Le château intérieur ou les demeures – Quatrièmes demeures

CHAPITRE I – De la différence qu’il y a entre les contentements et tendresses dans l’oraison, et les plaisirs qu’on y trouve. En quoi la pensée diffère de l’entendement. Choses utiles à ceux qui sont distraits dans l’oraison.

  1. Pour commencer à parler des Quatrièmes Demeures, j’avais grand besoin de me recommander au Saint-Esprit comme je l’ai fait ; je l’ai supplié de dire désormais à ma place quelque chose des Demeures suivantes afin que vous le compreniez, car nous commençons à entrer dans les choses surnaturelles, et il est extrêmement difficile de les faire entendre si Sa Majesté ne s’en charge point, comme elle le fit, d’ailleurs, quand j’écrivis tout ce qui m’avait été donné de comprendre jusqu’alors, il y a plus ou moins quatorze ans. Il me semble avoir un peu plus de lumières sur les faveurs que le Seigneur accorde à quelques âmes, mais il est bien différent de savoir en parler : plaise à Sa Majesté de le faire, s’il doit s’ensuivre un certain bien, et sinon, non.
  2. Ces Demeures étant déjà plus proches de celle qu’habite le Roi, elles sont d’une grande beauté, on y voit et on y entend des choses si délicates que l’intelligence est incapable d’en donner une idée si juste qu’elle ne soit encore bien obscure pour ceux qui n’en ont pas l’expérience ; ceux-là comprendront très bien, spécialement ceux dont l’expérience est grande. On croira que pour atteindre ces Demeures il faut avoir vécu très longtemps dans les autres, mais bien qu’à l’ordinaire il faille être passé par celles dont nous venons de parler, cette règle n’est pas absolue, comme vous l’avez sans doute entendu dire souvent ; car ces biens qui Lui appartiennent, le Seigneur les donne quand il veut, comme il veut, et à qui il veut, sans faire tort à personne.
  3. Il est rare que les bêtes venimeuses pénètrent dans ces Demeures, et si elles y entrent, elles ne font pas de mal, l’âme y gagne plutôt. J’estime bien préférable qu’elles entrent et nous fassent la guerre à ce degré l’oraison ; s’il n’y avait point de tentations le démon pourrait se servir, pour nous leurrer, des plaisirs que Dieu accorde, et nuire plus grièvement à l’âme qui a moins à gagner lorsqu’elle n’est pas tentée ; le moins qu’il puisse faire est d’écarter de cette âme tout ce qui peut lui acquérir des mérites, et la laisser dans un ravissement continuel. Or, quand il est continuel, je ne crois pas qu’il soit sûr, il me semble impossible que l’esprit du Seigneur soit toujours en nous, durant cet exil.
  4. Mais je vous ai dit que je parlerais ici de la différence entre les contentements qu’on trouve dans l’oraison, ou les plaisirs. Je crois qu’on peut appeler contentement ce que nous obtenons nous-même par la méditation et nos prières à Notre-Seigneur, cela procède de notre nature, avec, tout de même, l’aide de Dieu, car dans tout ce que je dis il faut comprendre que nous ne pouvons rien sans Lui ; mais le contentement procède de l’acte vertueux même que nous accomplissons, il nous semble l’avoir gagné par notre travail, et nous sommes contents, à juste titre, de nous être appliqués à ces choses. Mais tout bien considéré, bien des choses qui peuvent advenir sur terre peuvent nous causer le même contentement. Ainsi, une grande fortune qui nous échoit soudain, voir soudain une personne que nous aimons beaucoup, réussir une affaire importante, une grande chose, que tout le monde approuve ; la femme, aussi, à qui on a annoncé la mort de son mari, de son frère, ou de son fils, et qui le voit arriver, vivant. J’ai vu de grands contentements faire verser des larmes, cela m’est même arrivé quelquefois. Ces contentements sont naturels et il me semble qu’il en est de même de ceux que nous inspirent les choses de Dieu ; ils sont seulement de plus noble lignée, sans toutefois que les autres soient mauvais. Enfin, ils partent de notre nature elle-même et s’achèvent en Dieu. Les plaisirs partent de Dieu, notre nature les ressent, et elle en jouit autant que peuvent jouir les personnes dont j’ai parlé, et beaucoup plus. Ô Jésus ! Que je voudrais pouvoir m’expliquer à ce sujet ! Il me semble entendre qu’il y a là des différences certaines, et je n’ai pas la science de me faire comprendre ; plaise au Seigneur d’y pourvoir.
  5. Je me rappelle soudain un verset que nous récitons à Prime à la fin du premier psaume ; la fin du verset dit : Cum dilatasti cor meum (Ps 118,32). Cela suffira à ceux qui ont une grande expérience de ces faveurs pour comprendre quelle différence il y a entre les unes et les autres ; mais un plus ample exposé est nécessaire à ceux qui ne l’ont point. Les contentements dont j’ai parlé ne dilatent pas le cœur, ils semblent même à l’ordinaire, le serrer un peu, bien qu’il soit tout content de voir ce qui se fait pour Dieu ; mais des larmes angoissées jaillissent, qui semblent en quelque sorte causées par la passion. Je ne sais pas grand- chose de ces passions de l’âme, ma gaucherie est grande, sinon je me ferais peut-être comprendre, je montrerais ce qui procède de la sensualité et de notre nature ; je saurais m’expliquer, moi qui suis passer par là, si je comprenais. A toutes fins, le savoir et l’instruction sont de grandes choses.
  6. Je dis ce que je sais par expérience de cet état, de ces régals et contentements dans la méditation ; si la Passion commençait à me faire pleurer, j’étais incapable de m’arrêter jusqu’à ce que j’en eusse la tête cassée ; de même, si je pleurais mes péchés Notre-Seigneur me faisait ainsi une fort grande faveur, mais je ne veux pas examiner pour le moment ce qui vaut le mieux, des contentements ou des plaisirs ; je voudrais seulement pouvoir dire quelle différence il y a entre eux. Ces larmes et ces désirs sont souvent favorisés par la nature et la disposition du moment ; mais, enfin, comme je l’ai dit, quoi qu’il en soit, ils aboutissent à Dieu. C’est hautement appréciable, si l’humilité est là pour nous faire comprendre que nous ne sommes pas meilleurs pour cela ; nous ne pouvons pas comprendre si tous ces effets sont causés par l’amour, mais s’il en est ainsi, c’est un don de Dieu. La plupart des âmes éprouvent cette sorte de ferveur dans les Demeures précédentes, car leur entendement est presque toujours en action, elles l’emploient à réfléchir, à méditer : elles sont en bonne voie, car on ne leur a pas accordé davantage, mais elles feraient bien de se consacrer par moments à accomplir des actes, à louer Dieu, à se réjouir de sa bonté, à le voir semblable à Lui-même, à souhaiter son honneur et sa gloire : cela, de leur mieux, car c’est un excellent moyen d’éveiller la volonté. Et qu’elles veillent bien, lorsque le Seigneur leur donnera ces sentiments, à ne pas les faire taire pour achever leur méditation ordinaire.
  7. Comme je me suis longuement étendue, ailleurs, sur ce sujet (Autobiographie, chap.12), je n’en parlerai pas ici. Je veux absolument que vous sachiez que pour beaucoup avancer sur ce chemin et monter aux Demeures que nous désirons atteindre, il ne s’agit pas de beaucoup penser, mais de beaucoup aimer ; donc, tout ce qui vous incitera à aimer davantage, faites-le. Nous ne savons peut-être pas ce que c’est qu’aimer, je n’en serais pas très étonnée ; or il ne s’agit pas de goûter le plus grand plaisir, mais d’avoir la plus forte détermination de désirer toujours contenter Dieu, de chercher, autant que possible, à ne pas l’offenser, de le prier de faire toujours progresser l’honneur et la gloire de son Fils, et grandir l’Église Catholique. Telles sont les marques de l’amour, mais ne croyez pas qu’il s’agisse de ne pas penser à autre chose, et que si vous êtes un peu distraite, tout est perdu.
  8. Ces tumultes de la pensée m’ont parfois bien oppressée ; depuis un peu plus de quatre ans, j’ai enfin compris, par expérience, que la pensée, ou, pour mieux me faire comprendre, l’imagination, n’est pas l’entendement ; je l’ai demandé à un homme docte, il m’a dit qu’il en était ainsi, pour ma plus grande satisfaction. Comme l’entendement est l’une des facultés de l’âme, il m’était dur de le voir parfois si papillonnant ; il est habituel que la pensée s’envole soudain, Dieu seul peut la lier ; quand il nous lie ainsi, nous avons l’impression d’être, en quelque sorte, déliés de notre corps. Je voyais, quant à moi, les facultés de l’âme occupées en Dieu, recueillies en Lui, tandis que d’autre part là pensée s’agitait : j’en était tout hébétée.
  9. Ô Seigneur ! Tenez-nous compte de tout ce que nous endurons sur ce chemin, par manque de connaissance ! Le malheur, c’est que faute de songer qu’il faille savoir autre chose que de penser à vous, nous ne savons même pas interroger ceux qui le savent, nous n’avons pas idée de ce qu’il faut leur demander, et nous subissons de terribles épreuves, faute de nous comprendre ; et ce qui n’est pas mauvais, mais bon, nous le jugeons très coupable. De là proviennent les afflictions de bien des gens qui pratiquent l’oraison et se plaignent d’épreuves intérieures, du moins, souvent, ceux qui manquent d’instruction ; et viennent les mélancolies, et la ruine de la santé ; ils en arrivent à tout abandonner et ne considèrent pas qu’il existe un monde intérieur ici-bas. De même que nous ne pouvons pas retenir le mouvement du ciel qui va vite, à toute vélocité, nous ne pouvons pas davantage retenir notre pensée, nous lui adjoignons toutes les facultés de notre âme, nous croyons que nous sommes perdues et que nous faisons mauvais usage du temps que nous passons devant Dieu. Mais l’âme, d’aventure, est tout unie à Lui dans les très proches Demeures tandis que la pensée, encore aux alentours du château, en proie à mille bêtes féroces et venimeuses, acquiert des mérites par ces souffrances ; cela ne doit donc pas nous troubler, ni nous inciter à abandonner ; car c’est ce que prétend le démon Pour la plupart, toutes nos inquiétudes et nos épreuves viennent de ce que nous ne nous comprenons pas.
  10. En écrivant ceci, je considère ce qui se passe dans ma tête, ce grand bruit dont j’ai parlé au début et qui me rendait à peu prés incapable d’obéir à l’ordre d’écrire qui me fut donné. J’ai l’impression d’avoir dans la tête beaucoup de fleuves torrentueux qui s’écroulent en cataractes, beaucoup de petits oiseaux et de sifflements, et cela, non pas dans les oreilles, mais dans la partie supérieure de la tête, où, dit-on, se trouve la partie supérieure de l’âme. J’ai insisté là-dessus, car il m’a semblé que le grand mouvement de l’esprit vers le haut montait avec vélocité. Plaise à Dieu que je me rappelle d’en dire la cause quand je parlerai des Demeures suivantes, il ne sied pas de le faire ici, et il ne serait pas surprenant que le Seigneur ait voulu me donner ce mal de tête pour me le faire mieux comprendre ; car malgré le tumulte qui y règne, cela ne me gêne ni dans l’oraison, ni pour m’exprimer mais l’âme est tout entière dans sa quiétude, dans son amour dans ses désirs, et dans la claire connaissance.
  11. Mais si la partie supérieure de l’âme est dans la partie supérieure de la tête, comment se fait-il qu’elle ne soit pas troublée ? Je l’ignore, mais je sais que ce que je dis est vrai. On en souffre quand l’oraison ne s’accompagne pas de suspension des sens, car alors, tant que la suspension ne cesse point, on ne ressens aucun mal, mais c’eût été un fort grand mal de tout abandonner à cause de cet inconvénient. Il n’est donc pas bon de nous laisser troubler par nos pensées, ni d’y accorder la moindre importance ; ainsi si elles nous viennent du démon, il y renoncera ; et si cela provient, comme c’est le cas, ainsi que d’autre conséquences, de la misère : où nous a laissées péché d’Adam, prenons patience, soufrons tout pour l’amour de Dieu ; car nous sommes également assujetties à manger et à dormir, nous ne pouvons l’éviter, et c’est une fort grande épreuve.
  12. Reconnaissons notre misère, et souhaitons aller là où personne ne nous méprisera (Ct 8,1). Je me rappelle parfois avoir entendu l’Épouse du Cantique le dire, je ne trouve vraiment rien dans toute notre vie qui justifie mieux ces paroles, car tous les mépris et épreuves de la vie me semblent peu de chose comparés à ces combats intérieurs. Nous pouvons supporter n’importe quel trouble et n’importe quelle guerre à condition de trouver la paix chez nous, comme je l’ai déjà dit ; mais lorsque nous voulons nous reposer des mille épreuves du monde, lorsque le Seigneur veut nous préparer ce lieu de repos, il est fort pénible, presque intolérable, que l’obstacle soit en nous-mêmes. C’est pourquoi, Seigneur, conduis-nous là où ces misères ne nous méprisent point, car elles semblent parfois se moquer de l’âme ! Le Seigneur l’en délivre dés cette vie lorsqu’elle a atteint la dernière Demeure, comme nous le : dirons si Dieu veut.
  13. Ces misères ne vous causeront pas à vous toutes autant de peine qu’à moi, elles ne s’attaqueront pas à vous comme à moi, qui suis vile, car on eût pu croire que je voulais moi-même me venger de moi. Songeant qu’il est possible que vous subissiez vous aussi ce qui me fut si pénible, je vous en parle sans cesse, partout, avec l’espoir de parvenir une seule fois à vous faire comprendre que c’est inévitable et que vous ne devez ni vous en inquiéter ni vous en affliger ; laissons aller ce traquer de moulin, contentons-nous de moudre notre farine sans que cessent d’agir la volonté et l’entendement.
  14. Cette gêne est plus ou moins importante, selon notre état de santé et le moment. Qu’elle souffre donc la pauvre âme, bien qu’elle n’ait pas commis de faute ; elle en commettra d’autres, il est donc juste que nous prenions patience. Et puisque ce que nous lisons, ce qu’on nous conseille, ne suffit pas à nous persuader de ne pas faire cas de ces pensées, nous qui savons peu de chose, il ne me semble pas que tout le temps que je passe à mieux vous expliquer tout cela et à vous consoler, si tel est votre cas, soit du temps perdu. Cela ne servira toutefois pas à grand-chose jusqu’à ce que le Seigneur veuille nous éclairer. Mais il est nécessaire, Sa Majesté le veut, que nous prenions des mesures et que nous nous connaissions, pour ne pas accuser notre pauvre âme de ce que font notre faible imagination, notre nature, et le démon.

CHAPITRE II – Suite du même sujet. Des plaisirs spirituels, et comment on doit les obtenir sans les rechercher : une comparaison aide à comprendre.

  1. Dieu secourable, dans quoi me suis-je fourrée ! J’avais déjà oublié ce dont je parlais, car les affaires et ma santé m’obligent à m’interrompre au meilleur moment ; et comme je n’ai guère de mémoire, tout doit être en désordre, faute de pouvoir me relire. Il se peut d’ailleurs que tout ce que je dis ne soit que désordre ; du moins est-ce mon impression. Il me semble avoir déjà parlé des consolations spirituelles, qui parfois, quand s’y mêlent nos passions, provoquent une frénésie de sanglots ; certaines personnes m’ont même dit que leur cœur se serre, qu’il s’ensuit même des mouvements extérieurs auxquels elles ne peuvent résister, si forts que le sang leur sort par les narines, et autres choses aussi pénibles. Je ne puis rien dire faute d’être passée par là, mais il doit s’ensuivre de la consolation ; car, comme e le dis, tout aboutit au désir de contenter Dieu et de jouir de Sa Majesté.
  2. Il en va tout autrement de ce que j’appelle les plaisirs de Dieu, et que j’ai nommé ailleurs oraison de quiétude, comme le comprendront celles d’entre vous qui y ont goûté, par la miséricorde de Dieu. Pour mieux comprendre, supposons que nous voyions deux fontaines qui emplissent d’eau deux bassins : je ne trouve rien qui se prête mieux que l’eau à l’explication de certaines choses spirituelles, pour une raison : je sais peu de choses, nul talent ne me vient en aide, mais j’aime tant cet élément que je l’ai considéré avec plus d’attention que toute autre chose. Car dans tout ce qu’un si grand Dieu, si savant, a créé, il doit y avoir de nombreux secrets dont nous ne pouvons tirer le même profit que ceux qui les comprennent ; je crois pourtant qu’il y a plus qu’on ne peut comprendre dans chaque petite chose que Dieu a créée, ne serait-ce qu’une petite fourmi.
  3. Ces deux bassins s’emplissent d’eau par des moyens différents ; pour l’un elle est amenée artificiellement de loin par de nombreux aqueducs, l’autre a été creusé à la source même de l’eau, et il s’emplit sans bruit. Si la source est aussi abondante que celle dont nous parlons, lorsque le bassin est plein, il en déborde un grand ruisseau ; il n’y a pas besoin d’artifices, peu importerait la ruine de l’aqueduc, l’eau jaillit toujours du même point. Telle est la différence : celle qui vient par les aqueducs s’assimile, ce me semble, aux contentements qu’on obtient par la méditation ; nos pensées nous les procurent, en nous aidant des choses créées pour méditer par un effort de l’entendement, et comme elle vient, enfin, de notre industrie, c’est avec bruit qu’elle répand quelque chose de profitable dans l’âme, comme je l’ai dit.
  4. Dans l’autre bassin, l’eau naît de la source même, qui est Dieu ; donc, comme Sa Majesté le veut quand Sa volonté est d’accorder une faveur surnaturelle, elle émane avec une quiétude immense et paisible du plus intime de nous-même, je ne sais où, ni comment il se fait que ce contentement et cette délectation ne se ressentent pas dans le cœur comme les joies d’ici-bas, du moins au début, car ils finissent par tout inonder ; cette eau se répand dans toutes les Demeures et toutes les puissances, elle atteint enfin le corps ; c’est pourquoi j’ai dit qu’elle commence en Dieu et finit en nous ; car vraiment, comme le verra quiconque l’éprouvera, l’homme extérieur tout entier jouit de ce plaisir et de cette douceur.
  5. Tout en écrivant, je considérais tout à l’heure que le verset que j’ai cité : Dilatasti cor meum, dit que le cœur s’est dilaté ; il ne me semble pourtant pas que cela prenne naissance dans le cœur, mais en un point encore plus intérieur, comme en quelque chose de très profond. Je pense que ce doit être le centre de l’âme, comme je l’ai compris depuis et le dirai pour finir ; car vrai, je vois en nous des mystères qui m’émerveillent souvent. Combien d’autres doit-il y en avoir ! Ô mon Seigneur et mon Dieu, que vos grandeurs sont grandes ! Nous nous conduisons ici-bas comme de naïfs petits bergers, nous croyons saisir quelque chose de vous, et ce doit être moins que rien, puisqu’il y a déjà en nous-même de grands mystères que nous ne comprenons pas. Moins que rien, par rapport à l’immensité qui est en Vous : je ne dis pas que vos grandeurs que nous voyons ne soient pas grandes même ce que nous pouvons saisir de vos œuvres.
  6. Pour en revenir au verset, s’il peut éclairer, ce me semble, ce que j’écris ici, c’est à propos de cette dilatation ; car il apparaît que lorsque cette eau céleste commence à couler de la source dont je parle au plus profond de nous, on dirait que tout notre intérieur se dilate et s’élargit, et on ne saurait exprimer tout le bien qui en résulte, l’âme elle-même ne peut comprendre ce qui lui est donné. Elle respire un parfum, disons-le maintenant, comme s’il y avait dans cette profondeur intérieure un brasero sur lequel on jetterait des parfums embaumés : on ne voit pas la braise, on ne sait où elle est, mais sa chaleur et la fumée odorante pénètrent l’âme tout entière, et même, comme je l’ai dit, le corps en a fort souvent sa part. Attention, comprenez-moi, on ne sent pas de chaleur, on ne respire pas une odeur, c’est chose plus délicate que ces choses-là, mais cela peut vous aider à comprendre, et les personnes qui n’en ont pas l’expérience sauront que cela se produit vraiment ainsi, qu’on le comprend plus clairement que je ne l’exprime. Ce n’est pas un de ces cas où l’on puisse se faire illusion, puisque nos plus grands efforts ne pourraient rien obtenir ; cela même nous prouve que ça n’est pas d’un métal courant, mais l’or infiniment pur de la sagesse divine. Ici, ce me semble, les puissances ne sont pas unies, mais ravies, et comme étonnées, elles considèrent tout cela.
  7. Il se peut qu’à propos de ces choses intérieures je sois en contradiction avec ce que j’ai déjà dit ailleurs. Il n’y a rien de surprenant, car depuis prés de quinze ans que je les ai écrites, il se peut que le Seigneur m’ait donné plus de lumières sur ces choses que je n’en avais alors, mais aujourd’hui comme alors, je puis me tromper en tout, mais je ne saurais mentir ; par la miséricorde de Dieu, je souffrirais plutôt mille morts ; je dis ce que je comprends.
  8. Il me semble bien que la volonté doive être unie avec celle de Dieu d’une façon ou d’une autre, mais c’est aux effets et aux œuvres qui s’ensuivent qu’on reconnaît la vérité de cette oraison ; il n’est meilleur creuset pour l’éprouver. C’est une fort grande faveur de Dieu que de la reconnaître quand on la reçoit, c’en est une très grande si on ne retourne pas en arrière. Vous voudrez donc, mes filles, chercher à obtenir cette oraison, et vous avez raison, car, comme je l’ai dit, l’âme ne pourra jamais mesurer les grâces que le Seigneur lui accorde alors, et l’amour avec lequel il la rapproche encore de Lui ; vrai, vous voudriez bien savoir comment nous obtiendrons cette faveur. Je vais vous dire ce que j’ai compris à ce sujet.
  9. Ne parlons pas de l’heure où le Seigneur consent à l’accorder : c’est au gré de Sa Majesté, uniquement. Elle a ses raisons, nous n’avons pas à nous en mêler. Lorsque vous aurez fait tout ce qu’on accomplit dans les précédentes Demeures, de l’humilité, de l’humilité ! C’est elle qui persuade le Seigneur de nous accorder tout ce que nous attendons de lui ; vous reconnaîtrez en tout premier lieu que vous la possédez à ce que vous ne croirez pas mériter ces faveurs et saveurs du Seigneur, ni jamais les connaître de votre vie. En ce cas, objecterez-vous, comment les obtient-on sans les chercher ? Je réponds que le meilleur moyen est celui que je vous ai dit, ne pas les rechercher, pour les raisons suivantes. La première, c’est qu’il faut d’abord, pour cela, aimer Dieu sans intérêt. La seconde, c’est qu’il y aurait certain manque d’humilité à penser que nos misérables services pourraient nous valoir quelque chose d’aussi grand. La troisième, c’est que la vraie manière de nous y préparer est le désir de souffrir et d’imiter le Seigneur. La quatrième, c’est que Sa Majesté n’est pas obligée de nous l’accorder, comme elle l’est de nous accorder le ciel si nous observons ses commandements, car nous pouvons nous sauver sans cela, Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient, et qui l’aime vraiment ; c’est vrai, je le sais, je connais des gens qui suivent la voie de l’amour comme ils le doivent, uniquement pour servir leur Christ crucifié, et non seulement ils ne lui demandent pas de plaisirs spirituels et n’en désirent pas, mais ils le supplient de ne pas leur en donner en cette vie ; c’est la vérité. La cinquième, c’est que nous travaillerions en vain, car cette eau ne peut être amenée par les aqueducs comme la précédente, et si elle ne peut couler de source, il ne nous sert pas à grand-chose de nous fatiguer. Je veux dire que pour beaucoup que nous méditions, pour beaucoup que nous nous pressurions jusqu’à nous tirer des larmes cette eau ne vient pas de là. Dieu ne la donne qu’à qui il veut et souvent au moment où l’âme y pense le moins.
  10. Nous sommes à Lui, mes sœurs, qu’il fasse de nous ce qu’il voudra, qu’il nous conduise par la voie qui lui plaira. Je crois bien que si nous nous humilions et détachons vraiment, (je dis vraiment, il ne suffit pas que ce soit en pensée, nos pensées nous trompent souvent, mais nous devons être entièrement détachées), le Seigneur ne manquera pas de nous accorder cette faveur, et bien d’autres encore que nous ne saurions désirer. Qu’il soit loué et béni à jamais. Amen.

CHAPITRE III – De l’oraison de recueillement que le Seigneur accorde la plupart du temps avant celle dont il vient d’être parlé. De ses effets, et de ce qui reste à dire de l’oraison précédente.

  1. Les effets de cette oraison sont nombreux ; j’en dirai quelques-uns. En premier lieu, je parlerai d’une autre forme d’oraison qui la précède presque toujours, mais, comme je l’ai déjà fait ailleurs (Autobiographie, chap.16 ; Le chemin de la Perfection, chap. 28 et 29) je serai brève : il s’agit d’un recueillement qui me semble, lui aussi, surnaturel, car il ne consiste pas à rester dans l’obscurité, ni à fermer les yeux, ni en quoi que ce soit d’extérieur, puisque sans le vouloir, on ferme les yeux et on désire la solitude ; il semble qu’on construise sans artifice l’édifice de l’oraison dont j’ai parlé ; car ces sens et ces choses extérieures paraissent perdre peu à peu leurs droits et l’âme reprendre les siens, qu’elle avait perdus.
  2. On dit que l’âme entre en elle-même : on dit aussi qu’elle monte au-dessus d’elle-même. Je ne saurais éclairer moindrement ce langage, j’ai le tort de penser que vous devez comprendre celui dans lequel je m’exprime alors que je ne parle peut-être que pour moi. Estimons que ces sens et ces puissances dont j’ai déjà dit qu’ils sont les habitants de ce château, comparaison qui m’aide à m’expliquer, sont sortis, et vivent depuis des jours et des années avec des étrangers, ennemis de ce château ; ils se voient perdus et ils s’en rapprochent, mais sans arriver à s’y introduire, car l’habitude qu’ils ont prise est forte, mais ils ne sont plus des traîtres, et rôdent aux alentours. Lorsqu’il voit leur bonne volonté, le grand Roi qui habite ce château veut les ramener à Lui, dans sa grande miséricorde, en bon pasteur ; par un sifflement si doux que c’est à peine s’ils l’entendent, il cherche à leur faire reconnaître sa voix afin qu’ils ne se croient plus perdus, mais retournent à leur demeure. Et ce sifflement du pasteur a une telle puissance qu’ils abandonnent les choses extérieures qui aliénaient leur raison, et rentrent dans le château.
  3. Il semble ne l’avoir jamais mieux fait comprendre : quand nous cherchons Dieu en nous-même, (on l’y trouve mieux et plus efficacement que dans les créatures, comme le dit saint Augustin qui l’a trouvé là, après l’avoir cherché en beaucoup d’endroits), cette grâce, si Dieu nous la fait, nous est d’un grand secours. Ne songez pas que nous y parvenions à l’aide de l’entendement, en nous appliquant à penser que Dieu est en nous, ni à l’aide de l’imagination, en l’imaginant en nous. C’est là une bonne, une excellente manière de méditation, basée sur la vérité, puisqu’il est vrai que Dieu est en nous-même ; cela, chacun de nous peut le faire, (bien entendu, comme toutes choses, avec la faveur du Seigneur), mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ce dont je parle est différent ; parfois, avant de commencer à penser à Dieu, ces gens sont déjà dans le Château ; sans que je sache où ni comment, ils ont entendu le sifflement de leur Pasteur ; ce ne fut pas par l’ouïe, car on n’entend rien, mais on ressent très manifestement un doux recueillement intérieur ; ceux qui en ont l’expérience le sauront, mais je ne puis l’expliquer plus clairement. Je crois avoir lu que le hérisson ou la tortue rentrent ainsi en eux-mêmes ; celui qui l’a écrit devait bien comprendre ce dont il est question. Toutefois ces animaux rentrent quand ils le veulent, tandis que ce recueillement ne s’obtient pas à volonté, mais lorsque Dieu veut nous accorder cette grâce. M’est avis que si Sa Majesté l’accorde, c’est à des personnes qui renoncent déjà aux choses du monde. Je ne dis pas que ceux que leur état retient dans le monde s’en éloignent effectivement, ils ne le peuvent point, mais leur désir, qui les invite particulièrement à être attentifs aux choses intérieures, s’en écarte ; je crois donc que si nous voulons faire place à Sa Majesté, elle ne donnera pas que cela à ceux qu’Elle appelle à monter plus haut.
  4. Ceux qui découvriront cela en eux loueront Dieu avec ardeur, et leurs actions de grâces les disposeront à recevoir de plus grandes faveurs. Cela les disposera à écouter, comme le conseillent certains livres, en s’efforçant de ne point réfléchir, mais à être attentifs à ce que le Seigneur opère dans l’âme ; toutefois, si Sa Majesté n’a pas commencé à nous absorber en Elle, je n’arrive pas à comprendre comment la pensée peut s’arrêter sans plus de dommage que de profit ; ce fut toutefois un sujet de querelle fort discuté entre quelques spirituels ; quant à moi, je confesse mon manque d’humilité, car jamais je ne me suis ralliée aux raisons qu’ils m’ont données. L’un d’eux m’a allégué certain livre du saint Fr. Pierre d’Alcantara, dont je crois qu’il est un saint, et à qui je me soumettrais, car je sais qu’il savait ce dont il parlait ; nous l’avons lu, et il dit la même chose que moi, néanmoins pas dans les mêmes termes ; mais d’après ce qu’il dit on comprend que l’amour doit être déjà éveillé. Il se peut que je me trompe, mais voici mes raisons.
  5. La première : dans ce travail spirituel, celui qui pense le moins et veut le moins obtient plus ; ce que nous devons faire, c’est demander comme le font de pauvres nécessiteux devant un grand et riche empereur ; ensuite, baisser les yeux et attendre humblement. Quand par ses voies secrètes il semble nous faire comprendre qu’il nous écoute, alors, il convient de nous taire dès lors qu’il nous permet de rester prés de Lui, il n’est pas mauvais de tâcher de ne pas agir avec l’entendement, si nous le pouvons, dis-Je. Mais si nous n’avons pas encore le sentiment que ce Roi nous écoute, qu’il nous voit, nous n’allons pas rester là, tout nigauds, ce qui arrive souvent à l’âme forte quand elle s’est efforcée à faire taire l’entendement ; elle se trouve dans une bien plus grande sécheresse, et d’aventure, l’imagination est plus inquiète quand elle s’est fait violence pour ne penser à rien ce que veut le Seigneur, c’est que nous le priions et que nous considérions que nous sommes en sa présence, il sait, lui, ce qui nous convient. Je ne puis me résoudre à user de moyens humains en des choses où Sa Majesté semble avoir imposé des limites et qu’Elle semble vouloir se réserver ; il en est toutefois beaucoup d’autres que nous pouvons pratiquer avec son aide, qu’il s’agisse de pénitences, d’œuvres, d’oraison, autant que notre misère nous le permet.
  6. Seconde raison : toutes ces œuvres intérieures sont douces et pacifiques, et faire quelque chose de pénible fait plus de tort que cela ne cause de profit. J’appelle pénible toute violence que nous voudrions nous faire, comme ce le serait de retenir notre souffle ; que l’âme s’abandonne donc dans les mains de Dieu, pour qu’il fasse d’elle ce qu’il veut, avec le moindre souci possible de ses intérêts, et le plus grand abandon à la volonté de Dieu. La troisième raison est que le soin même que nous avons de ne penser à rien excitera peut-être la pensée à beaucoup penser. La quatrième est que Dieu, essentiellement, tient pour agréable que nous nous souvenions de son honneur et de sa gloire, et que nous nous oubliions nous-mêmes, notre profit, notre bien-être, notre bon plaisir. S’oublie-t-il lui- même, celui qui, fort soucieux, n’ose remuer, qui ne permet même pas à son entendement ni à ses désirs d’être mus du désir d’une plus grande gloire de Dieu, ni de se réjouir de la gloire qui est la sienne ? Quand Sa Majesté veut que l’entendement se taise, Elle l’occupe autrement, et projette sur nos connaissances des lumiéres tellement au-dessus de ce que nous pouvons atteindre qu’il en est tout absorbé, et, sans savoir comment, il se trouve bien mieux instruit que par tous les efforts que nous faisons pour l’aneantir. Dieu nous a donné les puissances pour nous en servir, elles ont leur prix, nous n’avons pas à les enchanter, mais à les laisser faire leur office, jusqu’à ce que Dieu leur en donne un autre, plus important.
  7. A ma connaissance, ce qui convient mieux à l’âme que le Seigneur a bien voulu introduire en cette Demeure, c’est de faire ce que j’ai dit ; sans violence et sans bruit, qu’elle cherche à empêcher l’entendement de discourir, mais non à le suspendre, et ainsi de la pensée ; sauf qu’il lui est bon de se rappeler qu’elle est devant Dieu, et qui est ce Dieu. Si ce qu’elle sent en elle la ravit, à la bonne heure ; mais que l’entendement ne cherche pas à comprendre ce qui se passe : c’est accordé à la volonté. Qu’il laisse donc l’âme en jouir sans autre activité que quelques paroles amoureuses, car bien que dans cet état nous ne cherchions pas à ne penser à rien, cela arrive souvent, mais brièvement.
  8. J’ai :dit ailleurs (Chemin de la Perfection, chap. 31) la raison pour laquelle dans cette forme d’oraison dont j’ai parlé au commencement de cette Demeure, (j’ai parlé de l’oraison de recueillement en même temps que de celle dont je devais parler en premier, bien qu’elle soit fort inférieure à celle des plaisirs spirituels que donne Dieu, mais seulement le premier pas pour y atteindre ; car dans l’oraison de recueillement il ne faut pas abandonner la méditation, ni l’action de l’entendement lorsque l’eau coule de source, sans que les aqueducs l’amènent), l’entendement se modère ou est contraint te se modérer, lorsqu’il voit qu’il ne comprend pas ce qu’il voudrait, et qu’il va de-ci de-là comme un insensé qui n’à ses assises nulle part. La volonté est si bien établie en son Dieu quelle s’afflige fort de ce tapage ; l’âme n’a donc pas besoin d’en faire cas, elle y perdrait beaucoup de ses jouissances : elle n’a qu’à abandonner, et s’abandonner, elle, dans les bras de l’amour ; Sa Majesté lui enseignera ce qu’elle doit faire en cet état où elle n’a guère qu’à se juger indigne d’un si grand bien, et à se confondre en actions de grâce.
  9. Pour traiter de l’oraison de recueillement, j’ai omis les effets, ou signes, qui caractérisent les âmes auxquelles Dieu Notre-Seigneur accorde cette oraison. Ainsi, on y perçoit clairement une dilatation ou élargissement de l’âme, comme si l’eau qui coule d’une source ne pouvant s’écouler, le réservoir lui même était fabriqué d’un matériau tel que l’édifice s’agrandirait à mesure qu’il jaillirait plus d’eau ; c’est ce qu’on remarque dans cette oraison, avec bien d’autres merveilles que Dieu accomplit dans l’âme : il l’habilite et la dispose pour que tout tienne en elle. Ainsi, cette suavité et cet élargissement intérieurs sont perceptibles à ceci que l’âme n’est plus aussi liée que naguère par les choses du service de Dieu, mais beaucoup plus au large. Ainsi, elle n’est plus oppressée par la frayeur de l’enfer, car tout en ayant un plus grand désir de ne point offenser Dieu (ici, elle perd sa peur servile), elle a grande confiance de jouir de lui un jour. La crainte qu’elle eut de détruire sa santé en faisant pénitence, elle la rejette entièrement en Dieu ; ses désirs de se mortifier s’accroissent. Son appréhension des épreuves diminue car sa foi est plus vive, et elle comprend que si elle les endure pour Dieu, Sa Majesté lui accordera la grâce de les supporter patiemment ; elle les désire même parfois, car elle a aussi la ferme volonté de faire quelque chose pour Dieu. Comme elle connaît mieux sa grandeur, elle se juge d’autant plus misérable ; comme elle a déjà goûté aux délices de Dieu, elle voit que celles du monde ne sont qu’ordure ; elle s’en éloigne peu à peu, et, pour le faire, elle a plus d’empire sur elle- même. Enfin, elle se perfectionne dans toutes les vertus, et elle ne cessera de grandir si elle ne retourne en arrière en offensant Dieu, car c’est ainsi qu’une âme peut se perdre, si élevée qu’elle soit au sommet. Il ne faut pas croire, non plus, que si Dieu a accordé cette faveur à une âme une fois ou deux, toutes ces grâces demeurent acquises si elle n’a pas de persévérance pour les recevoir : tout notre bonheur dépend de cette persévérance.
  10. Je mets vivement en garde ceux qui seraient dans cet état : qu’ils évitent avec la plus grande vigilance de s’exposer à offenser Dieu. L’âme n’est pas encore adulte, mais comparable au petit enfant qui commence à téter ; s’il s’éloigne du sein de sa mère, que peut-on attendre pour lui, sinon la mort ? J’ai grand peur que ce soit le sort de ceux à qui Dieu a accordé cette faveur s’ils s’éloignent de l’oraison, sauf en une circonstance pressante, ou s’ils n’y reviennent pas au plus vite, sous peine d’aller de mal en pis. Je sais qu’il y a beaucoup à craindre dans ce cas, et je connais certaines personnes qui m’affligent fort, je dis ce que j’ai vu, parce qu’elles se sont écartées de celui qui avec tant d’amour voulait se donner à elles en ami, et le leur prouver par des œuvres. Je les mets vivement en garde contre les occasions, parce que le démon s’acharne beaucoup plus sur l’une de ces âmes que sur les autres, très nombreuses, à qui le Seigneur n’accorde pas ces faveurs ; elles peuvent, en effet, lui faire grand tort en entraînant d’autres à leur suite, et être éventuellement très utiles à l’Église de Dieu. N’y verrait-il que l’amour particulier que leur témoigne Sa Majesté, cela suffit pour qu’il s’acharne à les perdre ; elles sont donc très combattues, et même, si elles se perdent, beaucoup plus perdues que les autres. Vous, mes Sœurs, vous êtes à l’abri de ces dangers, selon ce que nous pouvons en juger ; que Dieu vous garde de l’orgueil et de la vaine gloire ; si le démon contrefait ces faveurs, on le reconnaîtra à ce que les effets ne seront pas ceux dont nous avons parlé, mais tout à l’opposé.
  11. Je veux vous avertir d’un danger dont j’ai parlé ailleurs ; j’y ai vu tomber des personnes d’oraison, spécialement des femmes, car nous sommes plus faibles, donc plus exposées à ce que je vais dire. Voici : certaines, à force de pénitences, d’oraison, de veilles, et même sans cela, sont faibles de constitution. Lorsqu’elles ressentent quelques plaisirs spirituels, leur nature les entrave ; si elles éprouvent une joie intérieure, et, extérieurement, une défaillance, ainsi que la faiblesse qui accompagne un sommeil qu’on appelle spirituel, un peu plus élevé que ce dont j’ai parlé, il leur semble que c’est tout un, et elles s’abandonnent à une sorte d’ivresse. Et plus elles s’abandonnent, plus elles sont enivrées, car leur nature cède de plus en plus, et dans leur cervelle, elles croient qu’il s’agit d’un ravissement. Moi, j’appelle cela abêtissement, car elles ne font rien d’autre que de perdre leur temps et gâcher leur santé.
  12. Certaine personne restait ainsi huit heures, sans perde les sens et sans rien éprouver des choses de Dieu. Elle s’en guérit en mangeant, en dormant, et en modérant ses pénitences, parce que quelqu’un comprit ce dont il s’agissait ; son confesseur se trompait à son sujet, d’autres personnes aussi, et elle-même, car elle ne cherchait pas à tromper. Je crois bien que le démon s’affairait pour en profiter, et déjà les avantages qu’il en tirait n’étaient pas minces.
  13.  Il faut comprendre que lorsqu’il s’agit vraiment de Dieu, même s’il y a défaillance intérieure et extérieure, il n’y en a point dans l’âme, qui sent très vivement qu’elle est tout prés de Dieu ; cela ne dure pas aussi longtemps, mais passe très vite. Bien que l’âme soit à nouveau enivrée, et dans cet état d’oraison, sauf en un cas de faiblesse comme celui que j’ai décrit, ça n’est pas au point de démolir le corps, qui n’est pas non plus sensible extérieurement. Ainsi, soyez sur vos gardes ; quand vous éprouverez quelque chose de cette sorte, dites-le à la supérieure, et distrayez-vous comme vous le pourrez. Qu’on ne laisse pas ces sœurs passer de si longues heures en oraison, mais fort peu de temps, qu’on les incite à bien dormir et à manger, jusqu’à ce qu’elles retrouvent leurs forces naturelles, si le manque de sommeil et de nourriture les leur a fait perdre. Celle dont la faiblesse naturelle est telle que cela ne suffise point, croyez-moi, Dieu ne l’appelle qu’à la vie active, et il faut de tout dans un monastère ; qu’on l’occupe à divers offices, en veillant à ce qu’elle ne vive pas trop dans la solitude car elle en viendrait à détruire entièrement sa santé. Ce sera pour elle une fort grande mortification, mais le Seigneur soumet son amour pour Lui à une épreuve : voir comment elle supporte cette absence ; au bout d’un certain temps peut-être consentira-t-il à lui rendre ses forces ; sinon, elle gagnera en oraison vocale et en obéissance et obtiendra ainsi, et d’aventure avec surcroît, les mérites qu’elle aurait mérités autrement.
  14. Il s’en trouve aussi, comme j’en ai connu, dont la tête et l’imagination sont si faibles qu’elles croient voir tout ce qu’elles pensent ; c’est fort dangereux. Je n’en dis pas davantage ici parce que je m’en occuperai peut-être plus avant ; je me suis beaucoup étendue sur cette Demeure, parce que, me semble-t-il, c’est celle où les âmes pénètrent en plus grand nombre. Comme le naturel s’y trouve mêlé au surnaturel, le démon peut y faire plus de mal ; mais, dans les Demeures dont je vais parler, le Seigneur lui en laisse moins souvent l’occasion.

Le château intérieur ou les demeures – Troisièmes demeures

CHAPITRE I – Comme quoi nous ne sommes guère en sécurité tant que nous vivons dans cet exil, même si nous y avons atteint un degré élevé, et qu’il sied d’avoir crainte.

  1. » Bienheureux l’homme qui craint le Seigneur (Ps 61,1) » : que dirons-nous d’autre à ceux qui, par la miséricorde de Dieu, ont remporté la victoire dans ces combats, et sont entrés, par leur persévérance dans les Troisièmes Demeures ? Sa Majesté a beaucoup fait en m’aidant à comprendre en castillan, le sens de ce verset, tant j’y suis inhabile. Certes, nous avons raison d’appeler cet homme-là bienheureux, car s’il ne retourne pas en arrière, à ce que nous comprenons, il est sur le bon chemin du salut. Vous verrez ici, mes sœurs, combien il importe de remporter la victoire dans les batailles précédentes ; car je tiens pour certain que le Seigneur ne manque jamais de donner au vainqueur la sécurité de conscience, ce qui n’est pas un mince avantage. J’ai dit : la sécurité, et je me suis mal exprimée, car il n’en est pas en cette vie ; comprenons donc toujours que je sous-entends : si l’âme ne s’écarte pas à nouveau du chemin dans lequel elle s’est engagée. :
  2. C’est une fort grande misère que cette vie où nous devons vivre toujours comme ceux qui, l’ennemi aux portes, ne peuvent ni dormir ni manger sans armes, toujours inquiets qu’ils n’ouvrent quelque brèche dans cette forteresse. Ô mon Seigneur et mon Bien ! Comment voulez-vous que nous désirions une vie si misérable alors qu’il nous est impossible de ne pas vouloir et demander que vous nous en sortiez, sauf si nous avons l’espérance de la donner pour Vous, de la dépenser vraiment à votre service, et, surtout, de comprendre que telle est votre volonté ? Si vous le voulez, mon Dieu, mourons avec Vous, comme l’a dit saint Thomas (Jn 11,16), car vivre sans Vous, en redoutant de vous perdre à jamais, c’est mourir plusieurs fois, et rien d’autre. C’est pourquoi je dis, mes filles, que la béatitude que nous devons demander c’est d’être en sécurité dès maintenant, avec les bienheureux, car au milieu de ces craintes, quelle satisfaction peut trouver celui dont la seule satisfaction est de satisfaire Dieu ? Considérez que certains saints qui avaient ce bonheur à un bien plus haut degré, sont tombés gravement dans le péché ; et nous n’avons pas l’assurance que Dieu nous tendra la main pour en sortirs (je parle du secours personnel), et faire, comme eux, pénitence.
  3. Vraiment, mes filles, j’écris ceci dans un tel état de crainte que je ne sais comment je l’écris, ni comment je vis quand j’y songe, et c’est bien souvent. Demandez, mes filles, que Sa Majesté vive toujours en moi ; sinon, comment se sentir en sécurité dans une vie aussi mal employée que la mienne ? Ne vous affligez pas d’entendre qu’il en est ainsi, comme vous l’avez souvent fait lorsque je vous en ai parlé, car vous me voudriez très sainte, et vous avez raison, je le voudrais bien, moi aussi. Mais qu’y puis-je, puisque c’est uniquement par ma faute que j’ai tant perdu ! Je ne me plaindrai point de Dieu, dont l’aide n’a pas suffi pour que vos vœux s’accomplissent ; je ne puis parler ainsi sans larmes, et je suis dans une grande confusion d’écrire quoi que ce soit pour vous qui pourriez m’instruire, moi. Il me fut bien dur d’obéir ! Plaise au Seigneur, puisque je le fais pour Lui, que cela vous serve à quelque chose, et que vous lui demandiez de pardonner à cette misérable effrontée. Mais Sa Majesté sait bien que je ne puis me flatter que de sa miséricorde, et puisque je ne puis nier ce que j’ai été, je n’ai d’autre remède que de m’en remettre à Elle, de me fier aux mérites de son Fils et de la Vierge, sa mère, dont je porte indignement l’habit que vous portez aussi. Louez-le, mes filles, d’être vraiment les filles de cette mère ; vous n’avez donc pas sujet de rougir de ma misère, puisque vous avez une si bonne mère. Imitez-la, considérez quelle doit être la grandeur de cette Dame et le bonheur de l’avoir pour patronne puisque mes péchés et le fait que je sois celle que je suis n’ont nullement discrédité ce saint Ordre.
  4. Mais Je vous avertis d’une chose : bien que filles d’une telle mère, ne soyez pas sures de vous, car David était très saint, et vous voyez ce que fut Salomon. Ne vous prévalez pas de la clôture et de la pénitence où vous vivez ; Dieu est le seul sujet de vos entretiens, vous vous exercez continuellement à l’oraison vous êtes si éloignées des choses du monde que vous les avez, vous semble-t-il, en abomination, tout cela est bon, mais ne suffit point, comme je l’ai dit, à nous délivrer de toute crainte ; continuez donc ce verset, et rappelez-le souvent à votre mémoire : BEATUS VIR, QUI TIMET DOMINUM (Ps 61,1).
  5. Je ne sais plus ce que je disais, je me suis beaucoup écartée de mon sujet, dés que je pense à moi, mes ailes se brisent, je ne puis rien dire de bon ; je coupe donc court pour l’instant, et je reviens aux âmes qui sont entrées dans les Troisièmes Demeures : la faveur que le Seigneur leur a faite de passer outre aux premières difficultés n’est pas mince, mais très grande. Ces âmes, de par la bonté de Dieu, sont, je le crois, nombreuses en ce monde : vivement désireuses ne pas offenser Sa Majesté, elles se gardent même des péchés véniels et sont amies de la pénitence, elles réservent des heures au recueillement, emploient bien leur temps, s’appliquent aux œuvres de charité envers le prochain, un ordre harmonieux règne dans leur langage, leurs vêtements, et dans le gouvernement de leur maison, si elles en ont. C’est, certes, un état souhaitable, il n’y a, semble-t-il, aucune raison de leur refuser l’entrée de la Dernière Demeure, le Seigneur ne la leur refusera point, si elles le veulent ; c’est une très belle disposition pour obtenir de lui toute grâce.
  6. Ô Jésus ! Laquelle d’entre vous prétendrait ne pas vouloir un si grand bien, surtout après être passée par ce qu’il y a de plus ardu ? Non, personne. Nous disons toutes que nous le voulons ; mais il faut bien davantage pour que le Seigneur possède l’âme tout entière, il ne suffit pas de le dire, comme cela n’a pas suffi au jeune homme à qui le Seigneur demanda s’il voulait être parfaits (Mt 19,16-22). J’y songe depuis que j’ai commence à parler de ces Demeures, car nous sommes ainsi, à la lettre, et les grandes sécheresses dans l’oraison viennent habituellement de là, bien qu’il y ait aussi d’autres causes. Je ne dis rien des épreuves intérieures, et elles sont intolérables, que bien des bonnes âmes subissent sans être moindrement coupables et dont le Seigneur les délivre toujours avec de grands bénéfices, ni de celles qui souffrent de mélancolie, ou d’autres maladies. Enfin, en toutes choses, nous devons faire la part du jugement de Dieu. Quant à moi, je crois que la cause la plus habituelle de la sécheresse est celle que j’ai dite ; car ces âmes, qui voient que pour rien au monde elles ne commettraient un péché mortel, ni même souvent un véniel de propos délibéré et qui emploient bien leur vie et leur fortune, s’impatientent pourtant de voir se fermer devant elles la porte qui conduit à l’appartement de notre Roi dont elles s’estiment les vassales, et elles le sont effectivement. Mais bien que le Roi de la terre ait de nombreux vassaux en ce lieu, ils ne pénètrent pas tous dans sa chambre. Entrez, entrez, mes filles, à l’intérieur ; dépassez vos œuvres mesquines, car en tant que chrétiennes, vous devez tout cela et beaucoup plus ; il vous suffit d’être les vassales de Dieu : ne demandez pas trop, vous n’auriez plus rien. Regardez les saints qui sont entrés dans la chambre de ce roi, vous verrez quelle différence il y a entre eux et nous. Ne demandez pas ce que vous n’avez pas mérité ; nous avons beau Le servir, l’idée que nous, qui avons offensé Dieu, puissions mériter ce qu’il accorde aux saints, ne devrait même pas nous venir à la pensée.
  7. Ô humilité, humilité ! Je ne sais pourquoi je suis tentée, dans ce cas, de ne pas me résoudre à croire que celles qui font un tel cas de ces sécheresses ne manquent pas un peu d’humilité. Je répète qu’il ne s’agit pas des grandes épreuves intérieures dont j’ai parlé, elles sont beaucoup plus pénibles qu’un manque de ferveur. Mettons-nous à l’épreuve nous-mêmes, mes sœurs, ou que le Seigneur nous éprouve, il s’en acquitte très bien, quoique souvent nous ne voulions pas le comprendre, et revenons à ces âmes si bien disposées ; voyons ce qu’elles font pour Dieu, et nous verrons aussitôt que nous n’avons nulle raison de nous plaindre de Sa Majesté. Si lui tournant le dos, nous nous en allons tristement, comme le jeune homme de l’Évangile, quand Elle nous dit ce que nous devons faire pour être parfaits, que voulez-vous que fasse Sa Majesté, qui doit mesurer sa récompense à l’amour que nous lui portons ? Et cet amour, mes filles, ne doit pas être fabriqué par notre imagination, mais prouvé par des œuvres ; et ne croyez pas que le Seigneur ait besoin de nos œuvres, mais de la décision de notre volonté.
  8. Nous qui portons l’habit d’un Ordre religieux, qui l’avons pris volontairement, et avons quitté toutes les choses du monde et ce que nous possédions pour Lui (n’aurions-nous quitté que les filets de saint Pierre, cela semble beaucoup à qui donne tout ce qu’il a), nous croyons avoir déjà tout accompli. C’est une fort bonne disposition si nous persévérons et si nous ne retournons pas nous fourrer à nouveau au milieu de la vermine des premières pièces, n’en aurions-nous que le désir, il n’y a pas de doute, si nous persévérons dans ce dénuement et cet abandon de tout, nous atteindrons notre but. Mais ce sera à une condition, que je vous demande de bien considérer : regardez-vous comme des serviteurs inutiles, selon l’expression de saint Paul ou du Christ (Lc 17,10), et croyez que rien n’oblige Notre-Seigneur à vous faire de telles faveurs ; votre dette est même d’autant plus forte que vous avez plus reçu. Que pouvons-nous faire pour un Dieu si généreux, qui est mort pour nous, qui nous a créés et nous donne l’être ? Ne pouvons-nous nous estimer très heureuses quand il se dédommage un peu de ce que nous lui devons pour tous les services qu’il nous a rendus, sans lui demander de nouvelles faveurs et de nouveaux régals ? (J’ai employé à contre cœur ce mot de service, mais c’est ainsi, il n’a fait que nous servir tout le temps qu’il a vécu sur la terre.)
  9. Considérez bien, mes filles, certaines des choses qui sont marquées ici, quoique confusément, car je ne sais m’expliquer mieux. Le Seigneur vous aidera à les comprendre pour que dans les sécheresses vous puisiez de l’humilité, et non de l’inquiétude, comme le voudrait le démon ; croyez qu’à celles qui sont vraiment humbles, même s’il ne leur accorde point ses délices, Dieu donnera une paix et une acceptation qui les rendront plus heureuses que certains de ceux qu’Il régale. Car souvent, comme vous l’avez lu, Sa Divine Majesté réserve ces douceurs aux plus faibles ; je crois toutefois qu’ils ne les échangeraient pas pour la force de ceux qui vivent dans la sécheresse. Nous sommes enclins à préférer les joies à la croix. Éprouve-nous, Seigneur, Toi qui sais la vérité, afin que nous nous connaissions.

CHAPITRE II – Suite du même sujet. Des sécheresses dans l’oraison, de ce qui peut s’ensuivre, de la nécessité de nous mettre à l’épreuve. De la manière dont le Seigneur éprouve ceux qui ont atteint ces Demeures.

  1. J’ai connu quelques âmes, je crois même pouvoir dire que j’en ai connu beaucoup, qui, parvenues à cet état, ont vécu de longues années dans cette droiture et cette harmonie, corps et âme, pour autant que l’on puisse en juger ; elles semblaient avoir déjà maîtrisé le monde, ou du moins être bien déçues par lui, mais lorsque Notre-Seigneur les soumit à des épreuves peu importantes, leur inquiétude fut telle, leur cœur fut si serré, que j’en fus éberluée et même fort effrayée. Il est vain de les conseiller, elles sont depuis si longtemps consacrées à la vertu qu’elles se croient capables de l’enseigner aux autres et n’avoir que trop de raisons de regretter ces épreuves.
  2. Enfin, pour consoler ces personnes, je n’ai trouvé d’autre remède que de beaucoup compatir à leur peine (c’est pitié, à la vérité, que de les voir asservies à toutes ces misères), sans contester leurs raisons ; elles imaginent toutes qu’elles souffrent pour Dieu, et n’arrivent donc pas à comprendre que c’est une imperfection. C’est une idée fausse de plus de la part de gens si avancés ; nous ne pouvons nous étonner qu’ils s’en affligent, bien qu’à mon avis, semblable affliction devrait être passagère. Dieu veut souvent que ses élus ressentent leur misère, Il détourne un peu sa faveur, et il n’en faut pas plus, on peut le dire hardiment, pour que nous ayons tôt fait de nous connaître. On comprend immédiatement que c’est une épreuve, car ils comprennent, eux, très clairement, leur faute ; il leur arrive d’être peinés de leur impuissance à maîtriser l’affliction que leur causent des choses terrestres de bien peu de poids plus que de l’épreuve elle- même. J’y vois une : grande miséricorde de Dieu, car bien que ce soit une faute, elle fait beaucoup gagner en humilité.
  3. Mais il n’en est pas ainsi des personnes dont je parlais, car, comme je l’ai dit, elles canonisent ces choses dans leur pensée, et elles voudraient que les autres les canonisent également. Je veux vous citer quelques cas, afin que nous nous connaissions et nous mettions nous-même à l’épreuve avant que le Seigneur ne nous éprouve ; nous aurions grand avantage à être lucides et les premières à nous connaître.
  4. Une personne riche, sans enfants, sans personne pour qui elle puisse désirer de la fortune, vient à perdre une partie de ses biens, mais ce qui en reste suffit à lui assurer le nécessaire pour elle, sa maison, et même au-delà. Si cet homme se montrait aussi trouble, aussi inquiet que s’il ne lui restait plus un pain à manger, comment Notre-Seigneur lui demanderait-il de tout quitter pour Lui ? Mais un autre s’afflige parce qu’il veut pouvoir donner aux pauvres. Je crois que Dieu préfère à cette charité que je me soumette à la volonté de Sa Majesté, et tout en cherchant à recouvrer mes biens, que je maintienne mon âme en paix. S’il n’y parvient pas, le Seigneur ne l’ayant pas élevé aussi haut, à la bonne heure, mais qu’il comprenne que cette liberté d’esprit lui manque ; il se disposera alors à la recevoir du Seigneur, car il la lui demandera. Une personne a largement de quoi manger, et même plus qu’il ne lui en faut ; un moyen s’offre à elle d’accroître sa fortune ; prendre ce qu’on lui donne, à la bonne heure, passons ; mais le rechercher, et lorsqu’elle l’a, en rechercher plus, et plus encore, quelles que soient ses bonnes intentions, (et elle doit en avoir, car, comme je l’ai dit, il s’agit de personnes d’oraison, et vertueuses), elle n’a pas à craindre de monter jusqu’aux demeures les plus proches du Roi.
  5. Il en est de même s’il leur arrive d’offrir quelque prise au mépris ou si on porte légèrement atteinte à leur honneur ; quoique Dieu leur fasse souvent la grâce de bien le prendre, (notre Bien est très bon, Il est enclin à favoriser publiquement la vertu, pour que l’estime dans laquelle on tient ceux qui l’ont servi ne souffre en rien) ils ne sortent pas de sitôt d’un état d’inquiétude insupportable. Dieu secourable ! Ne s’agit-il pas de gens qui considèrent depuis longtemps combien le Seigneur a souffert, qui savent que la souffrance est bonne, et même qui la désirent ? Ils voudraient que chacun organise sa vie aussi bien qu’ils le font, et encore plaise a Dieu qu ils ne s’imaginent pas qu’ils souffrent par la faute des autres et ne s’en octroient point, en pensée, le mérite.
  6. Il vous semblera, mes sœurs, que je parle mal à propos, et pas a votre adresse : on ne voit ici rien de semblable, puisque ne possédant aucun bien nous n’en voulons pas, nous n’en recherchons pas, et que nul non plus ne nous fait injure. Ces comparaisons ne se rapportent donc point à ce qui se passe ici, mais on en déduit beaucoup d’autres choses qui pourraient s’y passer et qu’il ne serait ni bon ni utile d’indiquer. Elles vous aideront à reconnaître si vous êtes bien dépouillées de tout ce que vous avez quitté ; car de petites choses s’offrent à vous, moins graves, certes, que tout cela, qui peuvent vous aider à vous éprouver et à comprendre si vous êtes maîtresses de vos passions. Et croyez-moi, l’affaire n’est pas de porter ou non un habit religieux, mais de chercher à nous exercer dans la vertu, de soumettre en toutes choses notre volonté à celle de Dieu, et de conformer notre vie à ce que Sa Majesté dispose ; ne désirons point que notre volonté se fasse, mais la siennes (Lc 22,42). Tant que nous n’en serons pas là, comme je l’ai dit, de l’humilité ! C’est l’onguent de nos plaies ; car si nous sommes vraiment humbles, même s’il tarde un peu, le chirurgien, qui est Dieu, viendra nous guérir.
  7. Les pénitences de ces âmes sont aussi bien organisées que leur existence. Elles aimaient beaucoup leur vie mise au service de Notre-Seigneur, et tout cela n’est point mauvais, mais elles ne se mortifient que très prudemment, pour que leur santé n’en pâtisse point. Ne craignez pas qu’elles se tuent, elles sont en possession de leur raison, l’amour ne les fait pas encore déraisonner. Mais je voudrais qu’elle nous incite, notre raison, à ne pas nous contenter toujours de cette manière de servir Dieu, à pas traînant, car nous n’arriverions jamais au bout du chemin. Et comme nous imaginons être toujours en marche, et que nous nous fatiguons, (car croyez-le, cette route est accablante), ce sera déjà bien que nous ne nous perdions point. Mais pensez-vous, mes filles, qu’il puisse être bon, lorsqu’il nous est loisible d’aller d’un pays à un autre en huit jours, de faire le trajet en un an, au hasard des auberges, de la neige, des pluies, et des mauvais chemins ? Ne vaudrait il pas mieux en finir une bonne fois ? Car à tout cela s’ajoute le danger des serpents. Oh ! les bons exemples que je pourrais en donner ! Plaise à Dieu que je sois sortie de là, il me semble bien souvent que non.
  8. Nous sommes de si grands cerveaux que tout nous offense, car nous avons peur de tout ; ainsi, nous n’osons pas aller de l’avant, tout comme si nous nous savions capables d’atteindre ces Demeures, et que d’autres fassent le chemin. Puisque c’est impossible, prenons courage, mes sœurs, pour l’amour du Seigneur ; remettons notre raison et nos craintes entre ses mains oublions cette faiblesse naturelle, dont il nous arrive de beaucoup tenir compte. Le soin de nos corps regarde nos supérieurs à eux d’y pourvoir ; le nôtre est de marcher à vive allure pour voir ce Seigneur ; car les aises dont vous jouissez ont beau être nulles, à peu de choses près, le souci que nous avons de notre santé pourrait nous induire en erreur. Nous ne nous en porterons d’ailleurs pas mieux, je le sais ; je sais aussi que ce qui concerne le corps n’est pas une affaire, c’est secondaire ; l’acheminement dont je parle s’accompagne d’une grande humilité ; si vous m’avez comprise, j estime que là est l’erreur de celles qui n’avancent point ; nous n’avons fait, nous semble-t-il que quelques pas, nous le croyons, tandis que l’allure à laquelle marchent nos sœurs doit nous paraître très rapide, et non seulement nous devons désirer qu’on nous tienne pour la plus misérable de toutes, mais faire ce qu’il faut pour cela.
  9. Alors, cet état sera excellent ; sinon, nous y vivrons dans mille peines et misères, car nous y subissons de lourdes épreuves tant que nous n’avons pas renoncé à nous-même et que nous portons la charge de cette terre de misère ; cela n’est pas le cas de ceux qui s’élèvent vers les autres Demeures. Là, le Seigneur ne manque pas de les récompenser ; juste comme il l’est, et même miséricordieux, il nous donne toujours beaucoup plus que nous ne méritons lorsqu’il nous accorde des joies bien supérieures à celles que nous pourrions trouver dans les régals et distractions de la vie ; mais ne pensez pas qu’il leur prodigue des douceurs spirituelles, sauf rare exception : il les invite à voir ce qui se passe dans les autres Demeures, pour qu’ils se disposent à y pénétrer.
  10. Vous allez imaginer que contentements et plaisirs spirituels sont une seule et même chose, et vous demander pourquoi j’emploie des mots différents. A moi, il me semble que la différence est très grande, mais je puis me tromper. Je dirai ce que j’entends ainsi lorsque je parlerai des quatrièmes Demeures qui vont suivre ; ce sera plus opportun, puisqu’il faudra, alors expliquer certains des plaisirs que le Seigneur y procure. Même si cela semble inutile, vous aurez l’avantage de comprendre ce que sont ces deux choses, et vous pourrez rechercher ce qu’il y a de mieux ; les âmes que Dieu élève à cet état y trouveront un grand réconfort, et celles qui croient tout avoir une grande confusion ; si elles sont humbles, elles seront portées à l’action de grâces. Mais si elles manquent quelque peu d’humilité, leur affliction intérieure sera sans objet, car la perfection ne consiste pas dans des plaisirs intérieurs, elle est l’apanage de celui qui aime le plus ; à lui, la récompense, comme à celui qui agit avec justice et vérité.
  11. Vous vous direz peut-être : à quoi bon parler de ces faveurs intérieures, en donner l’explication, puisque c’est, en fait, la vérité ? Je l’ignore, demandez-le à celui qui me commande d’en écrire, je ne suis pas obligée à discuter avec les supérieurs, mais à leur obéir, sous peine de mal agir. Ce que je puis vous dire en toute sincérité, c’est que lorsque je n’avais pas l’expérience de ces faveurs, ni même l’idée que je l’aurais de ma vie, (à juste titre, mais j’eusse été bien heureuse de savoir, ou, à l’occasion ; de comprendre, que j’étais un peu agréable à Dieu), quand je lisais dans les livres les faveurs et les consolations que le Seigneur accorde aux âmes qui le servent, j’en avais une grande joie, et mon âme y trouvait le sujet de vives louanges à Dieu. S’il en était ainsi d’une âme aussi misérable que la mienne, celles qui sont bonnes et humbles le loueront bien davantage ; et quand il n’y en aurait qu’une seule pour le louer une seule fois, il est très bon de le dire, ce me semble, et que nous comprenions le contentement et les délices que nous perdons par notre faute. D’autant mieux que si ces faveurs viennent de Dieu, elles sont chargées d’amour et de courage, on peut donc continuer à marcher sans peine, et croître en bonnes actions et en vertu. Ne penser pas que peu importe de nous y disposer ; lorsque nous ne sommes pas en faute, le Seigneur est juste, et Sa Majesté vous donnera par d’autres voies ce qu’Elle vous ôte par celle-là ; Sa Majesté a ses raisons, et ses secrets sont bien cachés ; du moins nous donnera-t-elle ce qui nous convient le mieux, sans aucun doute.
  12. Celles qui, par la bonté du Seigneur, sont parvenues à cet état, (ce n’est pas une petite miséricorde, comme je l’ai dit, car elles sont bien près de monter plus haut), auraient grand intérêt à beaucoup s’exercer à la prompte obéissance ; même pour ceux qui n’appartiennent pas à un Ordre Religieux, il serait fort utile, comme le font de nombreuses personnes, d’avoir quelqu’un à qui recourir pour ne faire en aucun cas notre volonté propre, car c’est ordinairement ce qui nous nuit ; ne le choisissons pas d’humeur analogue à la notre comme on dit, aussi prudent que nous le sommes, mais recherchons-en un qui soit bien désabusé de toutes les choses du monde. Il est extrêmement profitable d’être en rapports avec quelqu’un qui le connaît, pour mieux nous conmaître ; et puis, lorsque des choses qui nous paraissent impossibles se révèlent possibles pour d’autres, et même douces, nous prenons courage ; leur envol, semble-t-il, nous enhardit à voler, comme les petits des oiseaux qui font leur apprentissage, et si, dans l’immédiat, ils ne volent pas très loin, ils imitent, peu à peu, leurs parents ; on fait ainsi de grands progrès, je le sais. Quelle que soit leur détermination de ne pas offenser le Seigneur, ces personnes feront bien de ne pas s’exposer à l’offenser : elles sont tout près des premières Demeures, et pourraient facilement y retourner. Leur force n’est pas fondée sur un terrain solide, comme c’est le cas des personnes qui, déjà exercées à souffrir, connaissent les tempêtes du monde et ont des raisons de ne guère les redouter, ni de désirer ses joies une grande persécution comme celles que le démon sait très bien agencer pour nous nuire pourrait les y ramener ; promptes à éviter le péché à autrui, ces âmes seraient incapables de résister à ce qui pourrait leur arriver en cette occurrence.
  13. Considérons nos fautes, et laissons là celles des autres, car le fait de ces personnes si bien organisées est souvent de s’offusquer de tout, et, d’aventure, ceux dont nous nous offusquons pourraient bien avoir beaucoup à nous apprendre d’essentiel. Il se peut que dans l’attitude extérieure, la manière d’être, nous les surpassions, mais le principal n’est pas là, bien que ce soit important, mais il n’y a pas de quoi vouloir que tout le monde suive immédiatement le même chemin que nous, ni de nous mettre à les instruire des voies spirituelles, alors que, d’aventure, nous les ignorons ; car nous pouvons faire un usage fort erroné, mes sœurs, de ce désir que nous donne Dieu d’aider les âmes. Il vaut donc mieux nous en tenir à notre Règle ; » Chercher à vivre toujours dans le silence et l’espérance (Is 30,15) ) « , et le Seigneur prendra soin de des âmes. Tant que nous ne négligerons pas de supplier pour elles la Majesté, nous serons fort utiles, avec Sa grâce. Qu’Elle soit bénie à Jamais.

Le château intérieur ou les demeures – Deuxièmes demeures

Chapitre I – De la valeur de la persévérance, pour atteindre aux dernières Demeures, du vif combat que livre le démon, et combien il est utile de ne pas se tromper de chemin au début. D’un moyen dont elle a fait l’expérience efficace.

  1. Venons-en maintenant à parler des âmes qui pénètrent dans les deuxièmes Demeures, et de ce qu’elles y font. Je voudrais le faire brièvement, car je m’en suis occupée bien longuement ailleurs (Autobiographie, chap. 11-13 ; Le Chemin de la Perfection, chap.20-29), il me serait impossible de ne pas me répéter, je ne me rappelle rien de ce que j’ai dit ; si je pouvais cuisiner cela de différentes façons, je sais bien que vous n’en seriez pas fâchées, puisque nous ne nous lassons jamais des livres qui traitent de ces sujets, si nombreux soient-ils.
  2. Il s’agit de ceux qui ont déjà commencé à faire oraison et compris l’importance pour eux, de ne pas en rester aux premières Demeures ; mais, souvent, ils ne sont pas encore assez déterminés à ne pas y rester, ils ne s’éloignent pas encore des occasions, ce qui est fort dangereux. Dieu leur fait une bien grande miséricorde lorsqu’ils cherchent par instants à fuir les couleuvres et choses venimeuses, et comprennent qu’il est bon de les fuir. Ceux-là, pour une part, peinent beaucoup plus que les premiers, mais ils sont beaucoup moins exposés ; ils semblent connaître le danger, et il y a grand espoir de les voir pénétrer plus avant. Je dis qu’ils peinent plus, parce que les premiers sont comme des muets qui entendraient rien ; ils supportent donc mieux l’épreuve de ne pas parler que ceux qui entendraient sans pouvoir parler : ce serait bien plus pénible. Mais on n’en désire pas pour autant ne pas entendre, car, enfin, c’est une grande chose que de comprendre ce qu’on nous dit. Donc, ceux-là entendent les appels du Seigneur ; ils se rapprochent du séjour de Sa Majesté, il est trés bon voisin, et sa miséricorde et sa bonté sont si grandes que même au milieu de nos passe-temps, de nos affaires, de nos plaisirs et des voleries du monde, même lorsque nous tombons dans le péché, et nous en relevons, (ces bêtes sont si venimeuses, leur compagnie est si dangereuse et si tapageuse qu’il serait merveilleux de ne trébucher ni tomber), ce Seigneur, malgré tout, apprécie tellement que nous l’aimions et recherchions sa compagnie qu’il ne manque pas, un Jour ou l’autre, de nous appeler, pour nous inviter à nous approcher de Lui ; et cette voix est si douce que la pauvre âme se consume de ne pouvoir faire immédiatement ce qu’il lui ordonne ; c’est pourquoi, comme je l’ai dit, elle est bien plus en peine que si elle ne l’entendait point.
  3. Je ne dis pas que cette voix et ces appels ressemblent à ceux dont je parlerai plus loin ; s’il s’agit de paroles de gens de bien, de sermons, de ce qu’on lit dans de bons livres, de beaucoup de choses que vous avez entendues, et qui sont un appel de Dieu, également des maladies, des épreuves, des vérités aussi qu’il nous enseigne dans ces moments que nous consacrons à l’oraison ; si paresseusement que vous vous y adonniez, Dieu prise cela très haut. Et vous, mes sœurs, ne méprisez point cette première faveur, sans toutefois vous désoler lorsque vous ne répondez pas immédiatement au Seigneur, Sa Majesté sait bien attendre de longs jours, des années, en particulier quand elle voit en nous de bons désirs, étude la persévérance. C’est ce qu’il y a de plus nécessaire ici ; avec la persévérance, on ne manque jamais de beaucoup gagner. Mais la batterie que fomentent sous mille formes les démons est terrible, et bien plus pénible à l’âme que dans la demeure antérieure ; là-bas, elle était muette et sourde, du moins elle n’entendait guère et résistait moins, comme ceux qui ont perdu en partie l’espérance de vaincre. Ici l’entendement est plus vif, les puissances plus habiles ; les coups et la canonnade sont tels que l’âme ne peut manquer de les entendre. Les démons proposent ces couleuvres que sont les choses du monde, ils présentent, comme éternelles, en quelque sorte, ses joies, l’estime dans laquelle il nous tient, les amis et parents, la santé par rapport aux choses de la pénitent (car toujours, l’âme qui entre dans cette demeure, se met à souhaiter de se mortifier un peu), et mille autres sortes d’obstacles.
  4. Ô Jésus ! quel train mènent ici les démons, quelle affliction est celle de la pauvre âme qui ne sait si elle doit avancer ou retourner à la première Demeure ! Car la raison, d’autre part, lui montre qu’elle se leurre beaucoup si elle s’imagine que tout cela n’est rien, comparé avec ce qu’elle recherche. La foi l’instruit de ce qui lui est réservé. La mémoire lui représente à quoi aboutit tout cela, elle lui rappelle la mort de ceux qui ont beaucoup joui de ces choses qu’elle a vues, dont quelques-uns, morts subitement, sont bientôt oubliés de tous ; elle a vu fouler aux pieds Ceux quelle avait connus en pleine prospérité, elle est passée elle-même sur leur sépulture, elle a songé que dans ce corps grouillaient beaucoup de vers, et tant d’autres choses que la mémoire peut lui rappeler. La volonté est portée à aimer, lorsqu’elle a vu tant de marques d’amour et de choses innombrables, elle voudrait les payer de retour ; en particulier, il lui apparaît que ce véritable amant ne la quitte jamais, il l’accompagne, il lui donne la vie et l’être. Aussitôt, l’entendement accourt lui faire entendre qu’elle ne peut se faire un meilleur ami, quand elle vivrait bien des années ; que le monde entier est plein de fausseté ; et ses plaisirs (ceux que lui procure le démon), pleins de peines, de soucis, et de contrariétés ; il lui dit qu’elle est certaine de ne trouver ni sécurité, ni paix hors de ce château ; qu’elle cesse donc d’aller dans des maisons étrangères puisque la sienne regorge de biens, si elle veut en jouir ; qui donc pourrait trouver comme elle tout ce dont elle a besoin dans sa maison, en particulier un pareil hôte, si elle ne veut pas se perdre comme l’enfant prodigue, et manger la nourriture des porcs.
  5. Ce sont là des raisons pour vaincre les détenons. Mais, ô Seigneur et mon Dieu ! Les habitudes de la vanité, où tout le monde est engagé, corrompent toutes choses ! La foi est si morte que nous préférons ce que nous voyons à ce qu’elle nous dit ; à la vérité, nous ne voyons pourtant qu’infortunes chez ceux qui poursuivent ces choses visibles. C’est le fait de ces choses venimeuses dont nous avons parlé ; comme celui que mord une vipère est tout entier empoisonné, enflé, il en est de même ici-bas, et nous ne nous en préservons pas. Évidemment, de nombreux traitements seront nécessaires pour guérir, et c’est déjà une fort grande faveur de Dieu que de n’en pas mourir. Vrai, l’âme souffre ici de grandes peines, en particulier si le démon comprend que son caractère et ses habitudes la prédisposent à aller très loin ; alors, tout l’enfer se conjuguera pour l’obliger à s’en retourner et à sortir du château.
  6. Ah, mon Seigneur ! Ici votre aide est nécessaire, sans elle on ne peut rien. Par votre miséricorde, ne permettez pas que cette âme soit dupée, et incitée à abandonner ce qu’elle a commencé. Éclairez-la, pour qu’elle voie que tout son bonheur en dépend, et qu’elle évite les mauvaises compagnies. Car c’est une chose immense que de fréquenter ceux qui parlent de tout cela, de rechercher, non seulement ceux qu’elle rencontre dans les mêmes salles qu’elle, mais ceux dont elle comprend qu’ils ont pénétré plus avant ; ils l’aideront beaucoup, et ces conversations peuvent les inciter à l’admettre en leur compagnie. Songez toujours à ne pas vous laisser vaincre, car si le démon vous voit bien déterminé à perdre la vie, le repos, tout ce qu’il vous offre, plutôt que de retourner à la première salle, il vous lâchera beaucoup plus vite. Soyez un homme, et pas de ceux qui se jetaient à plat ventre pour boire quand ils allaient au combat, je ne me rappelle plus avec qui (Gédéon), mais montrez votre résolution, vous allez vous battre contre tous les démons, et il n’est meilleures armes que celles de la croix.
  7. Ce qui va suivre est si important que, bien que je l’aie déjà dit d’autres fois (Autobiographie, chap. 11), je le répète ici. Voici : ne vous dites point qu’il y a des joies dans ce que vous entreprenez, ce serait une façon bien basse de commencer à bâtir un si vaste et si précieux édifice, et si vous fondez sur le sable, tout croulera : vous n’en finirez pas d’être mécontents et tentés. Car ce n’est pas dans ces Demeures que pleut la manne, mais plus loin, là où tout a la saveur de ce qu’aime l’âme, parce qu’elle ne veut que ce que Dieu veut. C’est du joli ! Nous sommes encore en proie à mille difficultés et imperfections, les vertus ne savent pas encore marcher, à peine commencent-elles à naître, et plaise même à Dieu qu’elles aient commencé, et nous n’avons pas honte de vouloir des douceurs dans l’oraison et te nous plaindre de nos sécheresses ! Que cela ne vous arrive jamais, mes sœurs ; embrassez la croix que votre Époux a portée, et comprenez que ce sont là vos hauts faits ; que la plus apte à souffrir souffre pour Lui davantage, et elle sera la mieux préservée. Le reste n’est qu’accessoire ; si le Seigneur vous l’accorde, remerciez-le bien.
  8. Vous vous croirez bien décidées à affronter les peines extérieures, à condition que Dieu vous dorlote intérieurement. Sa Majesté sait mieux que nous ce qui nous convient ; nous n’avons pas à lui conseiller ce qu’Elle doit nous donner, elle peut nous dire avec raison que nous ne savons pas ce que nous demandons (Mt 20,22). Quiconque débute dans l’oraison (n’oubliez pas cela, c’est très important), doit avoir l’unique prétention de peiner, de se déterminer, de se disposer, aussi diligemment que possible, à conformer sa volonté à celle de Dieu ; et comme je le dirai plus loin, soyez bien certaines que telle est la plus grande perfection qu’on puisse atteindre dans la voie spirituelle. Vous recevrez d’autant plus du Seigneur que vous observerez cela plus parfaitement, et vous avancerez d’autant mieux sur cette voie. Ne croyez pas qu’il y ait là des complications arabes, des choses ignorées et secrètes : tout notre bonheur consiste en cela. Mais si nous nous trompons au début, si nous voulons immédiatement que le Seigneur fasse notre volonté, qu’il nous conduise comme nous l’imaginons, quelle peut être la solidité de l’édifices ? Tâchons de faire ce qui dépend de nous, et gardons-nous de cette vermine venimeuse ; le Seigneur veut souvent que de mauvaises pensées nous poursuivent et nous affligent sans que Nous parvenions à les chasser, il permet les sécheresses, il consent même parfois à ce que nous soyons mordus pour mieux savoir nous garder à l’avenir, et mettre à l’épreuve notre profond regret de l’avoir offensé.
  9. S’il vous arrive de tomber, ne vous découragez pas, ne renoncez pas à vous efforcer d’avancer, Dieu tirera du bien de cette chute même, comme celui qui vend la thériaque commence par boire du poison, pour s’assurer de sa bonne qualité. Quand cela ne suffirait qu’à nous montrer notre misère, le grand tort que nous fait l’éparpillement où nous vivons, nos luttes, dans cette batterie, pour retrouver le recueillement, ce serait beaucoup. Est-il plus grand malheur que de ne pas nous retrouver nous-même dans notre propre maison ? Quel espoir de trouver le repos dans d’autres maisons, si nous ne pouvons nous reposer chez nous ? Car nos grands, nos vrais amis et parents, ceux avec lesquels, même malgré nous, nous devons vivre toujours, c’est-à-dire nos puissances, semblent nous faire la guerre, comme si elles nous gardaient rancune de celle que nos vices leur ont faite. La paix, la paix, mes sœurs, a dit bien souvent le Seigneur, en admonestant ses disciples (Jn 10,21). Croyez-moi donc : si nous ne la possédons pas, si nous ne la recherchons pas dans notre maison nous ne la trouverons pas chez des étrangers. Il faut mettre fin à cette guerre ; par le sang qu’il a versé, je le demande à ceux qui n’ont pas commencé à rentrer en eux-mêmes ; quant à ceux qui ont commence ; ce combat ne doit pas suffire a les faire retourner en arrière. Qu’ils considèrent que la rechute est pire que la chute ; déjà, il voient ce qu’ils ont perdu ; qu’ils se fient à la miséricorde de Dieu, nullement à eux-mêmes, et ils verront Sa Majesté les conduire de Demeures en Demeures, et les introduire en un pays où ces bêtes féroces ne pourront ni les touchers ni les épuiser ; ils les assujettiront toutes et se moqueront d’elles, et ils jouiront de beaucoup plus de biens qu’ils ne pourraient en désirer, je le dis, même dès cette vie.
  10. Je vous ai dit au début que j’ai écrit comment vous devez affronter les troubles que le démon suscite ici (Autobiographie, chap. 11 et 19) et qu’il ne s’agit pas, quand on commence à se recueillir, de s’y employer à la force du poignet, mais avec douceur, afin de s’y tenir plus longuement, je n’en parlerai donc pas davantage ici ; je dirai seulement qu’à mon avis il est très important d’en conférer avec des personnes expérimentées, car lorsque vous aurez à vaquer à des occupations nécessaires, vous imaginerez faillir gravement au recueillement. Tant qu’on ne l’abandonnera point, le Seigneur dirigera tout pour notre bien, même si nous ne trouvons personne pour nous instruire ; mais contre ce mal, l’abandon, il n’y a d’autre remède que de recommencer, sinon l’âme se perd un peu plus chaque jour, et encore plaise à Dieu qu’elle le comprenne !
  11. Certaines pourront penser que puisqu’il est si grave de retourner en arrière, mieux vaudrait ne jamais commencer, et rester en dehors du château. Je vous l’ai dit au début, et le Seigneur lui-même le dit, celui qui vit dans le danger y périt (d’après Qo 3,27), et la porte d’entrée dans ce château est l’oraison. Songer que nous devons entrer dans ce château sans rentrer en nous-même, nous connaître, considérer cette misère, ce que nous devons à Dieu, et sans lui demander souvent miséricorde, c’est de la folie. Le Seigneur lui-même le dit : » Nul ne parviendra à mon Père si ce n’est par moi (Jn 14,6) » ; je ne sais s’il le dit en ces termes, je crois que oui ; et » Qui me voit, voit mon Père (Jn 14,9) « . Donc, si nous ne le regardons jamais, si nous ne considérons pas ce que nous lui devons et la mort qu’il a subie pour nous, je ne sais comment nous pouvons le connaître, ni agir à son service. Car la foi sans les œuvres, et sans que ces œuvres tirent leur valeur des mérites, de Jésus-Christ, notre bien, quelle valeur peut-elle avoir ? Et qui nous excitera à aimer ce Seigneur ? Plaise à Sa Majesté de nous faire comprendre tout ce que nous lui coûtons, que le serviteur n’est pas plus que son Seigneurs (Mt 10,24), que nous devons travailler pour jouir de sa gloire, et qu’il nous est nécessaire pour cela de prier, afin de ne pas vivre toujours en tentations (Mt 26,40).

Le château intérieur ou les demeures – Premières demeures

Le Château intérieur

  1. L’obéissance m’a ordonné peu de choses qui m’aient semblé plus difficiles que celle d’écrire maintenant sur l’oraison : en premier lieu, parce qu’il ne me semble pas que le Seigneur m’ait donné l’inspiration, ni le désir de le faire ; et puis, depuis trois mois, ma tête est si faible et si pleine de bruit que j’ai peine à écrire, même pour les affaires indispensables. Mais, sachant que la force de l’obéissance peut aplanir des choses qui semblent impossibles, ma volonté s’y décide de bien bon gré, malgré que la nature semble beaucoup s’en affliger ; car le Seigneur ne m’a pas douée d’assez de vertu pour lutter contre des maladies continuelles et des occupations multiples.Plaise à Celui qui a accompli des choses plus difficiles en ma faveur de faire le nécessaire, je me fie à sa miséricorde.
  2. Je crois que Je ne saurai guère dire plus que je ne l’ai déjà fait en d’autres choses qu’on m’a commandé d’écrire, je crains plutôt de toujours me répéter ; car je suis, à la lettre, comme les oiseaux à qui on apprend à parler : ils ne savent que ce qu’on leur enseigne ou ce qu’ils entendent, et le répètent souvent. Si le Seigneur veut que je dise du nouveau, Sa Majesté me le donnera, ou Elle me rappellera ce que j’ai déjà dit, je m’en contenterai, car j’ai si mauvaise mémoire que je me réjouirais, au cas où elles se seraient perdues, de retrouver certaines choses qu’on estimait bonnes. Si le Seigneur ne me donnait même pas cela, je tirerais bénéfice du seul fait de me fatiguer et d’aggraver mon mal de tête par obéissance, même si ce que je dis n’est utile a personne.
  3. Je commence donc à tenir ma promesse aujourd’hui, fête de la Très Sainte Trinité, en l’an 1577 (2 juin) en ce monastère de Saint-Joseph du Carmel de Tolède où je suis présentement, m’en rapportant pour tout ce que je dirai au jugement de ceux qui m’ont commandé d’écrire, personnes fort doctes. Si quoi que ce soit n’était pas conforme à ce qu’enseigne la sainte Église Catholique Romaine, ce sera, de ma part, ignorance, et non malignité. Cela, on peut le tenir pour certain, car je lui suis fidèle et le serai toujours, comme je l’ai toujours été, avec la grâce de Dieu. Qu’Il soit béni à jamais, amen, et glorifié !
  4. Celui qui m’a commandé d’écrire m’a dit que les religieuses de ces monastères de Notre-Dame du Carmel ont besoin qu’on leur explique quelques points indécis d’oraison : il lui semble qu’elles comprendront mieux le langage d’une autre femme, et que l’amour qu’elles me portent les rendra plus sensibles à ce que je leur dirai ; pour cette raison, il y attribue une certaine importance, si je parviens à dire quelque chose ; je m’adresserai donc à elles en écrivant, et puis, il semble insensé de songer que cela puisse convenir à d’autres personnes : Notre-Seigneur me fera déjà une grande grâce si cet écrit aide quelques-unes d’entre elles à le louer un petit peu plus. Sa Majesté sait bien que je ne prétends à rien d’autre, et il est clair que lorsque je réussirai à dire quelque chose elles comprendront que cela ne vient pas de moi, rien ne peut le leur faire croire, sauf si elles manquaient d’intelligence autant que je manque d’aptitudes pour des choses semblables, lorsque la miséricorde du Seigneur ne m’en donne point.

Chapitre I – De la beauté et de la dignité de nos âmes: une comparaison nous aide à le comprendre. Des avantages qu’il y a à reconnaître les faveurs que nous recevons de Dieu. De l’oraison, la porte de ce Château.

  1. Aujourd’hui, comme je suppliais le Seigneur de parler à ma place, puisque je ne trouvais rien à dire, ni comment entamer cet acte d’obéissance, s’offrit à moi ce qui sera, dès le début, la base de cet écrit : considérer notre âme comme un château fait tout entier d’un seul diamant ou d’un très clair cristal, où il y a beaucoup de chambres, de même qu’il y a beaucoup de demeures au ciel. Car à bien y songer, mes sœurs, l’âme du juste n’est rien d’autre qu’un paradis où Il dit trouver ses délices. Donc, comment vous représentez-vous la chambre où un Roi si puissant, si sage, si pur, si empli de tous les biens, se délecte ? Je ne vois rien qu’on puisse comparer à la grande beauté d’une âme et à sa vaste capacité. Vraiment, c’est à peine si notre intelligence, si aiguë soit-elle, peut arriver a le comprendre, de même qu’elle ne peut arriver à considérer Dieu, puisqu’il dit lui-même qu’il nous a créés à son image et à sa ressemblance. Or, s’il en est ainsi, et c’est un fait, nous n’avons aucune raison de nous fatiguer à chercher à comprendre la beauté de ce château ; il y a entre lui et Dieu la même différence qu’entre le Créateur et la créature, puisqu’il est sa créature ; il suffit donc que Sa Majesté dise que l’âme est faite à son image pour qu’il nous soit difficile de concevoir sa grande dignité et sa beauté.
  2. Il est bien regrettable et confondant que, par notre faute, nous ne nous comprenions pas nous-mêmes, et ne sachions pas qui nous sommes. Celui à qui on demanderait, mes filles, qui il est, et qui ne se connaîtrait point, qui ne saurait pas qui fut son père, ni sa mère, ni son pays, ne prouverait-il pas une grande ignorance ? Ce serait d’une grande bêtise, mais la nôtre est plus grande, sans comparaison, quand nous ne cherchons pas à savoir ce que nous sommes, nous bornant à notre corps, et, en gros, a savoir que nous avons une âme, parce que nous en avons entendu parler et que la foi nous le dit. Mais les biens que peut contenir cette âme ; qui habite en cette âme, ou quel est son grand prix, nous n y songeons que rarement ; c’est pourquoi on a si peu soin de lui conserver sa beauté. Nous faisons passer avant tout sa grossière sertissure, ou l’enceinte de ce château, qui est notre corps.
  3. Considérons donc que ce château a, comme je l’ai dit, nombre de demeures, les unes en haut, les autres en bas, les autres sur les côtés ; et au centre, au milieu de toutes, se trouve la principale, où se passent les choses les plus secrètes entre Dieu et l’âme. Il faut que vous soyez attentives à cette comparaison. Peut-être, par ce moyen, Dieu consentira-t-il à vous faire comprendre quelques-unes des faveurs que Dieu veut bien accorder aux âmes, et, dans la mesure du possible, les différences qu’il y a entre elles ; car personne ne peut les comprendre toutes, tant elles sont nombreuses : d’autant moins une misérable comme moi ! Si le Seigneur vous les accorde, vous aurez le : grand réconfort de savoir que cela est possible ; sinon, vous louerez sa grande bonté. Car si la considération des choses qui sont au ciel, et dont jouissent les bienheureux, ne nous fait aucun tort et nous réjouit plutôt, de même, lorsque nous cherchons à obtenir ce dont ils jouissent, il ne peut nous nuire de voir qu’un si grand Dieu peut se communiquer en cet exil à des vers de terre si malodorants, et d’aimer une bonté si bonne, une miséricorde si démesurée. Je tiens pour certain que celui qui souffrirait de savoir que Dieu peut nous faire cette faveur en cet exil n’a guère d’humilité ni d’amour du prochain ; car si ce n’était de cela, comment ne pas nous réjouir que Dieu accorde ces grâces à l’un de nos frères sans que cela l’empêche de nous l’accorder à nous aussi, et de voir que Sa Majesté manifeste ses grandeurs en quiconque ? Ce sera, parfois, dans le seul but de les manifester, comme le Seigneur l’a dit lui-même à propos de l’aveugle à qui il à rendu la vue, lorsque les Apôtres lui ont demandé s’il était aveugle à cause de ses péchés ou par la faute de ses parents. Il arrive, ainsi, que celui à qui il fait ces faveurs ne soit pas plus saint que celui à qui il ne les fait point, il veut seulement qu’on reconnaisse sa grandeur, comme nous le voyons dans saint Paul et la Madeleine, et pour que nous le louions en ses créatures.
  4. On pourra dire que ces choses semblent impossibles, et qu’il est bon de ne pas scandaliser les faibles. Leur incrédulité est une moindre perte, si ceux à qui Dieu les accorde ne manquent pas d’en profiter ; ils s’en régaleront, un plus grand amour s’éveillera en eux pour Celui qui montre tant de miséricorde, et dont le pouvoir et la majesté sont si grands. D’autant plus que je sais que celles à qui je parle ne courent pas ce danger elles savent et croient que Dieu donne de bien plus grandes preuves d’amour. Je sais que ceux qui n’y croiraient point n’en auront pas l’expérience, car Dieu tient beaucoup à ce qu’on ne limite pas ses œuvres ; donc, mes sœurs, que ce ne soit jamais le cas de celles d’entre vous que le Seigneur ne conduirait pas par cette voie.
  5. Donc, pour revenir à notre bel et délicieux château, nous devons voir comment nous pourrons y pénétrer. J’ai l’air de dire une sottise : puisque ce château est l’âme, il est clair qu’elle n’a pas à y pénétrer, puisqu’il est elle-même ; tout comme il semblerait insensé de dire à quelqu’un d’entrer dans une pièce où il serait déjà. Mais vous devez comprendre qu’il y a bien des manières différentes d’y être ; de nombreuses âmes sont sur le chemin de ronde du château, où se tiennent ceux qui le gardent, peu leur importe de pénétrer l’intérieur, elles ne savent pas ce qu’on trouve en un lieu si précieux, ni qui l’habite, ni les salles qu’il comporte. Vous avez sans doute déjà vu certains livres d’oraison conseiller à l’âme d’entrer en elle-même ; or, c’est précisément ce dont il s’agit.
  6. Un homme fort docte me disait récemment que les âmes qui ne font pas oraison sont semblables à un corps paralysé ou perclus, qui bien qu’il ait des pieds et des mains, ne peut les commander ; ainsi, il est des âmes si malades, si accoutumées à s’arrêter aux choses extérieures, que c’est sans remède, elle ne semblent pas pouvoir entrer en elles-mêmes ; elles ont une telle habitude de n’avoir de rapports qu’avec la vermine et les bêtes qui vivent autour du château qu’elles leur ressemblent déjà beaucoup ; et bien qu’elles soient, par nature, très riches, capables de converser avec rien de moins que Dieu, c’est sans remède. Si ces âmes ne cherchent pas à connaître leur grande misère et à y porter remède, elles resteront transformées en statues de sel faute de tourner la tête vers elles-mêmes, comme il advint de la femme de Loth pour l’avoir tournée (Gn. 19,26).
  7. Car autant que je puis le comprendre, la porte d’entrée de ce château est l’oraison et la considération ; je ne dis pas mentale plutôt que vocale, car pour qu’il ait oraison, il doit y avoir considération. Celle qui ne considère pas à qui elle parle, et ce qu’elle demande, et qui est celle qui demande, et à qui, je n’appelle pas cela faire oraison, pour beaucoup qu’elle remue les lèvres. Il pourra pourtant y avoir oraison sans qu’on le recherche, mais dans ce cas on s’y sera exercé naguère. Quiconque aurait l’habitude de parler à la majesté de Dieu comme il parierait à son esclave, qui ne se demande pas s’il s’exprime mal, mais dit ce qui lui vient aux lèvres, ou qui l’apprend pour le répéter, je ne tiens pas cela pour de l’oraison, et plaise à Dieu que nul chrétien ne la pratique de cette façon. J’espère de la bonté de Sa Majesté, mes sœurs, que ce n’est le cas d’aucune de vous, vous êtes habituées à vous occuper des choses intérieures, ce qui est fort utile pour éviter de tomber dans une telle bestialité.
  8. Nous ne nous adressons donc pas à ces âmes percluses, car si le Seigneur lui-même ne vient pas leur commander de se lever, comme à celui qui attendait à la piscine depuis trente ans (Jn 5,5), elles sont bien mal en point, et en grand danger, mais aux autres âmes, à celles qui pénètrent enfin dans le château. Celles-là, fortes mêlées au monde, ont de bons désirs, et parfois, ne serait-ce que de loin en loin, elles se recommandent à Notre-Seigneur et considèrent qui elles sont sans toutefois s’y attarder. De temps en temps, pendant le mois, elles prient, pleines des mille affaires qui occupent ordinairement leur pensée, et auxquelles elles sont si attachées que là où est leur trésor, là est leur cœur (Mt 6,21) ; elles songent parfois à s’en affranchir, et c’est déjà une grande chose pour elles que la connaissance d’elles-mêmes, constater qu’elles sont en mauvaise voie, pour trouver la porte d’entrée. Enfin, elles pénètrent dans les premières pièces, celles du bas, mais toute la vermine qui entre avec elles ne leur permet ni de voir la beauté du château, ni de s’apaiser ; elles ont déjà beaucoup fait en entrant.
  9. Ce que je dis, mes filles, va vous sembler déplacé, puisque, par la bonté de Dieu, vous n’êtes pas de celles-là. Il va vous falloir de la patience, sinon je ne saurais faire entendre comment j’ai compris certaines des choses intérieures de l’oraison, et encore plaise au Seigneur que j’arrive à parler de quelques-unes ; car ce que je voudrais vous faire entendre est bien difficile, lorsque l’expérience fait défaut. Si vous avez cette expérience ; vous verrez qu’on ne peut s’abstenir d’effleurer ce que plaise au Seigneur dans sa miséricorde, de vous épargner.

Chapitre II – De la laideur de l’âme en état de péché mortel, et comment Dieu voulut la faire voir à certaine personne. De la connaissance de soi. Toutes choses utiles, souvent dignes de remarque. De la manière de comprendre ces demeures.

  1. Avant d’aller plus loin, je tiens à vous demander de considérer ce qu’on peut éprouver à la vue de ce château si resplendissant et si beau, cette perle orientale, cet arbre de vie planté à même les eaux vives de la vie, qui est Dieu, lorsque l’âme tombe dans le péché mortel. Il n’est ténèbres si ténébreuses, chose si obscure et si noire qu’elle n’excède. Sachez seulement que bien que le soleil qui lui donnait tant d’éclat et de beauté soit encore au centre de cette âme, il semble n’y être point, elle ne participe point de Lui, et pourtant elle est aussi capable de jouir de Sa Majesté que le cristal de faire resplendir le soleil. Elle ne bénéficie de rien ; en conséquence, toutes les bonnes actions qu’elle accomplit ainsi, en état de péché mortel, ne portent aucun fruit qui mérite le ciel ; elles ne procèdent pas du principe qui est Dieu, par qui notre vertu est vertu, rien ne peut donc être agréable à ses yeux quand nous nous éloignons de Lui ; enfin, le but de celui qui commet un péché mortel n’est pas de Le satisfaire, mais de plaire au démon ; comme il n’est que ténèbres, la pauvre âme, elle aussi, se transforme en ténèbres.
  2. Je connais une personne à qui Notre-Seigneur voulut montrer l’état de l’âme qui pèche mortellement. Cette personne (la sainte elle-même. Voir (Autobiographie, chap. 40 et Relation, chap. 25.) dit qu’aucun de ceux qui le connaîtraient ne pourrait pécher, lui semble-t-il même s’il lui fallait fuir les occasions au prix des plus grandes peines imaginables. Elle eut donc bien envie que tous en soient informés ; vous, mes filles, ayez envie de beaucoup prier Dieu pour ceux qui sont réduits à cet état de totale obscurité, eux et leurs œuvres. Car de même que tous les ruisselets qui découlent d’une source très claire le sont aussi, lorsqu’une âme est en état de grâce, ses œuvres sont agréables aux yeux de Dieu et à ceux des hommes (elles procèdent de cette source de vie, l’âme y est planter comme un arbre qui ne donnerait ni fraîcheur ni fruits, s’ils ne lui venaient de cette source qui le nourrit, l’empêche de sécher, et lui fait produire de bons fruits), ainsi lorsque l’âme, par sa faute, s’éloigne de cette source pour se planter dans une autre aux eaux très noires et très malodorantes, tout ce qu’elle produit est l’infortune et la saleté mêmes.
  3. Il sied de considérer ici que la fontaine, ce soleil resplendissant qui est au centre de l’âme, ne perd ni son éclat ni sa beauté ; il est toujours en elle, rien ne peut lui ôter sa beauté. Mais si on jetait un drap très noir sur un cristal exposé au soleil, il est clair que si le soleil donne sur lui, sa clarté n’opérera point sur le cristal.
  4. O âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ ! Connaissez-vous vous-mêmes, et ayez pitié de vous ! Comment se peut-il que, sachant cela, vous ne cherchiez pas à retirer cette poix de ce cristal ? Considérez que si vous perdez la vie, jamais vous ne jouirez à nouveau de cette lumière. Ô Jésus ! quel spectacle que celui d’une âme qui s’en est éloigné ! Dans quel état sont les pauvres chambres du château ! Que les sens, ces gens qui les habitent, sont troublés ! Et les puissances, qui sont les alcades, majordomes, maîtres d’hôtels, qu’ils sont aveuglés, et gouvernent mal ! Enfin, puisque l’arbre est planté en un lieu qui est le démon, quel fruit peut-il donner ?
  5. J’ai entendu une fois un homme, grand spirituel, dire qu’il ne s’étonnait de rien de ce que faisait une âme en état de péché mortel, mais de ce qu’elle ne faisait pas. Plaise à Dieu, dans sa miséricorde, de nous délivrer d’un si grand malheur, car rien, tant que nous vivons, ne mérite le nom de malheur si ce n’est celui qui entraîne des maux éternels, à jamais. Voilà, mes filles, ce que nous devons craindre, et ce que nous devons demander à Dieu dans nos prières ; s’il ne garde point la cite, nous travaillerons en vain (Ps 76,2), car nous sommes la vanité même. Cette personne disait qu’elle avait tiré deux choses de la grâce que le Seigneur lui a faite: l’une, l’immense crainte de l’offenser : elle le suppliait donc sans cesse de ne pas la laisser tomber dans le péché, dont elle voyait les terribles effets ; la seconde, un miroir d’humilité, sachant que tout ce que nous pouvons faire de bon n’a pas son principe en nous, mais dans cette fontaine où est planté l’arbre de notre ; âme, dans ce soleil qui réchauffe nos œuvres. Elle a vu cela si clairement que dès qu’elle faisait ou voyait faire quelque chose de bien, elle ramenait cette action à son principe, et comprenait que sans cette aide nous sommes impuissants ; de là, elle était immédiatement portée à louer Dieu et à s’oublier d’ordinaire elle-même, quoi qu’elle fit de bien.
  6. Le temps que vous passerez, mes sœurs, à lire ceci, et moi à l’écrire, ne serait pas perdu si nous retenions ces deux choses, que les hommes doctes et entendus savent très bien, mais notre balourdise, à nous, femmes, a besoin de tout cela ; et, d’aventure, le Seigneur veut peut-être qu’on porte à notre connaissance cette sorte de comparaison. Plaise à sa bonté de nous accorder la grâce nécessaire.
  7. Ces choses intérieures sont si obscures pour l’entendement que quelqu’un de si peu instruit que moi, devra forcément dire beaucoup de choses superflues, et même insensées, avant de parler juste une seule fois. Il faudra donc de la patience à quiconque me lira, comme il m’en faut pour écrire ce que j’ignore ; car, vrai, il m’arrive de me sentir toute sotte en prenant le papier, je ne sans ni que dire, ni par quoi commencer. Je comprends bien qu’il est important pour vous que j’explique de mon mieux certaines choses intérieures, car nous entendons toujours dire combien l’oraison est bonne, et d’après la constitution nous devons la pratiquer pendant un grand nombre d’heures, mais on ne nous explique rien d’autre que ce qu’il nous est possible de faire de nous-mêmes ; on nous parle peu des choses que le Seigneur opère dans l’âme, c’est-à-dire le surnaturel. Le fait d’en parler et de nous l’expliquer de nombreuses façons nous apportera la grande consolation de contempler ce céleste artifice intérieur, si peu connu dés mortels, que toutefois nombre d’entre eux recherchent. Et bien que dans quelques-uns de mes écrits le Seigneur ait fait entendre certaines choses, je comprends que je ne les avais pas toutes comprises comme je le fais aujourd’hui, les plus difficiles, en particulier. L’ennui, c’est que pour les aborder, comme je l’ai dit, il faudra en répéter beaucoup de fort connues ; il ne saurait en être autrement, vu la rudesse de mon esprit.
  8. Revenons donc à notre château aux nombreuses demeures. Vous ne devez pas vous représenter ces demeures l’une après l’autre, comme en enfilade, mais fixer votre regard au centre ; là se situe la salle, le palais, où réside le roi ; considérez le palmiste ; avant qu’on atteigne sa partie comestible, plusieurs écorces entourent tout ce qu’il contient de savoureux. Ici, de même, de nombreuses salles sont autour de celle-là, et également au-dessus. Les choses de l’âme doivent toujours se considérer dans la plénitude, l’ampleur et la grandeur, on ne le dira jamais assez, elle est capable de beaucoup plus que ce que nous sommes capables de considérer, et le soleil qui est dans ce palais se communique à toutes ses parties. Il est très important que toute âme qui s’adonne à l’oraison, peu ou prou, ne soit ni traquer, ni opprimée. Laissez-la évoluer dans ces demeures, du haut en bas et sur les côtés, puisque Dieu l’a douée d’une si grande dignité ; qu’elle ne se contraigne point à rester longtemps seule dans une salle. Oh ! s’il s’agit de la connaissance de soi ! Car elle est si nécessaire, (cherchez à me comprendre), même pour celles d’entre vous que le Seigneur a introduites dans la demeure où il se trouve Lui-même, que jamais, malgré votre élévation, vous ne pouvez mieux faire, et vous ne le pourriez pas, même si vous le vouliez ; car l’humilité travaille toujours à la façon dont l’abeille fait le miel dans la ruche, sinon tout est perdu ; mais considérons que l’abeille ne manque pas de sortir pour rapporter des fleurs ; ainsi fait l’âme, par la connaissance de soi ; croyez-moi envolez-vous de temps en temps, pour considérer la grandeur et la majesté de Dieu. Ainsi, débarrassées de la vermine qui entre dans les premières salles, celles de la connaissance de soi, vous verrez votre bassesse mieux qu’en vous-mêmes, bien que, comme je l’ai dit, Dieu fasse à l’âme une grande miséricorde lorsqu’il lui permet de se connaître, mais qui peut le plus peut le moins, comme on dit. Et croyez-moi, avec la vertu de Dieu nous pratiquerons une vertu bien plus haute que si nous restons étroitement ligotées à notre terre.
  9. Je ne sais si je me suis bien fait comprendre, car cette connaissance de nous-mêmes est si importante que je voudrais que jamais vous ne vous relâchiez sur ce point, même si vous êtes fort élevées dans le ciel ; tant que nous sommes sur cette terre, rien ne doit avoir plus d’importance pour nous que l’humidité. Je répète donc qu’il est très bon, et meilleur encore, de chercher à pénétrer d’abord dans la salle qui la concerne plutôt que de s’envoler vers les autres : c’est le chemin pour y parvenir ; et puisque nous pouvons marcher en terrain sûr et uni, pourquoi voudrions-nous des ailes pour voler ? Cherchez à mieux progresser dans l’humilité ; et, ce me semble, jamais nous n’arriverons à nous connaître si nous ne cherchons pas à connaître Dieu ; en contemplant sa grandeurs penchons-nous sur notre bassesse ; en contemplant sa pureté, nous verrons notre saleté ; en considérant son humilité, nous verrons combien nous sommes loin d’être humbles.
  10. On y trouve deux avantages : premièrement, il est clair que quelque chose de blanc parait plus blanc auprès de quelque chose de noir, et, à l’opposé, le noir auprès du blanc ; deuxièmement, notre entendement et notre volonté s’ennoblissent, ils se disposent mieux à accomplir tout ce qui est bien lorsque notre regard, donc nous-même, nous tournons vers Dieu ; il- a de grands inconvénients à ne jamais sortir de notre boue et de notre misère. Nous parlions, à propos de ceux qui sont en état de péché mortel, des courants noirs et malodorants dans lesquels ils sont ; de même, ici, sans qu’il y ait toutefois d’analogie, Dieu nous en garde ! Car ceci n’est qu’une comparaison. Si nous vivons enfoncés dans les misères de notre terre, jamais nous ne sortirons du courant boueux des craintes, des pusillanimités, et de la lâcheté ; regarder si on me regarde ou si on ne me regarde pas ; me demander s’il y a du danger à suivre cette voie ; n’y aurait-il pas quelque orgueil à oser entreprendre cette action ? Est-il bon qu’une misérable comme moi s’occupe d’une chose aussi haute que l’oraison ? Me méprisera-t-on si je ne suis pas la voie de tout le monde ? Et puis, les extrêmes ne sont pas bons, même dans la vertu, grande pécheresse que je suis, ne serait-ce tomber de plus haut ? Je ne progresserai peut-être point, et je nuirai à de bonnes gens ; quelqu’un comme moi n’a pas besoin de se singulariser.
  11. Dieu secourable ! Mes filles, qu’elles sont nombreuses les âmes que le démon a dû beaucoup appauvrir par ce moyen ! Elles prennent tout cela pour de l’humilité, et bien des choses encore que je pourrais dire ; cela provient de ce que nous ne nous connaissons pas tout à fait ; la connaissance que nous avons de nous-même est déviée, et si nous ne sortons jamais de nous-même, je ne suis pas surprise que cela, et pis encore, soit à craindre. C’est pourquoi je dis, mes filles, que nous devons fixer nos regards sur le Christ, notre bien ; là, nous apprendrons la véritable humilité ; en Lui et en ses Saints, notre entendement s’ennoblira comme je l’ai dit, et la connaissance de nous-même n’engendrera pas de lâches voleurs ; car bien que ce ne soit encore que la première Demeure, elle est très riche et d’un si grand prix que celui qui échappe à la vermine qui s’y trouve ne manquera pas de progresser. Terribles sont les ruses et astuces du démon pour empêcher les âmes de se connaître et de discerner leur voie.
  12. De ces premières demeures, je puis vous donner un très bon signalement dont j’ai l’expérience. C’est pourquoi je vous demande de ne pas considérer un petit nombre de salles, mais un million ; car les âmes entrent ici de bien des manières, animées, les unes et les autres, de bonnes intentions. Mais comme celles du démon sont toujours mauvaises, il doit maintenir dans chacune d’elles de larges légions de démons pour empêcher les âmes de passer d’une demeure à l’autre ; la pauvre âme ne s’en rend pas compte, il use donc de mille sortes d’embûches et illusions il n’est plus aussi à l’aise lorsque les âmes se rapprochent du Roi. Mais, comme elles sont, ici, encore absorbées par le monde, plongées dans leurs plaisirs, grisées d’honneurs et de prétentions, les sens et les facultés, ces vassaux de l’âme que Dieu leur a donnés, ne sont pas assez forts ; elles sont donc facilement vaincues, malgré leur désir de ne pas offenser Dieu, et les bonnes actions qu’elles font. Celles qui se trouvent dans cette situation devront souvent, et de leur mieux, avoir recours à Sa Majesté, demander à sa bienheureuse Mère, à ses Saints, d’intercéder et de combattre pour elles ; leurs propres serviteurs n’ont guère la force de les défendre. A la vérité, quel que soit notre état, il faut que la force nous vienne de Dieu. Plaise à Sa Majesté de nous en donner, dans sa miséricorde. Amen.
  13. Quelle misérable vie nous vivons ! Mais je vous ai beaucoup dit ailleurs combien il nous est néfaste de ne pas bien comprendre ce qui touche l’humilité et la connaissance de soi (Autobiographie, chap. 13 ; Chemin de la Perfection, chap. 12 et 13), je n’insiste donc pas ici ; et encore, plaise au Seigneur que j’aie dit quelque chose qui vous soit profitable.
  14. Vous remarquerez que la lumière qui émane du Palais où est le Roi n’éclaire encore qu’à peine ces premières Demeures, car bien qu’elles ne soient pas obscurcies et noires, comme c’est le cas pour l’âme en état de péché, elles sont assez sombres pour que celui qui s’y trouve ne puisse voir de clarté ; ce n’est pas que la salle ne soit pas éclairée, (je ne sais m’expliquer), mais toutes ces mauvaises couleuvres, ces vipères et ces choses venimeuses qui sont entrées avec lui ne lui permettent pas d’apercevoir la lumière : comme celui qui, pénétrant en un lieu où le ciel entre abondamment, aurait, sur les yeux, de la boue qui l’empêcherait de les ouvrir. La pièce est claire, mais il n’en jouit pas, il est gêné, et dés choses comme ces fauves et ces bêtes l’obligent à fermer les yeux et à ne voir qu’elles. Telle me semble la situation d’une âme, qui, bien qu’elle ne soit pas en mauvais état, est si mêlée aux choses mondaines, si imbue de richesses, ou d’honneurs, ou d’affaires, comme je l’ai dit, que bien qu’elle souhaiterait, en fait, voir sa beauté et en jouir, elle n’y a pas accès, et il ne semble pas qu elle puisse se faufiler entre tant d’obstacles. Il est très utile, pour obtenir de pénétrer dans les secondes Demeures, que chacun, selon son état, tâche de se dégager des choses et des affaires qui ne sont pas nécessaires. C’est d’une importance telle que j’estime impossible qu’on accède jamais à la Demeure principale sans commencer par là ; il sera même difficile de rester sans danger dans celle où on se trouve, si on a pénétré dans le château ; car au milieu de choses si venimeuses, il est impossible de n’être pas mordu.
  15. Qu’adviendrait-il, mes filles, si nous qui avons déjà pénétré beaucoup plus avant, dans d’autres demeures secrètes du château, nous nous retrouvions, par notre faute, en plein tumulte, ce qui, du fait de nos péchés, est le cas de beaucoup de personnes à qui Dieu a accordé ses faveurs et qui, par leur faute, sont rejetées au sein de ces misères ? Ici, nous sommes libres extérieurement : intérieurement, plaise à Dieu que nous le soyons, et qu’il nous délivre. Gardez-vous, mes filles, des soucis qui vous sont étrangers. Considérez que rares sont les Demeures de ce château où les démons renoncent à combattre. Il est vrai qu’en certaines demeures, les gardes, je crois avoir dit que ce sont les puissances, ont la force de lutter ; mais il nous est bien nécessaire de ne point nous distraire pour comprendre leurs ruses et qu’ils ne nous trompent point, travestis en anges de lumière ; car ils peuvent nous nuire de multiples façons, en s’insinuant peu à peu et nous ne le comprenons que lorsque le mal est fait.
  16. Je vous ai déjà dit (Chemin de la Perfection, chap. 38 et 39) que le démon agit comme une lime sourde, nous devons le déceler dès le début. Je veux ajouter autre chose, pour me faire mieux comprendre : il insuffle à une sœur de si vifs désirs de pénitence qu’elle n’a de repos que lorsqu’elle se tourmente. Le principe est bon, mais lorsque la prieure a ordonné de ne pas faire pénitence sans autorisation, si le démon suggère à cette sœur qu’elle peut bien passer outre, à si bonnes fins, elle mène en cachette une telle vie qu’elle en perd la santé et se trouve empêchée d’accomplir ce qu’ordonne la Règle ; vous voyez où aboutit ce bien. Il en anime une autre d’un très grand zèle pour la perfection ; c’est très bon, mais il peut découler de là que la moindre petite faute de la part de ses sœurs lui semble un grave manquement, il s’ensuit la préoccupation de les surveiller et d’en appeler à la prieure. Elle peut même en venir à ne pas voir ses propres fautes, tant elle a de zèle pour l’Ordre. Quant aux autres, elles ne comprennent pas ce qui se passe en son for intérieur, et il peut arriver qu’elles ne s’accommodent pas si bien que cela de sa vigilance.
  17. Ce que recherche ici le démon, ce n’est rien de moins que refroidir la charité et l’amour des sœurs les unes pour les autres, ce qui serait fort dommage. Comprenons, mes filles, que la véritable perfection est dans l’amour de Dieu et du prochain ; plus nous observerons ces deux commandements, plus parfaites nous serons. Toute notre règle et nos Constitutions ne tendent à rien d’autre, elles ne font que nous donner le moyen de mieux les observer. Trêve de zèles indiscrets qui peuvent nous faire grand mal. Que chacune se considère elle-même. Je vous ai déjà longuement parlé de cela, je n’insisterai donc pas (Autobiographie, chap. 13 et Manière de visiter).
  18. Cet amour que vous devez avoir les unes pour les autres est si important que je voudrais que vous ne l’oubliiez jamais, car à force de considérer chez les autres de petits riens, qui d’ailleurs ne sont peut-être pas des imperfections, mais que, dans notre ignorance, nous prenons en mauvaise part, notre âme peut perdre la paix, et même inquiéter celle des autres ; considérez que cette perfection-là coûterait cher. Le démon pourrait aussi éveiller cette tentation chez la prieure ; ce serait plus dangereux. C’est pourquoi une grande prudence est nécessaire ; car lorsqu’il s’agit de choses contraires à la Règle et aux Constitutions, il ne faut pas toujours les prendre en bonne part, mais l’avertir, et si elle ne s’amende point, en appeler au supérieur ; voilà la charité. De même vis-à-vis des sœurs, s’il s’agit d’une chose grave ; la vraie tentation serait de tout laisser faire de peur que ce soit une tentation. Il faut prendre bien garde, pour que le démon ne nous abuse point, de ne point parler de cela entre nous, il pourrait en tirer un grand avantage et introduire l’habitude de la médisance, mais uniquement à celle qui agira utilement, comme je l’ai dit. Cela ne nous concerne guère puisqu’ici, grâce à Dieu, nous observons un silence continuel, mais il est bon que nous soyons sur nos gardes.

Enquête au sujet de la datation au carbone 14: La mystification du british museum démasquée

Introduction

En octobre 1981, les savants américains publiaient au symposium de New-London le résultat de leurs travaux: «Nous pouvons conclure pour l’heure que l’image du Suaire est celle de la forme humaine réelle d’un homme flagellé et crucifié. Elle n’est pas l’œuvre d’un artiste. Les taches de sang sont composées d’hémoglobine et donnent aussi un résultat positif au test de l’albumine

Or dès le lendemain de ce symposium, les administrateurs du British Museum autorisèrent le directeur de son laboratoire de recherche, le Docteur Tite, à agir comme superviseur d’un projet de datation du Saint Suaire par la méthode du carbone 14. À l’initiative de qui et dans quel but? Mystère! […]

I. Les indices d’une fraude préméditée

1. Procédure et protocole
Emplacement du prélèvement du 21 avril 1988, laissant paraître la toile de Hollande sur laquelle le Saint Suaire fut «cousu à faux filet» en 1534 par les clarisses de Chambéry.

Une procédure fut d’abord soigneusement concertée entre les sept laboratoires désignés et l’Académie pontificale des sciences. […]

Il faut toutefois remarquer que les Américains du STURP (Shroud of Turin Research Project), qui avaient mis, eux aussi, au point un projet de datation au carbone 14, étaient exclus, après bien des intrigues… […]

Le “ Protocole de Turin  ” ne comptait pas moins de huit cents pages dactylographiées. Tout, absolument tout était prévu, depuis le prélèvement des échantillons sur le Saint Suaire, confié à Mme Mechtilde Flury-Lemberg, de l’Abegg-Stiftung (Berne), la personne au monde la plus qualifiée pour cette première opération délicate dont toute la suite dépendait; jusqu’à la mise en œuvre des deux méthodes de datation (AMS et petits compteurs à gaz).

Or, ce protocole conclu sous l’égide du cardinal Ballestrero (29 sept. – 1er oct. 1986)n’a pas été respecté. […]

  1. Pourquoi Mechtilde Flury-Lemberg a été écartée au profit du signor Riggi, personnage sans qualification?
  2. Pourquoi trois laboratoires seulement (Oxford, Zürich et Tucson) ont finalement été retenus, employant une seule méthode, sous la coordination du seul British Museum, en la personne du seul Docteur Tite?
  3. Nul ne sait qui a évincé l’Académie pontificale des sciences, pas même le cardinal Ratzinger, à l’encontre des promesses qu’il affirme avoir reçues. Mais c’est de la main du cardinal Casaroli que l’ordre du Pape en parvint au cardinal Ballestrero, par une lettre datée du mois de mai 1987, transmise aux laboratoires le 10 octobre 1987.

Dès lors, il n’y a plus de protocole. Tite est libre de prendre toutes les initiatives, sans contrôle de qui que ce soit. Et c’est un adversaire idéologique de notre foi catholique, de ses dévotions et de ses “ reliques ”. […]

2. Une orchestration médiatique

Selon la déontologie scientifique, le résultat de la datation aurait dû faire d’abord l’objet d’un compte rendu révisé par les pairs et publié dans une revue spécialisée, avant d’être annoncé au monde. Inverser cet ordre manifeste l’intention évidente d’abuser le public et tromper le monde entier. […]

Dès le 27 juillet 1988, le britannique David Sox, ennemi juré de la Sainte Relique, avait programmé une émission à la BBC, qui avait pour titre Verdict on the Shroud, «Verdict sur le Suaire.» Mais il ne fut pas autorisé à divulguer ce qu’il savait déjà. Cependant, il prépara un livre au titre provocant: «Le suaire démasqué», annonçant en sous-titre la «découverte de la plus grande forgerie de tous les temps», achevé d’imprimer plus de deux semaines avant la publication officielle des résultats. La forgerie était encore à la forge!

Hall, le Dr Michael Tite au centre, Hedges

Le vendredi 26 août, le quotidien londonien Evening Standard titre: «Le Suaire de Turin est un faux.» La nouvelle se répand aussitôt comme une traînée de poudre. Gonella, le conseiller scientifique du cardinal Ballestrero, tente en vain de démentir. […]

Vendredi 14 octobre 1988: conférence de presse au British Museum. Tite trône, encadré par les physiciens du laboratoire d’Oxford, Edward Hall (directeur du Research laboratory for Archeology and History of Art de l’université d’Oxford) et Robert Hedges. Derrière eux, un tableau noir sur lequel sont écrites à la craie ces simples dates: 1260-1390, ponctuées d’un point d’exclamation, cri de victoire. Le soir de ce vendredi 14 octobre 1988, la datation «médiévale» du Saint Suaire était imposée à l’Église hors de toute justification théologique et pastorale, et au monde entier hors de tout contrôle par les «pairs» de la communauté scientifique, comme le résultat absolu et définitif de l’analyse par la méthode indiscutable et indiscutée du carbone 14. […]

3. La récompense des faussaires
De gauche à droite  : Hedges, Donahue, Hall, Damon, Wölfli dans des stalles de chanoines, à Turin, le 21 avril 1988.

Vendredi saint 24 mars 1989 : quarante-cinq hommes d’affaires et «riches amis» (sic) remettent au Pr Hall un million de livres pour prix de ses bons services, et notamment pour avoir «établi l’année dernière que le suaire de Turin est un faux médiéval».

Le communiqué du Telegraph annonçait la nouvelle le lendemain, Samedi saint 25 mars, en précisant que cette somme assurerait la succession du «professeur de Turin» (sic) qui atteignait l’âge de la retraite. Ce dernier déclara que son intention était d’investir le “ prix du sang ” (Mt 27, 6) dans la création d’une nouvelle chaire de science archéologique à Oxford. En accord évident avec le groupe des généreux donateurs. Désintéressés, tous! Au profit de quel savant digne d’un tel secours? «La nouvelle chaire sera occupée par le Dr Tite, directeur du laboratoire de recherche du British Museum, qui a joué lui aussi un rôle prépondérant pour démasquer la fraude du suaire de Turin.» Tout commentaire serait superflu.

II. La traque des ennemis du saint-suaire, leur crime découvert

Dimanche 27 novembre 1988, à Paris, grande salle de la Mutualité: devant deux mille cinq cents auditeurs, l’abbé de Nantes ouvre l’enquête. Il écarte résolument les imaginaires «causes d’erreur» qui permettraient d’incriminer les machines: ni contamination du linge, ni prétendue modification de la composition isotopique de la cellulose n’expliqueront jamais que les résultats «tapent» pile dans le XIIIe-XIVe siècle trop attendu en lieu et place du Ier siècle de notre ère: le hasard a bon dos!

«Et donc, ce ne sont pas les appareils qui ont dicté leur loi aux hommes, ce sont les hommes, leurs “ maffias ” scientifiques et ecclésiastiques, qui ont manipulé et commandé les résultats des appareils de telle manière que leur “ challenge ” se termine à leur gloire et à la satisfaction générale.»

Et déjà, première preuve de ce complot ténébreux: l’intrusion frauduleuse d’un quatrième échantillon. Tite avait en effet demandé au physicien français Jacques Évin un échantillon de lin absolument semblable au Saint Suaire (cf. sa lettre du 12 février 1988). Celui-ci fut découpé sur la chape de saint Louis d’Anjou (mort en 1297), et apporté à Turin par l’expert en textiles Gabriel Vial. […]

16 février 1989 : La revue Nature publie le seul compte rendu officiel, signé des vingt et un membres de la communauté scientifique internationale ayant participé à “ la datation au radiocarbone du Suaire de Turin ”, cinq mois après la publication des résultats urbi et orbi. Cet article n’a pas été soumis à la révision par les “ pairs ” Nature est d’ailleurs la seule revue de niveau scientifique produisant des articles sans ce contrôle. […]

Deux malversations démasquées

Compte rendu publié par la revue Nature Figure 1 du compte rendu publié par la revue Nature, le 16 février 1989, récapitulant l’ensemble des résultats obtenus par les trois laboratoires (A, Arizona  ; O, Oxford  ; Z, Zurich) en âge radiocarbone, c’est-à-dire en nombre d’années avant l’époque présente (1950), âge conventionnel directement mesuré par le carbone 14, avant toute calibration et conversion en âge calendaire. Chaque tiret figure la plage de résultats d’un laboratoire, identifié par son initiale. L’ ” escadrille ” numéro 1 est l’échantillon substitué au Saint Suaire  : la bande de tissu de 1 × 7 cm. Elle seule présente curieusement un écartèlement certain entre les trois laboratoires. Discordance qui contraste avec les magnifiques concordances des trois autres résultats fournis par les échantillons 2, 3 et 4; le 4 étant la chape de saint Louis d’Anjou. Nos traits rajoutés, à l’encre rouge, soulignent la (trop) exacte contemporanéité du prétendu suaire et de la chape de saint Louis d’Anjou, l’un et l’autre de l’âge exigé par Tite  !

Figure 1 du compte rendu publié par la revue Nature, le 16 février 1989, récapitulant l’ensemble des résultats obtenus par les trois laboratoires (A, Arizona; O, Oxford; Z, Zurich) en âge radiocarbone, c’est-à-dire en nombre d’années avant l’époque présente (1950), âge conventionnel directement mesuré par le carbone 14, avant toute calibration et conversion en âge calendaire.
Chaque tiret figure la plage de résultats d’un laboratoire, identifié par son initiale.
L’«escadrille» numéro 1 est l’échantillon substitué au Saint Suaire: la bande de tissu de 1 × 7 cm. Elle seule présente curieusement un écartèlement certain entre les trois laboratoires. Discordance qui contraste avec les magnifiques concordances des trois autres résultats fournis par les échantillons 2, 3 et 4; le 4 étant la chape de saint Louis d’Anjou.

Nos traits rajoutés, à l’encre rouge, soulignent la (trop) exacte contemporanéité du prétendu suaire et de la chape de saint Louis d’Anjou, l’un et l’autre de l’âge exigé par Tite!

1. L’analyse statistique des résultats

Il suffit d’examiner la “ figure 1 ” du rapport de Nature, illustration des résultats accessible à tous, et d’étudier l’analyse statistique consacrée à l’interprétation de ces résultats, qui occupe à elle seule près d’un tiers de l’article, pour constater que ce développement est sans valeur réelle. Le seul fait d’avoir substitué au test du X2, en raison de son résultat négatif, celui de Student, est une malhonnêteté. Le test du X2 (vérification nécessaire de l’homogénéité des résultats, tissu par tissu) posait problème au statisticien, à partir des données qui lui étaient fournies. Il appartenait donc au Dr Tite, coordinateur de l’ensemble de l’analyse, de soumettre ce problème aux physiciens, et de leur demander de faire des mesures complémentaires.

Au lieu de cela, que voyons-nous? Non seulement le Dr Tite ne pose pas de question, mais il s’entend avec les statisticiennes du British Museum, Mesdames Leese et Bowman, pour appliquer un autre test qui, lui, ne soulèvera aucune difficulté et permettra toujours de définir un intervalle de dates, si large soit-il. Pourvu qu’on en oublie le X2!

Car il est désormais établi que ce test du X2, incontournable, ne permet pas, dans l’état des données actuelles, d’homologuer les résultats fournis par les trois échantillons A 1, O 1 et Z 1 comme obéissant à une même et unique loi normale m1 ± σ1. Autrement dit, dans le cas présent, le test de Student n’a aucune signification et l’affirmation des auteurs du rapport de Nature, selon laquelle: «L’âge du suaire se situe entre 1260 et 1390 après Jésus-Christ, à 95 % de confiance au moins» est sans valeur scientifique. Ce prétendu degré de “ confiance ” est un faux… L’honnêteté scientifique eût dicté la déclaration suivante:

«Nous avons trouvé pour le Suaire un âge calendaire moyen de 1320 environ, mais les résultats obtenus ne nous permettent d’associer aucun degré de confiance à cette moyenne.» […]

Différents tests statistiques prouvent que les mesures des tissus 2, 3, 4 sont homogènes.

Il est non moins prouvé que les mesures du tissu 1 sont hétérogènes, comme si les trois laboratoires avaient travaillé sur deux tissus différents, avec une probabilité de 97,5 %. Plusieurs explications sont possibles:

1. Les traitements chimiques différents ont altéré les mesures, mais seulement sur le tissu 1. Inacceptable.

2. Les appareils étaient calibrés de façon différente. Mais dans le seul traitement du tissu 1. Encore lui!

3. Sous l’appellation ” tissu 1 “, les trois laboratoires ont en fait reçu et analysé des tissus différents.

2. La taille et le poids des échantillons: preuve arithmétique d’une substitution d’échantillons

L’analyse statistique n’établit pas, à elle seule, la preuve de la fraude. Elle signale seulement une hétérogénéité des résultats que n’expliquent pas les aléas du comptage des particules; elle invite donc à enquêter sur la provenance des échantillons. Le symposium de Paris en septembre 1989 allait mettre frère Bruno sur la piste d’une preuve arithmétique de substitution d’échantillons. La revue Nature affirmait, en effet, que chacun des trois laboratoires avait reçu un échantillon du Saint Suaire pesant environ 50 mg chacun, et qu’ils furent préparés à partir d’une bande d’environ 70 X 10 mm. Or les Italiens Testore et Riggi, qui ont effectué le prélèvement et la pesée des échantillons à Turin, affirmèrent au symposium de Paris que les trois échantillons remis aux laboratoires provenaient d’une bande de 81 x 16 mm partagée en deux! […]


Après deux ans d’enquête,
L’aveu d’une mystification sans précédent
Frère Bruno enquête aux États-Unis. – Dans le bureau de Douglas Donahue (au fond, genoux croisés). Jull montre, sur le cahier de laboratoire, la signature des «  témoins  » de l’ouverture des tubes, affirmant que les sceaux n’étaient pas brisés.

Fin octobre 1990, frère Bruno alla aux États-Unis pour interroger les chercheurs du laboratoire de Tucson sur la forme et le poids des échantillons du Saint-Suaire reçus par eux. L’entretien mit dans l’embarras les savants américains, car sous la pression des questions précises de frère Bruno, ils s’enferrèrent dans de si nombreuses contradictions et dénégations que finalement l’un d’entre eux, Douglas Donahue, fut contraint d’avouer au symposium international de New-York (2-3 mars 1991 à l’université de Columbia) que l’échantillon du Saint Suaire reçu par son laboratoire «était bien en deux morceaux: l’un pesait environ 14 mg, et l’autre 40 mg. Le poids total de l’échantillon du Suaire était d’environ 50 mg».

Étrange addition! Cette fois, il dit enfin la vérité mais elle est inconciliable avec les poids que nous avons relevés sur le cahier de laboratoire à Tucson le 26 octobre. Rien d’étonnant: car ces poids étaient ceux de l’échantillon n° 1 substitué, que l’on n’avait pas pensé à ramener à 40 mg. En effet, l’échantillon du Saint Suaire, lui, ne pèse plus que 40 mg, lorsqu’il est extrait du tube n° 3, étiqueté «momie de Cléopâtre». Et le morceau de 14 mg? Il est en réserve. […]

Cette farce, sans équivalent dans l’histoire des sciences, sinon le fait de Piltdown, se trouve ainsi ramenée à son inconséquence aveuglante, si on la résume ainsi:

À Tucson, le tube du Saint Suaire présente l’échantillon sous scellés, à réception le dimanche 24 avril et… de nouveau sous scellés! le lundi 25 avril; mais alors le morceau de 14 mg a disparu… et le morceau de 40 mg, a pris du poids! Il n’y a pas besoin d’aller plus loin pour accuser les gens de Tucson d’avoir substitué un tissu médiéval au lin du Saint Suaire. […]

La fraude reconstituée

Cette implacable démonstration et les faits qui l’étayent ne seront jamais réfutés. Entre temps, les trois laboratoires, l’honorable Tite, l’Éminence Ballestrero et les Italiens ont poussé plus loin leur petite recherche personnelle, et tous savent que le Saint Suaire, à tous les coups, “ tape ” le 11-64 fatidique. Entre 11 et 64, l’année de la mort du Christ: 30 ou 33, sont des plus probables.

III. Dernier attentat

Alors, il ne restait plus aux ennemis du Saint-Suaire qu’une solution: le faire disparaître. Qu’on n’en parle plus, et puis qu’il flambe! C’est la bonne solution, pour la paix du monde.

Cette solution finale sera mise en œuvre dans la nuit du 11 au 12 avril 1997 par l’incendie de la Sainte Chapelle où reposait la Relique. Ce nouveau crime échouera providentiellement grâce au courage des pompiers italiens. Vitorio Messori historiographe du Pape, n’a aucun doute: «Croyez-moi, quelqu’un voulait brûler le Saint-Suaire. Je n’exclus pas un complot international, et mes soupçons vont aux cercles maçonniques et aux intégristes islamistes.» Laissons de côté Ben Ladden et les islamistes, ils ont certainement d’autres chats à fouetter. Mais à qui profite le crime? À ceux dont la fraude est désormais dévoilée… ces forces occultes, cette franc-maçonnerie, qui entravait à la fin du siècle dernier l’œuvre de saint Jean-Bosco, à Turin même, et qui est toujours acharnée contre tout ce qui est catholique…

L’abbé de Nantes concluait ainsi:

Pompiers sauvant le Saint Suaire des flammes à Turin

«La relique a été sauvé par son peuple fidèle. Miracle! Du Suaire aujourd’hui, comme de l’Église demain, ressuscitant, comme Jésus au matin de Pâques. La divine relique a été sauvée pour faire resplendir en ces lieux même l’infinie miséricorde de notre Sauveur et de sa Divine Mère. Faisons connaître cette Bonne Nouvelle aux âmes de bonne volonté: Jésus est ressuscité! Des cendres son linceul est sauvé! Adorons-le, c’est le Seigneur!»

Source

L’authenticité du saint suaire prouvée par les sciences

Saint Suaire de Turin

Saint-Suaire-Turin

C‘est à partir de 1898, date de sa photographie, que le Saint Suaire piqua la curiosité des savants. La technique et les lois scientifiques propres à cet art permirent de comprendre, pour la première fois, que le linge ne pouvait être une peinture. […]

Le Saint Suaire ne pouvait avoir été fait de main d’homme puisqu’il se comportait comme un négatif qui, une fois photographié, révélait en positif le portrait authentique d’un homme flagellé, couronné d’épines, crucifié. Cette démonstration de l’authenticité de la relique fut confirmée par la médecine comme l’attestèrent brillamment les travaux du docteur Barbet dans les années 1930.

Mais c’est en 1978 que le Saint Suaire va être passé au crible des sciences exactes et de la plus haute technologie. Une équipe de 32 chercheurs américains se constitue alors pour la réalisation d’un projet bien précis : « déterminer au moyen d’expériences non destructrices, la composition chimique et le caractère de la ou des images empreintes sur le Suaire ». Rogers, l’un des chercheurs du STURP (Shroud of Turin Research Project), exprime bien le sentiment général de ses collègues lors de leur arrivée à Turin avec plusieurs tonnes d’un matériel scientifique des plus sophistiqué : « J’étais réellement sûr à près de 150 % que nous allions entrer, passer 30 minutes à le regarder et décider que c’était un canular… sans qu’il vaille la peine de faire nos expériences… » Voici le bilan de 25 ans de recherches.

LE CONSENSUS DE LA COMMUNAUTÉ SCIENTIFIQUE

Anatomie, physiologie

Les taches de sang reproduisent exactement, chacune pour sa part, un écoulement naturellement formé à la surface d’une blessure, en parfaite conformité avec l’anatomie, la physiologie de la circulation et de la coagulation sanguine, avec la neurophysiologie et les phénomènes de conduction nerveuse. Ce qui exclue évidemment les capacités d’un faussaire du Moyen-Âge puisque les propriétés et caractéristiques de la circulation sanguine ne furent connues qu’au XVIe siècle. […]

Saint-Suaire – Taches de sang au front

Expertise médico-légale

Tissu du Saint Suaire Macrophotographie du tissu du Saint Suaire. Il est de lin, tissé en chevron.

Cette pièce de pur lin a donc enveloppé un vrai mort dont l’identité ne fait aucun doute : ce que l’on voit sur le Suaire, c’est l’image de Jésus-Christ flagellé, blessé à la tête comme par un bonnet d’épines serré sur les tempes et la nuque, transpercé aux poignets, aux cous de pieds et au flanc droit, enfin couché dans l’attitude de la sépulture.

Ce linceul nous est pourtant parvenu sans la moindre trace de décomposition, ni d’arrachement : les taches de sang n’ont pas été marquées par la séparation du linceul et du corps. […]

Physique
La définition de l’image est parfaite, et tient en échec toute tentative d’imitation artistique ou de reconstitution en laboratoire.

L’observation au microscope montre que les fibres du Linceul sont colorées individuellement et uniformément. L’intensité de l’image est fonction de la densité relative des fibres colorées, et inversement proportionnelle à la distance du corps au linge

Chimie
Les examens pratiqués directement sur le Suaire en 1978, ont permis de démontrer que l’image « n’est pas l’œuvre d’un artiste ».

L’image du corps, monochrome, n’est faite d’aucun pigment, ni d’un colorant ou d’une teinture quelconque, mais seulement d’une légère dégradation de la cellulose, due à une oxydation-déshydratation des fibrilles de surface. Il en résulte un jaunissement superficiel des fibres du tissu, apparenté à certaines roussissures d’incendie dont ce Linge porte la trace : les unes et les autres présentent les mêmes caractéristiques de réflexion spectrale et de fluorescence.

Les taches de sang sont composées d’hémoglobine et donnent un résultat positif au test de l’albumine, ainsi qu’à celui de la bilirubine. […]

Le problème fondamental de la formation de l’image, d’un point de vue scientifique, est que certaines explications, qui pourraient être retenues d’un point de vue chimique, sont exclues par la physique. Réciproquement, certaines explications physiques qui peuvent être séduisantes sont complètement exclues par la chimie. Comme le disait le professeur Gonella à frère Bruno au soir de la clôture du Congrès de Bologne en 1989 : « Cette image est techniquement inconcevable. Scientifiquement, elle ne doit pas, elle ne peut pas exister… Et pourtant le Saint Suaire existe ! » […]

Aussi ce fut pour toutes ces raisons que le STURP fut contraint de conclure à l’occasion du symposium de New London en 1981 : « Aucune méthode chimique ou physique connue ne peut rendre compte de la totalité de l’image, aucune combinaison de circonstances physiques, chimiques, biologiques ou médicales ne peut non plus expliquer adéquatement l’image […]. Ainsi la réponse à la question de savoir comment fut produite l’image et pourquoi, demeure, à l’heure actuelle [et encore aujourd’hui en 2004] comme dans le passé, un mystère. »

Sainte Face

La photographie
Le négatif photographique de l’empreinte corporelle tachée de sang fait surgir un portrait positif parfait, totalement inconnu des générations passées, et qui résiste, depuis quatre-vingt-dix ans, à toute tentative d’explication. C’est vraiment un « mystère », plutôt qu’une énigme ou qu’un simple « problème », bien que les données appartiennent au champ d’observation de la physique et de la chimie, et qu’elles soient mesurables en termes mathématiques. […]

Mathématiques
Non seulement l’image est négative, mais elle a enregistré le relief du corps. « Cette tridimensionnalité » de l’image, perçue par don Noël Noguier de Malijay dès 1898, étudiée par Gabriel Quidor au début du 20e siècle, fait depuis 1976 l’objet de rigoureux calculs mathématiques. […]

Comme Barbet l’avait pressenti, l’idée féconde à retenir des recherches de Vignon sur la genèse des empreintes était que l’intensité de la brunissure en chaque point de l’image, variait en raison inverse de la distance qui séparait de la toile chaque point du corps. C’est cette hypothèse que Jackson entreprit le premier de vérifier en utilisant la technologie que la NASA emploie dans l’étude du relief de la planète Mars.

Il fit appel à Bill Mottern, spécialiste des analyses d’images photographiques aux laboratoires Sandia. Mottern utilisa un Analyseur d’Image VP 8,appareil qui permet de rapporter les ombres d’une image brillante de sorte qu’elles occupent différents niveaux d’un relief vertical. […]

Gros plan de la Face, et silhouettes faciale et dorsale en bas, telles qu’elles apparaissent sur le terminal vidéo de l’analyseur d’images VP 8.

« Jackson lui tendit une image ordinaire en transparence du Suaire, de douze centimètres et demi sur sept centimètres et demi… Mottern l’introduisit dans sa machine et, négligemment, mit le contact.

« La seconde d’après, les deux hommes, bouche bée, contemplaient le résultat. Sur l’écran de télévision auquel était relié l’analyseur d’images, on voyait pour la première fois, de côté, l’image du Suaire, en trois dimensions, dans un relief parfait. Utilisant un mécanisme incorporé à l’appareil, Mottern fit tourner l’image pour présenter l’autre côté. L’effet était le même. Certains détails apparaissaient maintenant clairement, comme par exemple le fait que les cheveux épais et étroitement serrés étaient rassemblés sur la nuque, selon la coutume des Juifs de l’Antiquité. Une autre photographie du visage présente les mêmes effets de relief. »

Sur la silhouette faciale le genou est légèrement surélevé, dans une position qui lui est propre, à un niveau distinct de celui du visage ou de la poitrine. Les caractéristiques correspondantes se retrouvent sur la silhouette dorsale, où l’on aperçoit très distinctement la rondeur du mollet droit. « Lorsque j’ai vu cette image pour la première fois, déclare Jackson,j’ai compris ce qu’avait dû ressentir Secundo Pia en 1898 à la vue de sa première photographie. »

Le choc de la découverte était analogue en effet, à quatre-vingts ans de distance, pour ce physicien de l’ère spatiale. « La science spatiale déchiffre sur le Suaire », selon le titre de sa communication au Congrès de Turin, une caractéristique unique au monde, qui lui est tout à fait propre : la tridimensionnalité. Cette propriété est la loi même de l’image inscrite sur ce tissu puisqu’il ne se produit aucune déformation quand elle est transformée par les calculs de l’ordinateur. Au contraire cette transformation permet de manifester le modelé d’un corps humain dans ses proportions naturelles harmonieuses, de découvrir de nombreux détails nouveaux sur ce corps meurtri, et même de perfectionner l’image, de parachever son esthétique en isolant des accidents du textile et en révélant ainsi davantage « l’extraordinaire beauté du Crucifié ». […]

Par contre, si l’on introduit dans le VP 8 une photographie ordinaire « directionnelle », souligna à son tour Jumper clichés à l’appui, pour la transformer en image douée de relief vertical, on y constate des déformations évidentes : ce qui n’était qu’une ombre portée devient appendice proéminent… Une fois de plus « l’hypothèse selon laquelle l’image du suaire serait la création d’un artiste est exclue » par le caractère « non directionnel » de l’image. […]

Jumper et Jackson remarquèrent aussi un détail d’un intérêt prodigieux : un agrandissement en relief de la Face fait apparaître sur les paupières deux disques ressemblant à des monnaies. Ces monnaies devaient avoir pour rôle de maintenir les paupières fermées, selon une coutume hébraïque. Ils espérèrent parvenir un jour à identifier ces monnaies. […]

Le Père Francis, Filas, s.j., mathématicien, physicien et théologien, rappelé à Dieu en 1985.

Datation
C’est au Père Filas, le savant Jésuite de l’université Loyola de Chicago et membre du STURP, que reviendra le mérite de confirmer l’observation de Jumper par une stupéfiante et décisive découverte en août 1979.

Un agrandissement de l’empreinte, sur la paupière droite (fig. ci-bas), a permis au Père Filas de reconnaître l’empreinte d’une pièce de monnaie frappée sous Ponce Pilate : même dimension, même découpe, même effigie (la houlette d’astrologue), même exergue reconnaissable à quatre lettres bien lisibles, qu’une certaine piécette dûment cataloguée pour les années 16, 17 et 18, de Tibère César, soit 29, 30 et 31 de notre ère.

Découverte du Père Filas sur le Saint Suaire
Analyse tridimensionnelle du Saint Suaire
Les lettres Y CAI sont bien visibles, en haut à gauche, ainsi que la houlette et même le contour de la pièce.

Confirmée par l’analyse tridimensionnelle, la découverte s’est trouvée définitivement corroborée par sa fécondité même, en conduisant la science numismatique à un progrès inattendu. Quatre lettres grecques, Y CAI, suffisent en effet à reconstituer l’exergue TIBEPIO [Y KAI] CAPOC, « de Tibère César », à une anomalie près : un C latin remplace, sur le Saint Suaire, le K grec initial de KAICAPOC figurant sur toutes les monnaies de collection connues jusqu’en 1980.
Pièce de Ponce Pilate avec la houlette surmontée des lettres « CAICAPOC ».

Pièce de Ponce Pilate avec la houlette surmontée des lettres « CAICAPOC », avec ‘C’ latin au lieu de ‘K’ grec.

Or, les recherches du Père Filas l’ont conduit à découvrir coup sur coup, en 1981, deux pièces de collection frappées, sous Ponce Pilate, de la lettre C au lieu de la lettre K en initiale de KAICAPOC (figure à droite). Dès lors, à ceux qui l’accusaient d’être le jouet de son imagination et de prendre ses désirs pour la réalité, le Père Filas répondait que n’étant pas du tout numismate, il désirait si peu voir une pièce de Pilate qu’« avant de tomber accidentellement sur celle-ci, m’écrivait-il, je n’aurais pas distingué une pièce de Pilate d’un trou dans le mur ». Il dut donc consulter les spécialistes de la numismatique et c’est alors que sa découverte s’avéra si peu être l’œuvre de son imagination qu’elle procura un progrès positif à la numismatique elle-même en révélant que l’anomalie 1° constatée sur le Saint Suaire, 2° déjà reconnue comme d’usage courant en épigraphie, mais inconnue jusqu’alors en numismatique, 3° existait identiquement sur d’autres pièces de collection frappées sous Ponce Pilate où nul n’y avait jusqu’alors prêté attention.

À deux ans près, voilà le document daté, comme par une volonté expresse de Celui qui fut l’Artisan de cette Image imprimée sur tissu. La piécette le proclame : c’est « sous Ponce Pilate » que cet Homme a souffert. Cette ” estampille ” scelle d’une manière éclatante, du sceau même de Ponce Pilate, l’authenticité du Suaire et l’identité de l’Homme dont il a enveloppé le Corps précieux.

Conclusion scientifique

Parmi les membres du STURP, seuls Kenneth Stevenson, Habermas et le médecin légiste Robert Bucklin ont osé braver le tabou et conclure à cette identité après avoir fait la synthèse des travaux entrepris sur le Suaire : « L’image est l’empreinte d’un homme connu –Jésus de Nazareth –à un moment donné de l’histoire. L’image est peut-être une brûlure légère. Comment s’est-elle produite, nous ne le saurons peut-être jamais en termes scientifiques, parce que cela implique une action divine qui dépasse les lois de la nature. » […]

Quoique « cela semble le plus logique », le STURP refuse encore, à ce jour, d’envisager sérieusement « la possibilité » de cette « possible conclusion », sousprétexte que « la science n’est pas outillée pour traiter de telles questions » et que le « mécanisme aboutissant à une brûlure n’est pas techniquement croyable ». « Voilà qui n’est pas de bonne science », s’exclame Stevenson. En effet, « l’étude archéologique indique que l’homme était un Juif, crucifié par les Romains et enseveli selon les coutumes funéraires juives », avec cependant des particularités qui coïncident exactement avec les procédés exceptionnels qui ont marqué la crucifixion et la mise au tombeau de Jésus tels qu’ils nous ont été racontés par les quatre Évangiles : « Le cas de Jésus fut irrégulier. Il a été flagellé, couronné d’épines, cloué à sa Croix, percé au flanc (au lieu d’avoir les jambes brisées), enseveli avec honneur mais incomplètement, et son corps a quitté le linceul avant de se décomposer. »

« Le Nouveau Testament affirme que le corps de Jésus n’a pas été soumis à la corruption mais qu’il est ressuscité d’entre les morts. »

« Il n’y a aucune trace de décomposition sur le Suaire. De plus, les taches de sang sont anatomiquement parfaites et n’ont pas été marquées par la séparation du linceul et du corps. Ce parallèle est particulièrement intéressant parce que nous possédons de nombreux suaires funéraires anciens qui montrent des taches de corruption. »

De plus, Stevenson souligne que Jésus et l’Homme du Suaire ont tous deux été exécutés comme des criminels, et cependant enterrés avec honneur « dans du pur lin et individuellement ». […]

Stevenson calcule alors la probabilité « que deux hommes aient été crucifiés et ensevelis de cette manière ». En adoptant « volontairement une approche sceptique »,il parvient au chiffre de « 1 chance sur 82 944 000 que l’homme enseveli dans le Suaire ne soit pas Jésus ». Retenons la conclusion du statisticien professionnel : « Il n’existe aucune probabilité pratique que quelqu’un d’autre que Jésus-Christ fut enseveli dans le Suaire de Turin. » […]

Confrontée à l’ensemble de ces données convergentes, la datation médiévale du tissu par le radiocarbone est une aberration qu’il faut imputer non aux machines mais aux mauvaises gens qui s’en servirent. Elle tient donc davantage de l’enquête policière que de la rigueur scientifique comme vous pourrez le constater dans la rubrique suivante.

Source

La découverte de la photo de Jésus

Négatif photographique de la Sainte Face empreinte sur le Saint Suaire. On a dit que c’était une œuvre de Léonard de Vinci, ou d’un de ses disciples.

Admettons. Mais alors, il faudrait que le génie humain ait conçu ce chef-d’œuvre en “ positif ”, tel que nous le voyons là, chose à la rigueur concevable, puis l’ait exécuté en “ négatif ”. Voilà l’impossible !

Lorsque le Saint Suaire fut montré en public en 1898, à l’occasion d’une exposition d’Art sacré, il n’avait rien pour attirer l’attention  : «  sans beauté ni éclat  », comme le Serviteur souffrant annoncé jadis par le prophète (Is 53), son aspect si déroutant avait de quoi rebuter les connaisseurs d’art. Mais non pas les dévots.

On l’oublie trop  : cette dévotion est première, et si la science intervient, c’est par surcroît, comme une récompense et une aide dans le combat que la foi catholique doit soutenir contre l’impiété des incrédules.

C’est pourquoi il fut donné à un salésien précisément, don Noël Noguier de Malijay, de concevoir l’intuition géniale qui mit en branle la plus féconde recherche scientifique du vingtième siècle, appliquée avec toutes les ressources des méthodes éprouvées à un si singulier et si fascinant Objet. Il nous entraîne dans cette découverte  : «  Observant que les reliefs du Corps étaient marqués en teinte sombre, alors que les parties creuses ou fuyantes étaient en teinte claire, je ne tardai pas à assimiler l’image du Suaire à une espèce de cliché photographique négatif  », écrit le Père salésien, alors professeur de physique et de chimie au lycée international de Valsalice.

«  Prévoyant pouvoir obtenir directement sur la plaque photographique une image positive du Christ  », il s’employa aussitôt à demander l’autorisation de photographier la Relique. Secundo Pia, photographe officiel de l’Exposition, ne fut que l’exécutant, désigné par le Roi, de l’idée de don Noguier. Dans la nuit du 28 au 29 mai 1898, le négatif photographique révélait pour la première fois la parfaite image positive d’un homme réel, magnifique, grand et bien proportionné, d’une beauté athlétique et d’une admirable prestance que souligne un majestueux port de tête, parfaitement dégagé des épaules malheureusement rendues invisibles par suite de l’incendie de Chambéry. Découverte absolument inouïe et totalement imprévisible. Et encore incomprise, cent ans après.

Extrait de la CRC n° 367, mai 2000, p. 26-27

Source

Pourquoi l’Évangile de Barnabé est un faux datant de l’époque médiévale ?

Qu’est-ce que l’ « Évangile de Barnabé » ?

L’Évangile de Barnabé est un livre écrit autour du XVIe siècle qui prétend raconter la vie de Jésus. Il est parfois confondu avec les actes de Barnabé ou l’épître de Barnabé, mais c’est un travail complètement différent de ceux-ci en termes de style et de contenu.

L’auteur essaie de se faire passé comme un apôtre de Jésus et se présente comme étant Barnabé. Il fait plusieurs revendications qui incompatibles avec les quatre évangiles canoniques.

Selon ce texte, Jésus n’était pas le Fils de Dieu, mais seulement un prophète:

Jésus confessa et dit la vérité : “Je ne suis pas le Messie” » (Évangile de Barnabé, chapitre 42)

Le livre affirme également que le corps de Jésus a été élevé au ciel par un acte de Dieu, et que c’était en fait Judas Iscariote qui a été fait ressembler à Jésus et qui a été crucifié à sa place :

Alors, l’admirable Dieu agit admirablement : Judas devint si semblable à Jésus par son langage et dans son visage que nous crûmes que c’était Jésus. (Évangile de Barnabé, chapitre 216)

Ils l’emmenèrent au mont Calvaire où on suspendait les malfaiteurs. Là, ils le crucifièrent nu pour que la moquerie soit plus grande. Judas ne faisait vraiment autre que crier : « Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné, car le malfaiteur a fuit et moi je suis tué à tort ? «

En vérité, je le dis, sa voix, son visage et sa personne ressemblaient tellement à Jésus que ses disciples et ses fidèles, croyaient tout à fait que c’était Jésus. Certains d’entre eux s’éloignèrent de la doctrine de Jésus, en croyant qu’il était faux Prophète et qu’il avait opéré ses miracles grâce à la magie. Jésus en effet avait dit qu’il ne mourrait qu’aux approches de la fin du monde et qu’à ce moment-là il serait enlevé du monde. (Évangile de Barnabé, chapitre 217)

Ce compte-rendu de la Crucifixion reflète bien le point de vue islamique des événements rapportés par le Coran:

« Et à cause leur parole : « Nous avons vraiment tué le Christ, Jésus, fils de Marie, le Messager d’Allah »… Or, ils ne l’ont ni tué ni crucifié; mais ce n’était qu’un faux semblant! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l’incertitude : ils n’en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l’ont certainement pas tué.

Mais Allah l’a élevé vers Lui. Et Allah est Puissant et Sage. » (Coran 4:157-158)

Si l’Évangile de Barnabé avait été vraiment écrit par un disciple de Jésus, alors ce serait une preuve très forte de la fiabilité de ce passage du Coran. En fait, certains sceptiques du christianisme ont utilisé l’Évangile de Barnabé pour réfuter la croyance essentielle commune à tous les chrétiens, selon laquelle Jésus est divin.

Cependant, la réalité est que les chercheurs sont pratiquement unanimes dans leur opinion que c’est un texte médiéval faussement attribué à Barnabé.

Quand a-t-il été écrit?

On ne sait pas exactement quand, pourquoi, ni par qui l’Évangile de Barnabé a été écrit, mais les chercheurs nous ont donné une date approximative basée sur des indices dans le texte.

Parmi les manuscrits qui ont survécu et qui sont confirmés, il en existe un en espagnol et un en italien. Le manuscrit italien est généralement daté autour de l’an 1600 et la version espagnole autour de l’an 1800. Le bibliste Jan Joosten croit cependant que les indices internes mènent à une date antérieure :

Durant cette période, la date ne peut être fixée que sur la base du contenu du texte. Parce que beaucoup de ce qui est dit dans Barnabé est plus ou moins atemporelle, les quelques détails qui peuvent être liés à une période précise pointent vers le quatorzième siècle. La meilleure preuve est la mention du jubilé du centenaire dans les chapitres 82 et 83. Comme le Jubilé chrétien a été raccourci en 1349 à 50 ans (et plus tard à 25 ans), la notion d’un jubilé du centenaire daterait donc de la première moitié du 14e siècle. Bien qu’elle soit fréquemment rejetée par les chercheurs, qui préfèrent une date ultérieure, cet élément de preuve n’a jamais été effectivement été contré. ( Traduction de « The Date and Provenance of the Gospel of Barnabas »)

  • En plus de l’exemple de Jooten sur le Jubilé chrétien, il existe d’autres anachronismes dans les manuscrits, comprenant:
  • Au chapitre 152, on y décrit le vin comme étant stocké dans des tonneaux de bois, qui n’ont pourtant été largement utilisés dans l’Empire romain qu’environ 300 ans après l’époque de Jésus.
  • Au chapitre 91, on fait référence à une période de 40 jours de jeûne annuel, mais un jeûne de 40 jours pendant le carême ne peut pas être retracé antérieurement à l’an 325.

Les citations de l’Ancien Testament correspondent aux textes de la Vulgate latine, auquel saint Jérôme n’avait même pas commencé à traduire avant l’an 328.

Ce ne sont là que quelques exemples, mais il y en a beaucoup plus.

Si l’Évangile de Barnabé avait bien été écrit par l’apôtre comme il le prétend, alors il ne devrait pas contenir autant d’erreurs flagrantes.

Attention aux rumeurs

Il y a « nouvelle » qui apparaît de temps à autre sur internet qui prétend qu’une ancienne version datant de plus de 1500 ans de l’Évangile de Barnabé a été trouvée en Turquie et que le Vatican est très nerveux à ce que cette découverte devienne publique.

Cette revendication a commencé à circuler en 2012, après que le ministère turc de la Culture et du Tourisme a confirmé qu’elle avait déposé un manuscrit biblique de 52 pages et écrit en syriaque au musée d’ethnographie d’Ankara. Les journaux turcs ont alors spéculé qu’il pouvait s’agir d’une copie de l’Évangile de Barnabé.

Même si cette version turque était éventuellement datée de 1500 ans, c’est encore beaucoup trop tard pour avoir été écrit par un apôtre de Jésus… et je suis certain qu’aucune personne au Vatican ne souffre de trouble de sommeil à cause de cette découverte.

Il n’y a pas encore eu de vérification sur le contenu de ce manuscrit et aucun test confirmant son âge n’a encore été rendu public.

Cet article est une traduction personnelle de l’article « Why the ‘Gospel of Barnabas’ is a Medieval Fake » de Jon Sorensen.

Source

Quelles-sont les preuves historiques de l’existence de Jésus ?

Introduction

Au XIXe siècle, un certain nombre de savants, issus de l’école «hypercritique», ont remis en cause l’historicité de l’existence de Jésus. C’est ce qu’on a appelé la « thèse mythiste ». Si aujourd’hui plus aucun universitaire sérieux n’adhère à cette théorie, elle continue néanmoins à être diffusée sur certains sites internet.

Cet article présentera les preuves de l’existence de Jésus, en évoquant différente preuves historiques primaires et secondaires.

Les sources chrétiennes

En dépit de leur caractère confessionnel, les sources chrétiennes demeurent des sources historiques de premier plan pour connaître la vie de Jésus. Leur principal atout est leur grande variété. En effet, même si aujourd’hui la plupart de ces écrits sont regroupés dans le Nouveau Testament, il ne faut pas oublier qu’ils constituent, à l’origine, des sources indépendantes et distinctes (1).

Nous disposons donc de quatre récits de la vie de Jésus (les « évangiles »), deux écrits par des témoins primaires (Matthieu et Jean), deux par des témoins secondaires (Marc et Luc), d’un récit complémentaire qui nous raconte les premières années de la communauté chrétienne (les Actes des apôtres), ainsi que de plusieurs lettres de disciples ou de personnes proches de Jésus. Or, en dépit de cette grande diversité, tous ces témoignages s’accordent sur l’existence de la personne de Jésus de Nazareth et sur sa crucifixion.

De plus ces informations sont aussi recoupées par plusieurs sources externes, qui sera divisé en deux parties : les sources romaines et les sources juives.

Les sources romaines

Du côté romain, l’existence des chrétiens est attestée dès l’époque de Néron, soit seulement quelques décennies après la mort de Jésus. Suite à l’incendie de Rome, la population soupçonne l’empereur d’avoir lui-même mis le feu à la ville. Ce dernier, pour se disculper, doit donc trouver des bouc-émissaires sur qui rejeter la faute et choisit pour cela les chrétiens. Deux textes nous rapportent cet évènement. Le premier texte, de Suétone est assez concis :

On livre au supplice les chrétiens, sorte de gens adonnés à une superstition nouvelle et dangereuse. (2)

Il révèle cependant que les Romains distinguaient déjà les chrétiens des autres Judéens et qu’ils étaient conscients de la nouveauté du christianisme. Mais c’est surtout un autre historien, Tacite, qui, à l’occasion du même événement, nous livre une description beaucoup plus détaillée :

Mais aucun moyen humain, ni les largesses du prince, ni les cérémonies pour apaiser les dieux ne faisaient céder l’opinion infamante d’après laquelle l’incendie avait été ordonné [par Néron]. En conséquence, pour étouffer la rumeur, Néron produisit comme inculpés et livra aux tourments les plus raffinés des gens, détestés pour leurs turpitudes, que la foule appelait « chrétiens ». Ce nom leur vient de Christ, que, sous le principat de Tibère, le procurateur Ponce Pilate avait livré au supplice ; réprimée sur le moment cette exécrable superstition faisait de nouveau irruption, non seulement en Judée, berceau du mal, mais encore à Rome, où tout ce qu’il y a d’affreux ou de honteux dans le monde converge et se répand. On commença donc par poursuivre ceux qui avouaient, puis, sur leur dénonciation, une multitude immense, et ils furent reconnus coupables, moins du crime d’incendie qu’en raison de leur haine pour le genre humain. A leur exécution on ajouta des dérisions, en les couvrant de peaux de bêtes pour qu’ils périssent sous la morsure des chiens, ou en les attachant à des croix, pour que, après la chute du jour, utilisés comme des torches nocturnes, ils fussent consumés. Néron avait offert ses jardins pour ce spectacle, et il donnait des jeux de cirque, se mêlant à la plèbe en tenue d’aurige, ou debout sur un char. Aussi, bien que ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, soulevaient-ils la compassion, à la pensée que ce n’était pas dans l’intérêt, mais à la cruauté d’un seul qu’ils étaient sacrifiés. (3)

Nous voyons donc que la mort de Jésus sous Ponce Pilate était clairement connue. Par ailleurs, déjà à l’époque de Néron les chrétiens étaient assez nombreux à Rome, même si, par effet rhétorique, l’historien exagère probablement leur importance.

Les Sources juives

Du côté des Judéens, nous disposons de deux sources différentes : Flavius Josèphe (4) et les textes rabbiniques. Le premier texte de Flavius Josèphe concerne l’exécution de Jacques :

Anan convoqua une assemblée de juges et fit amener le nommé Jacques, frère de Jésus dit le Christ, et quelques autres, les accusa d’avoir transgressé la Loi et les livra à la lapidation. (5)

Ce passage confirme bien l’existence de Jacques et de Jésus, et nous voyons que les revendications messianiques de Jésus étaient connues de Flavius Josèphe, mais bien sûr pas « reconnues », puisque l’expression «dit le Christ » exprime une certaine prise de distance, et les revendications messianiques étaient assez nombreuses à cette époque.

Enfin, pour terminer ce panorama, il faut aussi évoquer les sources rabbiniques, et notamment le Talmud, qui mentionnent Jésus. Pour résumer simplement les choses, nous pouvons dire que, dans le Talmud, les rabbins reconnaissent l’existence de Jésus, sa naissance particulière, qu’ils attribuent cependant à la prostitution de Marie, sa descente en Egypte, ses miracles et sa crucifixion à la veille de Pâque.

Le principal problème du Talmud réside dans la difficulté pour l’historien de dater les documents qui le composent. Sa rédaction finale date des IVe-Ve siècles, mais les matériaux les plus anciens sont bien antérieurs. Concernant Jésus lui-même, les traditions les plus anciennes datent probablement du IIe siècle.

Témoignage externe

La « filière asiate »

Le témoignage explicite le plus ancien est celui de Papias de Hiérapolis. Papias était le responsable de l’Eglise de Hiérapolis (près de l’actuelle ville de Denizli, en Turquie) au début du deuxième siècle, dans les années 110-130. Il a donc lui-même été enseigné par des gens qui ont directement connu les apôtres. Il nous apprend que Matthieu avait écrit son évangile en « langue hébraïque », ce qui peut être de l’hébreu ou de l’araméen, et que Marc était le traducteur de Pierre. L’évangile de Marc est donc la mise par écrit en grec du témoignage de Pierre, qui lui parlait araméen.

Ces informations sont complétées quelques années plus tard par un autre asiate, Irénée de Lyon dans son ouvrage Contre les hérésies (III, 1, 1) qui nous parle cette fois des quatre évangiles :

« Ainsi Matthieu publia-t-il chez les Hébreux, dans leur propre langue, une forme écrite d’Evangile, à l’époque où Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l’Eglise. Après la mort de ces derniers, Marc le disciple et l’interprète de Pierre, nous transmit lui aussi par écrit ce que prêchait Pierre. De son côté, Luc, le compagnon de Paul consigna en un livre l’Evangile que prêchait celui-ci. Puis Jean, le disciple du Seigneur, celui-là même qui avait reposé sur sa poitrine, publia lui aussi l’Evangile, tandis qu’il séjournait à Ephèse en Asie. »

Irénée était le responsable de l’Eglise de Lyon à la fin du deuxième siècle, mais il était aussi originaire d’Asie Mineure et plus précisément de Smyrne, une ville, dont le responsable de l’Eglise, Polycarpe était un disciple de Jean. Cette communauté est d’ailleurs une des sept Eglises mentionnées dans l’Apocalypse (1 : 11). Cette grande proximité chronologique et cette transmission directe garantissent la fiabilité des informations.

Les autres filières

Pour la fin du deuxième siècle, nous disposons aussi du témoignage d’autres auteurs (Clément d’Alexandrie ou Tertullien par exemple), venant de diverses régions (Syrie, Rome, Egypte, Afrique du Nord).

Nous ne connaissons pas avec autant de précision la chaîne de transmission de ces auteurs, néanmoins nous pouvons constater que tous, malgré des origines géographiques très diverses, sont en accord sur les quatre évangiles retenus et leur origine. Ces informations sont d’ailleurs indépendantes les unes des autres, puis que si elles se rejoignent sur les points essentiels, elles diffèrent sur les détails. Ainsi, certains auteurs situent la mise par écrit de l’Evangile par Marc peu avant la mort de Pierre (ce qui aurait permis à ce dernier de la « contrôler »), tandis que d’autres estiment qu’il l’a au contraire fait peu après (pour justement « compenser » la mort de l’apôtre).

De plus, nous disposons de plusieurs témoignages (la lettre dite de Clément de Rome, Justin Martyr) qui montrent que dès le premier siècle, les chrétiens avaient pris l’habitude de lire les évangiles, qu’ils appelaient les « mémoires des apôtres», et les lettres de Paul lors de leurs réunions.

Le témoignage des apôtres

Concentrons nous sur le cœur de la prédication de l’Eglise primitive (Actes 2) :

« Hommes Israélites, écoutez ces paroles! (Ndr : C’est Pierre qui parle) Jésus de Nazareth, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage devant vous par les miracles, les prodiges et les signes qu’il a opérés par lui au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes; cet homme, livré selon le dessein arrêté et selon la prescience de Dieu, vous l’avez crucifié, vous l’avez fait mourir par la main des impies. Dieu l’a ressuscité, en le délivrant des liens de la mort, parce qu’il n’était pas possible qu’il fût retenu par elle. (…) Que toute la maison d’Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié. »

Pierre, et avec lui les autres disciples, affirment deux choses : Jésus, qui a été crucifié, est le Messie. Or cette double affirmation est tout simplement invraisemblable pour les Judéens de l’époque.

Il est intéressant de constater qu’aujourd’hui encore, en dehors du christianisme, lorsqu’une de ces deux affirmations est acceptée, l’autre est refusée. Ainsi, les juifs reconnaissent que Jésus a été crucifié, mais ils refusent de le considérer comme « Messie », tandis que les musulmans reconnaissent bien Jésus comme Messie, mais ils refusent sa crucifixion.

Ce constat peut sembler étrange aux chrétiens et, plus largement, aux personnes de culture chrétienne. En effet, même inconsciemment, deux millénaires de christianisme nous ont habitués à ce paradoxe et nous oublions souvent le scandale de cette affirmation. Mais un examen attentif des textes du Nouveau Testament nous révèle bien cette tension :

« Car puisque le monde, avec sa sagesse, n’a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse: nous, nous prêchons Christ crucifié; scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais puissance de Dieu et sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs. Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes ».
1 Corinthiens 1 : 21-25.

Ce passage ne doit pas nous tromper et le style rhétorique de l’apôtre ne peut masquer son embarras. Paul est bien conscient que prêcher un messie crucifié est une folie et il le reconnaît. C’est pour cela qu’il ose parler de « folie de la prédication » et même de « folie de Dieu ». S’il avait pu inventer son propre évangile, il n’aurait certainement pas choisi une histoire aussi difficile à accepter pour ses auditeurs.

La résurrection : une solution de secours ?

On pourrait à ce stade objecter : mais la résurrection ne compense-t-elle pas le scandale de la crucifixion ?

A cela nous pouvons répondre non, car le problème n’est pas seulement que le Messie soit mort, mais qu’il soit mort de cette façon, c’est-à-dire par crucifixion. En effet, pour les Judéens, la crucifixion est une malédiction (Deutéronome 21 : 23).

En réalité, une seule solution aurait permis de résoudre ce problème, celle d’affirmer que Jésus n’a pas été crucifié. Cette idée a d’ailleurs été développée par certains groupes gnostiques, les docètes notamment, et sera ensuite reprise par les musulmans. Différentes thèses ont été envisagées et c’est finalement celle de la substitution qui l’a emportée : Dieu aurait remplacé Jésus sur la croix par une autre personne. Ainsi, on évitait le scandale du messie crucifié.

Si tous les chrétiens croient à la crucifixion de Jésus, tous ne la comprennent pas de la même manière et ne lui donnent pas le même sens théologique. Ainsi, au cours de l’histoire, de nombreuses doctrines ont été élaborées pour expliquer ce sacrifice (christus victor, théorie de la rançon, substitution pénale, etc.). Cette diversité de compréhension met bien évidence la difficulté posée par cet événement.

Toutefois, d’un point de vue historique, cette difficulté théologique est un atout, car elle peut être considérée comme une preuve solide de l’existence de Jésus.

En effet, en envisageant tous les problèmes posés par l’idée d’un Messie crucifié, il ne fait aucun doute que si les premiers chrétiens avaient voulu inventer un « Jésus », ils n’auraient jamais eu l’idée d’un messie crucifié et auraient plutôt imaginé un Jésus capable de séduire leurs auditeurs.

Conclusion

En conclusion, et pour paraphraser Simon Mimouni (2006, p. 80), nous pouvons dire que Jésus est certainement un des personnages les mieux attestés de l’Antiquité, et la diversité des sources le concernant rend la thèse mythiste insoutenable.

De plus le corps principal du Nouveau Testament (les Evangiles et les épîtres de Paul) a été très tôt fermement établi. Seuls quelques textes comme l’épître de Jude, la deuxième épître de Pierre ou les deux dernières épîtres de Jean, feront par la suite l’objet de discussions.

(1) Pour plus de détails sur l’indépendance des différents évangiles, voir l’article : Divergences et crédibilité des récits évangéliques. (http://didascale.com/divergences-et-credibilite-des-recits-evangeliques/)

(2) Suétone, Vie de Néron, 16

(3) Tacite, Annales XV, 44

(4) Brève bibliographie de Flavius Josèphe (http://didascale.com/flavius-josephe/)

(5) Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, XX, 200

Source

La méthode historique

La méthode historique a été développée afin de faire de l’histoire une science au même titre que les mathématiques, la physique et la chimie. Elle tire son origine de deux sources : Le livre Introduction aux études historiques de C.-V. Langlois et C. Signobos (1898) et le texte écrit par G. Monod (1876) au démarrage de La Revue historique.

C’est une démarche scientifique qui permet d’étudier rigoureusement les sources historiques afin de déterminer et de comprendre le passé. Elle tente de découvrir, expliquer, différencier le vrai du faux des événements rapportés dans l’histoire. Elle permet de standardiser objectivement l’acceptation de tel ou tel événement du passé en appliquant un certain nombre de critères et de méthodes telles qu’énumérées ci-dessous.

La critique de restitution : Cette méthode vise à nettoyer et à raccommoder les copies et les traductions.

Le classement critique des documents : Cette méthode permet de distinguer les sources primaires, des sources secondaires.

Les sources primaires: Ce sont les témoins oculaires et les documents originaux constituent les premiers témoignages de ce qui s’est passé, de ce que l’on a pensé ou de ce que l’on a dit. Ces sources rares ou uniques ont été créées au moment même où s’est passé un événement ou peu de temps après. Certaines d’entre-elles peuvent exister en de nombreux exemplaires, si elles étaient populaires ou facilement accessibles au moment de leur création.

Parmi ces sources, on retrouve :
• Des notes personnelles;
• des lettres;
• des œuvres d’art;
• des artefacts
• des cartes;
• des manuscrits;
• des livres.

Elle répond aux quoi, qui, quand, où  et au pourquoi.

Les sources secondaires: Les témoins de secondes mains des sources primaires. Ces témoins ont créé des documents ou rapporté des faits, opinions d’après les sources primaires.

La critique interne: Cette méthode consiste à analyser le contenu d’un document, en vérifier la véracité, et la justesse des dires de son auteur. Elle étudie spécialement la forme véhiculée par le contenu. On y étudie la cohérence, la logique, la rigueur, la forme et le style de l’ouvrage et les idées exposées. L’auteur expose-t-il des faits vérifiables, des opinions. Ce qui est exposé, est-il formulé clairement ou laisse-t-il le champ libre à toute interprétation? Les lieux, les noms et les coutumes, correspond-t-il a ce qui est connu. Existe-il des contradictions flagrantes entre ce que l’auteur affirme et ce qui peut être vérifié. Le support matériel et les outils utilisés pour produire le document analysé correspond-il au support et outil disponible à l’époque des faits rapportés.

La critique externe se concentre sur l’œuvre prise dans son contexte social, littéraire, idéologique ou scientifique afin d’en évaluer sa pertinence, son intérêt et son importance. Pour ce faire, on recoupera l’information de différents auteurs de la même époque ou d’une époque antérieure reliée de près ou de loin au même sujet.

La critique interne s’accomplit par une critique d’interprétation i.e. ce que l’auteur veut dire. Et d’une critique de faits particuliers.

La critique d’interprétation cherche le sens du document en posant un certain nombre de questions afin de comprendre l’objectif de l’auteur du document traité. Que veut-il nous dire exactement, quel est le but. Cela se fait avec une grille de questions normalisée qui sera appliquée pour tous les documents analysés. C’est une analyse de contenu.

La critique de faits particuliers (critique de sincérité et d’exactitude) cherche à savoir si l’auteur du document est sincère et véridique. Par exemple, a-t-il un avantage à mentir, à détériorer la vérité ou peut-il être contraint. .

À la lumière de ses différentes méthodes, nous pouvons déterminer de façon assez certaine les vrais et faux faits rapportés comme historique.

Par exemple, nous savons que l’évangile de Barnabé est un faux parce qu’il utilise un support non existant dans le passé et cite des textes de la vulgate latine de l’Ancien Testament, lesquels n’avaient même pas été encore traduits avant l’an 328 par saint Jérôme.

Source 1
Source 2
Source 3