Traité de la Discrétion – Chapitre XIII, XIV, XV, XVI

XIII.- L’âme consolée dans sa peine, et fortifiée dans ses espérances par les paroles de Dieu, prie pour la sainte Église et pour tous les hommes.

1.- Alors cette âme se sentit embrasée d’un ardent désir et d’un amour ineffable pour la bonté infinie de Dieu. Elle voyait et connaissait l’étendue de cette charité, qui avait bien voulu répondre avec tant de douceur à ses demandes et les exaucer, en adoucissant par l’espérance la douleur que lui avaient causée les offenses contre Dieu, le malheur de l’Église et la connaissance de sa propre misère. Elle cessait ses larmes, mais elle en versait bientôt de nouvelles lorsque Dieu lui montrait la voie de la perfection, les péchés commis contre lui, et le danger que couraient les âmes.

2.- La connaissance que cette âme avait d’elle-même lui faisait mieux connaître Dieu, parce qu’elle lui montrait sa bonté; et elle voyait dans la douce connaissance de Dieu, comme dans un miroir, sa dignité et son indignité sa dignité, car la création l’avait faite à l’image de Dieu, et cela par grâce et non par mérite; son indignité, car elle était tombée d’elle-même dans le péché. L’âme apercevait ses souillures dans la pureté divine, et elle désirait les effacer. Plus cette lumière et cette connaissance augmentaient, plus sa douleur augmentait; mais plus aussi elle diminuait par l’espérance que lui donnait la vérité.

3.- Ainsi que le feu s’accroît à mesure qu’on l’alimente, l’ardeur de cette âme grandissait au point qu’il eût été impossible au corps de la supporter, et que la mort serait venue, si elle n’avait puisé sa force en celui qui est la force suprême. Purifiée par les flammes de la charité qu’elle trouvait dans la connaissance de Dieu et d’elle-même, de plus en plus excitée par l’espérance du salut du monde et de la réforme de l’Église, dont elle voyait la lèpre et les misères, elle s’éleva avec confiance devant le Seigneur, et lui dit comme autrefois Moïse : Seigneur, jetez les regards (24) de votre miséricorde sur votre peuple et sur le corps mystique de la sainte Église. Si vous pardonnez à tant de créatures, si votre bonté infinie les retire du péché mortel et de l’éternelle damnation, vous serez plus glorifié que si vous ne pardonnez qu’à moi, misérable, qui vous ai tant offensé, qui suis l’occasion et l’instrument de tant de mal.

4.- Je vous en conjure, ineffable Charité, vengez-vous sur moi et faites miséricorde à votre peuple. Je gémirai en votre présence jusqu’à ce que vous m’ayez exaucée. À quoi me sert d’avoir la vie, si votre peuple est dans la mort, si votre épouse, qui doit être la lumière, reste dans les ténèbres, et cela par ma faute plutôt que par celle des autres créatures? Aussi je vous en conjure, faites miséricorde à votre peuple, au nom de cet amour qui vous a porté à créer l’homme à votre image et à votre ressemblance.

5.- En disant cette ineffable parole : » Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance « , et en l’accomplissant, vous avez voulu faire participer l’homme à votre adorable Trinité. Vous lui avez donné la mémoire, pour qu’il retînt vos bienfaits et qu’il participât à votre puissance. Ô Père éternel, vous lui avez donné l’intelligence, pour qu’il comprît votre bonté et qu’il participât à la sagesse de votre Fils unique; vous lui avez donné la volonté, pour qu’il aimât ce que l’intelligence verrait et connaîtrait de la vérité, et qu’il participât à l’ardeur du Saint-Esprit. Et qu’est-ce qui vous a fait élever l’homme à une si haute dignité? C’est cet amour, incompréhensible avec lequel vous avez regardé en vous-même votre créature; vous, vous êtes passionné pour elle, vous l’avez créée, vous lui avez donné l’être, afin de la faire jouir de vous, qui êtes le Bien suprême.

6.- Le péché qu’elle a commis l’a fait déchoir du rang où vous l’aviez placée; sa révolte l’a mise en opposition avec votre bonté, et nous sommes devenus vos ennemis. Alors le même amour qui vous avait porté à nous créer, vous a porté à relever le genre humain de l’abîme où il était tombé. La paix a remplacé la guerre; vous nous avez donné le Verbe, votre Fils unique, qui nous a réconciliés avec vous. Il a été notre justice, parce qu’Il a pris sur lui nos injustices; il s’est fait obéissant pour nous, (25) en revêtant, lorsque vous le lui avez ordonné, la chair de notre humanité.

7.- O abîme de charité, comment le cœur ne se brise-t-il pas en voyant tant de grandeur unie à tant de bassesse? Nous étions faits à votre image, et vous vous faites à la nôtre, en vous unissant à l’homme, en cachant votre divinité sous la chair misérable et corrompue d’Adam; et pourquoi? Par amour. Dieu se fait homme, et l’homme devient Dieu. Au nom de cet amour qui vous presse, faites miséricorde, je vous en supplie, à toutes vos créatures.

XIV.- Dieu se plaint des péchés des chrétiens, et particulièrement de ceux de ses ministres. – Du sacrement de l’Eucharistie et des bienfaits de l’Incarnation.

1.- Alors Dieu jeta un regard miséricordieux sur cette âme qui l’invoquait avec des larmes si ferventes; il se laissa vaincre par l’ardeur de ses désirs, et il lui dit : Ma bien douce fille, tes larmes sont toutes puissantes, parce qu’elles sont unies à ma charité et qu’elles sont répandues par amour pour moi. Je ne puis résister à tes désirs. Mais regarde les souillures qui déshonorent le visage de mon épouse. Elle porte comme une lèpre affreuse l’impureté, l’amour-propre, l’orgueil et l’avarice de ceux qui vivent dans leurs péchés. Tous les chrétiens en sont infectés, et le corps mystique de la sainte Église n’en est point exempt!

2.- Oui, mes ministres, qui se nourrissent du lait de son sein, ne songent pas qu’ils doivent le distribuer à tous les fidèles et à ceux qui veulent quitter les ténèbres de l’erreur et s’attacher à l’Église. Vois avec quelle ignorance, avec quelle ingratitude ils me servent. Combien sont indignes et irrespectueuses les mains qui reçoivent le lait de mon Épouse et le sang de mon Fils! Ce qui donne la vie leur cause la mort, parce qu’ils abusent de ce sang, qui doit vaincre les ténèbres, répandre la lumière et confondre le mensonge.

3.- Ce sang précieux est la source de tout bien; il sauve et rend parfait tout homme qui s’applique à le recevoir; il donne la vie et la grâce avec plus ou moins d’abondances, selon les dispositions de l’âme; mais il n’apporte que la mort à celui qui vit dans le péché. C’est la faute de celui qui vit dans le péché. C’est la faute de celui qui reçoit, et non pas (26) la faute du sang ou la faute de ceux qui l’administrent; ils pourraient être plus coupables sans en altérer la vertu; leur péché ne peut nuire à celui qui reçoit, mais à eux seulement, s’ils ne se purifient pas dans la contrition et le repentir;

4.- Oui, c’est un grand malheur de recevoir indignement le sang de mon Fils; c’est souiller son âme et son corps; c’est être bien cruel envers soi-même et envers le prochain; car c’est se priver de la grâce; c’est fouler aux pieds le bénéfice du sang reçu dans le baptême qui a lavé la tache originelle. Je vous ai donné le Verbe, mon Fils unique, parce que le genre humain tout entier était corrompu par le péché du premier homme, et que, sortis de la chair viciée d’Adam, vous ne pouviez plus acquérir la vie éternelle.

5.- J’ai voulu unir ma grandeur infinie à la bassesse de votre humanité, afin de guérir votre corruption et votre mort, et de vous rendre la grâce qu’avait détruite le péché. Je ne pouvais souffrir comme Dieu la peine que ma justice réclamait pour le péché, et l’homme était incapable d’y satisfaire. S’il le pouvait dans une certaine mesure pour lui, il ne le pouvait pas pour les autres créatures raisonnables; et d’ailleurs sa satisfaction ne pouvait être complète, puisque l’offense était commise contre moi, qui suis la bonté infinie.

6.- Il fallait racheter l’homme malgré sa faiblesse et sa misère, et c’est pour cela que j’ai envoyé le Verbe mon Fils, revêtu de votre nature déchue, afin qu’il souffrît dans la chair même qui m’avait offensé, et qu’il apaisât ma colère en endurant la douleur jusqu’à la mort ignominieuse de la croix. Il satisfit ainsi à ma justice, et ma miséricorde put pardonner à l’homme, et lui rendre encore accessible la félicité suprême pour laquelle il avait été créé. La nature humaine unie à la nature divine racheta le genre humain, non seulement par la peine qu’elle supporta dans la chair d’Adam, mais par la vertu de la Divinité, dont la puissance est infinie.

7.- Cette union des deux natures m’a rendu agréable le sacrifice de mon Fils, et j’ai accepté son sang, mêlé à la Divinité et tout embrasé du feu de cette charité, qui l’attachait et le clouait à la croix. La nature humaine satisfit au péché par le mérite de la nature divine : la tache originelle d’Adam disparut, et il n’en resta qu’un penchant au mal, et une faiblesse (27) des sens qui est dans l’homme comme la cicatrice d’une plaie.

8.- La chute d’Adam vous avait mortellement blessés; mais le grand médecin, mon Fils unique, est venu pour vous guérir; il a bu le breuvage amer que l’homme ne pouvait boire à cause de sa faiblesse; il a fait comme la nourrice qui prend une médecine pour guérir son enfant, parce qu’elle est grande et forte, et que son enfant ne peut en supporter l’amertume. Mon Fils a pris aussi, dans la grandeur et la force de la Divinité unie à votre nature, l’amère médecine du Calvaire, la mort douloureuse de la croix, pour guérir ses enfants et leur rendre la vie que le péché avait détruite.

9.- Il reste seulement une trace du péché originel que vous a donné la naissance; cette trace même est effacée presque entièrement par le baptême, qui contient et donne la vie de la grâce que lui communique le glorieux et précieux sang de mon Fils. Dès que l’âme reçoit le saint baptême, le péché originel disparaît, et la grâce y entre. Le penchant au mal, qui est la cicatrice du péché originel, s’affaiblit même, et l’âme peut le vaincre si elle le veut. Elle peut recevoir et augmenter la grâce dans la mesure du désir qu’elle aura de m’aimer et de me servir.

10.- La grâce du saint baptême lui laisse toute sa liberté pour le bien et pour le mal … Quand vient le moment de jouir du libre arbitre, elle peut en user dans toute la plénitude de sa volonté; et cette liberté, conquise par le sang glorieux de mon Fils, est si grande, que ni le démon ni les créatures ne peuvent lui faire commettre la moindre faute sans son consentement. La servitude du péché est détruite, et l’homme peut dominer ses sens et acquérir le bonheur pour lequel il a été créé.

11.- Ô homme misérable, qui te délecte dans la boue comme le fait l’animal, et qui méconnaît la grandeur du bienfait que tu as reçu de ma bonté! O malheureuse créature, tu ne pouvais recevoir davantage au milieu des ténèbres épaisses de ton ignorance. (28)

XV.- Le péché est plus gravement puni depuis la Passion de Jésus-Christ. – Dieu promet de faire miséricorde, en considération des prières et des souffrances de ses serviteurs.

1.- Tu le vois, ma fille bien-aimée, les hommes ont été régénérés dans le sang de mon Fils et rétablis dans la grâce, mais ils la méconnaissent et s’enfoncent de plus en plus dans le mal; ils me poursuivent de leurs outrages et méprisent mes bienfaits. Non seulement ils repoussent ma grâce, mais ils me la reprochent, comme si j’avais d’autres buts que leur sanctification. Plus ils s’endurciront, et plus ils seront punis; et leur châtiment sera plus terrible qu’il ne l’aurait été avant la Rédemption, qui a effacé la tache du péché originel. N’est-il pas juste que celui qui a beaucoup reçu doive beaucoup?

2.- L’homme a reçu beaucoup. Il a reçu l’être, il a été fait à mon image et à ma ressemblance, il devait m’en rendre gloire, et il ne l’a pas fait pour se glorifier lui-même. Il a violé les ordres que je lui avais donnés, et il est devenu mon ennemi. J’ai détruit par l’humilité son orgueil; j’ai abaissé ma divinité jusqu’à revêtir votre humanité; je vous ai délivrés de l’esclavage du démon; je vous ai rendus libres. Non seulement je vous ai donné la liberté, mais j’ai fait l’homme Dieu, comme j’ai fait Dieu homme, en unissant la nature divine à la nature humaine.

3.- Ne me doivent-ils donc rien, ceux qui ont reçu le trésor de ce sang précieux qui les a rachetés, et la dette n’est-elle pas plus grande après la Rédemption qu’avant?

Les hommes sont obligés de me rendre gloire et honneur en suivant la parole incarnée de mon Fils : ils me doivent l’amour envers moi et envers le prochain. Ils me doivent des vertus sincères et véritables, et s’ils ne s’acquittent pas, plus ils me doivent et plus ils m’offensent.

4.- Ma justice alors demande que je proportionne la peine à l’offense et que je les frappe d’une damnation éternelle. Aussi le mauvais chrétien est-il beaucoup plus puni que le païen. Le feu terrible de ma vengeance, qui brûle sans consumer, le torture davantage, et le ver rongeur de la conscience le dévore plus profondément. Quels que soient leurs (29) tourments, les damnés ne peuvent perdre l’être; ils demandent la mort sans pouvoir l’obtenir, le péché ne leur ôte que la vie de la grâce. Oui, le péché est plus puni depuis la Rédemption qu’avant, parce que les hommes ont plus reçu. Les malheureux n’y pensent pas, et se font mes ennemis après avoir été réconciliés dans le sang précieux de mon Fils.

5.- Il y a cependant un moyen d’apaiser ma colère; mes serviteurs peuvent l’arrêter par leurs larmes et la vaincre par l’ardeur de leurs désirs : c’est ainsi que tu en as triomphé, parce que je t’en ai donné la puissance, afin de pouvoir faire miséricorde au monde. Oui, j’excite moi-même dans mes serviteurs une faim et une soif dévorantes du salut des âmes, parce que leurs larmes tempèrent les rigueurs de ma Justice. Versez donc des larmes abondantes; puisez-les dans l’océan de ma charité, et lavez avec des larmes la face de mon épouse bien-aimée. Vous lui rendrez cette beauté que ne donnent pas la guerre et la violence, mais que procurent les humbles et douces prières de mes serviteurs et les larmes qu’ils répandent dans l’ardeur de leurs désirs. Oui, je satisferai ces désirs; j’éclairerai avec la lumière de votre patience les ténèbres des méchants. Ne craignez pas les persécutions du monde; je serai toujours avec vous, et ma providence ne vous manquera jamais.

XVI.- L’âme, à la vue de la bonté divine, prie pour l’Église et pour le monde.

1.- Alors cette âme, excitée par ces paroles qui l’éclairaient, se présenta pleine de joie devant la Majesté divine. Elle se confiait dans sa miséricorde, et l’amour ineffable qu’elle ressentait lui faisait comprendre que Dieu désirait pardonner aux hommes, malgré tous leurs outrages. C’était pour le pouvoir qu’il demandait à ses amis de lui faire une sainte violence, et qu’il leur apprenait le moyen d’apaiser les rigueurs de sa justice.

2.- Alors toute crainte se dissipait; elle ne redoutait plus les persécutions du monde, puisque le Seigneur devait l’assister et combattre pour elle. L’ardeur de ses désirs augmentait, et ses prières s’étendaient au monde tout entier. (30) Non seulement elle priait pour le salut des chrétiens et des infidèles qui tiennent à l’Église, mais encore comme Dieu l’y poussait pour la conversion de tous les hommes. Miséricorde, criait-elle, ô Père éternel ! miséricorde pour ces pauvres brebis dont vous êtes le bon pasteur. Ne tardez pas à faire miséricorde au monde; hâtez-vous, car il se meurt, parce que les hommes n’ont pas l’union de la charité envers vous ni envers eux-mêmes; ils ne s’aiment pas d’un amour fondé sur vous, ô éternelle Vérité!