfer puisque c’est sa place.

Il en est de même du purgatoire dont nous parlons. Séparée du corps, l’âme qui ne se trouve pas dans cette netteté dans laquelle Dieu l’a créée, voyant en elle l’obstacle qui la retient et sachant qu’il ne peut être enlevé que par le moyen du purgatoire, elle s’y jette aussitôt et de grand cœur.

Si elle ne découvrait ce moyen disposé par Dieu pour la débarrasser de cet empêchement, à l’instant se formerait en elle un enfer pire que le purgatoire, parce qu’elle se verrait empêchée d’atteindre sa fin qui est Dieu. Cela est pour elle d’une telle importance qu’en comparaison le purgatoire est comme rien, quoique, comme il a été dit, le purgatoire est semblable à l’enfer. Mais c’est en comparaison qu’il est comme rien.

Nécessité du purgatoire

J’ajoute encore ceci que je vois. De la part de Dieu, le paradis est ouvert, y entre qui veut. C’est que Dieu est toute miséricorde, il reste tourné vers nous, les bras ouverts pour nous recevoir dans sa gloire.

Mais je vois d’autre part comment cette divine essence est d’une telle pureté et netteté, au-delà de tout ce qu’on pourrait imaginer, que l’âme qui aurait en soi une imperfection aussi légère qu’un fétu minuscule, se jetterait en mille enfers plutôt que de se trouver avec cette tache en présence de la majesté divine.

Aussi, voyant que le purgatoire a été fait pour lui enlever ces taches, elle s’y jette. Elle voit que c’est là une grande miséricorde pour elle que ce moyen d’enlever cet empêchement.

Comme le purgatoire est chose terrible

De quelle gravité est le purgatoire, ni la langue ne le peut expliquer, ni l’esprit le saisir. Je ne vois que ceci: que les tourments y égalent ceux de l’enfer. Néanmoins, je vois que l’âme qui découvre la moindre tache d’imperfection le reçoit, selon ce qui a été dit, comme un bienfait qui lui est accordé.

Dans un certain sens, elle le tient pour rien en comparaison de cette tache qui arrête son amour.
Je vois aussi que le tourment des âmes du purgatoire consiste bien davantage en ceci qu’elles voient en elles quelque chose qui déplaît à Dieu et qu’elles l’ont contracté volontairement en agissant contre une si grande bonté, plutôt que dans nul autre tourment qu’elles ressentent en purgatoire.

C’est qu’étant dans la grâce divine elles voient la réalité et l’importance de cet empêchement qui ne leur permet pas d’approcher de Dieu.

Tout ce qu’on vient de dire, qu’est-ce en comparaison des évidences qui me sont données dans mon esprit (pour autant que j’en ai pu concevoir dans cette vie) ?
Devant de telles extrémités, toute vue, toute parole, tout sentiment, toute imagination, toute justice, toute vérité, tout cela n’est pour moi que tromperies et choses de néant.
Je reste confuse, faute de pouvoir trouver des expressions plus fortes.

L’amour de Dieu qui attire les âmes saintes et l’empêchement qu’elles trouvent dans le péché sont les causes des tourments du purgatoire

Je vois entre Dieu et l’âme une incroyable conformité. Lorsqu’il la voit dans cette pureté où sa majesté l’a créée, il lui donne une certaine force d’attraction faite d’amour brûlant, capable de la réduire au néant, tout immortelle qu’elle soit.

Il la met dans un état de si parfaite transformation en lui son Dieu, qu’elle se voit n’être plus autre chose que Dieu. Il la tire continuellement à lui, il l’embrasse, il ne la laisse pas jusqu’à ce qu’il l’ait menée à cet être divin dont elle procède, c’est-à- dire à cette pureté dans laquelle il l’a créée.

L’âme se voit, par une vue intérieure, ainsi tirée par Dieu avec un tel feu d’amour. Alors, sous l’ardeur de cet amour embrasé de son doux Seigneur et Dieu qu’elle sent rejaillir en son esprit, elle se liquéfie tout entière.

A la lumière divine, elle voit comment Dieu ne cesse pas un instant de la tirer vers lui pour la conduire à son entière perfection. Il y met un soin extrême, une continuelle sollicitude; en tout cela Dieu n’agit que par un pur amour. Mais elle-même, par cet obstacle de péché qui subsiste en elle, se trouve empêchée de se livrer à ce divin attrait, c’est-à-dire à ce regard unitif que Dieu lui a donné pour qu’elle soit tirée à lui.

Elle voit aussi combien lui est douloureux ce retardement qui la retient de contempler la divine lumière. S’y ajoute l’instinct de l’âme impatiente d’être libérée de cet empêchement, attirée qu’elle est par ce regard unitif.

Je dis que tout cela et la vue qu’en ont les âmes, est ce qui engendre en elle la peine du purgatoire.

De cette peine, si grande qu’elle soit cependant elle ne tiennent pas compte. Elles s’occupent bien davantage de l’opposition qu’elles ont à la volonté de Dieu.

Elles le voient brûler pour elles d’un extrême et pur amour. Cet amour, avec son regard unitif, les tire à soi avec une puissance extrême et sans arrêt, comme s’il n’avait autre chose à faire.
C’est au point que si l’âme pouvait découvrir un autre purgatoire plus fort que celui où elle se trouve, elle s’y jetterait aussitôt pour se débarrasser plus vite de cet empêchement. Tant est violent l’amour de conformité entre Dieu et l’âme.

Comment Dieu purifie les âmes Exemple de l’or dans le creuset

De ce divin Amour, je vois jaillir vers l’âme certains rayons et flammes brûlantes, si pénétrants et si forts qu’ils sembleraient capables de réduire au néant non seulement le corps, mais l’âme elle- même s’il était possible.
Ces rayons opèrent de deux manières: l’une est de purifier, l’autre d’anéantir.

Vois l’or. A mesure que tu le fonds, à mesure il s’améliore. Tu pourrais le fondre au point de détruire en lui toute imperfection.

Tel est l’effet du feu dans les choses matérielles. Il y a cette différence que l’âme ne peut s’anéantir en Dieu, mais uniquement dans son être propre. Plus tu la purifies, plus aussi elle s’anéantit en elle-même et pour finir elle est toute purifiée en Dieu.

L’or, quand il est purifié à vingt-quatre carats ne se consume plus, quel que soit le feu par où tu le ferais passer. Ce qui peut être consumé en lui, ce n’est que sa propre imperfection.
Ainsi opère dans l’âme le feu divin. Dieu la maintient dans le feu jusqu’à ce que toute imperfection soit consumée. Il la conduit à la pureté totale de vingt-quatre carats, chaque âme cependant selon son degré. Quand elle est purifiée elle reste tout entière en Dieu, sans rien en elle qui lui soit propre, et son être est Dieu.

Une fois que Dieu a ramené à lui l’âme ainsi purifiée, alors celle-ci est mise hors d’état de souffrir encore, puisqu’il ne lui reste plus rien à consumer. Supposé que dans cet état de pureté on la tienne dans le feu, elle n’en sentirait nulle souffrance. Ce feu ne serait autre chose que celui du divin amour de la vie éternelle, sans rien de pénible.

Les âmes ont un désir ardent de se transformer en Dieu

Sagesse de Dieu qui leur tient cachées leurs imperfections

L’âme a été créée munie de toutes les bonnes dispositions dont elle est capable, pour la mettre à même d’atteindre sa perfection, à condition qu’elle vive comme Dieu l’ordonne sans se souiller d’aucune tache de péché.

Mais elle s’est contaminée par le péché originel qui lui fait perdre ses dons de grâce. Elle est morte, elle ne peut ressusciter sinon par Dieu. Quand elle renaît par le baptême, il lui reste l’inclination au mal; cette inclination la conduit, si elle n’ y résiste pas, au péché actuel, par quoi elle meurt de nouveau.

Une nouvelle fois, Dieu lui rend la vie. C’est une grâce toute particulière qu’il lui fait, car elle est salie et tournée vers elle-même. Pour la ramener à son premier état telle que Dieu l’a créée, elle a besoin de ces opérations divines, faute desquelles il lui serait à jamais impossible de se tourner de nouveau vers Dieu.

Quand l’âme se met en route pour retourner à son premier état, si grande est l’ardeur qui la presse de se transformer en Dieu que c’est là son purgatoire. Elle ne regarde pas ce purgatoire comme un purgatoire, mais cet instinct brûlant et entravé constitue son purgatoire.

Ce dernier acte d’amour accomplit son œuvre, sans que l’homme y ait part.
Il y a dans l’âme tant d’imperfections cachées qu’elle désespérerait s’il lui était donné de les voir. Ce dernier état les consume toutes.

Après qu’elles sont consumées, Dieu les découvre à l’âme pour qu’elle reconnaisse l’œuvre divine accomplie en elle par le feu d’amour. C’est lui qui a consumé en elle toutes ces imperfection qui doivent l’être.

Joie et douleur de l’âme du purgatoire

Sache ceci: la perfection que l’homme croit constater en lui n’est pour Dieu que défaut.

En effet, tout ce que l’homme accomplit sous couleur de perfection, toute connaissance, tout sentiment, tout vouloir tout souvenir, dès qu’il ne le fait pas remonter à Dieu, tout cela l’infecte et le souille.

Pour que ces actes soient parfaits, il est nécessaire qu’il soient faits en nous sans nous, sans que nous en soyons le premier agent, et que l’opération de Dieu soit faite en Dieu sans que l’homme en soit la cause principale.

Ces actes seuls sont parfaits, que Dieu accomplit et achève dans son amour pur et net, sans mérite de notre part. Ils pénètrent l’âme si profondément et l’embrasent à tel point que le corps où elle se trouve se sent brûler comme s’il était dans un grand brasier qui ne s’éteindra pas avant la mort.

Il est vrai, comme je le vois, que l’amour qui procède de Dieu et rejaillit dans l’âme cause en elle un contentement inexprimable; mais ce contentement n’enlève pas une étincelle de leur peine aux âmes du purgatoire.

Donc, cet amour qui se trouve entravé, c’est lui qui constitue leur souffrance. Cette souffrance est d’autant plus grande que plus grande est la capacité d’amour et de perfection que Dieu a donné à chacune.

Ainsi les âmes du purgatoire ont tout ensemble une joie extrême et une extrême souffrance sans que l’une soit un obstacle pour l’autre.

Les âmes du purgatoire sont hors d’état de pouvoir mériter encore

Comment leur volonté est disposée à l’égard des bonnes œuvres offertes ici-bas en suffrage pour elles

S’il était donné aux âmes du purgatoire de se purifier par la contrition, en un instant elles acquitteraient leur dette entière, tant serait brûlante l’impétuosité de leur contrition. Car elles voient clairement la gravité de cet empêchement qui les retient de s’unir à Dieu, leur fin et leur amour.

Tiens pour certain que dans ce paiement, elles ne sont quittes d’un seul denier, la justice de Dieu l’ayant ainsi déterminé. Ceci vaut du côté de Dieu.

Du côté de l’âme, elles n’ont plus aucun choix personnel, aucun regard sur elles-mêmes, sans vouloir considérer autre chose que la volonté de Dieu; elles sont ainsi établies.

Si quelqu’un en ce monde fait une aumône à leur intention et qu’ainsi la durée de leur peine soit diminuée, elles ne peuvent se retourner pour en prendre connaissance et s’y attacher. Elles abandonnent tout à l’exacte balance de la volonté divine, elles laissent Dieu tout régler à lui seul, qu’il se paie comme il plaît à sa bonté infinie.

S’il leur arrivait de penser à ces aumônes en dehors de la volonté divine, ce serait un retour sur elles-mêmes, elles perdraient de ce fait la vue de ce divin vouloir et cela serait pour elles un enfer.

C’est pourquoi ces âmes restent attachées à tout ce que Dieu accomplit en elles, que ce soit plaisir et contentement ou que ce soit souffrance. Elles ne peuvent plus se retourner sur elles-mêmes, transformées qu’elles sont totalement dans la volonté de Dieu et contentes de ce qu’il décide dans son infinie sainteté.

Ces âmes veulent être pleinement purifiées

Si une âme était présentée aux regards divins ayant encore quelque chose à purger, ce serait lui faire une grande injure, ce serait pour elle un tourment pire que dix purgatoires.

La raison en est que ce serait pour la pure bonté et la souveraine justice de Dieu une chose intolérable. De son côté, l’âme verrait qu’elle n’a pas encore pleinement satisfait à Dieu. Ne manquerait-il qu’un clin d’oeil de purification, ce serait pour elle aussi chose intolérable.

Pour enlever ce rien de rouille, elle irait dans mille enfers (supposé qu’il lui fût accordé de choisir) plutôt que de se trouver face à la présence divine sans être totalement purifiée.

Exhortations et reproches aux vivants

Éclairée sur toutes ces choses à la lumière divine, cette âme bénie disait:
Il me vient une envie de crier avec une telle force que sur la Terre tous les hommes en seraient épouvantés.Je leur dirais: malheureux, pourquoi vous laissez-vous aveugler à ce point par le monde? A cette nécessité si pressante où vous vous trouverez au moment de la mort, vous n’avez aucun souci de vous préparer!

Vous vous abritez tous sous l’espérance de la miséricorde divine. Elle est si grande, dites-vous. Mais vous ne voyez pas que cette bonté de Dieu tournera à votre condamnation puisque c’est contre la volonté d’un si bon maître que vous aurez agi.

[« je n’ai pas à m’en faire car Dieu est bon, il est miséricordieux, il me pardonnera tous mes péchés avant que je le lui demande » se transformera en: « comment ai-je pu tant haïr, tant commettre de péchés contre ce Jésus si incroyablement bon et doux, je suis épouvantablement coupable, je ne mérite aucun pardon, je préfère fuir la présence de cet agneau innocent que j’ai moi-même torturé et crucifié à mort par mes péchés », c’est maintenant qu’il faut lui dire: « je te (vous) demande pardon pour le mal que je (vous) t’ai fait, j’ai confiance en ta miséricorde, viens à mon secours, donne-moi la force de commencer une vie nouvelle dans ta grâce », ce n’est que par pur miracle que certains arrivent à changer de volonté et à vouloir, aux abords de la mort, fuir les péchés qu’ils chérissaient pendant leur vie.Les miracles existent mais ils ne sont pas la règle générale, ils sont l’exception.]

Sa bonté devrait au contraire vous forcer à faire sa volonté tout entière et non pas vous porter à la présomption de faire le mal.

Sa justice ne peut être frustrée, il faut de toute façon qu’elle soit pleinement satisfaite.

Ne t’encourage pas en te disant: je me confesserai, j’aurai ensuite l’indulgence plénière, je serai d’un seul coup purgé de tous mes péchés, et ainsi je serai sauvé.

Prends garde que la confession et la contrition, requises pour l’indulgence plénière, sont bien difficiles à réaliser. Si tu en avais conscience, tu tremblerais de terreur; tu serais plus assuré de ne l’avoir pas que de l’avoir.

Au purgatoire, les âmes souffrent volontiers et dans la joie

Au purgatoire, je vois les âmes souffrir avec la vue de deux opérations.

La première, c’est qu’elles souffrent de très bon cœur leurs peines. Elles se rendent compte que Dieu leur fait grande miséricorde, considérant le châtiment qu’elles ont mérité, sachant aussi à quel point il leur est nécessaire. Si la bonté divine n’avait tempéré sa justice par sa miséricorde (payant pour elles par le précieux sang de Jésus-Christ), un seul péché mériterait mille enfers éternels.

Aussi subissent-elles de si grand cœur leurs peines qu’elles ne voudraient en retirer un seul carrât. Elles savent que ces peines elles les ont méritées en toute justice et qu’elles sont parfaitement réglées. Par suite, elles ne se plaignent pas plus de Dieu (quant à la volonté) que si elles étaient dans la vie éternelle.

L’autre opération est un contentement qu’elles éprouvent à voir comment Dieu agit envers elles, avec quel amour et quelle miséricorde.

Ces deux vues, Dieu les imprime en elles instantanément. Puisqu’elles sont en état de grâce, elles saisissent et comprennent à la mesure de leur capacité. Elles en éprouvent une immense joie, qui ne leur manquera plus; au contraire, elle ira toujours croissant au fur et à mesure qu’elles s’approchent davantage de Dieu.

Ces âmes ne voient point cela en elles-mêmes ni par elles-mêmes ni comme quelque chose qui serait à elles, mais seulement en Dieu.

Elles s’occupent intensément de lui beaucoup plus que de leurs peines, elles tiennent celles-ci pour rien en comparaison de lui.

La moindre vues qu’on puisse avoir de Dieu surpasse toute peine et toute joie que l’homme puisse avoir mais sans leur enlever une étincelle ni de joie ni de peine.

La sainte conclut son exposé sur les âmes du purgatoire en leur attribuant ce qu’elle ressent dans son âme

Cette forme de purification que je vois appliquée aux âmes du purgatoire, je l’éprouve dans mon esprit, surtout depuis deux ans. De jour en jour je la ressens et la vois plus clairement.

Mon âme, à ce que je vois, est dans ce corps comme dans un purgatoire, mais à la mesure réduite que le corps peut supporter, pour éviter qu’il ne meure. Néanmoins cela s’aggrave peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin mort s’ensuive.

Je vois l’esprit rendu étranger à toute chose, même d’ordre spirituel, où il pourrait trouver quelque aliment, comme serait joie, plaisir, consolation. Il est hors d’état de prendre goût à quelque chose que ce soit, temporelle ou spirituelle, ni par la volonté, ni par l’entendement, ni par la mémoire. Il m’est devenu impossible de dire: je prends plus plaisir à ceci qu’à cela.

Mon intérieur est assiégé. De toute chose qui portait rafraîchissement à sa vie spirituelle et corporelle il a été dépouillé petit à petit. Chaque fois qu’une de ces choses lui est enlevée il reconnaît qu’elle était de nature à lui donner aliment et réconfort. Aussitôt que l’esprit en prend conscience, il les prend en haine et en abomination et elles s’en vont sans aucun remède.

La raison en est que l’esprit porte en soi l’instinct de se débarrasser de toute chose qui puisse faire obstacle à sa perfection. Il s’y acharne au point qu’il irait presque jusqu’à se laisser mettre en enfer pour atteindre à son but.

Il va rejetant toute chose dont l’homme intérieur pourrait se nourrir, il l’investit de façon si subtile que ne peut passer le moindre fétu d’imperfection sans qu’il ne l’aperçoive et ne le prenne en horreur.

Quant à la partie extérieure, puisque l’esprit n’a plus de correspondance avec elle, elle aussi est assiégée étroitement; il lui devient impossible de se rafraîchir au gré de son instinct humain.

Il ne lui reste d’autre soutien que Dieu. C’est lui qui opère tout cela par amour et avec grande miséricorde pour satisfaire à sa justice.

Cette vue donne à l’esprit grande paix et contentement. Mais ce contentement ne diminue en rien la souffrance ni la compression qu’il subit. Jamais la souffrance ne pourrait devenir cruelle au point qu’il puisse désirer de se dégager de ce que Dieu dispose à son sujet. Il ne sort pas de sa prison, il ne cherche pas à en sortir, tant que Dieu n’aura pas accompli en lui tout ce qui est nécessaire. Ce qui me contente c’est que Dieu soit satisfait. Il n’y aurait pas pour moi de souffrance pire que de m’écarter des desseins de Dieu sur moi, tant j’y vois de justice et de miséricorde.

Tout ce qui vient d’être dit, je le vois, je le touche , mais je n’arrive pas à trouver d’expressions satisfaisantes pour le dire comme je voudrais. Ce que j’en ai dit, je le sens s’opérer en moi spirituellement et c’est pour cela que je l’ai dit.

La prison dans laquelle je me vois, c’est le monde; la chaîne, c’est le corps. L’âme illuminée par la grâce, c’est elle qui connaît l’importance d’être retenue ou retardée d’atteindre sa fin, par quelque empêchement que ce soit. Cela lui cause une peine extrême, car elle est d’une sensibilité aiguë.

De plus, cette âme reçoit de Dieu une certaine dignité qui la rend semblable à Dieu même. Il la fait une même chose avec lui en la rendant participante de sa bonté.

Et comme il est impossible qu’une peine quelconque atteigne Dieu, ainsi en advient-il des âmes qui s’approchent de lui. Plus elles s’approchent, plus aussi elles reçoivent de ce qui est propre à la divinité.

Par suite, le retardement qui atteint l’âme lui cause une souffrance intolérable. Cette souffrance et ce retard la rendent dissemblable de ces propriétés qu’elle avait de nature, et que la grâce lui montre; elle est empêchée d’y atteindre, alors qu’elle y est apte, et cela lui cause une souffrance très grande, à la mesure de l’estime qu’elle a de Dieu.

Mieux elle le connaît, plus elle l’estime; plus elle est dégagée du péché, mieux elle le connaît. A mesure aussi, l’empêchement lui devient plus terrible d’autant plus que l’âme est toute recueillie en Dieu et rien ne l’empêche de le connaître sans aucune erreur.

L’homme qui est prêt à se laisser tuer plutôt que d’offenser Dieu ressent la mort et en éprouve toute la peine. Mais dans le zèle que lui donne la lumière divine, il place l’honneur de Dieu au-dessus de la mort.

Ainsi l’âme qui connaît les desseins de Dieu en fait plus de cas que de toute torture intérieure ou extérieure, si grande qu’elle soit. C’est que Dieu qui opère en elle ces choses dépasse tout ce qu’on peut en ressentir ou imaginer.

L’occupation, pour faible qu’elle soit, que Dieu donne de lui-même à une âme l’absorbe en lui au point qu’elle ne peut tenir compte de rien d’autre. Par suite elle perd tout retour sur soi, elle ne voit plus rien en elle-même, ni dommage ni peine, elle n’en parle pas, elle n’en sait plus rien. Un instant seulement elle en a connaissance, comme il a été dit, au moment qu’elle sort de cette vie.

Finalement, tirons cette conclusion: Dieu fait perdre à l’homme tout ce qui est de l’homme, et le purgatoire le purifie.