Traité de la Discrétion – Chapitre LIII, LIV, LV

LIII. – Explication de ces paroles de Jésus-Christ: » Qui a soif vienne à moi et boive « .

1.- Ma vérité vous a tous généralement et particulièrement appelés, lorsque mon Fils, plein d’un ardent désir, criait dans le temple: » Que celui qui a soif vienne à moi et boive (S. Jean, VII, 37), car je suis la fontaine d’eau vive « . Il ne dit pas, qu’il aille à mon Père et boive; mais il dit: » qu’il vienne à moi « , parce que la peine ne peut être en moi le Père, mais bien en mon Fils unique. Vous qui êtes voyageurs et pèlerins dans cette vie mortelle; vous ne pouvez être sans peine, parce que le péché fait naître les épines sur la terre.

2.- Pourquoi dit-il: » Venez à moi et buvez « ? Parce qu’en suivant sa doctrine, ou par la voie des commandements et l’amour des conseils, ou par la pratique réelle des commandements et des conseils, c’est-à-dire par la charité parfaite ou par la vie commune, quelle que soit la route que vous preniez pour aller à lui en suivant sa doctrine, vous trouverez de quoi vous désaltérer, en trouvant et goûtant le fruit du sang par l’union de la nature divine à la nature humaine. En vous trouvant en lui, vous vous trouvez en moi qui suis l’océan pacifique, parce que je suis une même chose avec lui, et lui une même chose avec moi.

3.- Ainsi vous êtes invités à la fontaine d’eau vive de la grâce, mais c’est par mon Fils qu’il faut y aller avec persévérance, sans vous laisser arrêter par les épines, les vents contraires; la prospérité, l’adversité et toutes les peines que vous rencontrerez. Vous devez persévérer jusqu’à ce que vous me trouviez, moi qui vous donne l’eau vive; et je vous la donne par le moyen du doux Verbe, mon Fils unique et bien-aimé.

4.- Mais pourquoi dit-il: « Je suis la fontaine d’eau vive « ? Parce qu’il est la fontaine qui me contient, moi qui donne l’eau vive par l’union de la nature divine à la nature humaine. Pourquoi dit-il: » Qu’il vienne à moi et qu’il boive « ? Parce que vous ne pouvez éviter la peine, et que la peine ne peut se trouver en moi, mais en lui. C’est pour cela que je vous ai fait de mon Fils un pont, et personne ne peut venir à moi que par lui. Il l’a déclaré: » Personne ne peut aller au Père, si ce n’est par moi « ; et ma Vérité est la vérité même.

5.- Ainsi, tu as vu la voie qu’il faut prendre et suivre avec persévérance. Vous ne pourriez boire autrement de l’eau vive; car la persévérance est la vertu qui reçoit la gloire et la couronne en moi, qui suis le bien suprême.

LIV. – Quel moyen doit prendre toute créature raisonnable pour pouvoir sortir des flots du monde et passer par le pont divin.

1.- Je reviens aux trois degrés par lesquels il faut aller pour ne pas périr dans ce fleuve, pour atteindre l’eau vive à laquelle vous êtes appelés, et pour que je sois continuellement en vous; car pendant votre pèlerinage, je suis en vous, et je me repose par la grâce au milieu de vos âmes. Il faut d’abord avoir soif; il n’y a d’invités que ceux qui ont soif, puisqu’il est dit: » Qui a soif vienne à moi et boive « .

2.- Celui qui n’a pas soif ne saurait persévérer; il se laissera arrêter par la fatigue ou le plaisir. Il ne prendra ni vase pour puiser ni compagnon pour ne pas aller seul; il retournera en arrière dès qu’il rencontrera la persécution, parce qu’il l’a en horreur. Il craint parce qu’il est seul, mais s’il était accompagné, rien ne l’effraierait. S’il avait monté les trois degrés, il serait en sûreté, parce qu’il ne serait pas seul.

3.- Il faut donc que vous ayez soif et que vous vous réunissiez ensemble, comme je vous l’ai dit, deux ou trois, ou davantage. Pourquoi deux ou trois? Parce que deux ne sont pas sans trois, trois sans deux, ni trois et deux sans davantage. Celui qui est seul ne peut pas m’avoir en lui, parce qu’il n’a pas de compagnon, et je ne puis me tenir au milieu de lui. Il n’est rien parce qu’il est seul dans son amour-propre, et qu’il est séparé de ma grâce et privé de la charité du prochain. Dès qu’il est exclu de moi par sa faute, il est dans le néant, parce que je suis seul Celui qui suis; il est isolé dans son amour-propre, et il n’est compté pour rien dans ma Vérité; il est rejeté de moi.

3.- Il est dit: Quand ils seront deux ou trois, ou davantage, assemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux. Je t’ai dit que deux n’étaient pas sans trois ni trois sans deux, et c’est la vérité. Tu sais que les commandements se réduisent à deux, sans lesquels toute la loi ne peut être observée: il faut m’aimer par-dessus toute chose et aimer le prochain comme soi-même; c’est là le commencement, le milieu et la fin des commandements de la loi.

5.- Ces deux commandements ne peuvent être réunis en mon nom sans la réunion des trois puissances de l’âme, à savoir: la mémoire, l’intelligence et la volonté. La mémoire doit retenir ma bonté et mes bienfaits, l’intelligence doit contempler l’amour ineffable que je vous ai montré par le moyen de mon Fils unique: je l’ai donné pour objet à votre intelligence, pour qu’elle y voie le foyer de ma charité. La volonté alors s’unit à la mémoire et à l’intelligence, en m’aimant et me désirant comme sa fin.

6.- Quand ces trois puissances sont ainsi saintement assemblées, je suis au milieu d’elles par la grâce; et alors, parce que l’homme se trouve plein de ma charité et de celle du prochain, il se trouve sur-le-champ dans la compagnie de nombreuses et solides vertus. Le désir de l’âme lui donne soif de la vertu, de mon honneur, du salut des âmes; toute autre soif est éteinte et morte en elle. Elle marche en assurance et sans aucune crainte servile; elle monte le premier degré de l’affection, parce qu’elle s’est dépouillée de l’amour-propre; elle s’est élevée au-dessus d’elle-même et au-dessus des choses passagères; elle les aime et les conserve si elle veut, mais par moi et jamais sans moi, avec une sainte et véritable crainte, avec l’amour de la vertu.

7.-Elle monte le second degré; elle arrive à la lumière de l’intelligence et contemple l’amour infini, que je vous ai montré dans mon Fils crucifié. Alors elle trouve la paix et le repos, parce que la mémoire s’emplit jusqu’aux bords de ma charité. Tu sais qu’une chose vide résonne quand on la frappe, mais il n’en est pas de même quand elle est pleine. Quand la mémoire est pleine de la lumière de l’intelligence et des sentiments de l’amour, si elle est frappée par les tribulations ou par les plaisirs du monde, l’âme ne fait entendre ni les éclats de la joie, ni les cris de l’impatience, parce qu’elle est pleine de moi, qui suis le bien véritable.

8.- Dès qu’elle a monté ces degrés, elle se trouve en sainte compagnie; elle possède la raison et les trois puissances de l’âme, qu’elle a réunies en mon nom: elle est avec l’amour de moi et du prochain, avec la mémoire pour retenir, l’intelligence pour voir, la volonté pour aimer. L’âme est avec moi, qui suis sa force et sa sûreté; elle est entourée de vertus, et elle s’avance paisiblement, parce que je suis au milieu d’elles.

9.- Elle est poussée par un ardent désir, car elle a soif de suivre la voie de la Vérité, où se trouve la fontaine d’eau vive. Cette soif de mon honneur, de son salut et du salut du prochain lui fait désirer la voie, parce que sans cette voie elle ne pourrait y parvenir. Elle avance, et porte le vase de son cœur vide de tout désir et de tout amour déréglé du monde; et aussitôt que son cœur est vide, il se remplit, parce que rien ne peut rester vide.

10.- Il ne se remplit pas de choses matérielles, mais d’un air pur. Le cœur est un vase qui ne peut rester vide; dès que l’amour déréglé des choses terrestres, en est ôté, il se remplit des choses célestes, des douceurs de l’amour divin, qui conduit aux eaux de la grâce. Quand l’âme est arrivée, elle passe par la porte de Jésus crucifié, et elle goûte l’eau vive qui se trouve en moi, l’océan de la paix.

LV.- Résumé de plusieurs choses qui ont été déjà dites.

1.- Je t’ai montré comment toute créature raisonnable peut sortir de la mer du monde et éviter la mort et la damnation éternelle: je t’ai montré trois degrés principaux qui sont les trois puissances de l’âme, et personne n’en peut monter un sans monter les autres. Je t’ai expliqué cette parole de mon Fils: Quand ils seront deux ou trois, ou plusieurs, réunis en mon nom. Cette réunion est celle des trois puissances de l’âme, qui s’accordent avec les deux principaux commandements de la loi: m’aimer par-dessus toutes choses et aimer le prochain comme soi-même. Dès que l’homme a fait cette réunion et monté ces degrés, il a soif de l’eau vive; il avance; il passe sur le pont en suivant la doctrine de ma Vérité.

2.- Et alors vous accourez à la voix qui vous crie comme dans le temple: Que celui qui a soif vienne à moi et boive, car je suis la fontaine d’eau vive. Je t’ai expliqué cette parole et comment il fallait l’entendre, afin que tu connaisses mieux l’abondance de ma charité et le honteux aveuglement de ceux qui se plaisent à courir par la route du démon, qui leur offre une eau empoisonnée.

3.- Tu me demandais les moyens de ne pas périr dans le fleuve; je te les ai montrés, et je t’ai dit qu’il fallait monter sur le pont en unissant les deux commandements de la loi dans la charité du prochain et en m’apportant son cœur et son amour comme un vase; car je donne à boire à qui m’en demande. Il faut suivre la voie de Jésus crucifié et y persévérer jusqu’à la mort; voilà ce que doit faire l’homme, quel que soit son état, car l’état n’est jamais une excuse; on peut et on doit toujours remplir cette obligation de toute créature raisonnable.

4.- Personne ne peut s’en défendre en disant: J’ai une position, des enfants et d’autres embarras du monde, et il m’est impossible de suivre cette route. On ne peut alléguer ces obstacles; car je te l’ai dit, tout état m’est agréable, pourvu qu’on y apporte une bonne et sainte volonté. Toute chose est bonne et parfaite, puisqu’elle a été faite par moi, qui suis la souveraine bonté. Les créatures ne vous ont pas été données pour vous causer la mort, mais pour que vous ayez la vie. Ce que je vous demande est bien facile, car quoi de plus facile et de plus doux que l’amour? Je ne réclame qu’une chose, l’amour; m’aimer et aimer le prochain.

5.- En tout temps, en tout lieu, en tout état, l’homme peut aimer et se servir de tout, pour l’honneur et la gloire de mon nom. Mais, tu le sais, les aveugles ne suivent pas la lumière; ils se couvrent de leur amour-propre; ils aiment et possèdent les créatures en dehors de moi; ils passent cette vie dans des peines insupportables qu’ils se causent; et, s’ils ne changent de route, ils tombent dans la damnation éternelle. Ainsi je t’ai fait connaître ce que tout homme doit faire.