Traité de la prière II – Chapitre CVIII, CIX, CX

CVIII.- L’âme rend grâces à Dieu et prie pour le monde, et en particulier pour le corps mystique de la sainte Église.

1. Alors cette âme, tout enivrée, paraissait hors d’elle-même; l’action de ses sens était suspendue par l’amour qui l’unissait à son Créateur; son intelligence était ravie dans la contemplation de l’éternelle Vérité; ce qu’elle voyait l’enflammait d’ardeur, et elle disait:

2. O souveraine et éternelle bonté de Dieu! qui suis-je, misérable, pour que vous le Père, vous me manifestiez votre vérité et les pièges secrets du démon, les dangers de l’amour-propre auxquels je suis exposée pendant le pèlerinage de cette vie, pour que je ne sois pas trompée par le démon, et par moi-même? Qui vous fait agir ainsi? L’amour! Vous m’avez aimée avant d’être aimé de moi.

3. O foyer d’amour! grâces, grâces vous soient rendues à vous, ô Père éternel! Je suis imparfaite et remplie de ténèbres, vous êtes la perfection et la lumière. Vous m’avez montré la perfection et la voie lumineuse de la doctrine de votre Fils unique. J’étais morte et vous m’avez ressuscitée; j’étais malade et vous m’avez guérie. Non Seulement vous m’avez donné le remède du sang que vous avez appliqué au genre humain malade, par votre Fils unique, mais vous m’avez donné un remède pour les infirmités secrètes que je ne connaissais pas, en m’apprenant qu’il ne fallait juger aucune créature raisonnable, surtout vos serviteurs: je tombais souvent dans cet aveuglement et cette infirmité, en les jugeant témérairement, comme par zèle pour votre honneur et pour le salut des âmes.

4. Je vous remercie, souveraine et éternelle Bonté, de m’avoir fait connaître mon infirmité en me manifestant votre vérité et les illusions du démon et de l’amour-propre. Je supplie votre grâce et votre miséricorde de me mettre dans, l’impossibilité de m’écarter des enseignements que vous avez daigné donner à moi et à tous ceux qui voudront les suivre. Sans vous, rien ne peut se faire; j’ai donc recours à vous, je me réfugie en vous, ô Père éternel, et je ne vous implore pas pour moi seule, mais pour le monde entier et particulièrement pour le corps mystique de la sainte Église.

5. Que cette doctrine que vomis m’avez enseignée, à moi misérable, brille dans vos ministres Je vous le demande aussi spécialement pour tous ceux que vous m’avez donnés, que j’aime d’un amour particulier et que vous avez faits une même chose avec moi; car ils seront ma joie pour la gloire et l’honneur de votre nom, si je les vois courir dans cette douce et droite voie, parfaitement morts à leur volonté, à leurs opinions, purs de tout jugement, de tout scandale et de tout murmure contre leur prochain Je vous demande, ô mon doux Amour, qu’aucun ne me soit ravi par les mains de l’infernal démon, mais que tous parviennent à vous, ô Père, qui êtes leur fin dernière.

6. Je vous fais aussi une autre prière pour les deux appuis que vous avez donnés a ma faiblesse, pour les deux pères auxquels vous avez confié ici-bas la garde et l’enseignement de ma misère, depuis le commencement de ma conversion jusqu’à cette heure. Unissez-les ensemble; que leurs deux corps n’aient qu’une âme, et qu’ils ne pensent qu’à accomplir en eux et dans le ministère que vous leur avez donné, la gloire et l’honneur de votre nom pour le salut des âmes. Et moi, leur indigne et misérable servante, que j’agisse avec eux par amour pour vous, avec un grand respect et une sainte crainte, et que je fasse tout pour votre honneur, pour leur paix et leur repos et pour l’édification du prochain.

7. Je suis certaine, ô Vérité suprême! que vous ne méprisez pas mon désir et mes prières; car je sais, et Vous avez daigné me faire comprendre, surtout par expérience, que vous exauciez les Saints désirs. Moi, votre indigne servante, je m’efforcerai, avec le secours de votre grâce, d’observer votre doctrine et vos commandements.
8. Maintenant, ô Père, je me rappelle une parole que vous m’avez dite lorsque vous m’avez parlé des ministres de la Sainte Église. Vous m’avez annoncé que vous me montreriez plus en détail les fautes qu’ils commettent. S’il plaît à votre bonté de le faire, je vous écouterai pour augmenter en moi la douleur, la compassion que j’ai pour eux, et l’ardent désir que je ressens pour leur salut, car je me souviens que vous m’avez promis d’accorder aux souffrances, aux douleurs, aux sueurs, aux prières de vos serviteurs, le repos et la réforme de l’Église par de bons et saints pasteurs. Pour que je puisse mieux y travailler, accordez-moi ma demande.

CIX.- Dieu sollicite l’âme à la prière et répond à quelques-unes de ses demandes.

1. Alors Dieu, jetant un regard de miséricorde sur cette âme, ne méprisa pas son désir. Il accueillit sa prière, et pour satisfaire à la demande qu’elle lui avait faite au sujet de sa promesse, il lui disait: O ma très douce et très chère fille, je satisferai ton désir comme tu me le demandes, pourvu que de ton côté tu ne commettes pas d’erreur ou de négligence; car ta faute serait beaucoup plus grave et beaucoup plus digne de reproche maintenant qu’auparavant, puisque tu connais davantage ma vérité. Applique-toi donc à prier pour toutes les créatures raisonnables, pour le corps mystique de la sainte Église et pour ceux que je t’ai donnés et que tu aimes d’un amour particulier.

2. Oui, ne cesse jamais de prier avec ardeur; offre à tous l’exemple de ta vie, l’enseignement de ta parole; combats le vice et prêche la vertu autant que tu le pourras. Pour les appuis que je t’ai donnés, ce que tu m’as dit est vrai. Tâche d’être un moyen de donner à chacun ce dont il a besoin; c’est moi, ton Créateur, qui te ferai faire ce qui leur convient, car sans moi tu ne pourrais rien faire. Je remplirai tous tes désirs; mais ne cesse jamais d’espérer en moi, parce que ma providence ne vous manquera jamais. Que chacun reçoive humblement ce qu’il est capable de recevoir; qu’il remplisse le ministère que je lui ai confié, selon la mesure qu’il a reçue et qu’il recevra de ma bonté.

CX.- De la dignité des prêtres.- De la sainte Eucharistie, et de ceux qui la reçoivent dignement ou indignement.

1. Je vais répondre à ce que tu m’as demandé sur les ministres de la sainte Église, et pour que tu comprennes mieux la vérité, ouvre l’œil de ton intelligence et regarde leur excellence et la dignité à laquelle je les ai élevés. Comme les choses se comprennent mieux par leur contraire je veux te montrer la grandeur de ceux qui font saintement valoir le trésor que je leur ai confié. Tu verras ainsi davantage la misère de ceux qui, à cette époque, sont attachés au sein de l’Église, mon épouse.

2. Alors cette âme obéissante contempla la Vérité, et vit, briller la vertu de ceux qui la goûtent véritablement. Dieu lui disait: Ma fille bien-aimée, je veux d’abord te montrer la dignité que ma bonté leur a donnée, outre l’amour général que j’ai eu pour mes autres créatures en les créant à mon image et ressemblance, et en les faisant renaître à la grâce dans le sang de mon Fils unique.

3. L’union de ma divinité à la nature humaine par mon Fils vous a tellement élevés, qu’en cela vous surpassez l’ange même, puisque la Divinité a pris votre nature et non celle de l’ange, tellement que, comme, je te l’ai dit, Dieu s’est fait homme et l’homme est devenu Dieu par l’union des deux natures. Cette grandeur a été donnée à toutes les créatures, raisonnables; mais parmi les créatures j’ai choisi des ministres pour votre salut, afin que vous receviez de leur main le sang de l’humble Agneau sans tache, mon Fils unique. Je leur ai donné la charge d’administrer le soleil, en leur confiant la lumière de la science et la chaleur de la divine charité, et avec cette lumière et cette chaleur, la couleur, c’est-à-dire le sang et le corps de mon Fils.

4. Ce corps est un soleil; car il n’est qu’une même chose avec le vrai Soleil, et cette union est si grande, que la séparation est impossible; le soleil ne peut séparer sa lumière de sa chaleur, ni sa chaleur de sa lumière, tarit leur union est parfaite. Ce Soleil ne quitte pas son centre, il ne se divise pas pour éclairer tout le monde: quiconque le veut, participe à sa chaleur. Aucune souillure ne peut l’atteindre, et sa lumière lui est unie, ainsi que je te l’ai dit.

5. Le Verbe, mon Fils, avec son Sang précieux, est donc un soleil tout Dieu et tout homme; car il est une même chose avec moi, et moi avec lui. Ma puissance n’est pas Séparée de sa sagesse, et la chaleur, le feu du Saint-Esprit, n’est pas séparée du Père et du Fils, car il est une -même chose avec nous. Le Saint-Esprit procède du Père et du Fils; nous ne sommes qu’un même soleil.

6. Moi, je suis le Soleil, le Dieu éternel, principe du Fils et du Saint-Esprit; au Saint-Esprit est attribuée l’ardeur, au Fils la sagesse, et dans cette sagesse mes ministres reçoivent une lumière de grâce, parce qu’ils administrent cette lumière avec la lumière et la gratitude du bienfait qu’ils ont reçu de moi, le Père, en suivant la doctrine de la Sagesse, mon Fils unique.

7. Cette lumière est celle qui a en elle la couleur de votre humanité, unie l’une avec l’autre. La lumière de ma divinité a été la lumière unie à la couleur de votre humanité, et cette couleur est devenue lumineuse, quand elle devint impassible par la lumière de la nature divine. Par ce moyen, c’est-à-dire par le Verbe incarné, mêlé et uni à ma nature divine et à la chaleur, au feu de l’Esprit-Saint, vous avez reçu la Lumière. A qui l’ai-je donnée cette Lumière à administrer? A mes ministres, dans le corps mystique de la sainte Église, afin que vous ayez la vie, en vous donnant son corps pour aliment et son sang pour breuvage.

8. Je t’ai dit que ce corps est un soleil, et le corps ne peut vous être donné sans le sang, le sang ni le corps sans l’âme du Verbe; et l’âme ni le corps tans ma divinité, parce que l’une ne peut être séparée de l’autre; je t’ai dit ailleurs que la nature divine ne pouvait jamais être séparée de la nature humaine, ni par la mort, ni par aucune cause imaginable. Ainsi, dans cet ineffable sacrement, vous recevez toute l’essence divine sous la blancheur du pain, et comme le soleil ne peut se diviser, la divinité et l’humanité entières ne peuvent se diviser dans la blancheur de cette Hostie. Quand même l’Hostie serait divisée en des millions de parties, dans chacune de ses parties se trouverait le Dieu et l’homme tout entiers, comme je te l’ai dit. En partageant un miroir, on ne partage pas l’image qui se voit dans le miroir; de même en divisant l’Hostie, on ne divise pas la divinité et l’humanité, mais elles se trouvent en chaque partie dans leur totalité et sans être diminuées, comme le feu peut le faire comprendre.

9. Si tu avais une lumière, et si tout le monde venait en profiter, la lumière ne diminuerait pas pour cela, et chacun l’aurait vue complètement. Il est vrai qu’on participe plus ou -moins à cette lumière, selon ce qu’on présente à la flamme; un exemple te le fera comprendre. Si des personnes portaient des flambeaux de poids différents, d’une once, de deux, de trois, de six onces, ou d’une livre, et si elles les allumaient à une lumière, les flambeaux, petits ou grands, recevraient tous la lumière, sa chaleur et son éclat, et pourtant le flambeau d’une once aurait moins que celui d’une livre.

10. Il en est de même de ceux qui reçoivent ce sacrement: chacun porte son flambeau, c’est-à-dire le saint désir avec lequel il reçoit ce sacrement. Le flambeau est éteint, et il s’allume en recevant le sacrement. Je dis qu’il est éteint, parce que par vous-mêmes vous n’êtes rien, il est vrai que je vous ai donné la matière avec laquelle vous pouvez alimenter en vous cette lumière et la recevoir. Cette matière est l’amour; car je vous ai créés par amour, et vous ne pouvez vivre sans amour.

11. Cet être que vous a donné l’amour, a reçu au saint baptême, en vertu du sang de mon Fils, la disposition sans laquelle vous ne pourriez participer à cette lumière. Vous seriez comme un flambeau sans mèche, qui ne peut briller et recevoir la lumière. Il en serait de même pour vous, si votre âme n’avait cette mèche qui reçoit la lumière de la sainte foi, unie à la grâce que vous recevez au baptême, avec cette faculté de votre âme créée pour aimer. L’âme est tellement faite pour aimer, que sans amour elle ne peut vivre; car l’amour est vraiment sa nourriture. Mais où s’allume l’âme ainsi préparée? Au feu de ma divine charité, en m’aimant, en me craignant et en suivant la doctrine de mon Fils.

12. Il est vrai qu’elle s’enflammera plus ou moins, selon la matière qu’elle aura pour alimenter le feu, bien que vous ayez la même matière, puisque tous vous êtes créés à mon image et ressemblance, et qu’étant chrétiens, vous avez la lumière du saint baptême. Mais chacun peut croître en amour et en vertu, selon qu’il le veut, avec le secours de ma grâce. Vous ne changez pas la forme que je vous ai donnée; vous grandissez seulement et vous augmentez vos vertus, en exerçant votre libre arbitre dans l’ardeur de la charité, pendant que vous en avez le temps; car lorsque le temps est passé, vous ne pouvez rien faire.

13. Ainsi, vous pouvez croître en amour, comme je vous l’ai dit, et avec cet amour vous devez venir recevoir l’ineffable Sacrement, cette douce et glorieuse Lumière, que j’ai chargé mes ministres de vous distribuer pour votre nourriture. Vous recevez cette lumière selon la mesure de votre ‘amour et l’ardeur de votre désir; vous la recevez, comme je te l’ai expliqué, par l’exemple de ceux qui ont des flambeaux, et qui reçoivent la lumière selon l’importance de ces flambeaux, quoique la lumière soit complète et indivisible.

14. Cette lumière ne peut être divisée par l’imperfection de celui qui la reçoit ou de celui qui l’administre. Vous participez à la lumière, c’est-à-dire à la grâce que vous recevez dans ce sacrement, autant que vous vous disposez à le recevoir par un saint désir. Et si quelqu’un s’approche de ce sacrement en état de péché mortel, il ne reçoit pas la grâce, quoiqu’il reçoive réellement l’Homme-Dieu tout entier, ainsi que je te l’ai dit.

15. Ma fille bien-aimée, sais-tu à quoi ressemble cette âme qui me reçoit indignement? Elle ressemble à un flambeau qui est tombé dans l’eau et qui ne fait que pétiller quand on l’approche du feu; la flamme s’éteint dès qu’on l’y met, et il ne reste que la fumée. Il en est ainsi de l’âme: elle porte en elle te flambeau qu’elle a reçu dans le saint baptême, mais elle jette en elle l’eau du péché, et cette eau mouille la mèche, destinée à la lumière de la grâce dans le saint baptême. Tant qu’elle ne l’a pas séchée par le feu d’une vraie contrition et par l’humble confession de ses fautes, elle va au banquet de l’Autel recevoir cette lumière corporellement, mais non spirituellement.

16. Ainsi, quand l’âme n’est pas disposée comme elle devrait l’être pour un aussi grand mystère, cette vraie Lumière ne reste pas en elle par la grâce; mais elle disparaît, elle s’éteint, et l’âme reste dans une confusion plus grande les ténèbres du péché augmentent, et elle n’éprouve autre chose de ce sacrement qu’un remords de conscience de plus, non par l’effet de la Lumière qui ne peut jamais être altérée, mais par l’effet de l’eau du péché qui est dans l’âme et qui l’empêche de recevoir la Lumière.

17. Tu vois donc qu’en aucune manière cette Lumière, unie à sa chaleur et à sa couleur, ne peut être altérée, ni par la faiblesse du désir que l’âme apporte à recevoir ce sacrement, ni par la faute de l’âme qui le reçoit, ni par celle de celui qui l’administre. Je te disais que le soleil, en éclairant une chose immonde, n’en est jamais souillé; de même cette douce Lumière, dans ce sacrement, ne peut jamais être souillés, ni divisée, ni diminuée, ni séparée de son centre, quoique le monde entier participe à sa lumière et à sa chaleur.

18. Ainsi, le soleil du Verbe, mon Fils, ne se sépare jamais de moi, le Soleil son Père, lorsque dans le corps mystique de la sainte Église, il est administré à tous ceux qui veulent le recevoir; mais il est toujours en moi; et vous le recevez cependant, Dieu et homme tout entier, comme je te l’ai expliqué par la comparaison de la lumière, où tous les hommes pourraient allumer leurs flambeaux, en la laissant dans sa totalité.