Archives de mot-clé : Sainte Madeleine de Pazzi

Le Dogme du Purgatoire – Première partie – Chapitres 13, 14, 15

Chapitre 13 – Peines du purgatoire

Antoine Pereyra

Aux deux faits qui précèdent ajoutons un troisième, tiré des annales de la Compagnie de Jésus. Nous parlons du prodige arrivé dans la personne d’Antoine Pereyra, frère conducteur de cette Compagnie, qui mourut en odeur de sainteté au collège d’Evora en Portugal, le 1er août 1645. Quarante-six ans auparavant, en 1599, cinq ans après son entrée au noviciat, ce frère fut atteint d’une maladie mortelle dans l’île de Saint-Michel, l’une des Açores; et peu d’instants après qu’il eut reçu les derniers sacrements, sous les yeux de toute la communauté qui assistait à son agonie, il sembla rendre l’âme, et devint bientôt froid comme un cadavre. L’apparence presque imperceptible d’un léger battement de cœur empêcha seule de l’ensevelir sur-le-champ. On le laissa donc trois jours entiers sur son lit de mort, et l’on découvrait déjà dans son corps des signes évidents de décomposition; lorsque tout à coup, le quatrième jour, il ouvrit les yeux, respira et parla.

Il lui fallut alors par obéissance raconter à son supérieur, le P. Louis Pinheyro, tout ce qui s’était passé en lui, depuis les dernières transes de son agonie; et voici l’abrégé de la relation qu’il en écrivit de sa propre main: « D’abord je vis, dit-il, de mon lit de mort, mon Père Saint-Ignace, accompagné de quelques-uns de nos Pères du ciel, qui venait visiter ses enfants malades, cherchant ceux qui lui sembleraient dignes d’être offerts par lui et par ses compagnons à Notre-Seigneur. Quand il fut près de moi, je crus un moment qu’il m’emmènerait, et mon cœur tressaillit de joie; mais bientôt il me signala ce qu’il fallait me corriger avant d’obtenir un si grand bonheur. »

Alors néanmoins, par une disposition mystérieuse de la Providence, l’âme du F. Pereyra se détacha momentanément de son corps; et aussitôt, la vue d’une hideuse troupe de démons, se précipitant vers elle, la remplit d’effroi. Mais en même temps son ange gardien, et Saint-Antoine de Padoue, son compatriote et son patron, descendant du ciel, mirent en fuite ses ennemis, et l’invitèrent à venir, en leur compagnie, entrevoir et goûter un moment, quelque chose des joies et des douleurs de l’éternité. « Ils me conduisirent donc tour à tour, ajoute-t-il, vers un lieu de délices, où ils me montrèrent une couronne de gloire incomparable, mais que je n’avais pas encore méritée; puis, sur les bords du puit de l’abîme, où je vis les âmes maudites tomber dans le feu éternel aussi pressées que les grains de blé, jetés sous une meule tournant sans relâche; le gouffre infernal était comme un de ces fours à chaux, où par moments, la flamme est comme étouffée sous l’amas des matériaux qu’on y précipite, mais pour se relever, en s’en nourrissant, avec une effroyable violence. »

Mené de là au tribunal du souverain Juge, Antoine Pereyra s’entendit condamner au feu du purgatoire; et rien ne saurait ici-bas, assure-t-il, faire comprendre ce qu’on y endure, ni l’état d’angoisse où l’on y est réduit par le désir et le délai de la jouissance de Dieu et de sa bienheureuse présence.

Aussi, lorsque son âme eut été de nouveau réunie à son corps par le commandement de Notre-Seigneur ni les nouvelles tortures de la maladie, qui acheva pendant six mois entiers de faire tomber par lambeaux, avec le secours journalier du fer et du feu, sa chair irrémédiablement attaquée par la corruption de cette première mort; ni les effrayantes pénitences, auxquelles il ne cessa plus de se livrer, autant que l’obéissance le lui permettrait, durant les quarante-six ans de sa nouvelle vie, ne purent apaiser sa soif de douleurs et d’expiations. « Tout cela, disait-il, n’est rien, auprès de ce que la justice et la miséricorde infinies de Dieu m’ont fait, non seulement voir, mais endurer. »

– Enfin comme sceau authentique de tant de merveilles, le F. Pereyra découvrit en détail à son supérieur les secrets desseins de la Providence sur la future restauration du royaume du Portugal, encore éloignée alors de plus d’un demi-siècle. Mais on peut sans crainte ajouter, que la plus irrécusable garantie de tous ces prodiges fut la surprenante sainteté à laquelle Antoine Pereyra ne cessa plus un seul jour de s’élever.

La vénérable Angèle Tholoméi

Citons encore un fait analogue, et qui confirme en tout point ceux qu’on vient de lire. Nous le trouvons dans la vie de la vénérable servante de Dieu, Angèle Tholoméi, religieuse dominicaine. Elle fut ressuscitée de la mort par son propre frère; et rendit à la rigueur des jugements de Dieu un témoignage entièrement conforme à ceux qui précèdent.

Le Bienheureux Jean-Baptiste Tholoméi, que ses rares vertus et le don des miracles ont fait élever sur les autels, avait une sœur, Angèle Tholoméi, dont l’héroïcité des vertus a été aussi reconnue par l’Église. Elle tomba gravement malade et son saint frère demanda sa guérison par d’instantes prières. Le Seigneur lui répondit, comme autrefois aux sœurs de Lazare, qu’il ne guérirait pas Angèle; mais qu’il ferait plus, qu’il la ressusciterait pour la glorification de Dieu et le bien des âmes.

Elle mourut, en effet, en se recommandant aux prières de son saint frère. Comme on portait son corps au tombeau, le Bienheureux Jean-Baptiste, obéissant sans doute à un mouvement du Saint-Esprit, s’approcha du cercueil, et au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, commanda à sa sœur d’en sortir. Aussitôt elle se réveilla comme d’un profond sommeil et revint à la vie.

Cette âme si sainte paraissait toute frappée de stupeur et racontait de la sévérité des jugements de Dieu des choses qui font frémir. Elle commença en même temps à mener une vie qui prouvait bien la vérité de ses paroles. Sa pénitence était effrayante: non contente des exercices ordinaires usités par les saints, tels que les jeûnes, les veilles, les cilices, les disciplines sanglantes; elle allait jusqu’à se jeter dans les flammes, et s’y roulait jusqu’à ce que sa chair fût toute brûlée. Son corps martyrisé était devenu un objet de pitié et d’horreur. On la blâmait hautement, on l’accusait de dénaturer par des excès la vraie pénitence chrétienne; elle n’en continuait pas moins, et se contentait de répondre: « Si vous connaissiez la rigueur des jugements de Dieu, vous ne parleriez point ainsi. Qu’est-ce que mes faibles pénitences, en comparaison des supplices réservés dans l’autre vie aux infidélités qu’on se permet si aisément en ce monde ? Qu’est-ce que cela ? Qu’est-ce que cela ? Je voudrais en faire cent fois davantage. »

Il ne s’agit pas ici, comme on voit, des peines qu’ont à subir au purgatoire les grands pécheurs, quand ils se convertissent avant la mort; mais des châtiments que Dieu inflige à une religieuse fervente pour les fautes les plus légères.

Chapitre 14 – Peines du purgatoire

Apparition de Foligno

La même rigueur se révèle dans une apparition plus récente, où une religieuse, morte après une vie exemplaire, manifesta ses souffrances de manière à jeter l’effroi dans toutes les âmes. L’événement arriva le 16 novembre 1859 à Foligno, près d’Assise, en Italie. Il produisit un grand retentissement dans la contrée; et, outre la preuve sensible qu’il laissa après lui, une enquête faite en due forme par l’autorité compétence en établit la vérité incontestable.

Il y avait au couvent des tertiaires franciscaines de Foligno une sœur, appelée Thérèse Gesta, qui était depuis de longues années maîtresse des novices, et à la fois chargée du pauvre vestiaire de la communauté. Elle était née à Bastia, en Corse, l’an 1707, et était entrée au monastère en février 1826.

La sœur Thérèse était un modèle de ferveur et de charité; il ne faudrait pas s’étonner, disait le directeur, si Dieu la glorifiait par quelque prodige après sa mort. Elle mourut subitement le 4 novembre 1859 d’un coup d’apoplexie foudroyante.

Douze jours après, le 16 novembre, une sœur, nommée Anna-Félicie, qui la remplaçait dans son office, montait au vestiaire et allait y entrer, lorsqu’elle entendit des gémissements qui semblaient venir de l’intérieur de cette chambre. Un peu effrayée, elle s’empressa d’ouvrir la porte: il n’y avait personne. Mais de nouveaux gémissements se firent entendre, si bien accentués, que, malgré son courage ordinaire, elle se sentit envahie par la peur. Jésus ! Marie ! s’écria-t-elle, qu’est-ce que cela ? – Elle n’avait pas fini, qu’elle entendit une voix plaintive, accompagnée de ce douloureux soupir: Oh ! mon Dieu, que je souffre ! Oh ! Dio, che peno tanto ! – La sœur stupéfaite reconnut aussitôt la voix de la pauvre sœur Thérèse. Alors, toute la salle se remplit d’une épaisse fumée, et l’ombre de sœur Thérèse apparut, se dirigeant vers la porte, en se glissant le long de la muraille. Arrivée près de la porte, elle s’écria avec force: Voici un témoignage de la miséricorde de Dieu. En disant ces mots, elle frappa le panneau le plus élevé de la porte, et y laissa l’empreinte de sa main droite, brûlée dans le bois comme avec un fer rouge; puis elle disparut.

La sœur Anna-Félicie était restée à moitié morte de frayeur. Toute bouleversée, elle se mit à pousser des cris et à appeler au secours. Une de ses compagnes accourt, puis une autre, puis toute la communauté; on s’empresse autour d’elle, et toutes s’étonnent de sentir une odeur de bois brûlé. La sœur Anna-Félicie leur dit ce qui vient de se passer et leur montre sur la porte la terrible empreinte. Elles reconnaissent aussitôt la main de sœur Thérèse, laquelle était remarquablement petite. Épouvantées, elles s’enfuient, courent au chœur, se mettent en prière, passent la nuit à prier et à faire des pénitences pour la défunte, et le lendemain toutes communient pour elle.

La nouvelle se répand au dehors, et les diverses communautés de la ville joignent leurs prières à celles des Franciscaines. – Le surlendemain, 18 novembre, sœur Anna-Félicie étant entrée dans sa cellule pour se coucher, s’entendit appeler par son nom, et reconnu parfaitement la voix de sœur Thérèse. Au même instant, un globe de lumière tout resplendissant apparaît devant elle, éclairant la cellule comme en plein jour, et elle entend sœur Thérèse qui, d’une voix joyeuse et triomphante, dit ces paroles: Je suis morte un vendredi, le jour de la passion; et voici qu’un vendredi je m’en vais à la gloire ! Soyez fortes pour porter la croix, soyez courageuses pour souffrir, aimez la pauvreté. Puis ajoutant avec amour: Adieu, adieu, adieu ! elle se transfigure en une nuée légère, blanche, éblouissante, s’envole au ciel et disparaît.

Dans l’enquête qui fut ouverte aussitôt, le 23 novembre, en présence d’un grand nombre de témoins, on ouvrit le tombeau de sœur Thérèse, et l’empreinte brûlée de la porte se trouva exactement conforme à la main de la défunte. – La porte avec l’empreinte brûlée, ajoute MGR de Ségur est conservée dans le couvent avec vénération. La mère abbesse, témoin du fait, a daigné me la montrer elle-même.

Voulant m’assurer de la parfaite exactitude de ces détails, rapportés par PGR de Ségur, j’en ai écrit à l’évêché de Foligno. On m’a répondu en m’envoyant une relation circonstanciée parfaitement d’accord avec le récit qui précède, et accompagnée d’un fac-similé de l’empreinte miraculeuse. Cette relation expliquait la cause de la terrible expiation que subit la sœur Thérèse. Après avoir dit: Ah ! combien je souffre ! Oh ! Dio, che peno tanto ! elle ajouta, que c’était pour avoir, dans l’exercice de son office du vestiaire, manqué à quelques points de la stricte pauvreté prescrite par la règle.

La divine justice punit donc bien sévèrement les moindres fautes. On pourrait ici demander pourquoi l’apparition, en faisant la mystérieuse empreinte sur la porte, l’appela un témoignage de la miséricorde de Dieu ? C’est parce qu’en nous donnant un semblable avertissement, Dieu nous fait une grande miséricorde: il nous presse d’aider les âmes et de pourvoir à nous-mêmes.

Le religieux dominicain de Zamora

Puisque nous avons parlé d’une empreinte brûlée, rapportons un fait analogue, arrivé en Espagne et qui eut dans ce pays une grande célébrité. Voici comment le raconte Ferdinand de Castille, dans son Histoire de saint Dominique. Un religieux dominicain vivait saintement dans son couvent de Zamora, ville du royaume de Léon. Il était lié d’amitié avec un frère franciscain, comme lui homme de grande vertu. Un jour qu’ils s’entretenaient ensemble des choses éternelles, ils se promirent mutuellement que le premier qui mourrait, si Dieu voulait bien le permettre, apparaîtrait à l’autre pour lui donner des avis salutaires. Le frère mineur mourut le premier; et un jour que son ami, le fils de saint Dominique, préparait le réfectoire, il lui apparut. Après l’avoir salué avec respect et affection, il lui dit qu’il était du nombre des élus; mais qu’avant de pouvoir jouir du bonheur céleste, il lui restait beaucoup à souffrir pour une infinité de petites fautes dont il n’avait pas eu assez de repentir pendant sa vie. Rien sur la terre, ajout a-t-il, ne peut donner une idée des tourments que j’endure, et Dieu me permet de vous en montrer un effet sensible. – En disant ces mots, il étendit la main droite sur la table du réfectoire et la marque en resta empreinte dans le bois carbonisé, comme si l’on y eût appliqué un fer rouge.

Telle fut la leçon de ferveur que le franciscain défunt donna à son ami vivant. Elle profita non seulement à lui, mais à tous ceux qui virent cette marque de feu, si profondément significative. Car cette table devint un objet de piété, qu’on venait contempler de tout part; on la voit encore à Zamora, dit le P. Rossignoli, au moment où j’écris; pour la garantir on l’a recouverte d’une feuille de cuivre. Elle s’est conservée jusqu’à la fin du siècle dernier; depuis, les révolutions l’ont fait disparaître, comme tant d’autres souvenirs religieux.

Chapitre 15 – Peines du purgatoire

Le frère de sainte Madeleine de Pazzi

Sainte Madeleine de Pazzi, dans sa célèbre vision où les différentes prisons du purgatoire lui furent montrées, aperçut l’âme de son frère, qui était mort après avoir mené une vie fort chrétienne. Cependant cette âme était retenue dans les souffrances pour certaines fautes qu’elle n’avait pas expiées sur la terre. « Ce sont, dit la sainte, des souffrances intolérables et cependant supportées avec joie. Que n’est-il donné de les comprendre à ceux qui manquent de courage pour porter leur croix ici-bas ! ». Toute saisie du douloureux spectacle qu’elle venait de contempler, elle courut chez sa prieure, et se jetant à genoux. « O ma Mère, s’écria-t-elle, qu’elles sont terribles les peines du purgatoire ! Jamais je ne les aurais crues telles, si le Seigneur ne me les eût montrées…Et néanmoins je ne puis les appeler cruelles, elles sont plutôt avantageuses, ces peines qui conduisent à l’ineffable félicité du paradis. »

Pour impressionner davantage nos sens, il a plu à Dieu de faire sentir à quelques saints personnages une légère atteinte des peines expiatrices: comme une goutte de la coupe amère que les âmes ont à boire, comme une étincelle du feu qui les dévore.

Stanislas Chocosca

L’historien Bzovius, dans son Histoire de Pologne, sous l’année 1590, rapporte un événement miraculeux, arrivé au vénérable Stanislas Chocosca, l’une des lumières de l’Ordre de saint Dominique en Pologue (Cf. Rossign. Merv. 67). Un jour que ce religieux, plein de charité pour les défunts, récitait le saint Rosaire, il vit apparaître près de lui une âme toute dévorée de flammes. Comme elle le suppliait d’avoir pitié d’elle et d’adoucir les intolérables douleurs, que le feu de la divine justice lui faisait endurer, le saint homme lui demanda si ce feu était plus douloureux que celui de la terre ? – « Ah ! s’écria cette âme, tous les feux de la terre comparés à celui du purgatoire, sont comme un souffle rafraîchissant. Ignes alii levis aurœ locum tenent, si cum ardore meo comparentur. » – Stanislas avait peine à le croire. – « Je voudrais, dit-il, en faire l’épreuve. Si Dieu le permet, pour votre soulagement et pour le bien de mon âme, je consens à endurer une partie de vos peines. – Hélas ! vous ne le sauriez. Sachez qu’un homme mortel ne pourrait sans mourir aussitôt, supporter un tel tourment. Toutefois Dieu vous permet d’en ressentir une légère atteinte: étendez la main. » – Chocosca étendit la main, et le défunt y laissa tomber une goutte de sa sueur, ou du moins d’un liquide qui en avait l’apparence. A l’instant le religieux, poussant un cri perçant, tomba par terre sans connaissance, tant la douleur était affreuse.

Ses frères accoururent et s’empressèrent de lui donner les soins que réclamait son état. Quand il revint à lui, tout plein encore de terreur, il raconta l’effroyable événement qui lui était arrivé et dont tous voyaient la preuve. « Ah ! mes pères, ajouta-t-il, si nous connaissions la rigueur des châtiments divins, jamais nous ne commettrions le moindre péché; et nous ne cesserions de faire pénitence en cette vie, pour ne pas devoir la faire en l’autre. »

Stanislas se mit au lit dès ce moment; il vécut encore une année dans les cruelles souffrances que lui causait l’ardeur de sa plaie, puis, exhortant une dernière fois ses frères à se souvenir des rigueurs de la divine justice dont il avait fait une si terrible expérience, il expira dans la paix du Seigneur. – L’historien ajoute que cet exemple ranima la ferveur dans tous les monastères de cette province.

La Bienheureuse Catherine de Racconiggi

Nous lisons un fait analogue dans la vie de la Bienheureuse Catherine de Racconigi (Diario Domenicano, 4 septemb. Cf. Rossig Merv. 63.). Un jour qu’elle était fort souffrante, au point d’avoir besoin de l’assistance de ses sœurs, elle pensa aux âmes du purgatoire; et, pour tempérer les ardeurs de leurs flammes, elle offrit à Dieu les ardeurs que la fièvre lui faisait éprouver. En ce moment entrant en extase, elle fut conduite en esprit dans le lieu des expiations, où elle vit les flammes et les brasiers où les âmes sont purifiées avec d’immenses douleurs. Pendant qu’elle contemplait pleine de compassion ce lamentable spectacle, elle entendit une voix qui lui dit: Catherine, afin que tu procures plus efficacement la délivrance de ces âmes, tu vas éprouver quelque peu leurs tourments et en faire une expérience sensible. – A l’instant, une étincelle se détache et vient la frapper à la joue gauche. Les sœurs présentes virent très bien cette étincelle, et elles virent aussi avec terreur le visage de la malade s’enfler aussitôt d’une manière prodigieuse. Il demeura plusieurs jours en cet état, et, comme la bienheureuse le racontait à ses sœurs, les souffrances que cette simple étincelle lui avait fait éprouver surpassaient de loin tout ce qu’elle avait souffert dans le cours de plusieurs maladies douloureuses.

Jusque-là Catherine s’était employée avec charité à soulager les âmes du purgatoire; mais à partir de ce moment elle redoubla de ferveur et d’austérités pour accélérer leur délivrance; parce qu’elle savait par expérience le grand besoin qu’elles ont de notre secours.

Le Dogme du Purgatoire – Première partie – Chapitres 4, 5, 6

Chapitre 4

Lieu du purgatoire

Bien que la foi ne nous dise rien de précis sur le lieu du purgatoire, l’opinion la plus commune, celle qui s’accorde le mieux avec le langage de l’Écriture et qui est plus généralement reçue parmi les théologiens, le place dans les entrailles de la Terre, non loin de l’enfer des réprouvés. Les théologiens sont presque unanimes, dit Bellarmin (Catech. Rom. cap. 6.), à enseigner que le purgatoire, du moins le lieu ordinaire des expiations, est situé dans le sein de la terre, que les âmes du purgatoire et les, réprouvés sont dans les mêmes espaces souterrains, dans ces régions profondes que l’Écriture appelle les enfers.

Doctrine des théologiens – Catéchisme du Concile de Trente.

Quand nous disons dans le Symbole des apôtres, que Jésus-Christ après sa mort est descendu aux enfers, « le nom d’enfers, dit le catéchisme du Concile de Trente, signifie ces lieux cachés, où sont détenues les âmes qui n’ont point encore obtenu la béatitude éternelle. Mais ces lieux sont de plusieurs espèces. L’un est une prison noire et obscure, où les âmes des réprouvés sont continuellement tourmentées, avec les esprits immondes, par un feu qui ne s’éteint jamais. Ce lieu, qui est l’enfer proprement dit, s’appelle encore géhenne et abîme.»

Il y a un autre enfer, où est le feu du purgatoire. C’est là que les âmes des justes souffrent pendant un certain temps, pour être entièrement purifiées, avant que l’entrée leur soit ouverte dans la céleste patrie; car rien de souillé ne saurait y entrer jamais. »

Un troisième enfer, était celui où étaient reçues, avant la venue de Jésus-Christ, les âmes des saints, et dans lequel elles jouissaient d’un repos tranquille, exemptes de douleurs, consolées et soutenues par l’espérance de leur rédemption. Ce sont ces âmes saintes qui attendaient Jésus-Christ dans le sein d’Abraham, et qui furent délivrées lorsqu’il descendit aux enfers. Le Sauveur alors répandit subitement au milieu d’elles une brillante lumière, qui les remplit d’une joie infinie, et les fit jouir de la souveraine béatitude, qui est dans la vision de Dieu. Alors se vérifia cette promesse de Jésus au larron: Aujourd’hui vous serez avec moi dans le paradis. »

Saint Thomas

« Un sentiment très-probable, dit saint Thomas (Supplém. Part. 3. Quest. Ult.), et qui répond d’ailleurs aux paroles des saints et aux révélations particulières, c’est qu’il y aurait pour l’expiation du purgatoire un double lieu. Le premier serait destiné à la généralité des âmes, et il est situé en bas, près de l’enfer; le second serait pour des cas particuliers, et c’est de là que seraient sorties tant d’apparitions. » – Le saint docteur admet donc, comme beaucoup d’autres avec lui, que parfois la justice divine assigne un lieu spécial à la purification de certaines âmes, et permet même qu’elles apparaissent, soit pour instruire les vivants, soit pour procurer aux défunts les suffrages dont ils ont besoin, soit pour d’autres raisons dignes de la sagesse et de la miséricorde de Dieu.

Tel est l’aperçu général de la doctrine sur le lieu du purgatoire. Comme nous ne faisons pas un traité de controverse, nous n’ajoutons ni preuves ni réfutations: on peut les voir dans les auteurs tels que Suarez et Bellarmin. Nous nous contenterons de faire remarquer que l’opinion des enfers souterrains n’a rien à craindre de la science moderne. Une science purement naturelle est incompétente dans les questions, qui appartiennent comme celle-ci à l’ordre surnaturel. Nous savons d’ailleurs que les esprits peuvent se trouver dans un lieu occupé par des corps comme si ces corps n’existaient pas. Quel que soit donc l’intérieur de la terre, qu’il soit tout en feu, comme les géologues le disent communément, ou qu’il soit en tout autre état, rien n’empêche qu’il ne serve de séjour à des esprits, même à des esprits revêtus d’un corps ressuscité. L’apôtre saint Paul nous apprend que l’air est rempli d’une foule d’esprits de ténèbres: Nous avons à combattre, dit-il, contre les puissances des ténèbres, contre les esprits malins répandus dans l’air (Ephes. VI, 12). D’autre part, nous savons que les bons anges qui nous protègent, ne sont pas moins nombreux en ce monde. Or, si les anges et autres esprits peuvent habiter notre atmosphère sans que le monde physique en éprouve la moindre modification, comment les âmes des morts ne pourraient-elles pas demeurer dans le sein de la terre?

Chapitre 5 – Lieu du purgatoire – Révélations des saints

Sainte Thérèse

Sainte Thérèse avait une grande charité pour les âmes du purgatoire et les aidait autant qu’il était en elle par ses prières et ses bonnes œuvres. Pour la récompenser Dieu lui montrait fréquemment les âmes qu’elle avait délivrées; elle les voyait au moment de leur sortie de l’expiation et de leur entrée dans le ciel. Or, elles sortaient généralement du sein de la terre.

« On m’annonça, écrit-elle (Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même, chap. 38. Fête, 15 octobre p.26 fin p.27), la mort d’un religieux, qui avait été jadis provincial de cette province, et qui l’était alors d’une autre; j’avais eu des rapports avec lui, et il m’avait rendu de bons offices. Cette nouvelle me causa un grand trouble. Quoique ce fût un homme recommandable par bien des vertus, j’appréhendais pour le salut de son âme, parce qu’il avait été durant vingt ans supérieur, et que je crains toujours beaucoup pour ceux qui ont charge d’âmes. Je m’en allai fort triste à un oratoire; là je conjurai Notre Seigneur d’appliquer à ce religieux le peu de bien que j’eusse fait en ma vie, et de suppléer au reste par ses mérites infinis, afin de tirer son âme du purgatoire. »

Pendant que je demandais cette grâce avec toute la ferveur dont j’étais capable, je vis, à mon côté droit, cette âme sortir du fond de la terre et monter au ciel dans des transports d’allégresse. Bien que ce Père fût fort âgé, il m’apparut sous les traits d’un homme qui n’avait pas encore trente ans, et avec un visage tout resplendissant de lumière. Cette vision fort courte dans sa durée me laissa inondée de joie, et sans ombre de doute sur la vérité de ce que j’avais vu. Comme j’étais séparée par une grande distance de l’endroit où ce serviteur de Dieu avait fini ses jours, je n’appris qu’après un certain temps les particularités de sa mort édifiante: tous ceux qui en furent témoins ne purent voir sans admiration la connaissance qu’il garda jusqu’au dernier moment, les larmes qu’il versait, et les sentiments d’humilité dans lesquels il rendit son âme à Dieu. »

Une religieuse de ma communauté, grande servante de Dieu, était décédée il n’y avait pas encore deux jours. On célébrait l’office des morts pour elle dans le chœur; une sœur disait une leçon, et j’étais debout pour dire le verset: à la moitié de la leçon, je vis l’âme de cette religieuse sortir, comme celle dont je viens de parler, du fond de la terre, et s’en aller au ciel. Cette vision fut purement intellectuelle, tandis que la précédente s’était présentée à moi sous des images. Mais l’une et l’autre laissent à l’âme une égale certitude.»

Dans ce même monastère venait de mourir, à l’âge de dix-huit ou vingt ans, une autre religieuse, vrai modèle de ferveur, de régularité et de vertu. Sa vie n’avait été qu’un tissu de maladies et de souffrances patiemment supportées. Je ne doutais point qu’après avoir ainsi vécu, elle n’eût plus de mérites qu’il ne lui en fallait pour être exempte du purgatoire. Cependant, tandis que j’étais à l’office, avant qu’on la portât en terre, et environ quatre heures après sa mort, je vis son âme sortir également de terre et monter au ciel. » – Voilà ce qu’écrit sainte Thérèse.

Saint Louis Bertrand

Un fait analogue est rapporté dans la vie de saint Louis Bertrand, de l’Ordre de saint Dominique. Cette vie écrite par le P. Antist, religieux du même ordre, qui avait vécu avec le saint, est insérée dans les Acta Sanctorum, sous le 10 octobre. – L’an 1557, lorsque saint Louis Bertrand résidait au couvent de Valence, la peste se déclara dans cette ville. Le terrible fléau multipliant ses coups, menaçait tous les habitants et chacun tremblait pour sa vie. Un religieux de la communauté, le P. Clément Benet, voulant se préparer avec ferveur à la mort, fit au saint une confession générale de toute sa vie; et en le quittant, « mon Père, lui dit-il, s’il plaît maintenant à Dieu de m’appeler, je viendrai vous faire connaître mon état dans l’autre vie.»

– Il mourut en effet peu de temps après, et la nuit suivante il apparut au saint. Il lui dit qu’il était retenu au purgatoire pour quelques fautes légères qui lui restaient à expier, et le supplia de le faire recommander à la communauté. Le saint communiqua aussitôt cette demande au père prieur, qui s’empressa de recommander l’âme du défunt aux prières et aux saints sacrifices de tous les Frères réunis au chapitre.

Six jours après, un homme de la ville, qui ne savait rien de ce qui s’était passé au couvent, étant venu se confesser au père Louis, lui dit « que l’âme du P. Clément lui était apparue. Il avait vu, disait-il, la terre s’entrouvrir et l’âme du Père défunt en sortir toute glorieuse: elle ressemblait, ajoutait-il, à un astre resplendissant et s’élevait dans les airs vers le ciel.»

Sainte Madeleine de Pazzi

Nous lisons dans la vie de sainte Madeleine de Pazzi (25 mai), écrite par son confesseur, le P. Cépari de la Compagnie de Jésus, que cette servante de Dieu fut rendue témoin de la délivrance d’une âme dans les circonstances suivantes. Une de ses sœurs en religion était morte depuis quelque temps, lorsque la sainte, se trouvant en prière devant le très-saint Sacrement, vit sortir de terre l’âme de cette sœur, captive encore dans les prisons du purgatoire. Elle était enveloppée d’un manteau de flammes, au-dessous duquel une robe d’une éblouissante blancheur la protégeait contre les trop vives ardeurs du feu; et elle demeura une heure entière au pied de l’autel, adorant, dans un anéantissement indicible, le Dieu caché sous les espèces eucharistiques. Cette heure d’adoration que Madeleine lui voyait faire, était la dernière de sa pénitence; cette heure expirée, elle se leva et prit son vol vers le ciel.

Chapitre 6 – Lieu du purgatoire

Sainte Françoise de Rome

Il a plu à Dieu de faire voir en esprit les tristes demeures du purgatoire à quelques âmes privilégiées, qui devaient ensuite révéler ces douloureux mystères pour l’édification de tous les fidèles. De ce nombre fut l’illustre sainte Françoise (1), fondatrice des Oblates, qui mourut en 1440 à Rome, où ses vertus et ses miracles jetèrent le plus vif éclat. Dieu la favorisa de grandes lumières sur l’état des âmes dans l’autre vie. Elle vit l’enfer et ses horribles supplices; elle vit aussi l’intérieur du purgatoire, et l’ordre mystérieux, je dirais presque la hiérarchie des expiations, qui règne dans cette partie de l’Église de Jésus-Christ. Pour obéir à ses supérieurs, qui crurent devoir lui imposer cette obligation, elle fit connaître tout ce que Dieu lui avait manifesté; et ses visions, écrites sous sa dictée par le vénérable chanoine Matteotti, directeur de son âme, ont toute l’authenticité qu’on peut demander en ces matières.

Or la servante de Dieu déclara qu’après avoir subi avec un inexprimable effroi la vision de l’enfer, elle sortit de cet abîme et fut conduite par son guide céleste, l’archange Raphaël, dans les régions du purgatoire. Là ne régnait plus ni l’horreur du désordre, ni le désespoir, ni les ténèbres éternelles; la divine espérance y répandait sa lumière, et on lui dit que ce lieu de purification s’appelait aussi séjour de l’espérance. Elle y vit des âmes qui souffraient cruellement, mais des anges les visitaient et les assistaient dans leurs souffrances.

Le purgatoire, dit-elle, est divisé en trois parties distinctes, qui sont comme les trois grandes provinces de ce royaume de la douleur. Elles sont situées l’une au-dessus de l’autre, et occupées par des âmes de diverses catégories. Ces âmes sont ensevelies d’autant plus profondément qu’elles sont plus souillées et plus éloignées de la délivrance.

La région inférieure est remplie d’un feu très ardent, mais qui n’est pas ténébreux comme celui de l’enfer: c’est une vaste mer embrasée, jetant d’immenses flammes. D’innombrables âmes y sont plongées: ce sont celles qui se sont rendues coupables de péchés mortels, qu’elles ont dûment confessés, mais non suffisamment expiés durant la vie. La servante de Dieu appris alors que, pour tout péché mortel pardonné il reste à subir une peine de sept années de purgatoire. – Ce terme ne peut se prendre évidemment comme une mesure fixe, puisque les péchés mortels diffèrent d’énormité; mais comme une taxe moyenne. Quoique les âmes soient enveloppées dans les mêmes flammes, leurs souffrances ne sont pas les mêmes; elles diffèrent selon le nombre et la qualité de leurs anciens péchés.

Dans ce purgatoire inférieur la sainte distingua des laïques et des personnes consacrées à Dieu. Les laïques étaient celles qui, après une vie de péché, avaient eu le bonheur de se convertir sincèrement; les personnes consacrées à Dieu étaient celles qui n’avaient pas vécu selon la sainteté de leur état: elles se trouvaient dans la partie la plus profonde. En ce moment même, elle y vit descendre l’âme d’un prêtre qu’elle connaissait, mais dont elle s’abstient de révéler le nom. Elle remarqua qu’il avait la tête enveloppée d’un voile qui couvrait une souillure, la souillure de la sensualité. Bien qu’il eût mené une vie édifiante, ce prêtre n’avait pas toujours gardé une stricte tempérance et avait trop cherché les satisfactions de la table.

La sainte fut conduite alors dans le purgatoire inter- médiaire, destiné aux âmes qui ont mérité des peines moins rigoureuses. Il y avait là trois espaces distincts: l’un ressemblait à une vaste glacière, où régnait un froid inexprimable; la seconde, au contraire, était comme une chaudière immense remplie d’huile et de poix bouillantes; la troisième, comme un étang de métal liquide, qui ressemblait à de l’or ou de l’argent en fusion. Le purgatoire supérieur, que la sainte ne décrit pas, est le séjour des âmes qui, ayant été purifiées par les peines du sens, ne souffrent plus guère que la peine du dam, et approchent de l’heureux moment de leur délivrance.

Telle est en substance la vision de sainte Françoise relative au purgatoire.

Sainte Madeleine de Pazzi

Voici maintenant celle de sainte Madeleine de Pazzi, carmélite de Florence, telle qu’elle est rapportée dans sa vie par le P. Cépari. C’est un tableau détaillé du purgatoire, tandis que la vision précédente n’en a tracé que les grandes lignes.

Quelque temps avant sa sainte mort, qui arriva en 1607, la servante de Dieu Madeleine de Pazzi, se trouvant sur le soir avec plusieurs religieuses dans le jardin du couvent, fut ravie en extase et vit le purgatoire s’ouvrir devant elle. En même temps, comme elle le fit connaître plus tard, une voix l’invita à visiter toutes les prisons de la divine justice, afin de voir de près combien sont dignes de pitié les pauvres âmes qui les habitent.

En ce moment on l’entendit dire: Oui, j’en ferai le tour. Elle acceptait de faire ce douloureux voyage.

En effet, elle commença à circuler autour du jardin qui est fort grand, pendant deux heures entières, en s’arrêtant de temps en temps. Toutes les fois qu’elle interrompait sa marche, elle considérait attentivement les peines qu’on lui montrait. On la voyait alors se tordre les mains par commisération: son visage devenait pâle, son corps se courbait sous le poids de la douleur en présence du spectacle qu’elle avait sous les yeux.

Elle commença par s’écrier d’une voix lamentable: « Miséricorde, mon Dieu, miséricorde! Descendez, ô Sang précieux, et délivrez ces âmes de leur prison. Pauvres âmes, vous souffrez si cruellement, et cependant vous êtes contentes et joyeuses. Les cachots des martyrs, en comparaison de ceux-ci, étaient des jardins délicieux. Cependant il en est de plus profonds encore. Que je m’estimerais heureuse si l’on ne m’y faisait pas descendre!»

Cependant elle y descendit, car on la vit continuer sa route. Mais quand elle eut fait quelques pas, elle s’arrêta épouvantée, et, poussant un grand soupir, elle s’écria: Eh quoi! des religieux aussi dans ces tristes lieux ! Bon Dieu, comme ils sont tourmentés ! Ah, Seigneur ! Elle n’expliquait pas leurs souffrances; mais l’horreur qu’elle éprouvait en les contemplant, la faisait soupirer presque à chaque pas.

Elle passa de là dans des lieux moins lugubres: c’était les cachots des âmes simples et des enfants, dont l’ignorance et le peu de raison atténuent beaucoup les fautes. Aussi leurs tourments lui parurent beaucoup plus tolérables que ceux des autres. Il n’y avait là que de la glace et du feu. Elle remarqua que ces âmes avaient auprès d’elles leurs anges gardiens, qui les fortifiaient beaucoup par leur présence; mais elle voyait aussi des démons, dont l’aspect horrible aggravait leurs souffrances. Ayant fait quelques pas elle vit des âmes beaucoup plus malheureuses, et on l’entendit s’écrier: « Oh ! que ce lieu est horrible ! il est plein de démons hideux et d’incroyables tourments ! Quels sont donc, mon Dieu, les tristes victimes si cruellement torturées ? Hélas ! on les perce avec des glaives aigus, et on les coupe en pièces. » – Il lui fut répondu que c’étaient les âmes dont la conduite avait été entachée d’hypocrisie. En avançant un peu, elle vit une grande multitude d’âmes qui étaient foulées et comme écrasées sous un pressoir; et elle comprit que c’étaient des âmes qui pendant la vie, avaient été sujettes à l’impatience et à la désobéissance. En les contemplant, son regard, ses soupires, toute en attitude exprimait la compassion et l’effroi.

Un moment après, elle parut plus consternée et poussa un cri d’épouvante: c’était le cachot du mensonge qui venait de s’ouvrir à ses regards. Après l’avoir considéré avec attention, elle dit d’une voix fort haute: « Les menteurs sont placés dans un lieu voisin de l’enfer, et leurs peines sont bien grandes. On leur verse dans la bouche du plomb fondu; je les vois brûler et trembler de froid en même temps. »

Elle arriva ensuite à la prison des âmes qui avaient péché par faiblesse, et on l’entendit s’écrier: « Hélas ! je vous croyais avec celles qui ont péché par ignorance: mais je me trompais, vous brûlez dans un feu plus ardent. »

Plus loin, elle aperçut les âmes qui furent trop attachées aux biens de ce monde et péchèrent par avarice. « Quel aveuglement, dit-elle, de tant chercher une fortune périssable ! Ceux qui autrefois étaient insatiables de richesses, sont rassasiés ici de tourments: ils se liquéfient comme le métal dans la fournaise. »

De là passant au lieu où sont renfermées les âmes qui se souillèrent jadis du vice de l’impureté, elle les vit dans un cachot si sale et si infect qu’il lui faisait soulever le cœur. Elle détourna promptement les yeux de cette vue dégoûtante.

Ayant aperçu les ambitieux et les superbes, elle dit: « Voilà ceux qui voulaient paraître avec éclat parmi les hommes: maintenant ils sont condamnés à vivre dans cette effrayante obscurité. »

On lui fit voir ensuite les âmes ingrates envers Dieu. Elles étaient en proie à des tourments indicibles et comme noyées dans un lac de plomb fondu, pour avoir desséché par leur ingratitude la source de la piété.

Enfin, on lui montra, dans un dernier cachot, les âmes qui n’eurent aucun vice bien saillant, mais qui, ne veillant pas assez sur elles-mêmes, avaient commis toutes sortes de fautes légères; elle remarqua que ces âmes avaient part aux châtiments de tous les vices, dans un degré mitigé, parce que les fautes commises, comme en passant, rendent moins coupables que les habitudes.

Après cette dernière station, la sainte sortit du jardin, en priant Dieu de ne plus la rendre témoin d’un si déchirant spectacle: elle ne sentait plus la force de le supporter. Cependant son extase durait encore, et, conversant avec son Jésus, elle lui dit: « Apprenez-moi, Seigneur, quel a été votre dessein en me découvrant ces prisons terribles que je connaissais si peu et que je comprenais encore moins?

Ah ! je le vois à cette heure: vous avez voulu me faire connaître votre infinie sainteté et me faire haïr davantage les moindres péchés, si abominables à vos yeux. »