Traité de l’obéissance – Chapitre CLX, CLXI, CLXII

CLX.-  Ceux qui obéissent reçoivent le centuple et la vie éternelle.- Ce que veut dire le centuple.

1. Ma fille bien-aimée, c’est en ceux qui obéissent que s’accomplit la parole de mon aimable et doux Verbe. Pierre lui avait dit: « Maître, voici que nous avons tout laissé par amour pour vous, et que nous vous avons suivi, que nous donnerez-vous? » Mon Fils lui répondit: « Vous recevrez le centuple, et vous posséderez la vie éternelle » (S. Marc, x, 28, 30); c’est-à-dire: Pierre, vous avez bien fait, car vous ne pouviez me suivre autrement, et moi, dans cette vie, je vous donnerai le centuple.

2. Quel est, ma fille bien-aimée, le centuple que suivra la vie éternelle? que voulait dire ma Vérité? Parlait-elle des biens temporels? Non, certainement, quoique je les multiplie quelquefois pour récompenser l’aumône. De qui parle-t-elle? De celui qui donne sa volonté propre, qui est son unique chose; et pour cette unique chose je lui en donne cent, car je lui donne la charité. Pourquoi le nombre cent? parce que ce nombre est parfait, et qu’on ne peut y ajouter sans recommencer le premier nombre. De même la charité est la plus parfaite de toutes les vertus, et on ne peut y ajouter qu’en recommençant la connaissance de soi-même, et en l’augmentant de mérite jusqu’à ce qu’on soit arrivé à une nouvelle centaine. Tel est le centuple que je donne à ceux qui m’ont donné leur seule volonté par l’obéissance générale, et mieux encore par l’obéissance particulière.

3. Avec le centuple vous avez la vie éternelle; car il n’y a que la charité qui entre en maîtresse dans le ciel avec le fruit des autres vertus qui restent en dehors. Elle vient à moi, la Vie éternelle, que possèdent à jamais, les bienheureux. La foi ne l’accompagne pas; puisque les bienheureux connaissent par expérience et en vérité ce qu’ils ont cru par la foi; ils n’ont pas non plus l’espérance, puisqu’ils possèdent ce qu’ils espéraient. Il en est ainsi de toutes les autres vertus. La seule charité entre en reine, et elle me possède comme je la possède.

4. Tu vois donc que ces petits enfants de l’obéissance reçoivent le centuple et la vie éternelle, puisqu’ils reçoivent le feu de la charité, qui est représenté par le nombre cent. Et parce qu’ils ont reçu le centuple, ils vivent dans une admirable allégresse de cœur; car jamais dans la vraie charité ne se trouve la tristesse; il y règne au contraire une joie qui dilate le cœur, qui le rend généreux, sans petitesse et sans fausseté. L’âme qui est frappée de cette douce blessure ne met jamais sur le visage et sur la langue autre chose que ce qui est dans le cœur. Elle ne sert pas son prochain par hypocrisie ou par intérêt; car la charité se dévoue à toute créature, et l’âme qui la possède ne tombe jamais dans l’abattement et la tristesse; elle ne se sépare jamais de l’obéissance, et lui reste fidèle jusqu’à la mort.

CLXI.- Des misères de ceux qui n’obéissent pas.

1. Celui au contraire qui n’obéit pas dans la barque de la vie religieuse est si à charge à lui et aux autres, qu’il a dès ici-bas un avant-goût de l’enfer. Il vit toujours au milieu de la tristesse, de la honte et des remords de sa conscience; il déplaît à ses supérieurs et à son Ordre, il devient insupportable à lui-même. Vois, ma fille bien-aimée, celui qui s’est lié par un vœu à une règle et qui se fait cependant l’esclave de la désobéissance. La désobéissance devient sa maîtresse, avec sa compagne l’impatience qui est nourrie par l’orgueil; et l’orgueil, comme je l’ai dit, naît de l’amour de soi-même.

2. Il arrive alors à l’âme le contraire de ce que produit en elle la véritable obéissance. Comment celui qui désobéit pourrait-il éviter ce malheur, puisqu’il n’a pas la charité? Il faut qu’il baisse de force la tête que l’orgueil vient relever; toutes ses volontés sont en désaccord avec la volonté de la règle. Elle lui commande l’obéissance, et il aime désobéir; elle lui impose la pauvreté volontaire, et il la fuit; il possède ou convoite la richesses; elle veut la continence, la pureté, il désire les plaisirs déshonnêtes.

3. En violant ses trois vœux, ma chère fille, le religieux tombe si bas, et dans des faiblesses si honteuses, qu’il ne ressemble plus à un religieux, mais à un démon revêtu d’un corps, ainsi que je te l’ai expliqué déjà plus au long. J’ajouterai cependant quelque chose pour te faire mieux comprendre les fruits déplorables de la désobéissance, et pour te faire admirer davantage le mérite de l’obéissance.

4. Ce malheureux qui n’obéit pas est trompé par l’amour-propre. Le regard de son intelligence, qui n’est plus éclairé par la foi, se complaît dans sa volonté propre et dans les choses du monde. Il est éloigné du monde par son corps, mais il y habite par le désir. L’obéissance lui semble un fardeau; il veut désobéir pour l’éviter, et ce fardeau devient bien plus pesant, parce qu’il faut obéir ou par force, ou par amour, et il est bien plus facile d’obéir par amour que sans amour.

5. Oh! comme il est dans l’erreur! Personne ne le trompe, mais il se trompe lui-même. Il recherche le bien-être, et il ne trouve que la peine, même dans ce qu’il fait, à cause de l’obéissance qui lui est imposée. Il veut jouir et se faire une vie éternelle de cette vie passagère; la règle veut qu’il n’y soit qu’un voyageur, et qu’il ne s’arrête pas au plaisir qu’il y trouve et aux endroits qui lui sont agréables. Il doit changer, et ce changement lui est un supplice parce que sa volonté n’est pas morte et voudrait résister; mais s’il n’obéissait pas, il encourrait les châtiments de la règle, et c’est ce qui le fait souffrir continuellement.

6. Tu vois donc qu’il se trompe; en voulant fuir la peine, il en trouve une plus grande, parce que son aveuglement l’empêche de connaître la voie véritable de l’obéissance, cette voie véritable est tracée par l’obéissant Agneau, mon Fils, qui délivre de toute peine ceux qui obéissent. Lui, au contraire, suit la voie du mensonge; il espère y trouver sa consolation, et il n’y rencontre que des peines amères. Qui lui sert de guide? c’est l’amour qu’il a pour l’indépendance. Il veut, dans sa folie, surmonter les tempêtes et les flots avec ses seules forces et sa science misérable; il refuse les secours de son Ordre et de ses supérieurs.

7. Il est dans la barque de la vie religieuse, de corps seulement et non d’esprit; il l’abandonne par ses désirs, en n’observant pas les prescriptions de la règle, et les trois vœux qu’il a promis d’accomplir dans sa profession. Aussi est-il sur la mer le jouet des orages et des vents qui attaquent sa barque; il n’y est attaché que par les vêtements que portent son corps, et non son cœur: ce n’est pas un religieux, c’est un homme vêtu.

8. Cet homme même n’en a que l’apparence, et n’est pas réellement un homme; car sa vie est pire que celle de l’animal. Il ne voit pas qu’il se fatigue plus à se soutenir avec ses bras qu’avec ceux des autres; il ne s’aperçoit pas qu’il est menacé d’une mort éternelle, et que si cet habit qui l’attache encore à la barque se rompait avec sa vie, tout secours deviendrait impossible. Non, il ne voit rien, parce que les nuages de l’amour-propre qui cause sa désobéissance, le privent de la lumière, et l’empêchent de connaître son malheur. Tu vois combien son erreur est déplorable.

9. Quels fruits porte ce mauvais arbre? Des fruits de mort, car il a sa racine dans l’orgueil, qui vient de l’estime et de l’amour de soi-même. Aussi tout ce qui en sort est corrompu, les feuilles, les fleurs et les fruits. Les branches en sont gâtées. Ces branches sont au nombre de trois: l’obéissance, lit pauvreté, la chasteté. Elles partent du tronc de l’arbre, c’est-à-dire des affections de l’âme mal placées. Les feuilles que produit l’arbre sont des paroles mauvaises, qui seraient déplacées même dans la bouche d’un séculier dissolu. S’il doit annoncer l’Évangile, il le revêtira d’un beau langage et d’une forme recherchée, non pour faire germer dans les âmes cette semence de mon Verbe, mais pour faire admirer son talent.

10. Si tu examines les fleurs de cet arbre, tu sentiras leur mauvaise odeur: ce sont les pensées frivoles et coupables qu’il entretient avec plaisir, sans fuir les occasions et les lieux qui les font naître; il cherche plutôt à consommer le mal, et c’est le fruit qui tue la vie de la grâce et lui donne la mort éternelle. Et quelle infection cause ce fruit que porte la fleur de cet arbre, c’est cette puanteur de la désobéissance qui juge et condamne intérieurement la volonté des supérieurs; c’est cette corruption des conversations dangereuses qu’on recherche avec des dévotes prétendues. O malheureux, ne vois-tu pas combien cette fausse dévotion fait naître d’enfants illégitimes! Voilà ce que te produit la désobéissance. Tu n’as pas pris pour tes enfants les saintes vertus, comme le font ceux qui obéissent parfaitement.

11. Le mauvais religieux cherche à tromper son supérieur. Quand il voit qu’on lui refuse ce que sa volonté mauvaise désire, il a recours à des paroles flatteuses ou dures, à des reproches ou à des menaces. Il ne se gêne pas avec ses frères, et ne peut supporter la moindre critique de leur part. Il porte aussitôt, les fruits empoisonnés de l’impatience, de la colère, de la haine du prochain; il trouve mal ce qui a été fait pour son bien, et cette irritation bouleverse son esprit et son corps. Pourquoi n’aime-t-il pas son frère? Parce qu’il s’aime lui-même d’une manière sensuelle.

12. Il fuit sa cellule comme la peste, parce qu’il est sorti de la cellule de la connaissance de lui-même; et c’est ce qui le porte à la désobéissance et l’empêche de rester dans sa cellule véritable. Il ne veut pas paraître au réfectoire, qui lui semble un ennemi tant qu’il a de l’argent à dépenser, et il ne s’y rend que quand la nécessité l’y force.

13. Ceux qui obéissent font bien d’être fidèles à leur vœu de pauvreté, et de n’avoir rias le moyen de quitter dette douce table commune, où l’obéissance nourrit dans le calme et le repos l’âme et le corps. Ils ne cherchent point à se procurer des mets délicats comme le malheureux qui fuit le réfectoire parce qu’il y trouve tout détestable.

14. Le désobéissant tâche toujours de venir à l’Office le dernier et d’en sortir le premier; il approche de moi des lèvres, mais son cœur est bien loin. Il évite tant qu’il peut le Chapitre, par crainte des pénitences qu’on y donne; et quand il y est, il lui semble être dans une odieuse prison, et il y éprouve une honte qu’il n’a pas eue en commettant des péchés mortels. Quelle en est la raison? la désobéissance. Il ne connaît pas les saintes veilles de la prière: non seulement il néglige l’oraison mentale, mais encore il omet souvent l’Office qu’il est obligé de réciter. Comment aurait-il la charité fraternelle, puisqu’il n’aime que lui? Il n’aime pas comme les êtres raisonnables, mais comme les bêtes. Enfin, les fruits qu’il porte sont si malheureux, que ta langue ne pourra jamais le raconter.

15. O malheureuse désobéissance qui prives l’âme de la lumière de l’obéissance, et lui ôtes la paix et la vie pour lui donner la guerre et la mort! Tu l’enlèves de la barque des saintes observances pour la jeter aux flots de la mer, contre lesquels elle doit lutter seule, sans le secours de son Ordre; tu l’accables de misères, tu la fais mourir en lui enlevant la nourriture et le mérite de l’obéissance; tu l’abreuves d’amertume, tu la dépouilles de toute puissance, de tout bien, et tu la livres à toutes sortes de maux. Dès cette vie tu lui donnes l’avant-goût des plus cruels supplices; et si elle ne se corrige avant que la mort ne déchire les vêtements qui la retiennent encore à cette barque de l’obéissance, tu la conduis à la damnation éternelle avec les démons, qui tombèrent du ciel jusque dans l’abîme, parce qu’ils s’étaient révoltés contre moi. Toi qui désobéis, tu auras le même sort; car tu as été rebelle à l’obéissance; tu as jeté la clef qui devait t’ouvrir la porte du ciel; tu as ouvert avec la clef de la désobéissance la porte de l’enfer.

CLXII.- Imperfection de ceux qui vivent en religion avec tiédeur, tout en évitant le péché mortel.- Remèdes pour sortir de la tiédeur.

1. O ma fille bien-aimée, combien sont nombreux ceux qui vivent ainsi dans la barque de l’obéissance, et combien sont rares au contraire ceux qui obéissent parfaitement! Entre ces parfaits et ces malheureux, il y en a qui vivent dans leur Ordre avec négligence, sans les vertus qu’ils devraient avoir, mais aussi sans de grands défauts: leur conscience les empêche de pécher mortellement, mais leur cœur est plongé dans la tiédeur et l’engourdissement. S’ils ne font pas des efforts pour mieux observer leur règle, ils couvent de grands dangers. Ils ont besoin de se réveiller et de travailler avec courage à secouer leur langueur; car s’ils y persévèrent, ils sont exposés à bien des chutes. S’ils évitent ces chutes, ils se contenteront des apparences de la vie religieuse, dont ils s’appliqueront plus à suivre les cérémonies que l’esprit.

2. Souvent, par défaut de lumière, ils seront portés à juger témérairement ceux qui observent plus parfaitement la règle, parce qu’ils les voient accomplir avec moins d’exactitude les actes extérieurs dont ils sont si fiers. Il leur est dur de toute manière de vivre sous une règle commune; car la tiédeur leur rend pénible l’obéissance. Ces cœurs nonchalants trouvent pesants les plus légers fardeaux, et ils se fatiguent beaucoup pour recueillir bien peu; ils pèchent contre la perfection qu’ils ont embrassée et qu’ils sont tenus d’observer. S’ils font moins mal que ceux dont je te parlais, ils font cependant mal; car ils n’ont pas quitté le monde pour rester dans l’obéissance générale, mais pour ouvrir le ciel avec la clef de l’obéissance particulière, et cette clef, ils devraient l’attacher par le mépris d’eux-mêmes à la ceinture de l’humilité, et la tenir fermement avec un ardent amour.

3. Apprends, ma fille bien-aimée, que ceux-là pourraient arriver à la perfection, s’ils voulaient y travailler; car ils en sont plus près que les autres pécheurs. Mais, d’un autre côté, ils ont plus de difficultés à quitter leur imperfection que n’en ont les pécheurs à se retirer de leur état misérable. Et sais-tu pourquoi? Parce que le pécheur voit très bien qu’il fait mal; sa conscience le lui montre, mais il est affaibli par l’amour-propre, et il ne s’efforce pas de sortir des fautes dont la lumière naturelle lui fait voir le mal. Si on lui demande: N’est-ce pas mal d’agir ainsi? le pécheur répond: Oui, mais ma faiblesse est si grande, qu’il me semble que je ne puis sortir du péché. Il ne dit pas vrai; car avec mon secours il pourrait en sortir. Mais, enfin, il sait qu’il fait mal, et cette connaissance peut l’aider à se convertir, s’il veut.

4. Les tièdes, au contraire, qui ne font pour ainsi dire ni bien ni mal, ne connaissent pas l’engourdissement où ils sont et le danger qui les menace; cette ignorance les empêche de faire des efforts pour changer, et quand on cherche à les avertir, la nonchalance de leur cœur les retient dans leurs longues et tristes habitudes.

5. Quel moyen pourrait les tirer de cette inertie? Ils doivent prendre le bois de la connaissance d’eux-mêmes avec une sainte haine de l’estime et de la réputation, pour le mettre dans le feu de ma divine charité. Qu’ils renouvellent leur entrée dans la vie religieuse en épousant de nouveau l’obéissance parfaite avec l’anneau de la sainte foi, et qu’ils sortent de ce sommeil qui m’est si odieux, et qui leur est si préjudiciable; car c’est à eux surtout que s’adresse cette parole: « Malheur à vous qui êtes tièdes! Car il vaudrait mieux que vous fussiez froids. Si vous ne vous corrigez pas, je vous vomirai de ma bouche » (Ap. III,15).

6. Ceux qui restent dans l’inertie s’exposent à tomber, et ceux qui tombent encourent ma réprobation. J’aimerais mieux que vous fussiez froids en restant dans le monde, soumis à l’obéissance générale, qui est comme la glace, quand on la compare au feu de l’obéissance particulière. Si je dis que j’aimerais mieux que vous fussiez froids, ce n’est pas pour vous faire croire que je préfère la glace du péché mortel à la tiédeur de l’imperfection; non, car je ne puis vouloir le péché: le péché est un poison qui n’est pas en moi; il me déplaît tellement dans l’homme, qu’il m’est impossible de ne pas le châtier; et comme l’homme ne suffisait point à la peine que le péché mérite, j’ai envoyé le Verbe, mon Fils unique, afin qu’il pût y satisfaire dans son corps par l’obéissance.

7. Que les tièdes donc se réveillent et se livrent à de saints exercices, aux veilles, à une humble et continuelle prière, qu’ils s’appliquent à leur règle, et qu’ils imitent les patrons de la barque qui les porte. C’étaient des hommes comme eux, nés de la même manière et nourris des mêmes aliments. Dieu est maintenant le même qu’il était alors: ma puissance n’a pas faibli, ma volonté veut avec autant d’ardeur votre salut, et ma sagesse vous donnera toujours la lumière qui vous fera connaître ma Vérité. Les tièdes peuvent donc se relever s’ils le veulent, pourvu qu’ils délivrent leur intelligence des nuages de l’amour-propre, et qu’ils courent à la lumière de la foi, dans les sentiers de l’obéissance parfaite. Ils n’ont que ce moyen pour y parvenir.