Traité de la providence – Chapitre CXLVII, CXLVIII, CXLIX

CXLVII.- De ceux qui jettent plus parfaitement que les autres les filets dans la mer.

1. Ainsi tu vois à la lumière de ton intelligence avec quelle providence ma Vérité incarnée, pendant tout le temps qu’elle a conversé avec les hommes, accomplissait ses actes et ses mystères. Tu dois comprendre ce qu’il faut faire et ce que fait une âme qui est arrivée à la perfection. Mais remarque que les uns agissent plus parfaitement que les autres, selon qu’ils obéissent à mon Verbe avec un cœur plus ardent, avec une lumière plus parfaite, et avec une espérance qu’ils ne placent pas en eux, mais uniquement en leur Créateur.

2. Celui qui obéit aux préceptes et aux conseils mentalement et réellement, jette plus parfaitement ses filets que celui qui observe les préceptes réellement, et les conseils mentalement car celui qui n’observe pas les conseils mentalement ne peut observer les préceptes réellement, parce qu’il sont liés ensemble, comme je l’ai expliqué. Celui qui jette les filets parfaitement prend aussi parfaitement les âmes: les parfaits dont je t’ai parlé en prennent abondamment et avec une grande perfection.

3. Leurs moyens deviennent excellents, par cette bonne garde et cette vigilance que le libre arbitre établit à la porte de la volonté. Tous leurs sens rendent un accord doux et harmonieux, qui s’échappe de la cité de l’âme, dont toutes les portes sont à la fois ouvertes et fermées. La porte de la volonté est fermée à l’amour-propre, mais ouverte au désir de ma gloire et à l’amour du prochain. L’intelligence est fermée aux vanités, aux délices et aux misères du monde qui sont comme une nuit profonde pour celui qui les aime et en use contre l’ordre; mais elle est ouverte à la lumière qui brille dans ma Vérité incarnée. La mémoire est fermée à tout souvenir du monde ou d’elle-même, pour tout ce qui regarde la vie matérielle; mais elle se rappelle avec amour et reconnaissance les bienfaits dont je la comble tous les jours.

4. Alors cette âme chante un cantique délicieux, en s’accompagnant sur un instrument dont la prudence a si bien disposé les cordes, qu’elles rendent toutes une sainte harmonie pour la gloire et l’honneur de mon nom. Cette harmonie est produite par les grandes cordes, qui sont les puissances de l’âme, et par les petites, qui sont les sens extérieurs du corps. Elles sont toutes d’accord entre elles, ainsi que je te l’ai dit en te parlant des hommes méchants, dont tous les sens rendent un son de mort, parce qu’ils sont au pouvoir de l’ennemi, tandis que les parfaits rendent un son de vie, parce qu’ils ont pour alliées les vertus véritables, qui leur font faire des œuvres saintes.

5. Tout membre accomplit parfaitement la charge qui lui est confiée: l’œil sert à voir, l’oreille à entendre, l’odorat à sentir, le palais à goûter, la langue à s’exprimer, les mains à toucher, les pieds à marcher; et il en résulte comme un son mélodieux qui sert au prochain, à ma gloire et aux âmes pour lesquelles se font les bonnes œuvres. Tous les sens obéissent au moindre mouvement de l’âme, comme un instrument délicieux qui m’est agréable, et qui plaît aussi aux anges, et à tous ceux qui l’entendent dans la joie de leur cœur, parce que chacun profite du bien des autres.

6. Les parfaits plaisent au monde lui-même, qu’il le veuille ou ne le veuille pas, car les méchants ne peuvent s’empêcher d’entendre aussi la douceur de cette harmonie: beaucoup même en sont tellement captivés, qu’ils abandonnent la mort pour retourner à la vie. Tous mes saints ont pris des ailes par cette harmonie. Le premier qui l’ait fait entendre est mon Verbe bien-aimé, lorsqu’il a revêtu votre humanité, et que l’unissant à la divinité il a joué sur la Croix cette musique ineffable qui ravit le genre humain. Il a vaincu ainsi le démon, son adversaire, en lui ôtant le pouvoir qu’il avait eu si longtemps sur l’homme par sa faute.

7. Vous êtes tous les disciples de ce bon Maître, vous qui rendez des sens harmonieux. C’est avec sa douce méthode que les glorieux Apôtres ont conquis tant d’âmes eu semant par tout le monde cette parole qu’ils avaient apprise de mon Fils bien-aimé. C’est à la même harmonie que les martyrs, les confesseurs, les docteurs et les vierges doivent les mêmes conquêtes. La vierge Ursule fit entendre des accords si délicieux, qu’elle séduisit à elle seule onze mille vierges et une multitude d’autres âmes.

8. Ainsi font tous les saints d’une manière ou d’une autre. Qui agit en eux? Ma providence. C’est elle qui leur donne l’instrument, la science et les moyens de s’en servir. Tout ce que je fais, tout ce que je permets pendant leur vie est pour qu’ils perfectionnent leurs instruments, afin que les hommes en profitent et ne se privent pas de cette lumière qui leur est nécessaire, en l’obscurcissant par les ténèbres de l’amour-propre et du plaisir des sens.

CXLVIII.- Providence de Dieu envers ses créatures dans cette vie et dans l’autre.

1. Maintenant, ma fille bien-aimée, dilate ton cœur, et que ton intelligence contemple à la lumière de la foi avec quel amour ma providence a créé l’homme, et tout préparé pour qu’il puisse jouit de mon suprême et éternel bonheur. J’ai tout disposé pour l’âme et le corps, pour les imparfaits et pour les parfaits, pour les bons et pour les mauvais, temporellement et spirituellement, au ciel et sur la terre, dans la vie qui passe et dans celle qui ne finit jamais.

2. Dans cette vie, où vous êtes étrangers et voyageurs, je vous ai liés par les liens de la charité; car l’homme est forcément uni à son semblable. S’il veut s’en séparer en manquant de charité, il lui est uni cependant par la nécessité. Afin de vous unir par les œuvres en même temps que par l’amour, je n’ai pas donné à chacun ce qui est nécessaire à son existence, de sorte que celui qui par le péché perd l’amour du prochain ne peut s’en séparer à cause de ses besoins. Vous êtes ainsi tous liés ensemble par des actes de charité. L’ouvrier a nécessairement recours au laboureur, et le laboureur à l’ouvrier; l’un se sert de l’autre parce qu’il ne sait pas faire ce qu’il fait. De même le religieux a besoin du séculier, et le séculier du religieux; l’un ne peut agir sans l’autre: il en est ainsi du reste des hommes.

3. Ne pouvais-je pas donner à chacun tout ce qui lui est nécessaire? Si, assurément; mais j’ai voulu que chacun fût soumis à son semblable, afin que tous soient contraints de s’unir par un échange de bons services. J’ai montré la grandeur et la bonté de ma providence en eux, et ils préfèrent marcher dans les ténèbres de leur propre faiblesse.

4. Les membres de votre corps doivent vous faire rougir, car ils ont en eux l’union, qui vous manque. Quand la tête a besoin de la main, la main ne lui aide-t-elle pas sur-le-champ? Si le doigt, qui est si peu considérable dans le corps, vient à souffrir quelque chose, la tête lui refuse-t-elle son secours parce qu’elle est plus noble et plus considérable? Elle ne néglige au contraire aucun moyen de lui être utile par la vue, par l’ouïe ou par la parole. Tous les membres agissent ainsi entre eux.

5. Pourquoi l’homme orgueilleux ne fait-il pas de même lorsqu’il voit le pauvre, malade et manquant de tout? N’est-ce pas un de ses membres? Et cependant, loin de l’assister de ses biens, il ne lui fait même pas l’aumône d’une bonne parole; il n’a pour lui que des reproches, et il s’en détourne comme d’une chose qui lui donne des nausées. Il regorge de richesses, et il laisse son semblable mourir de faim, Il ne songe pas que sa cruauté déplorable est d’une odeur infecte en ma présence, et que le fond des enfers est destiné à sa corruption.

6. Ma providence secourt le pauvre d’une autre manière et c’est au poids de sa pauvreté que lui seront comptées d’abondantes richesses. Le riche au contraire sera durement repris par ma Vérité, ainsi qu’il est annoncé dans l’Évangile; et s’il ne se corrige, il entendra cette parole: J’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu; j’étais infirme et en prison, et vous ne m’avez pas visité. (S. Mt. XXV, 42).

7. Dans ce moment terrible, il lui sera inutile de dire: Je ne vous ai jamais vu, et si je vous avais vu, j’aurais tout fait pour vous bien volontiers. Ce misérable ne savait-il pas que mon Fils a déclaré dans l’Évangile que ce qui serait fait par amour pour Dieu au plus petit des hommes, il le tiendrait fait à lui-même? Ce sera donc justement qu’il partagera avec les démons un supplice éternel; car j’ai tout disposé sur la terre pour qu’il évite ce malheur.

8. Si tu contemples le ciel, tu verras avec quel ordre et quel amour ma providence a tout réglé parmi les anges et les bienheureux qui ont mérité havie éternelle par le sang de l’Agneau. Aucun ne jouit seul du bonheur que je lui ai donné, mais tous participent au bonheur de chacun, afin qu’unis par une charité parfaite, le plus grand jouisse du bonheur du plus petit, et le plus petit du bonheur du plus grand. Je dis le plus petit quant à la mesure de la béatitude, car le plus petit est aussi rassasié que le plus grand; tous à des degrés différents jouissent de la plénitude du bonheur.

9. Oh! combien la charité est forte au ciel, combien-elle unit tous les êtres en moi! Tous reconnaissent en moi la source de cette charité qu’ils ont reçue avec cette sainte crainte et ce respect que je leur ai inspirés; ils brûlent d’ardeur en moi, et comprennent toute la grandeur que je leur ai donnée.

10. C’est dans une joie ineffable que les anges communiquent avec les bienheureux, et les bienheureux avec les anges. Tous jouissent en commun de leur bonheur dans l’union de la charité la plus parfaite, et ils en ressentent une ivresse, une béatitude que l’esprit ne pourra jamais comprendre, car en moi il n’y a aucune cause de tristesse; au ciel tout est doux, l’amertume en est bannie, parce que pendant la vie et dans la mort même, ils m’ont goûté par l’amour dans la charité véritable du prochain. Qui a ordonné ces choses? C’est ma sagesse et les soins admirables de ma providence.

11. Si maintenant tu regardes le purgatoire, tu y trouveras aussi mon ineffable providence assistant les pauvres âmes qui, dans leur ignorance, Ont méconnu le prix du temps; car depuis qu’elles sont séparées du corps, elles ne peuvent plus acquérir de mérite. Ma providence permet que vous, qui êtes encore sur terre, vous puissiez les secourir par les aumônes, les jeûnes, les prières, par toutes les bonnes œuvres faites en état de grâce, et surtout par le Sacrifice que mes ministres offrent à l’Autel. Ma miséricorde veut bien que vous abrégiez ainsi le temps de leur pénitence. N’est-ce pas là une grande grâce de ma bonté?

12. Je t’ai dit tout ce j’ai fait dans l’âme pour son salut, afin que tu aimes avec passion ma providence, et que tu te révèles en elle des lumières de la foi et de la fermeté de l’espérance, que tu te dépouilles de toi-même, et qu’en toute occasion tu te confies en moi sans aucune crainte servile.

CXLIX.- Providence de Dieu envers ses serviteurs pauvres, même dans les choses temporelles.

1. Maintenant, ma fille bien-aimée, je veux te dire quelque chose des moyens que je prends à l’égard des serviteurs qui espèrent en moi, pour les assister dans leurs besoins extérieurs. Je veille sur eux avec plus ou moins de sollicitude, selon qu’ils se sont plus ou moins parfaitement dépouillés d’eux-mêmes. Ma providence cependant ne manque à aucun, mais elle protège surtout mes chers pauvres, c’est-à-dire ceux qui sont véritablement, par la volonté, pauvres d’esprit et d’intention. Car beaucoup sont pauvres contre leur volonté: ceux-là sont riches quant à la volonté, mais ils sont mendiants dans la réalité, parce qu’ils n’espèrent pas en moi et qu’ils portent contre leur gré cette pauvreté que je leur donne comme une médecine pour leur âme: la fortune eût été pour eux un mal et une cause de damnation.

2. Si mes serviteurs sont pauvres, ils ne sont pas mendiants. Le mendiant n’a pas souvent ce qui lui est nécessaire, et il souffre de grandes privations: le pauvre n’est pas dans l’abondance, mais il a le nécessaire. Je ne manque jamais à ceux qui espèrent en moi. Quelquefois, cependant, je les réduis à une certaine extrémité, afin qu’ils voient et qu’ils comprennent plus clairement que je puis et que je veux fournir à tous leurs besoins. C’est ce qui fait, qu’ils se confient davantage à ma providence, et qu’ils s’attachent avec plus d’amour à la vraie pauvreté, leur épouse.

3. Alors, par des effets merveilleux de ma bonté, le Saint Esprit, qui désire toujours les assister, pourvoit à leurs besoins extérieurs même, en inspirant aux riches la pensée de les secourir: et ainsi la vie de mes chers pauvres est alimentée par cette compassion que je donne pour eux aux serviteurs du monde.

4. Quelquefois, il est vrai, afin de fortifier leur vertu et d’éprouver leur foi et leur patience, je souffre qu’ils reçoivent des injures et des affronts. Mais celui-là même qui les insulte est forcé par ma clémence à leur donner l’aumône et à les secourir. C’est là ce que ma providence fait en général pour mes chers pauvres. D’autres fois, pour mes grands amis et mes plus fidèles serviteurs, ma providence agit sans l’intermédiaire des créatures, directement, comme tu eu as fait l’expérience.

5. Ne l’as-tu pas entendu raconter de ton Père, le bienheureux Dominique, mon glorieux serviteur? Dans les premiers temps de son Ordre, à l’heure du repas, les Frères n’avaient rien à manger; mais comme il espérait en moi, et qu’il était certain de ma providence, il dit aux Frères de s’asseoir, et quand ils eurent obéi à leur Père, je n’abandonnai pas ceux qui espéraient en moi: j’envoyai deux,anges avec des pains très blancs qui fournirent abondamment plusieurs repas. Ma providence agit ainsi sans l’intermédiaire de l’homme, et par le seul acte de ma bonté.

6. Quelquefois aussi ma providence multiplie pour eux des quantités qui étaient insuffisantes. C’est ce qui arriva pour ta compagne, la bienheureuse Agnès, qui me servit depuis son enfance jusqu’au dernier instant de sa vie avec une humilité si sincère et une si ferme espérance, qu’elle n’eut jamais la moindre inquiétude pour elle et pour sa famille. Cette chère petite pauvre n’avait pour toute fortune qu’une foi vive, lorsque la glorieuse Vierge Marie lui donna l’ordre de bâtir un beau monastère, dans un lieu souillé par des femmes de mauvaise vie. Elle n’eut aucune inquiétude et ne dit pas: Comment pourrais-je accomplir une œuvre si difficile? Elle mit en moi toute sa confiance, et bâtit avec ma providence le monastère de religieuses, où elle plaça dix huit jeunes vierges qui n’avaient d’autres choses que ce que je leur envoyais.

7. Une fois cependant je les laissai trois jours sans pain, et elles ne mangèrent que des herbes. Tu pourrais t’en étonner et me dire: Comment avez-vous permis une telle extrémité, puisque vous m’avez assuré que vous ne manquiez jamais à ceux qui espèrent en vous? Il semble que votre providence a fait défaut en cette circonstance, puisque en général l’homme ne peut vivre d’herbes seulement, surtout lorsqu’il n’est pas arrivé à une grande perfection. La bienheureuse Agnès était assez parfaite, mais nous pouvons croire que toutes ses filles ne l’étalent pas autant.

8. Je te répondrai que j’ai agi de la sorte pour leur faire aimer avec plus d’ardeur et de perfection ma providence. Les imparfaits trouvèrent dans le miracle qui sui vit un puissant moyen d’acquérir la sainte lumière de la foi. Je puis d’ailleurs, en pareille circonstance, faire en sorte que le corps profite plus d’un peu d’herbes, ou de n’importe qu’elle autre substance, que du pain qu’il recevait auparavant, et de tout autre aliment que l’homme prépare pour se nourrir, N’en as-tu pas fait toi-même l’expérience? Je puis aussi faire alors une multiplication miraculeuse.

9. Après ces trois jours de disette, ma fidèle Agnès éleva vers moi son cœur et m’adressa cette prière: Mon bien-aimé Seigneur, mon tendre Père, mon éternel Époux, ne m’avez-vous pas ordonné de retirer de leur famille ces vierges, et les avez-vous réunies dans votre maison pour les laisser mourir de faim? Bon Maître, pourvoyez donc à leurs besoins.

10. C’était moi qui lui faisais faire cette prière; je me plaisais à éprouver sa foi et à exaucer son humble demande. Pour satisfaire son cœur qui s’élevait vers moi, j’inspirai à quelqu’un la pensée de lui porter cinq petits pains et je le lui révélai. Quand celui qui venait approcha de la porte, Agnès dit à une de ses filles: Ma fille, allez au tour et apportez le pain que le Seigneur nous envoie dans sa bonté. Dès que les pains furent apportés On se mit à table, et pendant qu’elle faisait le partage, je mis dans ses mains une telle puissance, que les pains se multiplièrent si abondamment, que toutes furent rassasiées, et qu’il en resta assez sur la table pour fournir largement aux repas suivants.

11. C’est par des moyens semblables que ma providence assiste mes serviteurs et mes amis qui sont devenus non seulement pauvres volontaires, mais encore pauvres d’esprit et d’intention; car il leur servirait peu de faire comme les anciens philosophes, qui, par le désir qu’ils avaient d’acquérir une science profane, méprisaient les richesses et se faisaient volontairement pauvres, comprenant, par leur expérience ou par la lumière naturelle, que cet embarras extérieur des richesses du monde devait les empêcher d’atteindre la perfection de la science, à laquelle tendait leur intelligence comme à leur fin dernière. Mais parce que cette pauvreté volontaire n’avait pas pour motif la gloire et l’honneur de mon nom, ces philosophes ne purent avoir la vie de la grâce et la perfection; ils n’eurent en partage que la mort éternelle.